Quelle nouvelle formation pour les enseignants ?
Avec
- Yvan MOULIN, Professeur agrégé dEPS, IUFM de Grenoble
- Jean-Pierre OBIN, Inspecteur général de lEducation nationale
- Olivier MAULINI, Chargé d'enseignement en sciences de l'éducation, Université de Genève
Le débat est organisé par Hachette-Education et animé par Eric PORTAIS.
Eric PORTAIS
Le titre du débat " nouvelle formation " implique-t-il que lancienne formation était dépassée ?
Jean-Pierre OBIN
Jai compris le terme " nouvelle " en tant que formation à venir. Qui dit nouvelle, suppose, en effet, ancienne, obsolète, à remplacer.
Jusquen 1989, co-existaient trois formations denseignants, correspondant à trois métiers :
Les IUFM ont fusionné ces trois filières et cette fusion a été réalisée sur le modèle universitaire.
Le modèle universitaire est constitué de trois composantes aujourdhui mises en cause.
Eric PORTAIS
Yvan Moulin, vous qui êtes enseignant à lIUFM, partagez-vous ce constat ?
Yvan MOULIN
Je partage en effet cette analyse en partie, même si la réalité est parfois plus complexe. Par rapport à cela, six points me paraissent actuellement prioritaires dans le cadre dune formation qui serait nouvelle.
Eric PORTAIS
Olivier Maulini, qui êtes notre il de Genève, quel jugement portez-vous sur notre modèle denseignement ?
Olivier MAULINI
Je ne peux pas porter un regard critique sur le système français. La Suisse est un minuscule pays de 7 millions dhabitants, constitué de 23 systèmes éducatifs complètement indépendants. Le choix genevois est un choix cantonal et ne concerne que 80 étudiants par an.
Sur le fonds, néanmoins, nous avons beaucoup de points communs. Par exemple, notre référentiel de compétences fait mention du fait que les futurs enseignants doivent apprendre à se former eux-mêmes : ils doivent développer le désir de se former, les compétences et une posture pour le faire.
Le désir de se former peut aussi provenir dune confrontation aux dures réalités du métier. Lobjectif de la formation est de former les enseignants au métier tel quil est, et non pas à un métier rêvé.
Nous formons les étudiants qui se destinent à lenseignement primaire (entre 4 et 12 ans). Les maîtres sont polyvalents. Nous ne vivons donc pas les tensions entre corps professoraux que peuvent connaître les IUFM en France.
La formation a basculé à lUniversité il y a maintenant cinq ans. Cette formation est universitaire mais se passe en grande partie dans les classes. Il ne sagit pas dune formation académique qui serait suivie de stages. Les étudiants doivent, au travers dun travail dalternance entre les classes et lUniversité, articuler au maximum le métier tel quil est, et la prise de distance vis-à-vis de ce qui se passe dans les classes. Ils doivent tisser des liens avec des situations rencontrées sur le terrain. Les étudiants sont encadrés par les formateurs à lUniversité et par des formateurs de terrain titulaires de classe.
Jean-Pierre OBIN
La formation nest que le second élément de ce qui structure lidentité professionnelle, le premier étant le recrutement. Depuis vingt ans, tous les ministres ont fait le diagnostic quil fallait changer les procédures de recrutement si on voulait que le métier évolue.
On nose même pas évoquer lagrégation. Mais on dit quil faut faire bouger le CAPES. Jack Lang vient dannoncer une nouvelle épreuve pré-professionnelle au concours du CAPES. Jespère que cette fois-ci sera la bonne car dautres ministres avaient émis le même vu sans parvenir à le mettre en uvre, sous la pression des groupes de pression disciplinaires.
Pour revenir à la formation, se posent encore deux questions.
Quand on a la réponse à ces deux questions, on peut envisager de mettre en place la formation, et pourquoi pas, une formation en alternance.
Olivier MAULINI
Le pire principe en pédagogie est de dire " faites ce que je dis, mais absolument pas ce que je fais ". Pour moi, cest une question essentielle : quelle est la pédagogie universitaire proposée à nos étudiants qui iront plus tard dans les classes ?
Lévolution du système scolaire genevois est importante, difficile, parfois chaotique. Mais elle va dans le sens dune redéfinition des contenus, des stratégies denseignement, du métier denseignant (travail déquipe et partenariat) mais surtout dune gestion différente des apprentissages et des classes (pédagogie plus interactive, plus démocratique, centrée sur des objectifs).
Je pense quon ne peut pas raisonner en disant " fixons les contenus dabord, ensuite, on verra la méthode ". Choisir un contenu, cest avoir derrière la tête une stratégie denseignement. On ne devrait pas, et pourtant on le fait, préconiser une pédagogie interactive en amphithéâtre ! Nous essayons dinventer dautres dispositifs à lUniversité, ce qui induit quelques tensions.
