Isabelle et Olivier
MAULINI
Association Agatha,
Genève
1999
Texte publié dans l'Educateur,
8, p.32-37.
Repris dans Pratiques corporelles, 126,
p.13-17.
En préparation du colloque d'Agatha : le corps à l'école, élément neutre des apprentissages ? (novembre 1999)
Il ne
faut pas accabler en même temps l'esprit et le corps; en effet,
chacun de ces deux exercices produit naturellement l'effet contraire
dans l'autre domaine: le travail du corps est une entrave pour le
développement de l'esprit, le travail de l'esprit pour le
développement du corps.
Aristote
Ne trouve-t-on, dans les écoles, que de " purs esprits " ? Les écoliers et leurs maîtres, lorsquils pénètrent dans la classe, déposent-ils leur enveloppe charnelle, leur tonus musculaire, leur système nerveux, ou leur métabolisme au vestiaire ? Pas sils sappellent Nicolas, Geoffroy ou un de leurs copains, en tout cas :
Vous avez remarqué que quand on veut parler avec les copains en classe, cest difficile et on est tout le temps dérangé ? Bien sûr, vous pouvez parler avec le copain qui est assis à côté de vous ; mais même si vous essayez de parler tout bas, la maîtresse vous entend et elle vous dit : " puisque vous avez tellement envie de parler, venez au tableau, nous verrons si vous êtes toujours aussi bavard ! " et elle vous demande les départements avec leurs chefs-lieux, et ça fait des histoires ( ). Cest pour ça quà la première récré, on a trouvé terrible lidée de Geoffroy : " Jai inventé un code formidable, il nous a dit Geoffroy. Cest un code secret que nous serons seuls à comprendre, ceux de la bande ". Il nous a montré ; pour chaque lettre on fait un geste. Par exemple : le doigt sur le nez, cest la lettre " a ", le doigt sur lil gauche, cest " b ", le doigt sur lil droit, cest " c ". Il y a des gestes différents pour toutes les lettres : on se gratte loreille, on se frotte le menton, on se donne des tapes sur la tête, comme ça jusquà " z ", où on louche. Terrible !
Terrible, oui. Comme sera terrible, au bout du compte, la punition infligée par la maîtresse au sémaphore du dernier rang, surpris en flagrant délit de gesticulation :
Geoffroy, je suis comme vos camarades ; je vous regarde faire vos pitreries. Mais ça a assez duré, nest-ce pas ? Alors, vous allez au piquet, vous serez privé de récréation et, pour demain, vous écrirez cent fois : " Je ne dois pas faire le clown en classe et dissiper mes camarades, en les empêchant de travailler ".
Dans lécole de René Goscinny (" Le petit Nicolas et les copains ") ou de Louis Pergaud (" La guerre des boutons "), les corps sont omniprésents. Corps de garçons turbulents, ils contestent à leur façon lautorité magistrale en introduisant chahuts et désordres dans la classe et au dehors. Les sanctions, en retour, sen prennent au besoin de mobilité tant revendiqué. Aux illades, aux gesticulations, aux bagarres, bref aux mouvements inopportuns, linstitution oppose des immobilisations (le piquet), des enfermements (la suppression de la récréation, la retenue du jeudi) ou des punitions censées redresser les esprits par la répétition du geste (les " lignes " à copier).
