Olivier
MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de
l'éducation
2000
Texte publié dans Pratiques corporelles, 126, p.7-12.
Il ne faut pas accabler en même temps l'esprit et le corps; en effet, chacun de ces deux exercices produit naturellement l'effet contraire dans l'autre domaine: le travail du corps est une entrave pour le développement de l'esprit, le travail de l'esprit pour le développement du corps.
La frontière dessinée par Aristote il y a vingt-quatre siècles traverse encore, de part en part, lespace pédagogique. Dun côté, léducation intellectuelle, en charge de la pensée et des savoirs abstraits. De lautre, léducation corporelle, responsable de ce que les philosophes appellent la " composante matérielle " de lêtre-là. Dun côté la gymnastique du cerveau, de lautre celle des muscles. Le psychique et le physique, le biologique et le culturel, lesprit et la chair, la tête et les jambes, autant de manières, plus ou moins métaphoriques, de signifier une opposition qui ne cessera sans doute jamais de nous intriguer.
La ligne de démarcation est, on le sait, une ligne de confrontation. Elle a ses gardes-barrières et ses frontaliers, mais aussi ses contrebandiers et ses dynamiteurs. On revendique ou on déplore son existence. On discute de son étanchéité. On milite pour la séparation ou lintégration. Ou on préfère assumer le paradoxe : cest parce que les deux choses sont, dune manière ou dune autre, distinctes (ou distinguées), quelle peuvent être reliées. Aristote na pas raison, mais il na pas tort. Si lon veut articuler éducation de lesprit et éducation du corps, travail intellectuel et travail manuel, il faut accepter de les différencier. Nier les spécificités, cest prendre le risque de la confusion et, finalement, de labandon. Le petit dhomme est certes un in-dividu (" indivisable "), mais le pédagogue doit stimuler son développement en lui proposant des apprentissages spécifiques. Il doit faire des choix. Autrement dit, opérer un tri, sélectionner les savoirs et les compétences à transmettre, puis les organiser dans une progression plus ou moins systématique. Tout faire tout le temps, cest ne rien faire jamais.
La vraie question, en fait, nest pas la différence, mais sa transformation en inégalité. La distinction du corps et de lesprit nest condamnable que lorsquelle est hermétique, mais surtout asymétrique. On subordonne alors lun à lautre, et on ampute le sujet dune partie de lui-même. Education " intellectualiste ", enseignement " cérébral ", savoirs " encyclopédiques et désincarnés ", lécole se retrouve alors au premier rang des accusés. Elèves immobilisés, corps contraints, vitalité réprimée, émotions refoulées, la litanie nest pas originale, mais elle est toujours dactualité. Aujourdhui comme hier, des voix sélèvent pour réclamer un rééquilibrage radical, au nom du progrès pédagogique ou de son double inversé : le retour aux sources. On rappelle que les Athéniens confiaient leurs enfants au grammatiste, mais aussi au pédotribe chargé de les initier à lathlétisme. Ou que Gargantua joignait le geste à la pensée lorsquil pratiquait la voltige à cheval, le jeu de paume, la natation ou le maniement des armes (Acioly-Régnier, Régnier & Vigarello, 1999). Dans les deux cas, lactivité physique nest cependant pas confondue avec lenseignement des lettres ou du calcul. Elle se joint à lui pour composer, par addition, une éducation complète.
Si la difficulté est loin dêtre résolue, cest quelle est indépassable. Si le travail du corps et le travail de lesprit sont interdépendants, cest parce quils sont à la fois semblables et différents. Ni identiques, ni étrangers lun à lautre. Si leur conjugaison est complexe, cest parce que lesprit est dans le corps et que le corps est dans lesprit, cest parce que nous sommes à la fois une intelligence incorporée et un corps intelligent. Lenjeu nest pas de savoir quoi privilégier, ou par quoi commencer, mais comment assumer, dans ce domaine comme dans tous les autres, le dilemme qui oblige le pédagogue à organiser le monde pour permettre à ses élèves de le (ré)organiser à leur tour et à leur façon. Autrement dit : méfions-nous des slogans, même et surtout lorsquils ont le prestige de lancienneté. " Un esprit sain dans un corps sain " peut être la visée intégrative dune pédagogie bien tempérée. Ou, au contraire, le prétexte à tous les clivages (" deux heures de latin, une heure de patin ") et à tous les artifices.
