Les cow-boys en blouse blanche

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« The Knick » raconte l’histoire de la chirurgie du début du XXe siècle comme celle d’une conquête de nouveaux territoires médicaux rendue possible grâce à l’entrée de l’asepsie et de l’anesthésie dans le bloc opératoire.

La première scène de la série télévisée The Knick montre l’opération d’une femme enceinte de huit mois dont il faut retirer en urgence le fœtus. Devant une assemblée de médecins au regard sévère surplombant le bloc opératoire, les chirurgiens s’activent sous la lumière vive de lampes à gaz. Ils expérimentent une nouvelle technique qui devrait, assurent-ils, sauver la mère et l’enfant.
On est en 1900. Il n’y a ni bip ni écran. Seuls les ordres des médecins proférés à mi-voix couvrent le bruit de l’assistant actionnant la poire qui sert à insuffler un gaz anesthésiant dans les poumons de la patiente et celui de la pompe à manivelle permettant de récupérer dans des bocaux le sang coulant à flots de la plaie. Il faut faire vite, mais l’opération se complique. La patiente meurt. Le bébé aussi. Et le chirurgien en chef, une fois retiré dans son bureau, se suicide. Comme stratégie visant à capter un maximum de téléspectateurs, on a vu plus gai.
Alexandre Wenger et Philip Rieder, respectivement professeur associé et collaborateur scientifique à l’Institut Ethique Histoire Humanités (Faculté de médecine), n’ont pourtant pas détourné la tête. Au contraire. Dans le cadre du cycle de conférences The Historians, saison 1, les deux historiens de la médecine ont donné un cours public en décembre sur cette série dirigée par Steven Soderbergh qui raconte les succès et les échecs de John Thackery, chirurgien à la clinique new-yorkaise Knickebocker au tournant du siècle passé et présenté à l’écran comme un véritable pionnier de son art.
« Les cinéastes assument leur entrée en matière pour le moins radicale même si elle leur fait probablement perdre la moitié de leurs spectateurs en dix minutes, admet Alexandre Wenger. La suite est à l’avenant. Filmée en lumière naturelle, la série est sombre. Le personnage principal est un chirurgien accro à la cocaïne, les plaies que lui et son équipe doivent soigner sont spectaculaires, les méthodes visant à se procurer des corps à des fins d’expérimentation sont souvent illégales et parfois révulsantes. Les cadrages sont originaux et la musique, violemment anachronique, fait la part belle à une techno intériorisée très planante signée Cliff Martinez. Bref, c’est un chef-d’œuvre. »
The Knick appartient au registre des séries médicales, un genre très classique comportant déjà des dizaines de titres tels que Urgences, Grey’s Anatomy, Dr House, Nip/Tuck, etc. Elle présente néanmoins l’originalité de se dérouler à un moment clé de l’histoire de la médecine. Dans les décennies entourant 1900, on voit en effet apparaître dans l’arsenal des chirurgiens l’asepsie (désinfection) et l’anesthésie (endormissement). En d’autres termes, on passe d’une époque où les opérations doivent se réaliser très vite par des chirurgiens dotés d’une véritable virtuosité à une autre où l’on peut porter davantage d’attention aux détails et à la qualité du travail. Cette avancée déterminante ouvre un espace et libère de l’énergie permettant le développement de nouvelles techniques pour guérir les maladies.
« Cette émulation est très bien retransmise par les scénaristes malgré, ou grâce aux nombreux anachronismes, constate Philip Rieder. En effet, pour les besoins de la narration, la série concentre en deux saisons pas moins de 40 ans d’histoire de la médecine. Les expérimentations, les avancées et les événements qui sont rapportés s’étalent en réalité entre 1880 et 1920. A cause des mêmes contraintes, la plupart des découvertes médicales sont ramenées à New York et incarnées par un seul chirurgien – John Thackery – alors que la réalité, telle que les historiens ont l’habitude de la raconter, est évidemment beaucoup plus complexe. Entre autres, à cette époque, les pays à la pointe de la chirurgie sont la France et l’Allemagne et non les Etats-Unis. New York est en retard et les étudiants américains font le voyage en Europe pour se former aux dernières techniques. Les rôles ne s’inversent qu’avec l’avènement de la Deuxième Guerre mondiale. »

