The Fountainhead
(Le Rebelle)
USA, 1949. Réal.:King VIDOR. Scén.: Ayn RAND, d’après son roman. Images: Robert BURKS. Décors: Edward CARRÈRE. Musique: Max STEINER. Int.: Gary COOPER (Howard Roark), Patricia NEAL (Dominique Francon), Raymond MASSEY (Gail Wynand), Kent SMITH (Peter Keating), Robert DOUGLAS (Ellsworth Toohey), Henry HULL (Henry Cameron), Ray COLLINS (Roger Enright), Moroni OLSEN (membre d’un conseil d’administration), Morris ANKRUM (le procureur). V.O. s.-t. fr./all. — N&B — 1h54. Distrib.: CAC-VOLTAIRE. COPIE NEUVE.
Film d’amour, biographie romancée de Frank Lloyd Wright, document saisissant sur le monde du journalisme et de l’architecture, Le Rebelle est avant tout un film fascinant. Au rythme linéaire de ses précédents films, King Vidor oppose une action constamment à son paroxysme. Les personnages s’y haïssent, s’y aiment et s’y déchirent avec l’intensité du désespoir.
Le décor est planté: c’est New York, mais pas celle de la 5e Avenue ou de Central Park. C’est la New York des buildings, des gratte-ciel, de ces skyscrapers, élevés comme de modernes tours de Babel. Cette ville grouillante, nous ne la verrons jamais vivre dans le film — et c’est volontaire de la part de Vidor. Cette foule est symbolisée par un journal, The Banner, the Newspaper for the People, et par son directeur Gail Wynand, en fait un individualiste, devenu à force de compromissions directoriales, le simple exécutant des goûts du public. Wynand déclare d’ailleurs: «Je donne au public ce qu’il réclame», tout en ajoutant «Ne me confondez pas avec mes lecteurs.» A ce personnage déjà étonnant, Vidor ajoute celui de Dominique, farouche individualiste qui ne vit que pour elle-même, hantée par l’idée d’aimer un jour quelqu’un et de s’attacher à lui. Elle a comme fiancé l’architecte sans talent Peter Keating et, sciemment, elle a choisi un médiocre dont elle dit: «Je m’étais fiancée à Peter Keating parce que je savais qu’il était l’être le plus insignifiant que je pourrais rencontrer et que je ne l’aimerais jamais.» Le drame suffirait pour naître du choc de ces deux personnages hors du commun que tout oppose. Wynand aime Dominique et lorsqu’il lui demande ce qu’elle cherche dans la vie, elle répond: «La liberté, ne rien espérer, ne rien désirer, ne dépendre de rien. Si jamais un jour, je décidais de me punir de quelque terrible chose, je vous épouserais.» Éprise de grandeur, idéaliste, Dominique est tout ce que Wynand n’a pas pu être et cette femme cynique l’attire avec passion.
Le Rebelle, c’est enfin et surtout Howard Roark, un de ces grands caractères comme le cinéma américain seul a su les décrire. Il est le frère de Jonathan Shields, le producteur de The Bad and the Beautiful de Vincente Minnelli et d’Ed Hutcheson, le journaliste incorruptible de Deadline USA de Richard Brooks. C’est un architecte de génie, un visionnaire. Il est l’homme seul qui déclare: «Je pose mes propres normes. Je ne bâtis pas pour avoir des clients.» Incapable de composer, il préfère travailler dans une carrière de marbre comme simple ouvrier plutôt que de laisser mutiler l’un de ses projets architecturaux en acceptant des modifications.
