Campus 84

Extra-muros/Europe de l'Est

Un psychologue contre la traite du sexe

Encadrer les victimes d’esclavage sexuel est une tâche très ardue. De l’Indonésie aux Balkans, un projet humanitaire soutient ces travailleurs de l’ombre

«Je suis de nature plutôt intrépide dans ma vie professionnelle. J’aime me confronter à des situations extrêmes, mais là je crois que je suis allé au bout de mes limites.» Professeur à la Section de psychologie, Philip Jaffé a souvent côtoyé la détresse humaine en tant que clinicien et chercheur, que ce soit en milieu pénitentiaire et psychiatrique, dans le cadre d’attentats, d’enlèvements ou d’abus sexuels sur des enfants. Autant d’expériences qui n’auront pas suffi à le blinder contre l’univers qu’il a découvert en se penchant sur la problématique de l’esclavagisme sexuel.

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Entre 2003 et 2005, le psychologue a en effet participé à un projet humanitaire mené par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans le cadre de la lutte contre la traite des êtres humains. Il s’agissait pour un groupe d’universitaires et de cliniciens européens de rédiger un manuel d’intervention à l’intention des individus qui prennent en charge et encadrent les victimes d’esclavage sexuel. Ceci, avec une attention plus particulière pour l’Europe de l’Est, région d’où provient une très forte proportion de victimes de la prostitution forcée.

«Je suis convaincu que dans nos sociétés, d’une richesse parfois obscène, chacun a un devoir humanitaire, en tout cas pour une portion de son temps, explique Philip Jaffé. Ce projet m’a permis de mettre mes compétences au service des autres. Car si le statut des femmes évolue de façon positive dans nos sociétés, on assiste à une terrible régression dans certaines régions du globe avec la résurgence de comportements qui rivalisent avec des pratiques du Moyen Age.»

Dans un premier temps, une demi-douzaine de rencontres ont été organisées en Bosnie, en Macédoine, en Ukraine et en Hongrie. Elles ont permis d’inventorier les besoins et d’identifier les conséquences médicales et psychologiques qui pèsent sur les victimes, mais aussi de repérer les différents acteurs concernés (assistants sociaux, médecins, forces de l’ordre, magistrats…). Sur cette base, les divers spécialistes mobilisés ont pu passer à la rédaction des chapitres qui leur étaient attribués. Le manuel établi et traduit en plusieurs langues, restait à établir le contact avec celles et ceux qui en ont besoin.

Dans un second temps, Philip Jaffé a été mandaté pour conduire une série d’interventions dans divers pays de l’Est ainsi qu’en Indonésie. But de l’opération: mettre en place des ateliers permettant de sensibiliser le personnel d’encadrement aux difficultés particulières de leur profession tout en leur apprenant les règles élémentaires d’hygiène mentale à respecter pour se protéger. «Les personnes qui travaillent dans cet univers sont souvent des spécialistes de la santé mentale, explique Philip Jaffé. Mais elles ne sont généralement pas préparées à faire face aux besoins des victimes qui sont énormes sur le plan psychologique et physique, mais aussi en termes de réinsertion et de sécurité. C’est un travail pour lequel personne n’est armé et qui peut potentiellement avoir des conséquences très lourdes sur la santé des intervenants. Par exemple, le fait de vivre en vase clos pendant de longues périodes avec des individus qui ont subi de tels traumatismes provoque une sorte de “contamination” psychique qui peut conduire à des troubles psychologiques graves menant parfois jusqu’à des tentatives de suicide. Il y a un phénomène d’identification tellement fort que les intervenantes sociales finissent par ressembler, par certains aspects, aux victimes dont elles s’occupent. C’est logique: lorsque vous enchaînez 200 entretiens avec des filles qui ont été prostituées de force, sans pouvoir faire un “break”, cela finit par déteindre sur vous. Pour éviter de sombrer et rester performant, il faut être en mesure de prendre du recul, de structurer cognitivement son expérience professionnelle, et surtout de rentrer chez soi et d’oublier un moment toutes ces horreurs.»

