Les chevaliers de la table ronde remettent le couvert

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La série télévisée « Kaamelott » remet la légende arthurienne au goût du jour. Une opération dans la droite ligne des nombreux auteurs du Moyen-âge qui ont jeté les bases de cette fameuse geste.

La légende d’Arthur et des chevaliers de la Table ronde a connu de nombreuses réécritures au travers des siècles. Celle due à Alexandre Astier, sous la forme de la série télévisée Kaamelott, est une des dernières en date. Le réalisateur français se distingue cependant des nombreux auteurs précédents par sa fine connaissance non seulement des événements et du contexte historiques de l’époque concernée (les Ve et VIe siècles), mais aussi de toute la littérature qui a relaté, au fil des siècles, les aventures du roi Arthur, de la reine Genièvre, du mage Merlin ainsi que des chevaliers Lancelot, Perceval et autre Karadoc. Une maîtrise du sujet qui se ressent tout au long des 458 épisodes de la série que Sarah Olivier, assistante-doctorante au Département d’histoire médiévale (Faculté des lettres), a commentée lors d’une conférence publique ayant attiré près de 500 personnes. « Kaamelott est davantage qu’une série humoristique, analyse l’historienne genevoise. C’est une série parodique. Elle exploite une légende déjà existante pour la détourner dans un registre ludique. Alexandre Astier a su s’entourer d’historiens, de chercheurs et de critiques littéraires qui lui ont permis d’acquérir une solide culture sur ce thème. Cela lui permet d’opérer ce détournement subtil et intelligent de la légende qui est une des raisons de son succès populaire. En ce sens, il s’inscrit dans la même tradition que ses prédécesseurs, les auteurs du Moyen-Age qui se sont eux aussi emparés de la légende arthurienne pour l’adapter à leur goût et à leur époque. » Du point de vue historique, le personnage d’Arthur, en tant que roi des peuples fédérés de Bretagne, n’a probablement jamais existé. On peut au mieux citer certaines traces dans des textes du haut Moyen-Age mentionnant un supposé chef guerrier portant ce nom. Mais que la légende arthurienne ne soit pas une source directe – elle n’apporte rien sur les faits du passé – n’est pas si important en soi. Pour Sarah Olivier, elle demeure une source indirecte, renseignant sur l’atmosphère, les attentes culturelles, la mentalité et l’imaginaire de l’époque où ont vécu les auteurs successifs. Le premier des écrivains à avoir posé les bases de la légende telle qu’on la connaît aujourd’hui est l’évêque et historien anglo-normand Geoffroy de Monmouth (1100-1155). Peu après, c’est au tour du poète français Chrétien de Troyes (1130-1191) de s’emparer des aventures d’Arthur puis de Robert de Boron (fin du XIIe - début du XIIIe siècle). Un peu plus tardif, l’écrivain anglais Thomas Malory (1405-1471) publie ce qui est considéré comme le premier roman arthurien moderne, une synthèse des versions antérieures intitulée Le Morte d’Arthur. Cette liste n’est pas exhaustive, le nombre d’auteurs se comptant en dizaines.
« Un des points communs entre toutes ces versions, c’est l’anachronisme, souligne Sarah Olivier. L’histoire est censée se dérouler au Ve ou VIe siècle, tandis que l’Empire romain s’effondre sous les coups de boutoir des barbares et que le christianisme chasse les dernières poches de paganisme. Mais la réalité est celle des premiers auteurs, c’est-à-dire le XIIe siècle. Chrétien de Troyes décrit par exemple des armures, expose le code de la chevalerie ou évoque des comportements tels que l’amour courtois qui appartiennent à son temps mais qui sont totalement en décalage avec celui d’Arthur. En d’autres termes, deux Moyen-Age séparés de 7 siècles sont réunis dans un même texte. »