Ce qui est en jeu, ce nest pas le principe de la distinction, mais sa conceptualisation (théorique) et sa mise en uvre (pratique). Comment pensons-nous la dialectique du corps et de lesprit, et comment organisons-nous le travail de lun et de lautre, de lun avec lautre, de lun par lautre ? On peut répondre à ces deux questions sans les séparer, et en trois temps. Premièrement, on rappellera que si lécole a distingué et, parfois, disjoint le travail intellectuel et le travail manuel/corporel, ce nest pas par méconnaissance de leur interdépendance, mais par souci dordre et de rigueur dans la régulation de lun par lautre. Deuxièmement, on confrontera la persistance de ce modèle à des transformations sociales et techniques contemporaines qui en dramatisent en quelque sorte limpact. Troisièmement, on essaiera de montrer pourquoi et comment lécole naurait aucun intérêt à figer ou à nier la distinction, mais pourrait plutôt la travailler en réincarnant les savoirs dans les stratégies didactiques et la gestion de classe. Nous verrons comment la réécriture des objectifs dapprentissage en terme de compétences peut, par exemple, contribuer à resserrer des liens longtemps distendus et réconcilier la pédagogie scolaire avec un sujet humain dont elle a mission dassurer - comme on lentend souvent - le " plein épanouissement ". Reprenons ces trois points lun après lautre.
Lécole naime ni la confusion, ni le désordre. Elle se fonde sur une double clôture, un double travail de démarcation, de séparation, de répartition. Elle découpe un espace protégé du bruit et de lagitation ambiantes. Un espace quelle aménage et quelle organise ensuite en le subdivisant aux fins denseignement. Les deux mouvements, en fait, sont simultanés. Cest en distinguant et en isolant ce qui, dans le monde, est inextricablement imbriqué que lécole se distingue et sisole à son tour. Tautologie de la " forme scolaire ".
La quadrillage est systématique. Architecture orthonormée, découpage du temps, programmation des apprentissages, hiérarchisation des fonctions, réglementation des comportements, tout sinscrit dans une logique bureaucratique dinspiration cartésienne : " puisque le complexe se dérobe à la compréhension et à la transmission, décomposons-le en éléments simples puis procédons, pas à pas, à sa reconstruction. " Cela vaut pour lorganisation et le pilotage de linstitution. Mais aussi pour la conservation et la transmission des savoirs. Découpés en matières, organisés en programmes, en leçons et en exercices, répartis dans un emploi du temps, une grille horaire et, au besoin, dans des locaux ad hoc (gymnase, salle de travaux manuels, laboratoire, cuisine, etc.), les objets dapprentissage sont dabord des objets denseignement, dûment conditionnés dans cette perspective. Les savoirs savants et les pratiques sociales ne sont pas absents de lécole, mais ils y sont transposés. Transfigurés ? Défigurés, plutôt. Telle est en tout cas la critique des militants de lEducation nouvelle et des pédagogies actives : écriture, science, histoire, musique, les uvres humaines les plus grandioses et les plus stimulantes ont toutes leur version scolaire, mais puissamment appauvrie. Les connaissances sont tellement ajustées aux besoins de lécole - elles sont tellement " disciplinées " - quelles en perdent toute saveur et toute signification. Personne ne sait plus doù elles viennent, à quoi elles répondent, ni même pourquoi on les enseigne.
