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Equipe de Jan Lacki

L'histoire institutionnelle et sociale des sciences physiques théoriques (Suisse romande, 1870- 1970)

Dans le cadre du subside Sinergia du FNS: Acteurs de la fabrique des savoirs et construction de nouveaux champs disciplinaires 

Il s'agit d'un projet en cours de réalisation de l'Unité d'histoire et philosophie des sciences, qui s'inscrit dans le projet interdisciplinaire Acteurs de la fabrique des savoirs et construction de nouveaux champs disciplinaires, soutenu par le subside Sinergia du FNS obtenu en 2009 par une équipe d'historiens dans le cadre de la Maison de l'Histoire de l'Université de Genève. Le projet a pour objectif d'analyser les circonstances intellectuelles, institutionnelles et sociales qui ont présidé à l'émergence et l'institutionnalisation du champ disciplinaire de la physique théorique en Suisse romande dans la période 1870-1970, laps de temps qui sépare la consolidation universitaire des centres romands (comme la conversion en universités des Académies de Lausanne et de Genève) et la constitution des centres théoriques autonomisés et stabilisés, dont le département de physique théorique de Genève peut être pris comme exemple. Les participants au projet se proposent de répertorier les acteurs de la disciplinarisation de la physique théorique de la Suisse occidentale, de déterminer leurs réseaux, de reconstituer les filières d'ensiegnement et de formation, l'organisation et les thématiques de la recherche, ainsi que les sources et l'importance de financement qui ont été mis à leur disposition. Lors de cette recherche, on examinera également l'évolution de la place institutionnelle de la physique par rapport aux autres disciplines, en particulier celles "demandeuses" de formation propédeutique en physique (comme la médecine), et on tentera de cerner la figure du physicien (théoricien) dans la hiérarchie académique et sociale de la période concernée.

Nous projetons ainsi d'explorer les archives administratives et scientifiques des Universités et Hautes Ecoles romandes (Genève, Lausanne, Neuchâtel et Fribourg), ainsi que de diverses sociétés savantes comme la Société Suisse de Physique, la Société Mathématique Suisse, la Société de Physique et d'Histoire Naturelle de Genève, la Société Neuchâteloise et Vaudoise des Sciences Naturelles, ainsi que la Société Romande de Philosophie. Il conviendra aussi de dépouiller des archives des acteurs industriels dont l'activité a croisé celle dxes centres universitaires, en tout premier lieu la Société d'Instruments de Physique de Genève (SIP). Nous transcrirons et analyserons également les interviews en notre possession.

Cette première étape servira à repérer, outre ceux que nous connaissons déjà, les acteurs individuels et institutionnels de notre histoire, et à préciser le cadre dans lequel se déroulera la suite de notre travail. L'analyse des documents recueillis aura pour objectif de déterminer les points suivants, aui seront autant de contributions à une histoire de la physique dans les centres romands:

- L'évolution, en nombre et en désignation, des chaires attribuées à la physique, les missions qui leur sont dévolues, l'évolution du positionnement de ces chaires par rapport aux autres chaires et aux besoins des autres disciplines universitaires;

- Les enseignements effectivement dispensés dans le cadre de ces chaires, les cursus et les titres académiques délivrés, le nombre d'étudiants, les filières et les carrières posibles, ainsi que le rôle et l'importance du "corps intermédiaire";

- La part de la recherche effective par rapport à l'enseignement, son organisation, son financement aux niveaux cantonal et fédéral, ainsi que ses liens avec les besoins de l'industrie;

- Les domaines de recherche des acteurs concernés, leurs contacts internationaux et leurs réseaux;

- L'évolution du statut académique et social des chercheurs en physique.

Cette étape permettra également d'examiner l'activité des tenants des chaires de physique avant l'entrée en scène des proto-théoriciens (Guye), ou des premiers théoriciens (Schidlof, Juvet), pour esquisser une préhistoire de la physique théorique dans le contexte de disciplinarisation de la physique dans les centres romands.

Après cette partie préliminaire, nous nous proposons ensuite d'aborder spécifiquement la question de l'émergence d'une physique théorique.

Nous projetons d'une part de revenir sur les questions posées dans le cadre de travaux antérieurs (la prise de conscience "théorique" de Guye face à la relativité, le parcours de Schidlof et ses travaux en physique quantique, l'influence de Gustave Juvet dans l'émergence d'une "physique théorique" de style "allemand" entrant en competition avec une "physique mathématique" de tradition française).

D'autre part, nous exploiterons dans cette étape des sources nouvelles, celles dont l'existence est déjà connue (les Fonds Schidlof et Jauch déposés respectivement à la Bibliothèque de la Faculté des Sciences et à l'Ecole de Physique de Genève), et d'autres dont l'existence et la pertinence pourraient s'imposer lors de l'étape d'avant.

Le Fonds Jauch, qui n'a encore fait l'objet d'aucune étude, est particulièrement important. Rejoignant Genève après une carrière déjà bien menée aux Etats-Unis, Josef Maria Jauch (1914-1974) aura directement à son actif la construction du département de physique théorique de l'Université de Genève. Instrumental dans la mise en place d'une nouvelle génération de chercheurs dont nombre se seront perfectionnés aux États-Unis, JAuch sera aussi le créateur inspiré d'une école d'interprétation et d'axiomatisation de la mécanique quantique qui connaîtra une renommée mondiale.

Lors de ces différentes étapes, nous confronterons constamment nos constats à l'histoire générale du développement des sciences physiques en Europe et aux États-Unis, et aux études de l'émergence de la physique théorique menées aux autres plans nationaux. Un certain nombre de questions de fond ne pourront cependant être abordées avec pertinence qu'à la fin de notre projet. Parmi celles-ci, mettons en exergue les questions:

- de déterminer la mesure dans laquelle les traditions allemandes et françaises ont pu jouer un rôle dans l'avènement de la physique théorique des centres romands;

- d'évaluer si, du fait de sa situation géopolitique, la Suisse romande a vu l'émergence de spécificités locales. En particulier, on s'interrogera sur la validité, encore au XXe siècle, du constat de "niches épistémologique" proposé par Burkhardt Weiss à propos d'un autre moment de l'histoire de la physique genevoise (Weiss 1988);

- d'établir si les acteurs de la Suisse Romande ont pu jouer un rôle singificatif dans l'échange des connaissances physiques entre l'Allemagne et la France au lendemain de la Première Guerre mondiale (ce que nous laisse croire par exemple l'activité traductrice et éditrice de Juvet, voir la section précédente).