Sarah Grimké, pionnière oubliée de l’égalité

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En 1837, une fille de planteur de Caroline du Sud publie une quinzaine de lettres qui militent pour l’égalité des droits entre l’homme et la femme au nom d’une lecture originale des textes bibliques

«Je ne réclame aucune faveur pour les personnes de mon sexe. Tout ce que je demande à nos frères, c’est qu’ils veuillent bien retirer leurs pieds de notre nuque et nous permettre de nous tenir debout sur cette terre que Dieu nous a destinée à occuper. » Permettre aux femmes de relever la tête, de s’investir dans la vie sociale, politique et intellectuelle au même titre que les hommes : voilà ce dont rêvait Sarah Grimké dans la première moitié du XIXe siècle. Fille d’un planteur esclavagiste de Caroline du Sud, cette pionnière du féminisme américain redécouverte dans son pays au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale reste aujourd’hui encore largement méconnue en Europe. Une lacune que vise à combler le dernier ouvrage de Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à la Faculté de théologie, qui offre une traduction du principal ouvrage de cette pasionaria d’outre-Atlantique.
Composé d’une quinzaine de lettres écrites entre l’été et l’automne 1837, ce texte constitue, selon l’historienne américaine Gerda Lerner, première biographe de Sarah Grimké, « le premier argument cohérent qu’une personne américaine ait jamais rédigé en faveur de l’émancipation des femmes ».
« Je suis tombé sur les écrits de Sarah Grimké un peu par hasard en faisant des recherches sur les rapports entre femmes et christianisme, explique Michel Grandjean. Je n’en ai pas saisi immédiatement l’intérêt. En me plongeant avec plus d’attention dans ces textes, je me suis cependant rapidement convaincu de la nécessité d’en offrir une traduction en français. »
Le hasard faisant bien les choses, une chercheuse de l’Université de Bologne s’est attelée au même moment à une traduction italienne. Ce qui a permis aux deux universitaires de partager leurs découvertes réciproques et d’unir leurs forces pour résoudre certains points délicats.
« Une des difficultés de l’exercice tient aux différences qui existent entre l’anglais et le français sur le plan du genre, poursuit le professeur. En anglais, beaucoup de formules sont en effet spontanément inclusives. Le terme « reader », par exemple, renvoie aussi bien à un lecteur qu’à une lectrice. Quand Sarah Grimké mentionne « every reader of the Scripture », la première idée qui vient à l’esprit d’un lecteur francophone est de traduire ces termes par « tous les lecteurs des Ecritures », ce qui est correct
sur le plan formel. Sauf que dans le cas présent, Sarah Grimké milite pour l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, ce que ne restitue pas cette formulation. Face à ce type de situation, je me suis donc efforcé de privilégier des propositions plus larges, comme « toute personne qui lit l’Ecriture ». Un choix qui permet de conserver le sens probablement voulu par l’auteure. C’est d’autant plus important à mes yeux que Sarah Grimké est elle-même très attentive à ce point lorsqu’elle utilise des textes en grec ou en latin. »
Dans la Bible officielle du roi Jacques Ier, qui paraît en 1611, le mot grec « diakonos », qui devient diacre en français, est traduit par « pasteur » (minister) lorsqu’il s’agit d’un homme et par « servante » (servant) lorsqu’il se réfère à une femme. Comme le souligne Sarah Grimké, il s’agit pourtant du même mot. Conclusion : il n’y a aucune raison pour que la fonction pastorale soit un apanage masculin.
Ce bon sens, Sarah Grimké ne l’a pas reçu en héritage. Il s’est forgé de lui-même au contact d’une société presque entièrement organisée autour de la domination de l’homme blanc sur l’homme noir.
Fille d’un grand propriétaire terrien qui occupe également la fonction de juge dans la petite ville de Charleston (Caroline du Sud), Sarah Grimké naît en 1792 sur une plantation de coton employant des centaines d’esclaves. Très vite, la jeune fille s’offusque du traitement réservé à cette population. Bravant la loi et l’interdit de ses parents, elle apprend, en cachette, la lecture à sa servante personnelle, une jeune fille noire de son âge. Elle ne s’arrêtera pas là. Quittant le giron familial alors qu’elle n’est pas encore mariée, cette brillante autodidacte qui est parvenue à acquérir des rudiments d’histoire, de langues anciennes et de sciences naturelles auprès de son frère aîné Thomas, s’engage dans le mouvement abolitionniste après la mort de son père en 1819.
