Campus 85

Recherche/photographie

Le portrait fait peau neuve

Les photographes sont depuis toujours attirés par cette «fenêtre de l’âme» qu’est le visage. Bousculé par la publicité, les médias et la technologie, le genre connaît pourtant aujourd’hui un renouveau spectaculaire

photo
Une fillette dont la peau semble de porcelaine; un homme dans son linceul, vaincu par le sida; un groupe de patineuses au sourire figé; un réfugié iranien dont les yeux, les oreilles et la bouche sont suturés. Insolites, cruelles, ou tout simplement belles, ces images constituent quelques-uns des jalons proposés par William Ewing, directeur du Musée de l’Elysée et chargé de cours au Département d’histoire de l’art, pour évoquer le renouveau du portrait photographique. Voyage éclectique et passionnant, son dernier ouvrage, «Faire faces», rassemble en effet près de 130 artistes contemporains qui interrogent tous le rapport que cultivent nos sociétés avec le visage.

Dépasser les conventions

«Au cours des dernières années du XXe siècle, en écho aux progrès de l’ingénierie médicale et au rôle central qu’il jouait dans la publicité, le corps s’est imposé comme un thème dominant chez les photographes, explique William Ewing. Le sujet s’est cependant un peu épuisé, si bien que l’on assiste aujourd’hui à un retour en force du visage. Et ce, avec une créativité tout à fait novatrice.»

En rupture avec les grands maîtres de la photographie de studio classique, les artistes de la nouvelle génération ne considérent en effet plus le portrait comme une «fenêtre de l’âme». Il réfutent également une approche dont les codes se sont progressivement stéréotypés. «La plupart des artistes de jazz, par exemple, sont aujourd’hui représentés les yeux fermés ou dans une attitude de défi qui est devenue totalement artificielle, complète William Ewing. Lorsqu’il s’agit d’un groupe de rock en revanche, chacun des membres semble vouloir mettre un maximum de distance avec les autres comme s’il souhaitait affirmer avant tout son individualité. Tout cela manque souvent de sincérité et nombre de photographes actuels ressentent le besoin de bousculer ce genre de conventions.»photographie de studio classique, les artistes de la nouvelle génération ne considérent en effet plus le portrait comme une «fenêtre de l’âme». Il réfutent également une approche dont les codes se sont progressivement stéréotypés. «La plupart des artistes de jazz, par exemple, sont aujourd’hui représentés les yeux fermés ou dans une attitude de défi qui est devenue totalement artificielle, complète William Ewing. Lorsqu’il s’agit d’un groupe de rock en revanche, chacun des membres semble vouloir mettre un maximum de distance avec les autres comme s’il souhaitait affirmer avant tout son individualité. Tout cela manque souvent de sincérité et nombre de photographes actuels ressentent le besoin de bousculer ce genre de conventions.»

Miroir trompeur

C’est d’autant plus vrai que ne nouveaux enjeux se sont faits jour. L’omniprésence de la publicité et de ses modèles à la perfection surhumaine, tout comme les progrès de la technologie – qui permettent à chacun de remodeler les attributs dont la nature l’a doté – rendent en effet de plus en plus ténue la limite entre le réel et le virtuel.

Signe qui ne trompe pas, le travail de retouche, longtemps dissimulé, est désormais pleinement assumé quand il ne s’impose pas comme la norme. Du coup, toute représentation est potentiellement suspecte. Célèbre top model reconverti avec succès dans la chanson, Carla Bruni dit ainsi ne se reconnaître vraiment sur aucune des quelque 250 couvertures de magazine auxquelles elle à prêté son joli minois. Autre indication révélatrice, la première personne à avoir acheté le livre de William Ewing n’est autre que le professeur Devauchelle, auteur de la première greffe du visage, qui en a acquis une dizaine d’exemplaires afin de les distribuer aux membres de son équipe. «J’ai eu l’occasion de présenter mon travail à un groupe de chirurgiens, complète William Ewing. Ils étaient complètement fascinés par ce qu’ils voyaient dans la mesure où ils ne parviennent plus vraiment à saisir le sens des demandes de leurs patients. Ils savent que ces derniers désirent changer quelque chose dans leur apparence, mais ils peinent souvent à comprendre quelles sont leurs motivations profondes. Je pense que la réponse à cette question tient en partie au fait que les visages qui nous entourent, dans la rue, sur les écrans ou les pages des magazines, sont exempts de défauts. Nous avons de mois en moins l’habitude d’être confronté à de “vrais” visages, ce qui peut donner l’impression à M. et Mme Tout le monde qu’ils sont soudain devenus très laids.»