Rien détonnant, dans ces conditions, à ce que les corps soient eux aussi " disciplinés ", au double sens du terme. Le dualisme cartésien milite à première vue pour une stricte séparation de la substance matérielle et de la substance spirituelle. Si lâme est " entièrement distincte du corps " (La Méthode), voilà une bonne raison pour les exercer lun après lautre, conformément aux recommandations dAristote. Les conséquences sont connues : 1. Le travail du corps est dévolu aux disciplines ad hoc, en particulier léducation physique. 2. Les autres matières en sont déchargées ou, suivant le point de vue, désaisies. La leçon de grammaire ou darithmétique sadresse, en droit, aux intelligences des élèves, à leur raison, à leur capacité dobservation, danalyse, de conceptualisation, de réflexion, bref dabstraction. Elle na que faire des émotions et des élans vitaux de lenfance. Alain (1932, p.17), par exemple, se méfie de la frivolité de lenfant, de son besoin de mouvement et de bruit. Il admet lutilité du jeu, mais il le distingue de létude. Il préconise une claire délimitation de lun et de lautre. Il ny faut pas un insensible passage, mais un total changement, signifié au moyen de la cloche ou du sifflet. La fin des jeux, cest labandon des transports spontanés au profit dun ordre plus sévère, mobilisant moins lenthousiasme que la volonté du sujet (ibid., p.15). A lécole, lapprentissage nécessite leffort, et leffort la discipline. Le corps nest pas ignoré, il est neutralisé (Maulini & Maulini, 1999).
Ce point est capital pour notre propos. La " double disciplinarisation " est un processus cohérent. La discipline des corps neutralise la force vitale au moyen dun système de règles et de sanctions ; les disciplines du corps (éducation physique, travaux manuels) exercent le geste en contenant lesprit. Le rapport psycho-physiologique, nest pas nié, mais revendiqué. L" ordre plus sévère " de larchétype scolaire sinscrit le plus souvent, cest un fait, sur ou dans les corps. Les bancs, les pupitres, lestrade signifient lordre hiérarchique, lautorité du maître et la valeur distinctive des élèves. Luniforme ou la blouse, les rangs, les cohortes, les choeurs et les cortèges incarnent légalité et la fraternité républicaines. Les châtiments corporels, mais aussi les retenues, le piquet ou le bonnet dâne instituent le contrôle et la répression des conduites directement dans la chair des élèves. Dirait-on que tout cela na aucun rapport avec les esprits ? Au contraire. Emancipation ou domination, libération on enrôlement, peu importe, en fin de compte, que lon regarde linstitution du côté pile ou du côté face. Dans les deux cas, un constat simpose : si lon passe par le corps, cest pour mieux forger la volonté et lentendement. Le détour nest pas fortuit, il est calculé. Il a dailleurs son équivalent symétrique, par exemple lorsque linstituteur, au cours de morale ou durant la leçon de choses, explique, par le verbe, comment protéger sa santé en préférant la propreté à la promiscuité, lexercice à loisiveté, le foyer familial à la taverne ou au cabaret. On passe par les intelligences pour (trans)former les organismes, et par les organismes pour (trans)former les intelligences.
Former le citoyen, ce nest pas façonner un corps, modeler un esprit, puis faire entrer le second dans le premier. Cest faire lune et lautre chose, solidairement, en assumant au besoin de longs détours. La socialisation est en même temps, inséparablement, libération et contrainte, affranchissement et domestication (Hameline, 1977). Sa forme scolaire navigue entre les deux pôles, obligeant lélève à " bien se tenir " pour bien travailler et bien penser. Elle ne peut (ni ne veut) sadresser à une seule moitié de lhomme en devenir. En travaillant la chair, elle travaille lâme, et réciproquement. Seulement, elle le fait dans un certain ordre. Elle divise systématiquement le travail, à la fois pour optimiser le rendement et surveiller la main doeuvre. Si elle découple des apprentissages qui se confondent ailleurs, ce nest pas par malveillance, mais au nom dune conception cellulaire de linstruction et de la puissance publiques (Foucault, 1975, p.175). Cest parce que chaque savoir sinscrit dans un plan densemble quil doit dabord être rangé bien à sa place. Une fois la construction terminée, on comprendra son utilité.
Un siècle plus tard, Homo sapiens se trouve au seuil de ce quil serait trop faible dappeler un " choix de société ". Techniquement parlant, nous sommes en passe de développer les moyens nécessaires à la disjonction complète et définitive du corps et de lintelligence humaines. Ce qui reviendrait à quitter bientôt notre condition dêtre incarné pour basculer vers des identités virtuelles, abstraites de notre substrat biologique. Rien moins que limmortalité des âmes, en quelque sorte.
