Premières Questions

Journal d'une recherche consacrée aux questions des enfants à l'école élémentaire

Olivier MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation

Numéro 3 | Avril 1998 | Autres éditions


Activités porteuses de questionnement ?

J’ai posé cette question à chacun et chacune d’entre vous : y a-t-il des activités, des situations qui, dans la vie de la classe, provoquent, génèrent, suscitent davantage de questions que d’autres ? La liste de vos suggestions est longue. J’ai retenu les idées suivantes : les histoires lues et racontées, les discussions sur les bancs, les conseils de classe, l’apprentissage de l’écriture, la pâte à modeler, les problèmes de mathématique, les jeux logiques, etc. Bien entendu, toutes ces activités n’induisent pas les mêmes dynamiques. Les enfants interrogent les savoirs scolaires, les règles de vie de la classe et bien d’autres choses encore. " Est-ce vrai ? Est-ce juste ? Est-ce possible ? Comment ça marche ? Pourquoi suis-je là ? " Autant de questionnements qui peuvent mobiliser certains élèves, d’autres non.

Comme nous l’avons souvent relevé au cours de nos discussions, il est difficile de savoir comment réagir face à un enfant peu " questionneur ". D’abord, est-il aussi inactif qu’il pourrait en donner l’impression ? Certains élèves sont peu loquaces, mais ils observent, analysent… et absorbent. D’autres participent davantage aux leçons, mais ils ne retiennent pas tout et, en fin de compte, apprennent peu de choses. Ensuite, les coutumes et les savoirs scolaires ne sont pas aussi désirables pour tous les élèves. Il serait intéressant de plonger les enfants dans des environnements variés et de comparer leurs réactions. Visiter des musées, certes, mais aussi des chantiers, des usines, des fermes. Ce pourrait être une piste de recherche pour la suite : observer les questions des enfants dans différents contextes, plus ou moins " scolaires " et réfléchir à la façon dont l’école accueille et transforme leurs interrogations.

Je reparle volontiers de ces projets dès que la formation initiale me permettra de retourner dans les classes (cet automne ?). Dans cette attente, je vous souhaite une bonne lecture de l’opus 3 de " Premières questions ". Vous y trouverez quelques bribes de vos propres analyses. Et quelques informations que j’espère utiles. Le numéro 4 devrait être accompagné des protocoles de vos lectures de l’Arbre sans fin. Il paraîtra avant l’été.§ OM


Bribes de questions

Au cours de nos conversations, nous avons évoqué les enfants questionneurs et les autres. Comment les identifier dans la classe ? Comment stimuler le questionnement ? Comment impliquer tous les élèves sans s’acharner sur les plus réservés ? Nulle réponse définitive, en fait. Mais des hypothèses et des interrogations. Les analyses qui suivent sont les vôtres. Je les ai conservées dans mon cahier. Saurez-vous retrouvez votre propre contribution dans ce petit florilège ?

Des fois, on épaissit le brouillard en questionnant l’élève. L’enfant qui n’a pas la réponse veut savoir si c’est juste ou non.

J’évite de répondre à toutes les questions, sinon les enfants ne réfléchissent plus par eux-mêmes. A un moment, je dis " stop, va à ta place, tu es intelligent, tu n’as qu’à réfléchir. Et si tu n’y arrives vraiment pas, viens vers moi. "

Les enfants aiment parler de ce qu’ils connaissent, sans avoir à chercher plus loin. Lorsqu’on leur refuse quelque chose, certains enfants s’effondrent, d’autres non. Il faut gérer toutes ces différences. Et ces surprises. Un jour, une élève m’a demandé : " Maîtresse, pourquoi je t’ai gagnée toi ? "

Ce qui serait intéressant c’est de savoir comment déclencher le questionnement des élèves qui ne posent pas de questions. Pendant la lecture c’est toujours les mêmes qui posent des questions. Les autres ont peut-être trop de choses à la fois dans la tête, c’est le brouillard. Ils n’arrivent pas à rassembler tout ça. Il faudrait les aider à le faire pour poser des questions.