Etablir le contact en tant qu’homme dans ce milieu essentiellement féminin n’a pas été facile, même si le fait que Philip Jaffé soit proche du corps médical et qu’il vienne de l’Occident, donc d’un autre monde, a sans doute facilité les choses. Pas question donc de brusquer les choses, sous peine d’attiser des flambées de symptôme et de provoquer de graves crises. Pour créer un rapport de confiance, il faut accepter de perdre du temps ensemble, de se découvrir mutuellement, de s’apprivoiser autour d’une tasse de thé ou d’une cigarette. «Pour que la parole commence à se libérer, il faut se donner les moyens de construire un véritable échange qui soit dénué de toute impression de voyeurisme, complète le chercheur. Et pour cela, il n’y a d’autre moyen que de se découvrir un peu et de se livrer à l’autre.»

De ces récits, on ne sort pas indemne. Souvent mineures (la plupart ont entre 15 et 25 ans), les victimes de la traite sexuelle ont traversé un véritable enfer. Séquestrées, droguées, violentées de mille manières, certaines ont été contraintes d’effectuer 15 à 20 passes par jour des mois durant. Coupées du monde, rabaissées au rang de simple marchandise, celles qui n’en sont pas mortes en gardent des séquelles terribles tout au long de leur existence.

«Je ne suis pas sûr que je serais prêt à renouveler une telle expérience, confie Philip Jaffé. Ces jeunes femmes sont réellement très abîmées par leur calvaire. J’ai vu et entendu des choses très dérangeantes qui ont passablement altéré ma vision du monde. Dans ce genre de moment, on n’est pas très fier d’être un homme. Et j’en suis ressorti plus pessimiste quant à la nature humaine. Il est très démoralisant de constater à quel point le sexe peut alimenter des comportements extrêmes. Ce dont nous parlons n’a rien à voir avec la prostitution classique qui est légale et tolérée dans notre société. Il s’agit d’un système mafieux de grande envergure qui est, sur bien des points, comparable à ce que fut la traite des populations d’Afrique noire. Les filles qui en sont victimes ne finissent pas sur le trottoir, mais dans des appartements ou des caves transformés en véritables prisons. Et la valeur de la vie humaine a à ce point baissé qu’il est devenu presque aussi rentable de les envoyer en Suisse ou en Allemagne que dans des pays moins riches comme la Turquie ou l’Indonésie.»

Vincent Monnet

«The mental health aspects of trafficking in human beings. A set of minimum standards», par Baráth, A., Jaffé, Ph.D., Szilárd, I., Da Victoria Lobo, A. (Ed.), International Organization for Migration, Budapest, Hungary, 2004

Département fédéral de justice et police

Organisation internationale pour les migrations

Les chiffres de l’esclavage sexuel

Depuis la chute du mur de Berlin, la traite des êtres humains à des fins sexuelles s’est considérablement développée. A l’échelle de la planète, les chiffres avancés font état, selon les sources et les définitions, de 700 000 à 2 millions de victimes, parmi lesquelles environ 80% de femmes et de filles et jusqu’à 50% de mineur(e)s. Aucune région du globe n’est épargnée. L’Union européenne estime de son côté que près de 120 000 personnes sont l’objet de traite d’êtres humains en direction de l’Europe occidentale.

En Suisse, la prostitution concerne officiellement 12 000 personnes, auxquelles il faut ajouter un nombre important de danseuses de cabaret et d’entraîneuses de bar à champagne. Ce chiffre ne cesse d’augmenter depuis quelques années et, selon la police fédérale, la moitié de ces femmes serait des clandestines ou des victimes de la traite sexuelle. Enfin, la traite est souvent étroitement liée au blanchiment de l’argent, au trafic des stupéfiants, à la falsification de documents et au crime organisé.