Lécole de la République, celle du certificat détudes, des leçons de choses et des garnements en culottes courtes, nignorait pas la chair. Elle sen méfiait. Ordre, calme, propreté, mises en rang, cours de morale et de prophylaxie, lhistoire de lenseignement est (aussi) lhistoire dun marquage et dun dressage des corps. Selon Michel Foucault, lespace scolaire est un espace organisé, structuré, quadrillé. Il se construit de manière systématique, en opposition avec un milieu familial plus convivial, plus chaleureux, mais aussi moins " efficace ". Larchitecture, le mobilier, les règles de comportement et un système sophistiqué de récompenses et de sanctions (châtiment corporel compris) rendent possibles le travail simultané de tous les élèves et son contrôle par lenseignant. Ils font fonctionner lespace scolaire comme une machine à apprendre, mais aussi à surveiller, à hiérarchiser, à récompenser (Foucault, 1975, p.172-173). Les corps, tout comme les esprits, doivent être domestiqués, rectifiés, fortifiés (Heller, 1997). Les apprentissages visés sont certes la lecture, lécriture et le calcul, mais aussi le respect de la Nation, de la discipline citoyenne, des préceptes moraux, des règles dhygiène et de santé publiques. Or, de telles attitudes passent nécessairement par le redressement préalable des inclinations enfantines pour la rêverie et lagitation :
On envoie dabord les enfants à lécole, non pour quils y apprennent quelque chose, mais pour quils sy accoutument à rester tranquillement assis et à observer ponctuellement ce quon leur ordonne, afin que dans la suite ils sachent tirer à linstant bon parti de toutes les idées qui leur viendront (Kant, 1987, p.36)
Aujourdhui, les sociétés démocratiques ont bien changé, mais la forme scolaire a tendance à résister. Pour le meilleur ou pour le pire ? Parfois lun, parfois lautre, peut-être. Si les aventures de Nicolas ou de Grangibus nous amusent, cest que le métier délève (Perrenoud, 1994), dans nos écoles, est à la fois différent et proche de ce quil fut jadis. Différent, parce que, désormais, les classes sont mixtes, les maîtres ont posé leur blouse bleue et les cancres leur bonnet dâne. Proche aussi, parce que les exigences des adultes demeurent pesantes pour certains enfants. Et que le difficile travail des enseignants consiste, vis-à-vis des mouvements du corps comme de lesprit, à assumer la tension entre liberté et contrainte, entre émancipation et socialisation. La question nest pas seulement théorique. Dans les écoles, on se demande par exemple souvent sil est bon ou mauvais que les enfants portent leur dictionnaire sur leur dos ou se mettent " en rangs " (Saillant-Carraud, 1998). Pour certains, les corps délèves sont encore trop malmenés (Coutty, 1998).
Aujourdhui, la coutume scolaire sest transformée, mais elle doit faire face à des défis indémodables. A la demande de lopinion publique et des autorités politiques, les écoles doivent contribuer à lémergence dune société plus saine et plus responsable dans des domaines aussi variés que lalimentation, la carie dentaire, léducation sexuelle, la prévention du tabagisme, de lalcoolisme, de la consommation de stupéfiants ou de la transmission du SIDA. Détail révélateur : les enseignants sont rarement les principaux acteurs de cette croisade. Ils sont plutôt épaulés, voire suppléés, par des professionnels de la santé : médecins, dentistes, infirmières, psychologues, etc. Comme tel, le corps est peu " enseigné ". Lorsquils ont lieu, les cours de sciences de lécole primaire abordent plus facilement la vie de lécureuil ou la météorologie, que lanatomie ou la physiologie humaines (Coquide-Cantor & Giordan ,1997). Par contre, les maîtres mobilisent les organismes de deux façons différentes et complémentaires : premièrement, dans la gestion des classes, au cur du travail scolaire quotidien ; deuxièmement, dans des espaces dévolus au mouvement, tels la salle de jeux, la salle de gymnastique, la piste de danse, la scène de théâtre ou le stade. Dans un cas, la problématique corporelle " traverse " lensemble des disciplines (Girard & Chalvin ,1997). Dans lautre, elle les fédère (Le Boulch, 1998). Quel que soit le domaine travaillé, notre corps est en jeu. Et lorsque notre corps est en jeu, lensemble de nos connaissances et de nos compétences le sont aussi. Corps pour apprendre, et corps à apprendre, voyons ces deux aspects tour à tour.
Les élèves, on la vu (et dieu merci), ne sont pas des intelligences artificielles. Si les plus sages (ou les plus soumis) veulent bien étudier la structure de la phrase déclarative ou résoudre des équations à une inconnue en restant assis derrière leur pupitre, les autres perdent parfois leur contenance et dégagent, volontairement ou non, au su ou à linsu de tous, une partie de leur énergie vitale. Mâcher du chewing-gum, se balancer sur sa chaise, se pencher vers un camarade, donner des coups de règle, regarder par la fenêtre, se promener dans les rangs ou inventer un code secret, autant dexutoires utiles pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas " tenir en place " sur simple décret de linstitution. Les plus audacieux réclameront plusieurs fois dans la journée la permission daller boire, de se rendre aux toilettes ou de courir chez le concierge chercher la clef du linfirmerie, moins dans lintention de rendre service que de se dégourdir les jambes (et lesprit) dans les escaliers.
