Premières Questions

Journal d'une recherche consacrée aux questions des enfants à l'école élémentaire

Olivier MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation

Numéro 4 | Septembre 1998 | Autres éditions


La pointe de l’iceberg

Bonjour ! L’automne s’en étant venu plus tôt que prévu, le numéro 4 de Premières Questions vous parvient au milieu des premières feuilles jaunies. Il est accompagné d’une livraison promise : la transcription complète de votre lecture de l’Arbre sans fin.

Vous vous souvenez ? Hipollène-la-Découvreuse, Hipollène la petite bestiole (écureuil ? singe ? souris ? tout à la fois ?), Hipollène qui perd sa grand-mère, qui descend au pied de son arbre, qui affronte le terrible Ortic et les miroirs trompeurs, avant de revenir vers son papa et sa maman, recevoir une épuisette " rien que pour elle " et une coiffure " de grande fille ". Sur les feuillets ci-joints figure le texte complet du livre, tel que vous l’avez lu à vos élèves. S’y ajoutent vos commentaires et, bien entendu, ceux de l’auditoire. Réactions, interpellations, exclamations et aussi, comme prévu, beaucoup de questions. Celles des enfants, et les vôtres. Huit transcriptions plus tard, je ne sais pas si des conclusions scientifiques s’imposent déjà. Mais une chose est sûre : l’histoire d’Hipollène, elle, n’a plus de secret pour moi.

A priori, ces transcriptions confirment un point : même lorsqu’elle est balisée et contrainte par un texte d’auteur, la conversation scolaire est complexe. L’enseignant ou l’enseignante doit concilier la gestion du groupe avec les préoccupations et les questions très personnelles de certains élèves. Il doit répondre à de nombreuses questions, susciter ou anticiper les suivantes, privilégier certaines au détriment des autres. Comme on pouvait s’y attendre, les classes réagissent différemment à des enseignants qui organisent eux-mêmes la communication de façons diverses. Comme je vous l’avais expliqué, mon intention n’est pas de comparer les huit lectures, mais d’identifier des enjeux pédagogiques, des dilemmes, des questions auxquels chaque enseignant(e) est confronté(e), et qui l’obligent à mettre en œuvre des compétences d’analyse, de communication et de gestion dans " le feu de l’action ". C’est pour alimenter cette réflexion que j’ai choisi d’entrer les 525 questions recueillies (223 questions d’élèves, 302 questions d’enseignants) dans une base de données permettant leur analyse. Vous trouverez en annexe les questions posées dans votre classe et les (bouts de) réponses qu’elles ont entraînés.

Les interactions observables n’épuisent bien entendu pas " la question de la question ". Comme on le sait, nombreux sont par exemple les enfants à se poser des questions, mais à ne pas pouvoir (faute de compétence), ne pas oser (faut de culot) ou ne pas vouloir (faute d’envie) les poser face à la classe. L’Arbre sans fin n’est qu’une pièce du puzzle qui peut nous aider à comprendre le phénomène de la question à l’école. Dans leurs échanges verbaux, les élèves et les maîtres donnent à voir leur rapport au savoir, au connu et à l’inconnu, à la certitude et au doute, à la transparence et au mystère. On accède en quelque sorte à la pointe de l’iceberg, sa partie la plus visible, la plus spectaculaire. Mais si le sommet sort de l’eau, c’est que le reste du bloc assure la flottaison. En étudiant les conversations, on fait donc d’une pierre deux coups : on accède indirectement aux représentations, aux jugements et aux raisonnements des élèves ; on observe la genèse de nouvelles compétences, des compétences qui se construisent dans et par les interactions.

Cette étape du travail vous intéressera-t-elle ? Je l’espère. Je réponds bien entendu volontiers à toute question et/ou remarque de votre part. Dans les mois qui viennent, je retournerai dans certaines classes pour des activités et des observations " questionnantes ". Cas échéant, vous savez où me trouver (voir ci-contre). Avec mes remerciements pour votre confiance et mes vœux d’excellent… automne. § OM


Questions d’enfants, questions de (futurs) enseignants (1)

Au cours de leur formation à l’Université, les étudiants en sciences de l’éducation (licence mention " Enseignement ") traversent différents modules consacrés aux didactiques des disciplines ainsi qu’aux approches transversales de la pratique pédagogique. Le module " Relations et situations éducatives complexes, diversité des acteurs ", situé en fin de première année de deuxième cycle, leur permet par exemple d’aborder des problématiques telles que le désir d’apprendre, le métier d’élève, le rapport au savoir, la diversité culturelle, les relations familles-école ou la gestion de classe. C’est dans le cadre de ce module que j’ai organisé au printemps dernier un atelier consacré aux questions des enfants. Le descriptif proposé aux étudiants indiquait :

La question en classe : comment penser et organiser des situations porteuses de questionnement ?

