Les bouleversements dans notre société sont innombrables ; le sentiment de pouvoir maîtriser personnellement
ou socialement ces transformations s'étiole. La crise financière actuelle en est un bon exemple !
L'éclatement de la « bulle » immobilière dans de nombreux pays (États-Unis, Espagne, Royaume-Uni,..)
a réduit l'activité dans le secteur de la construction, entraînant un effet négatif sur le PIB. Il s’en est
suivi une crise financière, à l'origine de la crise économique actuelle et de sa propagation, via la crise de
liquidité, le resserrement du crédit et l'effet négatif sur la richesse. Quand les actifs boursiers et
immobiliers baissent, ceux qui les détiennent se sentent moins riches et donc ont tendance à limiter la
consommation ce qui fait entrer dans des feed-backs négatifs : faillites de banques et même de pays comme
l’Islande, récession, chômage.
Que valent les plans de relance en cours ? Chaque état y va de son « bricolage » plus ou moins élaboré.
Les sciences économiques ou financières apparaissent totalement inefficaces. Comment relancer la machine
économique quand la confiance est partie ? Et que valent les indicateurs officiels ? Sont-ils de bons
thermomètres ?
Le produit intérieur brut (PIB) est l’indicateur économique le plus souvent utilisé ; il est censé mesurer le
niveau de production d'un pays. Il est défini comme la « valeur totale de la production interne de biens et services
dans un pays donné au cours d'une année donnée par les agents résidant à l’intérieur du territoire national. »
Mais que représente vraiment le PIB ? Le PIB ne tient pas compte de l'auto-production (ou auto-consommation),
c'est-à-dire des richesses produites et consommées au sein même des ménages ; par exemple les activités domestiques
ne sont pas prises en compte. Afin d'éviter que la même production entre plus d'une fois dans le calcul, ne font
partie du PIB que les biens et services finaux, les biens intermédiaires en sont exclus. Par exemple, la
production de lait quand elle sert à faire des yaourts, des fromages ou des gâteaux n’est pas comptée !
Le travail au noir est seulement estimé ; le bénévolat, dans la mesure il est un service non marchand, est très
mal mesuré. Un pays qui investit à l'étranger (le Japon, la Chine) tend à diminuer son propre PIB au profit du
pays débiteur (les États-Unis) ; inversement un pays exportateur net qui produit pour des consommateurs
étrangers augmente ainsi son propre PIB. Celui qui achète et donc bénéficie des biens n’est pas plus
« riche » !
Le PIB est-il vraiment alors un indicateur de richesse ? Dans le cas d'une catastrophe (tremblement de terre,
cyclones,...), le PIB prend en compte les reconstructions, pas les pertes de valeurs liés aux destructions
des biens !.. Plus il y a de morts, plus il y a de personnes blessées, plus le PIB augmente ! Il n'est pas
en tout cas un indicateur du bien-être. Ainsi certaines consommations font gonfler le PIB alors que de toute
évidence elles ne reflètent pas une amélioration de la qualité de vie ; par exemple une hausse des achats de
médicaments anti-dépresseurs. En revanche, le niveau d’éducation et la santé qui sont de vraies richesses ne
sont pas prises en compte.
De plus, on ne prend pas en compte les ressources naturelles du pays. Dans le cas d'une production polluante,
on ne tient pas compte des dégâts sur l’environnement. Que mettre à la place comme indicateurs de richesse ?
Là est toute la question… Mais d’abord que veut dire la richesse ? La richesse est un savoir émergent car
elle demande d’être revisitée, reformulée… Et là, la question n’est pas seulement « bling-bling » ou
économique ; elle est d’abord anthropologique, psychologique, éthique, voire politique…
Cette crise n’est pas le seul domaine où les sociétés semblent piétiner dans le brouillard le plus épais.
Les sciences et les techniques, longtemps associées à l’idée de progrès, inspirent de la méfiance, voire
du rejet dans la population. Certains individus voient dans celles-ci plus de risques que d’avancées.
D'autres se polarisent sur les dangers pour l'humanité, dus aux conséquences sur l'environnement
ou sur la santé (OGM, ondes électromagnétiques, polluants dans la nourriture et les produits de
consommation courante, etc.). La seule solution est-elle dans le « principe de précaution » érigé
en bouclier. Mais quels sont les potentialités ou les enjeux réels de ce principe ? Qu’est ce que
se cache en fait derrière ces termes ?
Le « principe de précaution » est un savoir apparu dans les années soixante en Allemagne. Les pouvoirs
publics ont adopté le Vorsorgeprinzip qui les autorisait à prendre toutes les « mesures nécessaires et
raisonnables » pour faire face à des risques éventuels, même sans disposer des connaissances scientifiques.
Ce principe se situait dans le cadre d'une « politique du risque zéro », comme une obligation de sécurité
constituant un droit universellement reconnu. Ce principe a été consacré depuis par de nombreux textes
internationaux, de valeurs juridiques inégales. Il figure dans un texte fondateur adopté lors de la
seconde Conférence internationale sur la protection de la mer du Nord en novembre 1987. Il est également
formulé dans la Déclaration de Rio publiée le 13 juin 1992 à l’issue de la deuxième Conférence des Nations
Unies sur l’environnement et le développement.