Le soupçon repose sur deux indices majeurs : premièrement, les biotechnologies ; deuxièmement, lintelligence virtuelle. Pour résumer dune formule, disons que les unes déplacent le corps dans la pensée, là où les autres déplacent la pensée hors du corps. Dans les scénarios les plus catastrophiques, les deux mouvements convergent vers la " fin de lhistoire ", cest-à-dire la disparition pure et simple de lespèce humaine.
Partons dun constat anthropologique : lhistoire de lhomme est lhistoire dune libération par accumulation. Au cours de son évolution, le " singe nu " sest progressivement arraché de sa condition animale, dans un processus complexe qui, toute proportion gardée, sapparente à laventure marécageuse du Baron de Münchhausen (sextirpant de létang où il était tombé en se tirant lui-même par les cheveux). Le passage du singe à lhomme, cest le saut qualitatif de la nature à la culture. Autrement dit, le passage des lois biologiques aux lois socio-historiques du développement. Le travail et la vie sociale aboutissent à la production de richesses matérielles et intellectuelles capitalisables et transmissibles aux générations suivantes. Les objets, les outils, les uvres dart, mais aussi les textes, les récits, les mythes, les idées, les doctrines, les religions, les technologies, bref lensemble du savoir et du savoir-faire collectifs sont désormais hors du champ de la nature humaine, du " despotisme de lhérédité ". Ils sont fixés hors du corps, dont ils se libèrent. Ils vivent une existence et un développement autonomes, au gré de lévolution des civilisations.
Ces instruments et ces savoirs permettent à chaque individu de bénéficier des innovations qui lont précédé, sans avoir à " réinventer la roue " (ou la cinétique). Il lui suffit de se lapproprier, autrement dit : dapprendre à lutiliser puis, éventuellement, de la perfectionner. Pour Leontiev, cest le tournant essentiel : en plaçant ses ressources vitales hors de lui-même, lhomme substitue la transmission pédagogique à la transmission génétique. A titre individuel, il reste un organisme biologique. Mais en tant quespèce, il saffranchit des lois de la nature et fait exploser ses capacités de transformation. Conséquence : il renverse la dialectique de linné et de lacquis. Chez lanimal, le premier conditionne le second. Lhomme fait exactement le contraire, comme le montre lexemple du mouvement et de loutil.
Loutil est un objet social dans lequel sont incorporées et fixées des opérations de travail élaborées historiquement. Le fait que ce contenu à la fois social et idéel soit cristallisé dans les outils humains les distingue des " outils " des animaux. On sait, par exemple, que le singe apprend à se servir dun bâton pour tirer un fruit à lui. Mais ces opérations ne se fixent pas dans les " outils " des animaux, et ces " outils " ne deviennent pas les supports permanents de ces opérations. Une fois que le bâton a rempli sa fonction dans les mains du singe, il redevient un objet indifférent pour lui. Cest pourquoi les animaux ne gardent pas leurs " outils " et ne se les transmettent pas de génération en génération. ( ) Lemploi de l" outil " ne forme pas chez eux de nouvelles opérations motrices ; cest l" outil " lui-même qui est subordonné aux mouvements naturels, fondamentalement instinctifs, dans le système desquels il sintègre.Ce rapport est inversé dans les cas de lhomme. Cest sa main, au contraire, qui sintègre dans le système socio-historiquement élaboré des opérations incorporées dans loutil, et cest la main qui sy subordonne. Lappropriation des outils implique donc un réaménagement des mouvements naturels, instinctifs, de lhomme, et la formation, chez lui, de facultés motrices supérieures. Lacquisition de loutil consiste donc, pour lhomme, à sapproprier les opérations motrices qui y sont incorporées. Cest en même temps un processus de formation active daptitudes nouvelles, de fonctions supérieures, " psychomotrices ", qui " hominisent " sa sphère motrice. (Leontiev, 1976, p.260-261)