Ces trois personnages vont dès lors se livrer un combat dans lequel leurs forces opposées vont constamment ou s’ajouter, ou se soustraire ou s’annuler. Chacun va aller jusqu’au bout, jusqu’à la réussite ou jusqu’à la mort, ses actes étant dictés par une espèce de code personnel qui pousse à son paroxysme la moindre décision. Culpabilisée par son amour pour Roark, Dominique épousera Wynand qu’elle méprise (elle a démissionné du Banner). Roark, découvrant que la cité Cortlandt dont il a dessiné les plans est devenue un ensemble de constructions hideuses, la dynamitera. Wynand mettra le Banner au service d’une grande cause, celle de Roark, disant: «Pour la première fois de ma vie, je veux lutter pour quelque chose auquel je crois.» Mais, mis en minorité par le conseil d’administration, il trahira Roark et se tuera après avoir liquidé le Banner. Dans ce combat de titans où les caractères s’affrontent avec les armes les plus diverses, chacun continue d’estimer son adversaire. Abandonné par Wynand qui a rejoint le groupe de ses ennemis, Roark accepte néanmoins de construire pour lui l’immeuble Wynand, «le dernier gratte-ciel de New York», et signe le contrat sans même le lire. Ces êtres qui se combattent farouchement ont les uns pour les autres une confiance totale. Après avoir traîné les œuvres de Roark et l’architecte lui-même dans la boue, Wynand le convoque et lui demande de bâtir une maison pour Dominique, devenue sa femme. «Je veux, dit-il, cette maison parce que je suis éperdument amoureux de ma femme. Il m’est insupportable de voir ma femme mêlée aux autres gens. Ce n’est pas de la jalousie, c’est pire. Je ne peux la partager avec rien. Je veux une maison qui soit uniquement pour elle et pour moi. Concevez-la comme une forteresse ou plutôt comme un temple élevé à la gloire de Dominique Wynand.» Follement amoureux de Dominique, lui aussi, Roark va accepter cette commande et la maison symbolisera sa passion, comme la maison de Ernie Kovacs dans Strangers When We Meet de Richard Quine était la preuve de l’amour de Kirk Douglas pour Kim Novak. Dans cette bataille que se livrent Roark, Wynand et Dominique, King Vidor se refuse à utiliser des ressorts mélodramatiques, tous les affrontements étant dictés par l’art, l’honneur ou l’ambition. Il évite ainsi que Wynand ait connaissance de la liaison de Dominique et de Roark, ce qui aurait complètement bouleversé les rapports entre les personnages.
Durant tout le film, les constructions architecturales sont assimilées à des êtres de chair et de sang. Roark déclare: «Un édifice a son intégrité, tout comme un homme et c’est aussi rare»; et si la maison de Wynand symbolise la double passion de Roark et de Wynand pour Dominique, l’immeuble Enright incarne Roark dans sa démesure, son génie, sa provocation. Le building Wynand devait être la marque du directeur du Banner hanté par l’idée que la médiocrité du Banner servirait finalement à l’édification d’un grand ouvrage comme celui-ci, mais, à la fin, brisé moralement par son conseil d’administration, la chute du Banner et sa propre trahison, Wynand dit à Roark: «Que cet immeuble soit la marque de votre génie, de cet esprit qui est le vôtre et qui aurait pu être le mien.»
Combat des formes, combat des êtres. Le Rebelle est sans doute le film le plus fou de King Vidor. A l’audace plastique du film (les vues en surimpression de Roark, dans le coin droit en haut de l’écran, lorsque Dominique pense à lui, annoncent les flashes visuels de Sweet Bird Of Youth de Brooks), Vidor juxtapose une audace dans les dialogues et dans certaines scènes. La séquence de la carrière où l’on voit Dominique fascinée par Roark, vibrant sous l’action de sa foreuse pneumatique, est une véritable déclaration d’amour, la foreuse devenant un fabuleux symbole et lorsque Roark vient réparer la plaque de marbre, tout le dialogue est à double sens (pression, infiltration, marbre blanc)… De même la scène de la destruction de la cité Cortlandt est un pur moment de jouissance physique pour Dominique. Le caractère de Dominique, sa franchise, son cynisme est d’ailleurs avec celui de Jennifer Jones dans Duel in the Sun et dans Ruby Gentry, le personnage féminin le plus fort de l’oeuvre de Vidor. Cette femme sans hommes, fascinée par les hommes, a d’inoubliables éclairs de sauvagerie (la scène où elle cravache de son cheval le visage de Roark, la cravache ayant pour elle la même valeur symbolique que la foreuse pour Roark).