Principe « reconnu »1, il reste savoir émergent cependant, car il continue à faire l’objet de
multiples discussions et controverses. Il apparaît paralysant ou insuffisant en matière de choix
technologiques, s’il ne s’inscrit pas dans une dynamique qui reste à inventer. Face à ces enjeux,
les savoirs ou repères anciens n’apparaissent plus opératoires, et les citoyens cherchent désespérément
des réponses auprès des experts. Mais nombre d’événements récents montrent que dans certaines situations,
les savoirs-experts présentent de graves limites. Il est bien difficile, voire impossible, pour les
scientifiques de réduire toute incertitude. Parfois même, aucun savoir de référence ne peut être mis en
avant, aucune approche opératoire, notamment quand elle demande des compétences interdisciplinaires,
n’existe…
En la matière, ces questions vont jusqu’à interpeller la conception actuelle de la démocratie dont
la forme aboutie se trouve démunie face à ces risques technologiques. Il importe d’inventer des
processus de décision autres que délégateurs. Les « conférences de consensus » constituent un premier
exemple de pratiques émergentes en la matière. L'objectif de ce type de conférence est de fournir à
l'autorité de décision une information nuancée sur des sujets controversés en tenant compte de l'avis
et des questions que se posent les citoyens.
Ces savoirs et ses approches sont d’autant plus émergents que les démarches en cours restent
encore très insatisfaisantes. Elles ne doivent pas intervenir trop tôt dans le processus de
développement, faute de bloquer toute innovation ; mais elles ne doivent pas non plus intervenir
trop tard, alors que le débat de société a déjà eu lieu et que la controverse s'est essoufflée. Sans
doute sera-t-il nécessaire de reformuler ces savoirs et ses pratiques pour aller vers une structure
décisionnelle citoyenne, au même titre que peut l’être une Cour d’Assises en matière de criminalité.
Les individus, la société se trouvent confrontés ainsi au quotidien avec des questions pratiques ou
plus fondamentales pour lesquelles ils ne trouvent aucun éléments de réponse, aucun consensus.
Dans certain cas, il est possible de trouver, en cherchant bien, des « embryons » de savoirs.
C'est le cas, par exemple, en matière de gestion de conflit, de sélection d'informations à
travers un moteur de recherche, de mise en place d'une pragmatique, d'élaboration
d'écobilan, etc... Tous ces points restent à creuser…
Toutefois, certaines questions n'ont jamais fait l'objet d'investigations un peu poussées ou tout
simplement de problématisation, de mise à plat, de confrontations. Elles sont même non formulées,
et par conséquent non codifiées dans les dispositifs institutionnels. Par exemple, comment décider
en matière d'incertitude ? Il existait bien les probabilités ; ce qui a permis aux assurances et aux
banques de prospérer. Mais quand tout devient incertain, parce que tout est mondialisé et dérégulé,
comment prendre une décision ? Jusqu'à présent, la pensée habituelle mettait l'accent sur la stabilité
ou l'équilibre stable. Aujourd'hui, il nous faut intégrer l'idée d’incertitude dans notre vision de
l'univers et nos pratiques professionnelles. Cette instabilité permanente ne doit pas être menaçante
ou nous conduire à l'immobilisme. Bien au contraire, nous devons réconcilier cette description du monde
avec nos démarches intellectuelles.
De même, les réseaux sont aujourd'hui privilégiés, mais que veut dire travailler, organiser
ou encore décider en "réseau" ?.. Comment faciliter les confrontations?, comment prendre
une décision ? comment répartir les responsabilités quand il n’y a plus de centre ou de hiérarchie ?
Et qu'en est-il en matière de vie de couples, de familles recomposées, "d'apprendre" dans la
différence, etc., ? Chaque fois, l’objectif têtu d’une démarche « savoir émergent » est d’essayer
d’arrêter de se lamenter ou de se renfermer dans une speudo-identité pour concevoir une autre réalité
de la condition humaine, un autre vécu de cette même réalité, et de la partager.
André Giordan, Claire Héber-Suffren, Savoirs émergents, Ovadia éditeur, 2008
La méthode « savoirs émergents » ?
1 Le principe de précaution a été introduit en droit communautaire par le traité de l’Union européenne, signé à Maastricht le 7 février 1992. L’article 130 R. §2, qui énumère les principes devant fonder la politique de la Communauté dans le domaine de l’environnement, précise que celle-ci « est fondée sur les principes de précaution et d’action préventive, sur le principe de la correction, par priorité à la source, des atteintes à l’environnement et sur le principe du pollueur-payeur ». Par ailleurs, la Commission européenne a adopté, le 2 février 2000, une communication sur le principe de précaution. Elle a retenu que l’Union européenne dispose du droit de fixer le niveau de protection de l’environnement, de la santé et des consommateurs qu’elle estime approprié, tout comme les autres membres de l’Organisation mondiale du commerce. Enfin le Conseil européen de Nice de décembre 2000 a adopté une résolution sur le principe de précaution dans laquelle est évoquée la nécessité d’en préciser les lignes directrices d’application.