Pleinement conscients de cette évolution, les photographes réunis dans «Faire faces» explorent des pistes très diverses avec pour seuls points communs le sentiment d’une certaine urgence, le refus des conventions et la revendication d’un terrain d’expression neuf. Ce qui n’implique pas forcément le refus de tout esthétisme. «Pour parvenir à entrer le spectateur dans la réflexion qu’il propose, le photographe doit au préalable parvenir à attirer l’œil vers l’image, précise William Ewing. Et personne n’a envie de regarder quelque chose qui paraît fondamentalement repoussant.»

Partagé en huit sections, «Faire faces» est le fruit d’un méticuleux travail de sélection. Pour parvenir aux 250 images publiées, près de 10 000 clichés ont été visionnés par William Ewing, avec l’assistance de Nathalie Herschdorfer et de Christophe Blaser (tous deux conservateurs du Musée de l’Elysée). Fait peu commun, elles proviennent aussi bien des milieux artistiques, que du monde de la communication ou de la sphère médicale. Signé de la main de William Ewing, le texte permet de donner sa cohésion à l’ensemble tout en facilitant la lecture des œuvres. Un choix habile de citations complète ce dispositif triangulaire en apportant une perspective une forme de recul qui permet une analyse approfondie. Citons pour l’exemple ces quelques phrases de Ben Maddow, auteur d’une magistrale histoire du portrait photographique publiée en 1977, qui résument bien le propos de l’ouvrage: «Il est nu, mystérieux, ordinaire. Il hante nos œuvres, nos amours et nos fantasmes. Nous lisons un visage comme nous lisons l’heure: pour nous orienter, pour voir ce que nous sommes ici et maintenant, pour nous situer comme pour situer les autres dans les méandres de la société.»

Vincent Monne t

«Faire Faces. Le nouveau portrait photographique», par William A. Ewing, ed Actes Sud, 229 p.

 

LSuzanne Opton désarme l’Amérique

«Lorsqu’on photographie des soldats sur une base militaire, la solution de facilité consiste à les saisir debout, de face et en uniforme, devant un fond blanc ou un drapeau, explique William Ewing. Avec son travail (voir ci-contre), Suzanne Opton inverse les codes habituels. En leur faisant prendre une pose singulière, la photographe parvient en effet à désarmer totalement ses sujets. Derrière son objectif, ces jeunes hommes entraînés à tuer deviennent ainsi des êtres sans défense, qui se donnent tels des agneaux prêts à être sacrifiés de leur plein gré.»

Une impression de vulnérabilié qui ne doit rien au hasard. L’absence d’uniforme hôte en effet au soldat ce qui lui confère son identité de combattant. Sans leur habit, les guerriers photographiés par Suzanne Opton redeviennent des individus à part entière et non plus d’anonymes matricules. De fait, leur sacrifice est moins facilement concevable.

Tout aussi symbolique, la position allongée renvoie, quant à elle, directement à la figure du guerrier vaincu, à la défaite et à la mort.

L’expression affichée par ces jeunes gens n’est pas moins inhabituelle. En lieu et place du mélange de puissance, de courage et de détermination ou, au contraire, de frayeur, d’angoisse et de douleur que véhicule généralement ce type de photographies, les «boys» de Suzanne Opton dégagent une étrange impression de tendresse et d’humanité. Enfin, le traitement de l’image – qualité du grain de peau, lumière, rendu du sol – apporte à l’ensemble une esthétique plutôt incongrue dans l’univers militaire.

«Cette image, qui propose une vision de l’Amérique en guerre aux antipodes de celle défendue par l’Admnistration Bush, va tout à fait dans le sens de ce que je souhaitais montrer avec ce livre, commente William Ewing. Suzanne Opton, à laquelle le Musée de l’Elysée consacrera une exposition en septembre prochain, a trouvé là le moyen de renouveler le portrait photographique sans être cruelle envers ses sujets ni abuser d’artifices technologiques.»