Langage argotique

Le créateur de Kaamelott étant sensible au moindre détail, cette cohabitation de deux époques médiévales très distinctes est conservée dans la série. Et à ce premier anachronisme, qui ménageait probablement déjà un effet comique au XIIe siècle, il en ajoute un deuxième en apportant des éléments contemporains, l’un d’eux étant le langage argotique de ses personnages tout droit sorti du XXIe siècle. Les textes médiévaux, lus en public par des jongleurs, existent d’ailleurs déjà à des fins de divertissement. Le personnage de Perceval, auquel Chrétien de Troyes consacre un roman entier, en est le meilleur exemple. Caché dans la forêt et laissé volontairement dans l’ignorance par sa mère qui veut le préserver, il prend les premiers chevaliers qu’il croise pour des anges. Perceval pose les questions les plus naïves sur chaque détail de leur accoutrement. Il se révèle tout aussi benêt pour les choses de l’amour. En même temps, ce grand naïf est promis à un destin hors du commun. C’est lui en effet qui parviendra, en compagnie de Galaad et de Bohort, au plus près du saint Graal, l’objet ultime de la quête des chevaliers de la Table ronde.
« Dans Kaamelott, ce paradoxe entre naïveté et destin extraordinaire est très bien retranscrit, note Sarah Olivier. Perceval, qui est sans doute le personnage le plus réussi de la série, fait rire le spectateur par sa profonde bêtise et son ignorance. D’un autre côté, on entend la dame du lac dire de lui qu’il a un « gros potentiel ». Il est également le seul avec Arthur à pouvoir s’emparer de l’épée magique Excalibur sans que son flamboiement ne s’éteigne. Et c’est enfin l’unique chevalier à être invité en tête à tête à la table d’Arthur. Il existe entre les deux une relation particulière d’ordre filial, même si cela donne lieu à quelques-unes des scènes les plus drôles de la série. »

Fin « officielle » de l’Empire

Le contexte politique du Ve et VIe siècle est celui de la chute de Rome et de l’invasion des peuples barbares. Les Bretons comptent parmi les premiers peuples de l’Empire à être « fédérés ». Cela signifie que tout en conservant leur identité et leurs coutumes, ils demeurent soumis à la puissance romaine et doivent s’assurer de la sécurité sur le territoire breton, pour le compte de Rome. A cette époque, le dernier empereur, Romulus Augustule, est très jeune et manipulé par ses généraux. Sa déposition en 476 à l’âge de 15 ans marque d’ailleurs la fin « officielle » de l’Empire romain d’Occident bien que les choses ne se soient pas passées aussi brutalement dans la réalité.

Dans Kaamelott, ces événements sont évoqués lors des rencontres épisodiques d’Arthur avec un centurion, Caïus Camillus. Dans certains dialogues, les Bretons se moquent de l’âge de l’empereur et le Romain a de la peine à admettre la chute de son empire et exige encore le respect de la part d’un peuple fédéré. En parallèle, les chevaliers de la table ronde doivent faire face à toutes sortes de barbares, des Saxons, des Huns, des Burgondes, des Pictes ou encore des Angles, dont ils sont censés contrecarrer les tentatives d’invasion.

« Nous savons avec certitude que ni Attila, chef des Huns, ni les Burgondes ne sont allés en Grande-Bretagne, précise Sarah Olivier. Mais malgré cette liberté prise avec les faits historiques, Alexandre Astier questionne avec pertinence le rapport à l’altérité. Les contacts avec ces peuples n’ayant pas la même culture ni la même langue devaient être assez déroutants. Le réalisateur joue aussi habilement avec l’acception du terme barbare qui, à l’époque, désignait simplement ce qui n’était pas romain. Son sens actuel est nettement plus péjoratif. Bref, cette époque était pour le moins troublée et la série le rend bien. »
Une foule d’autres thèmes sont abordés dans les épisodes de Kaamelott, dont la christianisation de l’île de Bretagne. A ce sujet, on peut citer le père Blaise. Dans un épisode assez unique en son genre, le « gardien du culte » se bat contre un intervalle de deux notes en musique, la quinte diminuée, qui lui casse les « esgourdes ». Considéré comme le Diabolus in musica, cet accord, aussi appelé triton, est en effet interdit par l’Eglise au cours du Moyen-Age.
Un autre personnage récurrent ayant trait à la religion est celui du druide Merlin, remarquable par son incapacité pathologique à préparer des potions ou jeter des sorts. Il se trouve qu’au Ve siècle, les druides ont déjà disparu (encore un anachronisme), mais cette figure mystique fait son grand retour et exerce une importante fascination au XIIe siècle. C’est pourquoi Robert de Boron s’en empare pour camper un Merlin ambigu dans la mesure où il est druide, donc représentant du paganisme, tout en étant impliqué dans la quête du Graal, qui deviendra par la suite un symbole très fort de la chrétienté.

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