Les manifestations, individuelles ou collectives, ponctuelles ou régulières, sont plus ou moins tangibles. La neige ou la pluie, cest bien connu, peuvent susciter lexcitation générale. La proximité des vacances ou de la fête de Noël aussi. La digestion du petit déjeuner ou du dîner ne sont pas sans impact sur les rythmes scolaires et la qualité des apprentissages. Les pics et les creux de température peuvent peser sur latmosphère de travail, surtout si lécole est mal isolée et mal chauffée. Certains enfants se plaignent, dautres souffrent en silence. Des têtes qui tombent, des épaules qui saffaissent, des corps qui soupirent, autant de signes du désintérêt ou du découragement ambiants. Les corps des élèves - certains plus que dautres sans doute - " trahissent " ou, pour le dire de manière plus neutre, expriment des sentiments, des émotions, mais aussi des processus cognitifs. Des yeux grands ouverts, des sourcils froncés, des bâillements ou des sourires indiquent tour à tour des élèves qui sétonnent, qui raisonnent, qui sennuient ou qui manifestent leur plaisir de réussir et dapprendre.
Les mouvements les plus spectaculaires ont lieu dans les grands espaces. La salle de jeu ou de gymnastique, la cour de récréation, lautobus qui emmène la classe au musée et le musée lui-même suscitent souvent des remue-ménage, des cris, des bousculades. Tout ce passe comme si le besoin de mobilité était proportionnel à léloignement de la salle de classe. Et comme si certains élèves appréciaient et exploitaient particulièrement cette distance. Des recherches ont montré, par exemple, comment les garçons occupaient, dans leurs jeux, une proportion du préau nettement supérieure à celle des filles. Aux sports de ballon et aux courses des premiers, répondent en général les conversations et les jeux moins conquérants des secondes (saut à la corde, marelle, etc.).
De tels phénomènes peuvent paraître anecdotiques. Ils sont pourtant lindice de différents rapports à autrui, à soi-même, au monde, des rapports que lécole peut contribuer à renforcer ou, au contraire, à transformer. Les asymétries filles-garçons, par exemple, ne doivent pas être dramatisées, mais elles ne doivent pas non plus être sous-estimées. La présence physique au monde est un enjeu essentiel de la division sexuelle des statuts et des rôles. La domination masculine passe par une construction sociale des corps et des espaces (Bourdieu, 1998), des corps et des espaces quil est " légitime " ou non dhabiter de telle ou telle façon, suivant quon est né fille ou garçon. Au travail, les explorateurs et les bâtisseurs (les architectes, les transporteurs, les pilotes, les informaticiens) sont dabord des hommes. Cest dans lespace clos du domicile privé (le " ménage ") et dans ses prolongements directs (la puériculture, lenseignement, les soins infirmiers, etc.) que les femmes trouvent dabord à sinvestir professionnellement.
Dans les loisirs, la libération est elle aussi proclamée, mais biaisée. Dans la rue, à la piscine ou sur les plages, les corps féminins restent sous le contrôle de la censure masculine. Comme la montré le sociologue Jean-Paul Kaufmann (1995), le " beau ", le " normal ", le " tolérable " sont le fruit dun travail permanent, mais implicite, de communication et de négociation piloté par les hommes. Suivant sa morphologie, son âge ou le contexte, chaque estivante doit respecter un code de bonne conduite qui ne figure dans aucun manuel, mais quelle peut lire dans un système de regards qui évalue et qui juge la pertinence de sa nudité. Au bout du compte, elle intègre elle-même les normes en vigueur. Elle contribue donc, par son propre regard, à les pérenniser et à les légitimer. Or, si notre famille est notre premier bassin de socialisation, lécole lui emboîte immédiatement le pas. Comment douter que des représentations, des normes, des jugements, mais aussi des pratiques corporelles sy produisent et sy reproduisent ? De ce passage du biologique au social, du corps donné au corps construit, le " corps enseignant " (sic) est non seulement le spectateur, mais aussi lacteur. Lorsquun garçon soulève la jupe dune fille, il exerce une violence quon ne doit ni dramatiser, ni ignorer. Et lorsquun maître exige dun élève quil le regarde dans les yeux lorsquil lui parle, il ne doit pas oublier que cette marque de franchise équivaut, dans dautres cultures, à de leffronterie (Perregaux, 1994). Erasme avait sans doute tort dêtre aussi catégorique, en 1530, lorsquil cherchait à définir la décence et lindécence du maintien dans son guide de savoir-vivre à lusage des enfants :
Pour que le bon naturel dun enfant se trahisse de toutes parts - et il reluit principalement sur le visage - il faut que son regard soit doux, respectueux, honnête. Des yeux farouches sont un indice de violence ; des yeux fixes signe deffronterie ; des yeux errants et égarés signe de folie. Quils ne regardent pas de travers, ce qui est dun sournois, de quelquun qui médite une méchanceté ; quils ne soient pas ouverts démesurément, ce qui est dun imbécile. Abaisser les paupières et cligner des yeux, cest un indice de légèreté ; les tenir immobiles, cest la marque dun esprit paresseux ( ). Des yeux perçants trahissent de lirascibilité ; trop vifs et trop éloquents , ils dénotent un tempérament lascif. Il importe quils reflètent un esprit calme et respectueusement affectueux. Ce nest pas un hasard, en effet, sil a été dit des anciens sages : lâme a son siège dans le regard. (p.15-16)
Mais il avait sans doute raison de mettre en garde les éducateurs : les habitudes se prennent vite, et tôt ; elles sinscrivent dans les têtes, mais aussi dans les corps.