Yvan MOULIN
En France, la moitié de la formation à lIUFM se passe avant le concours, doù limportance de bien réfléchir aux critères de sélection.
Je souhaite quon puisse sortir de lopposition entre généralistes et disciplinaires. Je crois que travailler en pluri-disciplinarité suppose un haut niveau disciplinaire. Or, nous sommes confrontés à des enseignants polyvalents en difficultés sur des contenus disciplinaires.
Eric PORTAIS
Ne pensez-vous pas également que travailler en pluri-disciplinarité supposerait un respect entre disciplines qui nexiste pas forcément ?
Yvan MOULIN
Cest un mal français. La hiérarchisation forte des disciplines nexiste pas au Québec ou en Suisse. Jai souvent le sentiment que les formations disciplinaires dans les IUFM ressemblent à un empilement dassiettes qui nont aucune cohésion les unes par rapport aux autres. La formation des professeurs décoles en devient schizophrénique : beaucoup de matières, sans approfondissement. En caricaturant, je trouve gênant pour lestime de soi et pour la valorisation du métier, davoir le sentiment de ne pas maîtriser suffisamment la majorité des disciplines quon enseigne.
Jean-Pierre OBIN
Jaimerais réagir aux propos dOlivier Maulini qui, dans une vision de chercheur en sciences de léducation, me semble chercher une légitimité de la formation dans la science. Je ne suis pas sûr quil soit possible de tirer dune vérité scientifique ce que doit être le métier denseignant de demain.
En revanche, il me paraît important de regarder dans les évolutions sociales ce que pourraient être les nouveaux métiers (et den déduire ce que pourrait être la formation). Si jobserve comment bouge la société et comment évoluent les aspirations sociales vis-à-vis de lécole, je peux entrevoir quelques indications sur lévolution de la profession : là où régnaient la certitude, lautorité des savoirs, le modèle universitaire et où chaque enseignant savait ce quil avait à faire dans sa classe, le métier devient dialectique, en tension entre deux pôles :
La formation doit donner des modes demploi de cette dialectique, expliquer, au cas par cas, comment faire les choix : où se situer entre lécole et la famille, entre le collectif et lindividuel ? Elle devient " casuistique " : dans cette situation-là, singulière, que peut-on faire ?
Eric PORTAIS
Ces nouvelles questions ne suscitent-elles pas de linquiétude ?
Jean-Pierre OBIN
Lexercice de ce nouveau métier est complètement différent du métier passé. Je ne pense pas que cette formation se traduise par des incertitudes ou des angoisses professionnelles. Au contraire, je pense que langoisse naît dune formation stéréotypée, uniforme qui naborde jamais des situations singulières auxquelles sera confronté lenseignant sur le terrain.
Olivier MAULINI
Le programme que vous définissez est exactement le travail que nous tentons de faire avec mon équipe. Les étudiants travaillent dans les classes cinq semaines qui sétalent sur lensemble du module, le reste du temps étant passé à luniversité. Loutil de travail principal est appelé " situations éducatives complexes " : études de cas dans lesquelles lenseignant de la classe et lenseignant-étudiant vivent les tensions que vous évoquiez. Ces situations sont étudiées avec les formateurs de terrain, puis confrontées avec celles des autres étudiants à luniversité.
Lobjectif est de mieux comprendre les enjeux du métier, les gestes de lenseignant, les limites de son pouvoir, etc. Nous essayons de dialectiser une démarche du terrain et un travail de compréhension du métier tel quil est. Je suis également convaincu que cette méthode est moins angoissante que de suivre des cours de méthodologie exclusivement théoriques.
Eric PORTAIS
Les contenus de votre enseignement évoluent-ils à la demande des étudiants ou sur la volonté des formateurs ?
Yvan MOULIN
La demande nexiste pas. Jai souvent limpression de donner des réponses à des questions que les étudiants ne se sont pas encore posées. Lidée est de former un " praticien réfléchi ", au sens où le définit D.A. Schön, cest-à-dire quelquun qui, toute sa vie, sera dans une marge dincertitude.
Les enseignants doivent évoluer entre le trop dincertitudes, qui crée langoisse, et le trop de certitudes, néfaste aux enfants.
Eric PORTAIS
On parle de formation nouvelle alors que vous évoquez une évolution perpétuelle.