Comment ne pas pousser le raisonnement ? Au moment où le travail et les outils matériels se robotisent, au moment où la connaissance et les outils idéels se numérisent, au moment où lintelligence elle-même devient " artificielle " et où les écoles se cybernétisent, comment ne pas radicaliser lanalyse ? Le corps humain nest plus seulement tributaire des instruments culturels, il y est bientôt, dans un renversement vertigineux, littéralement " incorporé ". La médecine et la pharmacie ont depuis longtemps transformé notre représentation et notre usage du corps. La chirurgie peut implanter toutes sortes de prothèses, y compris des curs artificiels. Aimable bricolage, désormais, face aux biotechnologies. Les manipulations génétiques nous offrent la possibilité de sélectionner le sexe de nos enfants, pourquoi pas la couleur de leurs yeux et, bientôt, la puissance de leur QI. Elles modifient la nature du maïs, et elles clonent les brebis. Elles pourront aussi, ne loublions pas, soigner des maladies jusquici incurables. Là encore, côté pile ou côté face, un point commun : notre capacité à connaître, mais aussi soigner, manipuler, corriger et, in fine, transformer le corps humain paraît infinie. Elle lest, dirait Leontiev, parce quelle se dépose, jour après jour, découverte après découverte, hors du corps lui-même, dans les textes scientifiques, les protocoles dopérations, les formules chimiques, les instruments thérapeutiques, les appareils médicaux, les médicaments. Au bout du chemin, cest le programme humain qui sera entièrement décrypté. Bientôt, notre ADN sera catalogué, référencé à lOMS et, pourquoi pas, déposé sur Internet. Notre nature sera ancrée dans notre culture.
Fait concomitant : au moment où lintelligence absorbe le corps, elle sen libère. Les technologies de linformation et de la communication sont, de plus en plus, des modules dintelligence artificielle, des espèces de prothèses cognitives. Jusquici, leur usage impliquait la médiation corporelle. Sasseoir devant son PC, regarder son écran, manier la souris et le clavier, saisir son téléphone, autant de gestes conditionnés - parfois initiés - par la technologie. Mais là encore, une frontière vient de se briser. Johnny Ray, entièrement paralysé, est désormais directement connecté à son ordinateur. Des implants cérébraux le relient à un récepteur, récepteur qui transmet les signaux reçus à un microprocesseur chargé de les convertir en données numériques. Johnny peut ainsi, par la seule force de sa pensée, commander un curseur qui, naviguant sur lécran, permet de valider ou dinvalider certaines commandes. Il peut activer des logiciels, écrire et, prochainement sans doute, entrer dans le monde dInternet. Il y fera des rencontres et pourra manier, à distance, des outils aussi complexes quune caméra numérique ou un robot miniature. Les perspectives dune telle invention sont immenses. Déjà, on évoque les " cyborgs " de la science-fiction, ces êtres hybrides, mi-homme, mi-machine, à linterface du cerveau humain et de lordinateur. Plus concrètement, les laboratoires de recherche développent des prototypes dappareils baptisés " wearables " (" mettables ") qui, reliés directement ou indirectement à nos lobes cervicaux, permettront den augmenter le potentiel. Des micro-caméras élargiront notre champ visuel, des vêtements " intelligents " reconnaîtront nos interlocuteurs et - pourquoi pas - les salueront pour nous. Au besoin, ils assureront la traduction simultanée du français au japonais.
Quelle nous enchante ou quelle nous effraie, cette perspective dramatise les enjeux de lalchimie nature-culture. A sa limite, le processus entraîne la disparition des organismes biologiques, remplacés par de " purs esprits ". Les intelligences sont complètement artificielles, elles sémancipent de leur condition mortelle, se désincarnent, se connectent entre elles et finissent par éliminer leurs créateurs. Au total : le triomphe paradoxal de la pensée. A force de complexifier son savoir et de le déposer hors de lui, lhomme finit par le retourner contre lui-même. Ce que la bombe atomique na pas (encore ?) réussi, la bombe cybernétique le prépare peut-être à notre insu. Dans ce cas, le dernier homme et, juste avant lui, le dernier pédagogue, sont pour demain.