Blouses et bottes de cuir blanches

Quoi qu’il en soit, cette distorsion chronologique et spatiale permet à la série de présenter cette époque comme celle d’une conquête de la médecine menée tambour battant. Les chirurgiens de l’hôpital Knickerbocker – un établissement qui a réellement existé à Harlem avant de fermer ses portes en 1979 – apparaissent comme des cow-boys en blouse et bottes de cuir blanches, dégainant leur bistouri plus rapidement que leur ombre et défrichant les vastes plaines inexplorées de leur discipline. Toutes les interventions sont spectaculaires. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que la première d’entre elles touche à la gynécologie-obstétrique : cette spécialité médicale, liée à la perpétuation de la vie, est en effet surreprésentée dans le cinéma du XXe siècle. On voit aussi des visages déformés par la syphilis, des sœurs siamoises qu’il faut séparer, des corps couverts de morsures de rats, des Noirs sévèrement passés à tabac lors des émeutes raciales de 1900, etc. On n’hésite pas à expérimenter. Les succès font la gloire du Knickerbocker Hospital. Les échecs portent des coups durs au moral mais sont malgré tout porteurs d’enseignements. La deuxième saison se termine avec John Thackery s’administrant une anesthésie locale et s’opérant lui-même.
« On a pensé que cette scène était une pure invention, note Alexandre Wenger. En fait, une telle expérience a vraiment existé. »
Le héros correspond à de nombreux archétypes de la figure du médecin au cinéma. Il est séduisant, brillant, ambitieux, torturé et, surtout, drogué. Le principal modèle qui a servi à planter le personnage, le chirurgien américain William Halsted (1852-1922), n’est pas si loin de ce profil. Cette figure charismatique qui a cofondé le Johns Hopkins Hospital à Baltimore est connue à la fois pour son rôle de pionnier de l’asepsie et de l’anesthésie et pour avoir mis au point plusieurs procédés opératoires. Et comme beaucoup de médecins de cette époque, William Halsted est lui aussi cocaïnomane. Il l’est devenu au départ en testant sur lui-même un produit destiné aux patients, comme beaucoup de ses collègues – les overdoses n’étaient pas rares dans la profession. Tout comme John Thackery dans la série, il tente d’ailleurs de se sevrer.
The Knick n’occulte aucun aspect de la vie d’un hôpital des alentours de 1900. Soucis financiers constants, investissement excessif dans des appareillages modernes (dont un instrument de radiographie dont ils ne savent pas trop quoi faire au début) et des incursions régulières dans l’illégalité. Pour s’entraîner et expérimenter de nouvelles techniques, les chirurgiens ont en effet sans cesse besoin de nouveaux corps. La peste qui fait rage à New York – probablement apportée par des immigrants malades ayant pu corrompre les responsables sanitaires d’Ellis Island afin de ne pas être renvoyés en Europe – est l’occasion de s’en procurer de manière illicite. Et quand la pénurie est trop sévère, les chirurgiens se tournent vers les cochons.

Reconstitution splendide

« Malgré les anachronismes, la reconstitution historique est souvent splendide, estime Philip Rieder. Le bloc opératoire et les chambres des patients sont très bien rendus. Des détails comme les instruments ou les gestes des médecins sont eux aussi particulièrement soignés. Ce dernier point constitue un exercice très intéressant pour nous, historiens, qui travaillons beaucoup sur les textes mais peu sur la gestuelle du passé. Cette dernière tombe souvent dans l’oubli en même temps que les instruments chirurgicaux qui sont sans cesse perfectionnés, les nouveaux poussant les anciens à la désuétude. La série a le mérite de les faire revivre. »
Pour réaliser cette prouesse, les scénaristes de The Knick ont fait le choix délibéré de ne pas faire appel à des historiens de la médecine mais directement à des médecins. Une des principales sources est d’ailleurs une importante collection de cartes postales médicales datant du début du XXe siècle appartenant à un ophtalmologue, Stanley Burns (les Burns’ Archives).
« L’histoire de la médecine racontée par The Knick ressemble à celle relayée par les médecins eux-mêmes, c’est-à-dire à un récit qui fonctionne par l’identification à de grands hommes tutélaires, estime Alexandre Wenger. La série, concentrée sur le progrès technologique et sur la biographie d’un seul personnage, construit un récit linéaire. Une démarche que les historiens décrient depuis des décennies, car elle sous-entend que l’histoire part de l’obscurité complète et arrive finalement à la pleine lumière. Quoi qu’il en soit, la médecine racontée à travers ses héros produit un imaginaire de substitution qui sera toujours plus puissant que n’importe quel livre écrit par un universitaire et soutenu par le meilleur arsenal théorique qui soit. »

 
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