Yvan MOULIN
En effet, lintitulé du débat me gênait de ce point de vue. Il y a une continuité dans lévolution sous la pression de changements qui, eux, sont nouveaux :
Il faut passer du jugement à lanalyse de ce quon fait. Comme Olivier Maulini, jessaie de mener des analyses de situations concrètes :
A ce propos, jai été surpris de déstabiliser récemment un groupe détudiants en leur demandant dexprimer ce qui a de leur point de vue le mieux marché au cours de leur stage. Cela montre bien quanalyser sa pratique est trop souvent fait seulement en négatif, et que cest un exercice difficile:
Ce travail est un travail sur la personne qui se façonne tout au long de la vie.
Eric PORTAIS
Ceci implique-t-il de nouvelles qualités humaines pour devenir enseignant ?
Jean-Pierre OBIN
Depuis deux ans, jai pris en charge à Lyon un groupe de suivi et dintégration professionnelle de jeunes professeurs stagiaires de toutes disciplines qui viennent échanger leurs expériences et travaillent sur des " situations éducatives complexes ". Ces jeunes enseignants sont plutôt modestes par rapport à leur capacité à affronter des situations difficiles.
En France, environ 25% des lauréats dIUFM seront affectés dans lacadémie de Créteil. ; ils sajouteront à tous ceux qui seront affectés dans des zones difficiles dautres académies. Cest peu dire que les jeunes sont très demandeurs de ce type de réflexion.
Nous sommes daccord sur la nécessité de travailler sur des cas. Mais, comment construire la grille danalyse de ces cas ? Quatre solutions sont possibles :
Eric PORTAIS
Et alors ?
Olivier MAULINI
A mon avis, on na pas à choisir. Dans mon travail, nous essayons de remonter en amont de la question " que faut-il faire ? ". Je demande aux étudiants de prendre le temps de réfléchir à ce qui sest vraiment passé.
Je vous donne un exemple. Dans les petites classes, à Genève, les maîtresses ont lhabitude de rappeler les enfants avec une petite cloche au son de laquelle les enfants doivent venir sasseoir sur les bancs. Létudiante et la formatrice de terrain voyaient un problème dans le fait que les enfants ne venaient pas assez vite et la question posée était : " que faire pour que les enfants viennent plus vite sur les petits bancs ? ".
Mon travail est de résister à la tentation de rechercher immédiatement des solutions. Nous essayons de saisir ce qui se joue dans cette situation. Létudiant doit comprendre quil fait partie du problème quil construit : faut-il vraiment que les enfants se précipitent ? ne sont-ils pas occupés à des activités plus intéressantes ? que va-t-il se passer sur les petits bancs ? de qui est-ce le problème ?
Certains étudiants prennent un plaisir nouveau à comprendre ce qui se passe dans la classe, et à ne pas se positionner trop vite dans la logique de résolution de problèmes.
Yvan MOULIN
Je ne pense pas quon puisse donner des grilles de lecture aux étudiants. Je pense quon doit les aider à se construire leur propre grille de lecture qui sera leur grille de réaction par rapport à diverses situations. Cette grille de lecture doit avoir une caractéristique essentielle : être évolutive.
Question de la salle
Je suis proviseur en retraite de lenseignement technique. Je regrette que les hiérarchies établies sur les savoirs entre enseignants au sein des établissements restent très prégnantes.
Ma question porte sur la place de linformatique dans la formation des enseignants.
Jean-Pierre OBIN
Je le constate et je nadhère pas à cette hiérarchie sociale fondée sur les seuls savoirs universitaires.
Yvan MOULIN
Je crois que la relation pédagogique est avant tout une relation humaine. Ceci étant, les technologies sont un puissant levier dinformation et de documentation. Les futurs enseignants doivent apprendre à sen servir. Actuellement, on na pas été capables dinsérer cet outil dans les approches disciplinaires ; on en fait encore une matière à part. Ceci me paraît très pernicieux.
Olivier MAULINI
Je partage ce point de vue : les nouvelles technologies doivent être intégrées dans des unités de formation qui portent sur autre chose. Par exemple, dans notre unité " complexité et gestion de projets ", 80 étudiants ont choisi de monter un film video sur leur propre formation, et ont produit une revue en ligne sur Internet. Cest un outil de travail fantastique qui nest pas une fin en soi.
Intervention de la salle
Jétais dans lenseignement bureautique et jai constaté que ces outils permettaient de donner de lautonomie aux élèves. Grâce aux logiciels gradués, grâce au fait quils sont actifs devant lécran, quils ne subissent pas de jugement de valeur, les élèves progressent. Ce nest pas une solution pour tout mais cela permet de redonner une dignité. Cela redonne du temps au professeur pour enseigner les contenus et sintéresser aux personnes.
Eric PORTAIS
Votre intervention pourrait nous servir de conclusion.