Cette solution finale peut paraître surréaliste, mais elle devrait nous inciter à la prudence. Chaque fois quil se met " hors de lui ", lhomme commet de lourdes erreurs. Aujourdhui déjà, labandon des corps débouche sur de nouvelles formes daliénation. Dun côté, les prophètes de la post-humanité prétendent que là où la politique et léthique ont échoué, la (bio)technique réussira : elle enfantera un nouveau genre humain et le meilleur des mondes :
Le XXIe siècle sannonce comme celui de la biologie. ( ) La véritable puissance de la recherche actuelle réside dans la capacité à modifier la nature humaine elle-même. ( ) La biotechnologie sera capable daccomplir ce que les anciennes idéologies ont maladroitement tenté de réaliser : enfanter un nouveau genre humain. ( ) Un jour, nous serons en possession dune technique qui nous permettra dengendrer des êtres humains moins violents, libérés de leurs tendances criminelles. ( ) Dici deux ou trois générations, nous disposerons des connaissances et des technologies nécessaires pour réussir là où les ingénieurs du social ont échoué. (Fukuyama, 1999)
Dun autre côté, nous restons plus que jamais prisonniers de nos apparences. Le corps déchu est en même temps un corps exalté, adoré, sanctifié, il est devenu notre objet de salut (Baudrillard, 1970). La pornographie représente un bon tiers du commerce virtuel. Le corps de la femme et, de plus en plus, celui de lhomme, est mis à nu, exposé, " looké " et " relooké ". Celui des sportifs est dopé. Celui des mannequins est standardisé. Les marchands de diététique, de cosmétique, daérobic, de neuroleptiques, de chirurgie esthétique ont transformé le corps en objet (plastique) de consommation. Le culte du corps lissé, du corps musclé, du corps bronzé, nest pas le triomphe de Descartes ou de Fukuyama, mais leur ultime défaite. Il démontre, si besoin était, que la " question corporelle " est dabord une question symbolique, une question philosophique, une question politique.
Résumons-nous. Ce que lhomme neutralise dun côté, il linstrumente de lautre. Plus il sextrait de son corps, plus il le technicise. Plus il le nie, plus il le subit. Le grand écart nest quapparent. En réalité, la dichotomie du corps et de lesprit sest estompée. La dictature du corps spontané et libéré obéit à des impératifs sociaux (la " ligne ", la " forme ", la jeunesse, le dynamisme, la performance, lorgasme, etc.) qui accomplissent une mission de contrôle social et de normalisation des comportements (Lipovetsky, 1983, p.86ss). Rien de plus idéologique, en somme, que notre rapport au corps. Nos transports, nos émotions, nos compréhensions passent par lui. Il est ainsi, à proprement parler, lincarnation des valeurs, des normes, des rites, des significations qui structurent lespace social. Pas de cérémonie sans cérémonial. Pas de rencontre humaine sans mise en scène des corps.
Il serait malvenu de comparer les gymnases républicains aux plages de naturistes ou aux salles de musculation. On ny professe pas la même doctrine. On ny pratique donc pas les mêmes exercices. Mais un point commun mérite réflexion : les corps qui sy mettent en scène, qui sy donnent à voir - et à vivre - sont tout sauf naturels. Ils sont lincarnation dun idéal, dun modèle social, dune codification et dun contrôle plus ou moins explicite des conduites. Ils ne sont pas tant soumis à la nature quà la culture (physique). Ils sont a priori (et géographiquement) très éloignés des lieux où lon fait " métier " de penser (la salle de classe, le bureau, latelier). Mais ils manifestent une manière de penser le monde, de lhabiter, dy exister. Ils démontrent que le corps nest pas, en dernière instance, un enjeu technique, mais un enjeu éthique, donc : pédagogique.