Les trois principaux personnages du film sont en fait des sauvages ambitieux, à la limite de la mégalomanie. Dominique rêve d’une tour d’ivoire. Roark est prêt à construire n’importe quoi, garage ou magasin, pourvu que ce soit selon ses conceptions architecturales révolutionnaires et Wynand croit dominer un empire dont le Banner est le levier de commande («Le Banner est un journal méprisable, dit-il, mais il m’a donné ce que je voulais, la puissance.») Et tout le film est l’affirmation de ces caractères farouchement individualistes. Au nom de sa théorie, «On ne peut envisager une manière collective de penser», Roark sacrifie tout, y compris son amour pour Dominique, à son idée de l’art.
Face à ses trois héros, Vidor décrit toute une bande de businessmen, membres de conseils d’administration divers, rompus à toutes les combines et à toutes les compromissions, craignant avant tout l’originalité et le talent. Et pour augmenter la force de ses personnages, Vidor leur oppose leurs doubles négatifs: Peter Keating est un médiocre; c’est l’inverse de Roark. Il finit par accepter les modifications de la cité Cortlandt ce que n’aurait jamais fait Roark et dans le coeur de Dominique, il est un être méprisable et méprisé alors qu’elle a une passion pour Roark. Wynand, issu de rien, a réussi selon la tradition industrielle mais en sacrifiant toutes ses ambitions. La seule campagne de presse à laquelle il croyait réellement, celle en faveur de Roark, il a été incapable de la mener à bien. Enright, le mécène qui a confié à Roark son premier building et a racheté le terrain et les plans de la cité Cortlandt, est le double positif de Wynand. Lui aussi est parti de rien mais c’est un homme juste et épris de grandeur et de beauté. Toohey, enfin, le critique d’art du Banner et l’ennemi le plus irréductible de Roark, aurait voulu avoir le génie de celui qu’il tente d’abattre. Son personnage symbolise l’impuissance du critique face au créateur dont il tente de ruiner l’œuvre. Fasciné par la personnalité de Roark, mené par une volonté qu’il cache à tous, il rencontre Roark et le questionne comme si de cette réponse devait dépendre sa vie: «Nous sommes seuls. Pourquoi ne pas me dire ce que vous pensez de moi?» Mais Roark ne lui donnera pas cette satisfaction.
Vidor accuse encore le style paroxystique de son film en introduisant constamment des détails qui sont autant de symboles. La statue que Dominique jette du haut de son appartement nous apparaît d’abord, nous ne savons pas ce que c’est, comme le corps de quelqu’un qui tombe. Le Banner que Wynand ramasse à la fin dans la rue n’est plus seulement intellectuellement mais, aussi, matériellement un véritable torchon. Les caractères des personnages sont amplifiés par les décors dans lesquels ils vivent. Comment oublier le bureau de Wynand, donnant sur New York, authentique toit du monde ou celui de Roark, au début du film, avec ses ombres étrangement décentrées.
Le personnage de Roark est en fait celui de l’architecte Frank Lloyd Wright dont la vie a naturellement été romancée par Ayn Rand, mais l’épisode de la maison de Wynand rappelle celui, authentique, de la maison Cheney que Wright construisit en 1904 alors qu’il avait une liaison avec Mrs. Cheney, la femme de son client. La vie de Frank Lloyd Wright, ponctuée d’incendies, de cataclysmes et de morts violentes, notamment celle de Mrs. Cheney, est elle-même aussi stupéfiante que celle de Roark. Sublimement interprété par Gary Cooper, Patricia Neal et Raymond Massey, Le Rebelle se termine par une scène inoubliable qui résume toute l’œuvre de Vidor. Devenue la femme de Roark, Dominique prend le monte-charge qui grimpe le long du building que construit son mari. Au fur et à mesure que l’ascenseur monte, elle découvre New York, plus fabuleuse que jamais et en même temps elle se rapproche de Roark, seul, au sommet du building, les poings sur les hanches, en plein ciel et en plein vent.
Patrick Brion
«Dossiers du Cinéma»
> Le Rebelle, sur Wikipedia
> Le discours de Howard Roark (Gary Cooper), sur YouTube
lundi 3 sept, 20h30
Auditorium Fondation Arditi (Ciné-club de l'Université de Genève)
Entrée: 8 francs (carte 20 ans/20 francs: 6 francs)
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