L’enfant vient-il à l’école pour obtenir les réponses à ses questions, ou pour apprendre à s’en poser d’autres ? Ainsi définie, l’alternative montre toute l’ambiguïté et toute la complexité du métier d’enseignant. En classe, certains enfants se posent et posent des questions ; d’autres moins. Sont-ils pour autant moins " désireux ", moins " curieux ", moins " motivés " que leurs camarades ? Ou cherchent-ils d’autres réponses, des réponses à des questions qui n’ont pas leur place dans le monde scolaire ? Concrètement, que peut entreprendre l’enseignant ? Comment peut-il inciter chaque élève à élaborer et à entretenir un questionnement à la fois personnel et universel, un questionnement qui contribue à forger son identité tout en le reliant à ses semblables ? On examinera ces interrogations sous un angle théorique, mais surtout pratique : c’est en organisant des situations d’apprentissage et une dynamique de classe porteuses de questionnement que l’enseignant peut espérer inscrire ses élèves dans un rapport actif et critique au savoir.

Soucieux de ne pas laisser les étudiants sans " grain à moudre ", j’avais prévu de leur présenter différents outils pédagogiques et/ou didactiques susceptibles d’être utilisés en classe : de la construction d’interviews au débat philosophique pour les enfants, de la rédaction d’exposés à la recherche d’informations sur Internet, nous allions voir ce que nous allions voir : les étudiants cherchaient des outils ? Ils en auraient. Mais avant de passer aux aspects pratiques, pourquoi ne pas " lancer le débat " au moyen d’un petit déclencheur ? J’avais dans mes archives une liste de sept questions posées par un groupe d’enseignantes vaudoises dans une réunion de travail. La consigne était : Que répondre à un enfant qui demande…

En fait de déclencheur, cette liste fut notre détonateur. Pour chaque question, tout le monde avait un exemple à proposer, une anecdote à raconter, une interrogation à formuler, une mise en garde à prononcer (vous aussi ? écrivez-moi). Dans la classe, mais aussi dans la famille, dans le quartier ou dans l’autobus, tous avaient vécu des situations embarrassantes, cocasses ou simplement révélatrices. Les questions des enfants étaient parfois naïves, parfois retorses. Elles mettaient souvent les adultes dans des positions inconfortables et les obligeaient à peser le pour et le contre d’une réponse trop abrupte ou, au contraire, trop timide. De propositions pratiques, nous n’eûmes finalement pas besoin. Nous avions, deux heures durant, débattu de façon tout à fait théorique de questions finalement fort complexes. Au cours des débats, j’avais demandé aux étudiants de noter leurs " questions sur la question ". Si leurs cogitations vous intéressent, rendez-vous dans le prochain numéro de Premières Questions.


Infos :

Le Département de l’instruction publique du canton du Tessin organisait pour la rentrée 1998 un congrès sur le thème de l’école du 21e siècle (Le attese del 2000 nei confronti della scuola). Invité à définir les compétences utiles au futur citoyen, j’ai choisi de centrer ma communication sur la question de la question. Au moment où les sources d’informations sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus puissantes et de plus en plus rapides, comment faire en sorte que tous nos élèves soient en mesure de se questionner et de questionner le monde ? Comment développer leur désir d’apprendre (chercher à savoir) et leur compétence (savoir chercher) ? Comment faire en sorte que l’école, non seulement tire parti des questions des enfants, mais leur apprenne à en formuler d’autres ? Le titre de cette communication est : Apprendre à questionner. Le citoyen, le savoir et l’école en cyberdémocratie.

Un livre étonnant, destiné au grand public : Miriam Stoppard (1997). Les questions de nos enfants. Quand et comment y répondre. Paris, Hachette & Vevey, Editions Mondo. Où l’on apprend comment un médecin anglais conçoit les questions des enfants, " ce qu’elles cachent " et la meilleure façon d’y répondre, " niveau par niveau ".

Dans le même ordre d’idées, un site intéressant sur Internet : Dis papa. Des conseils et des débats entre papas (mais aussi mamans) confronté(e)s aux questions de leurs enfants. Du mystère de la naissance à celui des éclipses, comment répondre aux interpellations les plus déstabilisantes.