Ce qui nous ramène à lécole daujourdhui. Doit-elle ressembler à lécole dhier ou à la société de demain ? Doit-elle considérer les élèves comme des intelligences éthérées ? Comme des apprentis-penseurs, un peu agités par les impulsions propres à la jeunesse, et quil est conseillé de " défouler " à intervalles réguliers, dans la cour de récréation ou dans son annexe intérieure : la salle de jeu ou de gymnastique ? La discipline des corps doit-elle compter sur les disciplines du corps pour soulager ce quelle immobilise ? Doit-elle déléguer léducation du corps et léducation au corps à des spécialistes en survêtement ou en blouse blanche ? Léducation physique - mais aussi artistique, musicale, rythmique - doit-elle servir dauxiliaire plus ou moins zélée à des matières autrement plus " nobles ", celles qui atteignent les sphères les plus élevées de labstraction ? En un mot, ira-t-on à lécole pour apprendre à lire, à écrire, à calculer, à penser, et ne sera-t-on autorisé à courir, à sauter, à danser et à chanter que pour mieux revenir, énergie dépensée et corps apaisé, aux " choses sérieuses ", entendons la construction du nombre et lanalyse grammaticale ?
Le problème est posé de manière un peu carrée, mais il ne se laisse pas facilement résoudre. Un exemple : lorsque le professeur Keating - celui des Poètes disparus - organise, au son de lHymne à la Joie, une séance de tirs au but ponctuée de déclamations poétiques, il juxtapose la musique, les lettres et le football de manière assez sympathique, mais il ne résout pas le mystère transdisciplinaire. Au moment où lélève Johnson frappe fort, mais hors de la cage, il est dailleurs réconforté par le maître : " Aucune importance, Johnson. Cest le geste qui compte. " Comme dirait Coubertin : " lessentiel, nest pas de réussir, mais de participer ". A quoi lon répondra que lessentiel, à lécole, cest dabord dapprendre : apprendre à chanter, à réciter des poèmes ou à jouer au football. Johnson et ses camarades, cest vrai, shootent en lisant, et lisent en shootant. Apprennent-ils donc à lire et à shooter ? Leffet Keating sapparente davantage à un rite initiatique quà une stratégie didactique. En juxtaposant les matières scolaires, il donne une illustration folklorique de ce quil faut bien appeler une pluridisciplinarité de surface.
Si lon veut dépasser ce degré zéro de la pédagogie active, on doit se montrer à la fois plus modeste et plus ambitieux que le professeur Keating. On doit imaginer des pratiques qui, dune certaine manière, dynamisent l" incorporation " des savoirs. La gestion de classe sera alors souple et interactive. Elle assumera lespace scolaire comme un espace spécifique, mais pas forcément ankylosant (Girard & Chalvin, 1997). Les attitudes, les mouvements et les déplacements des élèves ny seront pas anarchiques, mais ils seront davantage régulés par la logique de lapprentissage et les institutions internes à la classe (ou à lécole) que par larbitraire réglementaire ou magistral. Quant aux leçons déducation physique (pour ne citer quelles), elles ne se résumeront ni à la psychomotricité, ni à lenseignement des techniques sportives. Elles penseront le corps et le mouvement non seulement dans leurs dimensions cinétique et biologique, mais surtout socioculturelle. Elles privilégieront donc des activités complexes et significatives pour les élèves, nécessitant moins la répétition de gestes stéréotypés que des explorations, des observations, des prises de conscience, des discussions et des négociations avec des partenaires et/ou des adversaires. Il ne faut pas confondre le mouvement et laction, disait Hemingway. Le principe régulateur de léducation corporelle ne sera pas le " besoin de mouvement " des élèves, mais une compétence intégrative : lorganisation de laction motrice (Maulini, 1999). Un tel principe ne chasse pas la réflexion et la communication verbale vers la salle de classe ; il les mobilise en situation, aux fins de médiation, dexplicitation et de coordination des actions individuelles et collectives. Michel Serres a sans doute vécu de telles expériences. En exergue de ses Variations sur le corps (1999), il remercie ses professeurs déducation physique, ses entraîneurs et ses guides de haute montagne qui lui ont, dit-il, appris à penser.
