Dossier/Colonisation

Le rêve genevois d’une colonie algérienne

En 1853, un groupe de financiers crée la Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif. Un de ses objectifs est de fonder en Algérie des villages peuplés de ressortissants helvétiques. La compagnie restera active durant un siècle

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La Suisse n’a jamais possédé de colonie. Mais certains de ses ressortissants ont tenté leur chance dans les Empires des uns ou des autres. Et parfois avec enthousiasme. C’est le cas du Genevois François-Auguste Sautter de Beauregard. En 1853, ce jeune homme, issu d’une famille de négociants et de commerçants, fonde la Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif dont l’un des objectifs est d’implanter en Algérie une colonie peuplée de ressortissants helvétiques. Pour ce faire, lui et ses associés ont obtenu par décret de Napoléon III l’octroi de 20 000 hectares de terres (80% de la superficie du canton de Genève) près de Sétif dans le Constantinois. L’aventure de la compagnie en terre algérienne durera un siècle, jusqu’à son expropriation en 1956. Une histoire que Claude Lützelschwab a étudiée de près. Ce jeune chercheur formé à l’Université de Genève et partageant actuellement son temps entre Lausanne et Neuchâtel y a consacré sa thèse* en histoire économique.

«Avec l’acquisition de cette énorme concession, la Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif devient l’un des plus grands propriétaires fonciers privés d’Algérie», explique-t-il. Le projet retenu par l’administration française est toutefois plus subtil. Il prévoit qu’une moitié des terres soit réservée aux activités de la compagnie, à condition que cette dernière fonde une dizaine de villages sur l’autre moitié et y fasse venir des colons suisses, présumés fortunés. Pour chaque hameau construit et peuplé, la compagnie reçoit une fraction de terre supplémentaire.

Économiser sur les aides sociales

La partie la plus facile, dans cette affaire, semble être la levée de capitaux. François-Auguste Sautter commence par trouver sept autres concessionnaires, des capitalistes genevois désireux de se lancer dans l’aventure. Pour diminuer les risques, ils se constituent en 1853 en une société anonyme, basée à Genève. D’autres investisseurs sont alors démarchés, principalement dans le Landerneau genevois, et le capital finit par atteindre 3,625 millions de francs (plus du double des dépenses publiques annuelles du canton de Genève à cette époque).

Les choses se compliquent lorsqu’il s’agit de recruter des colons. La compagnie passe des annonces publicitaires dans les différents journaux du pays. Elle tente également de convaincre certaines communes ou cantons de subventionner le départ de quelques-uns de leurs citoyens les plus pauvres (chaque futur colon doit payer 3000 francs pour participer à l’aventure). Elle y parvient parfois avec l’argument suivant: si ces gens partent, les autorités économiseront les aides sociales qu’elles leur versent. François-Auguste Sautter et consorts imaginent bien d’autres subterfuges (systèmes de prêts, création de comités philanthropiques, etc.) pour attirer des volontaires. Malgré les efforts déployés par la compagnie et ses agents de recrutement – parmi lesquels figure un certain Henri Dunant, le futur fondateur de la Croix-Rouge – seules quelques centaines de personnes, surtout issues du canton de Vaud, répondent à l’appel.

En Algérie, les conditions sont difficiles, les moyens offerts aux colons, bien qu’ils soient au-dessus de la moyenne, sont jugés insuffisants et, surtout, une épidémie de typhus et de choléra touche les villages de la compagnie et cause la mort et la désertion de nombreux immigrés. Pour couronner le tout, le Conseil d’Etat vaudois décide en 1854 d’interdire les subsides aux futurs colons. Dès lors, le recrutement se poursuit en France, en Savoie, en Italie et en Allemagne. Au total, entre 1853 et 1858, près de 3000 personnes seront envoyées en Algérie par ce canal.

Alors que la dizaine de villages prévus par le projet se peuple partiellement, la Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif se démène pour créer sur sa portion de territoire une exploitation agricole ultramoderne (c’est elle qui importe les premières moissonneuses sur sol algérien). Ce n’est pas chose facile dans ces plaines semi-arides à 1000 mètres d’altitude. Qu’importe, la compagnie se lance dans plusieurs entreprises différentes: culture de céréales, arboriculture, roulage vers la côte, etc.

Demi-echec

Très vite, pourtant, toute l’opération est vouée à l’échec. Le flux migratoire permet certes à la Compagnie d’obtenir des terres, mais il finit par s’essouffler. Au maximum un millier de personnes habitent dans les villages. Ils ne sont plus que 552 à la fin de 1858. Beaucoup rentrent en Europe ou partent en ville pour trouver du travail. Les terres se concentrent, les colons les plus fortunés rachetant les lots des moins prospères. Il faut dire que la quasi-totalité des immigrants ne travaille pas la terre, mais la loue ou la confie selon le système de métayage à des indigènes. Et de toute façon, la seule culture envisageable est vivrière, en l’occurrence le blé dur et l’orge. C’est-à-dire exactement ce que cultivent les Algériens depuis longtemps dans cette région. Ce demi-échec n’est pas propre à la colonie genevoise. Le même phénomène se répète dans le reste de l’Algérie.