Etablie d’abord à Philadelphie, elle se rapproche des quakers. Constituant le fer de lance de la lutte contre l’esclavage, ces derniers ont également l’avantage d’offrir aux femmes une place qui leur est refusée partout ailleurs. En août 1836, Sarah est cependant sèchement réduite au silence par un ancien alors qu’elle prend la parole lors d’une réunion de prière.
Qu’à cela ne tienne, en 1836, Sarah Grimké rejoint sa sœur Angelina, de treize ans sa cadette, dans les rangs de l’American Anti-Slavery Society où les femmes sont admises même si elles ne peuvent ni prendre part aux votes ni occuper des fonctions de direction. L’année suivante, les deux sœurs réalisent un premier coup d’éclat en publiant l’une un Appel aux chrétiennes du sud, l’autre une Epître au clergé des Etats du Sud, dans lesquels elles militent pour une abolition immédiate et complète de l’esclavage. Dans les Etats du Sud, ces brochures font scandale. En Caroline du Sud, elles sont brûlées publiquement et les deux sœurs sont menacées d’être incarcérées en cas de retour sur le territoire.
Ce qui ne les empêche pas de se lancer dans un nouveau chantier en contribuant activement à la rédaction de American Slavery As It Is : Testimony of a Thousand Witnesses. Signé par le mari d’Angelina, Theodore Dwight Weld, ce livre publié en 1839 est un succès immédiat. Vendu à plus de 100 000 exemplaires en moins d’une année, il inspirera notamment Harriet Beecher Stowe pour son roman à succès La Case de l’oncle Tom.
Au moment où l’ouvrage de Weld sort de presse, Sarah Grimké a trouvé le temps d’ajouter une nouvelle corde à son arc de militante. De la défense des Noirs, elle est passée à celle des femmes, sans doute poussée par les critiques qu’elle essuie de la part de ses pairs masculins lorsqu’elle ose prendre la parole publiquement.
Entre juillet et octobre 1837, alors qu’elle donne une série de conférences pour la suppression de l’esclavage dans le nord des Etats-Unis, elle rédige 15 lettres qu’elle destine à une figure du mouvement abolitionniste, Mary S. Parker. Regroupées sous forme de livre en 1838 après avoir été publiées par des revues, ces missives réclament l’égalité de droits entre l’homme et la femme au nom d’une lecture libre et éclairée des textes bibliques.
« Ce qui est très audacieux pour l’époque, c’est que Sarah Grimké s’interroge sur la nature réelle du plan de Dieu, explique Michel Grandjean. Grâce à une lecture très fine des Ecritures, elle s’efforce ainsi de distinguer le contenu des textes des conditions dans lesquelles ils ont été produits, n’hésitant pas, dans certains cas, à affirmer que même les apôtres ont pu se tromper. Un postulat qui s’inscrit tout à fait dans la ligne des lectures critiques telles qu’on les enseigne aujourd’hui. »
Pour étayer son propos, Sarah Grimké puise par ailleurs dans l’histoire un certain nombre de cas qui montrent que, dans l’absolu, les femmes peuvent se montrer tout aussi intelligentes, courageuses ou érudites que les hommes. Une forme de preuve par l’exemple qui la pousse à dénoncer l’idée selon laquelle les femmes auraient des dispositions moins élevées dans certains domaines.
Avec près d’un siècle et demi d’avance, Sarah Grimké fait également œuvre de pionnière en opérant une distinction précoce entre le sexe biologique et le genre.
Sans nier les spécificités biologiques de la femme (qui seule est capable d’enfanter) ou la supériorité physique de l’homme, elle montre ainsi que le genre est une construction sociale qui attribue aux hommes certaines responsabilités supérieures à celles des femmes.
Selon elle, si Dieu a donné les mêmes droits à l’homme et à la femme, toutes les différences que l’on peut constater dans les sociétés humaines sont précisément dues à l’arbitraire humain. Ce n’est donc que par convention que certaines fonctions sont réservées aux hommes et que les femmes sont confinées aux tâches domestiques. Et Sarah Grimké de conclure que si cet état de fait ne reflète pas un ordre immuable, il peut donc être modifié.
Franchissant un pas supplémentaire, sa sœur Angelina ira même plus loin en écrivant, un jour d’octobre 1837, que la femme a exactement le même droit que l’homme de s’asseoir sur le trône d’Angleterre (ce qui est alors le cas depuis quelques mois, avec le couronnement de la reine Victoria) ou dans le fauteuil présidentiel des Etats-Unis. Un rêve qui, près de 180 ans plus tard, n’est toujours pas devenu réalité.

Vincent Monnet


«Sarah M. Grimké. Lettres sur l’égalité des sexes (1838)», introduction, traduction et notes par Michel Grandjean (trad.), Labor et Fides, 278 p.

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