Cest dailleurs par cela quil faudrait conclure : on ne tonifiera pas la pédagogie en reproduisant, avec des moyens nouveaux, le découpage cellulaire tant décrié. Il faut donc combattre deux lieux communs symétriques : la salle de classe comme lieu où sexprimer et méditer sans bouger ; et la salle de gymnastique comme appendice où sébattre sans parler ni réfléchir. Un endroit pour penser, un autre pour se dépenser, voilà tout le contraire dune pédagogie interactive. Les débats sur les rythmes scolaires sont, à cet égard, révélateurs. Cest au nom dun hygiénisme " new age " que certains médecins préconisent un horaire scolaire adapté à lactivité métabolique des enfants. " Travail scolaire " le matin, " activités déveil " laprès-midi. On peut discuter sans fin de la scientificité de ce programme. Ce qui est sûr, et somme toute assez grave, cest quil admet en même temps quil justifie une conception surannée du travail scolaire. En décrétant quun élève fatigué saura mieux monter sur un caisson que résoudre une équation, il institue une hiérarchie contestable et il évacue la seule vraie question : " pourquoi certains professeurs de mathématique ou déducation physique sont-ils plus fatiguants que dautres ? "
Car le problème est bien là : tant que les savoirs scolaires restent abstraits et insignifiants, ils ont toutes les raisons dêtre transmis de manière désincarnée. Le corps du maître disparaît alors derrière son discours, charge à lélève den capter les vibrations. Si lon veut, au contraire, redonner vie aux apprentissages scolaires, si lon veut remobiliser les élèves les plus découragés, on doit resserrer les liens aujourdhui distendus entre pensée et action. On doit (ré)incorporer les savoirs dans un ensemble plus large et plus dynamique : les compétences, transversales ou disciplinaires, qui justifient lexercice régulier du métier délève.
Un culturalisme mal compris peut en effet déboucher sur une pédagogie rigide et tronquée. Si la présentation des savoirs est une condition nécessaire au développement du petit dhomme, elle est loin dêtre suffisante. Le processus dapprentissage est trop complexe, il engage trop nos convictions, nos inclinations, nos émotions (Cifali, 1994) pour se réduire à la translation dun objet symbolique du point x (le cerveau du maître) au point y (celui de lélève), même lorsque cet objet se reconfigure en chemin. Léducation est certes un processus de socialisation, mais elle est aussi, et simultanément, un processus de subjectivation et dhominisation. Ce qui signifie que le destinataire des " contenus socio-idéels " (Leontiev) se construit à la fois comme sujet individuel (subjectivation), comme membre dun ou plusieurs groupes sociaux (socialisation) et comme représentant de lespèce humaine (hominisation). Il doit sapproprier personnellement et activement les connaissances transmises, dans le plaisir ou dans la souffrance. Il doit les répéter, les mémoriser, les entraîner, les automatiser, bref, les faire siennes en les " incorporant " pour ensuite les " incarner ".
On peut connaître les règles de rhétorique sans savoir sexprimer, et la nomenclature des cartes topographiques sans jamais sy repérer. Passer du savoir à la compétence, ce nest pas renoncer au premier pour la seconde, mais ly intégrer. Cest admettre quune connaissance déclarative est utile, mais quelle nexploite son potentiel libérateur que si elle est mobilisée à bon escient. Construire des compétences dès lécole (Perrenoud, 1997), cest donc renoncer au déroulement systématique et linéaire du texte du savoir, et instaurer une pédagogie interactive, impliquant entièrement les élèves. Editer un journal, traduire un texte, mesurer un objet, soigner un malade, organiser un voyage, réaliser une sculpture, jouer dun instrument, nager en haute mer, autant de compétences quil serait absurde de découper en deux moitiés. Pour paraphraser Merleau-Ponty, disons que lélève qui agit et qui interagit ne mime pas, avec son corps, une activité qui se passerait dans sa conscience. Il simplique pleinement, corps et âmes mêlés.
Aristote a raison sil se méfie de leffet Keating : on ne peut pas tout faire en même temps. Mais il a tort sil oppose travail corporel et travail intellectuel. Lun ne va jamais sans lautre, même lorsquon tente de les éloigner. Si nous voulons éviter la chute du dernier homme et, juste avant lui, du dernier enseignant, nous ne devons pas céder au mythe de la cyberpédagogie. Nous devons, au contraire, raccommoder les deux faces - corporelle et spirituelle - de lêtre-à-lécole. Intelligences artificielles et mondes virtuels ne nous auront rien apporté sils sonnent le triomphe du savoir désincarné.
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