Pas rentables, les activités de la Compagnie sont finalement liquidées entre 1858 et 1861. Grâce à un deuxième décret de l’empereur, elle peut finalement repartir de zéro avec environ 15 000 hectares.

La compagnie se replie alors sur la rente foncière. Une partie des terres est louée, l’autre exploitée par des métayers indigènes ou européens. Des superviseurs européens sont engagés pour les encadrer avec l’aide de surveillants indigènes. Un directeur, généralement suisse, est chargé de conduire tout ce petit monde vers la modernisation agricole. Les cultures choisies sont évidemment celles du blé dur et de l’orge. Très vite, elles produisent des bénéfices.

A la pointe du progrès

C’est ainsi que la Compagnie genevoise poursuit son aventure jusqu’en 1956, évoluant au gré des changements sociaux et économiques qui surviennent en Algérie. Les métayers indigènes, d’abord difficiles à trouver, deviennent plus nombreux à la fin du XIXe siècle en raison d’une mutation démographique et de certains changements institutionnels. Ce qui permet de leur imposer un cahier des charges beaucoup plus exigeant.

De son côté, la Compagnie genevoise n’œuvre pas comme un grand propriétaire absentéiste. Elle nomme des directeurs qu’elle veut dynamiques et entreprenants. C’est sous l’impulsion de ces derniers que le choix des techniques agricoles s’oriente de nouveau vers la mécanisation avec l’achat de moissonneuses-lieuses, puis de moissonneuses-batteuses par les métayers de la compagnie. «A partir des années 1890, les métayers de la compagnie sont même à la pointe du progrès, explique Claude Lützelschwab. En ce sens, elle représente un modèle dans la région.» Et l’argent des bénéfices – les années 1908-1915 sont les plus lucratives – prend chaque année le chemin de Genève.

Expropriation bienvenue

Avant même la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dès les premières velléités d’indépendance en Algérie, l’entreprise genevoise cherche à se désengager du pays. Ainsi, quand l’administration française décide de l’exproprier en 1956 (un geste visant à calmer les insurgés), elle accepte cette décision – et le dédommagement qui l’accompagne – comme une bénédiction. Cela lui permet en effet de quitter le théâtre des opérations avant que la situation ne se dégrade tout à fait.

«L’histoire de la Compagnie genevoise peut nous paraître, à certains égards, peu glorieuse, conclut Claude Lützelschwab. Mais dans le contexte de l’époque, elle est des plus normales. François-Auguste Sautter et ses associés sont des hommes d’affaires qui se lancent dans une entreprise coloniale car ils entrevoient des possibilités de développement et de profit. En cela, ces capitalistes ressemblent comme deux gouttes d’eau à leurs collègues d’aujourd’hui. Le problème éthique n’existe pas vraiment, ils empruntent le chemin tracé par les puissances colonisatrices européennes.»

* «La Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif (1853-1956). Un cas de colonisation privée en Algérie», par Claude Lützelschwab, Peter Lang, Berne, 2006.

 

Main basse sur les terres

> En 1853, les terres attribuées par l’administration française à la Compagnie genevoise des Colonies suisses de Sétif ne sont pas libres. Une fraction d’entre elles est azel (terres domaniales affermées), le reste étant arch (possédé en indivision communautaire par la tribu vivant à cet endroit).

> Avec l’arrivée de la compagnie, des fractions entières de tribus ont été ainsi dépossédées et déplacées. Cette pratique de dépossession est connue sous le nom de politique de cantonnement, pratiquée sans bases légales.

> Dans le cas genevois, une partie des indigènes est restée sur place, au service de la Compagnie ou des colons.

> La Compagnie genevoise a cherché, sans réussite, à s’attacher les services des caïds (chefs de tribu) et des cheiks (chef d’une fraction de tribu) pour contrôler les indigènes restés sur ses terres comme métayers. Elle attendait des chefs arabes qu’ils encadrent et surveillent les cultures céréalières des fellahs (paysans).

> Une première conséquence du cantonnement est le fractionnement de la tribu. L’objectif de la Compagnie en engageant les chefs indigènes à des tâches de surveillance tout en les réduisant à l’état de salariés est d’entretenir l’illusion qu’ils conservent leur autorité. En réalité, le fait de déposséder une partie de la tribu de ses terres tout en lui permettant de rester en tant que métayer et de déplacer l’autre sur un nouveau territoire, entraîne une dislocation du système traditionnel et désorganise l’économie et la société indigène.

> Dans le cas de la Compagnie genevoise, la politique de cantonnement aboutit à de nombreuses reprises à opposer des chefs de tribu contraints de se déplacer car désireux d’échapper au joug de la Compagnie à des cultivateurs indigènes voulant rester comme métayers. L’allégeance d’une tribu envers ses chefs est remise en cause tandis que se distendent les liens de contrainte et de solidarités entre les membres de cette même tribu.

> Le lien qui unit les agriculteurs indigènes à la Compagnie genevoise relève uniquement de la sphère économique, strictement définie par les termes des contrats. Ces derniers sont réduits volontairement à la durée de deux ans et ne sont pas renouvelés si le métayer ne donne pas entière satisfaction. Le statut de métayer implique aussi une diminution de revenu, puisque 40% des récoltes reviennent au nouveau propriétaire.

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