L’enseignant doit être un guide. Mais lorsqu’on apporte trop de réponses, on ne sait pas quelles sont les questions des enfants. Les attentes et les questions des enfants ne sont pas où l’on croit. Elles sont surtout sur les savoirs. En première enfantine, je leur ai appris la lettre A. Ils étaient tout fiers, ils en ont parlé à la maison.

Les enfants ne sont pas tous convaincus que cela sert de lever la main et d’écouter les autres. Bon c’est convention. Mais jusqu’où être dans la convention et dans la spontanéité d’un groupe ?

Les garçons posent plus de questions que les filles. Elles sont plus scolaires. Peut-être y a-t-il un chromosome de la question ?!

Il faudrait pouvoir partir des questions des enfants, mais il faut être soi-même très structuré pour cela.

Certaines questions sont délicates (la mort, la vie, etc.). J’essaie, quand je suis mal à l’aise, de laisser les questions venir et d’enregistrer les réponses des enfants eux-mêmes. J’en confirme certaines, d’autres non. Comme ça, je ne pousse pas le questionnement plus loin.

Que faire avec une enfant solitaire ? Est-ce que je dois respecter sa façon d’observer la classe, sans s’y impliquer. Elle apprend beaucoup et il n’y a pas de raison de ne pas respecter cela.

Les enfants qui ne (se) posent pas de questions sont rarement " pas intéressés ". Ils sont plutôt dépassés. C’est le cas pour ceux qui ne prennent pas la parole. On parle chinois pour eux. C’est un langage hermétique qui les dépasse (ex : parler de l’infini alors que le nombre n’est pas construit). Je n’ai jamais eu un enfant en difficulté, et brillant dans une matière. La manque de compétences (plutôt que d’intérêt) est transversal, il existe partout. Ex : à la piscine, l’enfant qui ne comprend pas les consignes n’est pas celui qui n’écoute pas. Mais, à la longue, si on ne lui parle pas, il renoncera à écouter.

Maintenant, les élèves en sont au stade de jouer. Ils ne posent pas de questions qui se rapportent aux livres déposés dans la classe.


Infos :

Les articles destinés à l’Educateur sont écrits. Le premier, plutôt théorique, s’intitule " La question : un universel mal partagé ". Il essaie de montrer que les questions des enfants sont peut-être moins automatiques - et le travail du maître plus complexe - qu’on ne le dit parfois. Le second évoque d’" Infinis questionnements ". Rédigé conjointement par Frédérique Wandfluh et moi-même, il fait état d’une activité de mathématique menée en 1P-2P, et centrée sur la notion d’infiniment grand et d’infiniment petit. Je vous joins copie de ces deux textes qui devraient paraître avant l’été. Toutes vos réactions (et vos questions !) seront précieuses.

A l’université, un séminaire réunit quelques formateurs de la FPSE et de l’Enseignement primaire autour des pratiques et dispositifs de formation, d’intervention et de recherche. Je dois intervenir dans ce cadre le vendredi 15 mai de 12h00 à 13h30 sur le thème : Recherche et formation. La collaboration enseignant-chercheur est-elle génératrice de questionnement ? En fait, je suis censé évoqué mon expérience de cet hiver dans les classes, afin de susciter une discussion entre les participants. Si l’un(e) ou l’autre d’entre vous souhaitait se joindre à moi, qu’il/elle n’hésite pas à prendre contact. Nous pourrions parler à deux voix.

J’ai rencontré par hasard un groupe d’enseignantes vaudoises qui organise de temps à autre un TTC à caractère thématique. Et quel sujet aborderont-elles le mardi 21 avril à 16h00 ? Les questions personnelles des enfants, pas toujours impertinentes. Comment y répondre ? Je ne sais pas si l’école romande est complètement sous toit, mais les préoccupations pédagogiques se moquent bien des frontières.