Les corps souples des enfants sont semblables à ces jeunes plantes que lon courbe à laide de baguettes et de liens, et qui croissent en gardant à jamais le pli quon leur a donné. (p.28)
Un corps " à " apprendre
On pourrait dire, sur la base de ce qui précède, que léducation corporelle est omniprésente à lécole et quelle est travaillée en permanence. Mais ce qui est valable pour la communication verbale lest aussi pour la communication non verbale. Il ne suffit pas de plonger les élèves dans un environnement où lon parle le français pour quils apprennent réellement le français. Il ne suffit pas de prendre soin du corps dans la classe pour que les élèves apprennent à le connaître et à le protéger.
Même si le " bain de communication " est utile, il nest pas suffisant. Il doit être complété par des activités dapprentissage qui, non seulement mobilisent des compétences spécifiques, mais permettent aussi de les construire, de les consolider, de les analyser. Apprendre à communiquer, à lécole, ce nest pas seulement, mais cest aussi étudier la langue pour elle-même, observer et comprendre son fonctionnement, rédiger des textes, préparer des exposés, acquérir et exercer des connaissances orthographiques, grammaticales, lexicales. Apprendre à sentir, à agir, à sexprimer à travers le mouvement, ce nest pas seulement, mais cest aussi, participer à des activités, expérimenter des gestes et des déplacements, vivre des sensations, ressentir des émotions qui permettent de mieux se connaître en connaissant mieux son corps. Léducation physique, mais aussi la psychomotricité, la rythmique, la danse, la musique, les arts plastiques peuvent contribuer à ce travail spécifique. En plaçant momentanément le corps, non plus à la marge, mais au centre de la vie de la classe, ces disciplines apportent leur contribution au développement équilibré des élèves. Elles lui montrent, preuve à lappui, que tout tricheur finit par se heurter aux lois de la physique :
Respecter la chose même qui, seule, commande, et non lopinion, cela enseigne, au-dessus de tout, la vie duvre. Quelque activité à laquelle on se livre, le corps demeure le sujet de lintuition, de la mémoire, du savoir, du travail et, surtout, de linvention. Une procédure machinale peut remplacer nimporte quelle opération de lentendement, jamais les actes du corps : lintelligence artificielle se développe, mais la robotique risque la faillite. (Serres, 1998)
Développer lintelligence du corps, certes, mais à condition de ne pas la réduire à lun ou lautre de ses supports techniques. Le sport, le jeu, la gymnastique, la culture physique et même le mouvement ne peuvent prétendre fournir à eux seuls toutes les ressources utiles au enfants. Jouer au basket-ball, pratiquer le tir à la corde, apprendre la colonne droite, soulever des haltères, faire une ronde : autant de manières de solliciter les organismes, à inscrire dans un contexte plus large. Dabord, on doit poser la question des finalités. Pourquoi, à lécole, sentraîner aux barres parallèles ou au saut en longueur ? Pour saérer lesprit ? Pour se défouler après quatre ou cinq heures dimmobilisme ? Pour devenir un athlète ? Pour se confronter aux copains ? Pour se mesurer à soi-même ? Pour vivre des sensations ? Suivant la réponse quon donne à ces questions, on norganisera pas les activités de la même manière. Au bout du compte, on pourrait même imaginer dautres entrées, moins familières peut-être, mais pouvant répondre à de nouveaux besoins : préparer un spectacle de cirque et de jonglerie pour apprendre à sexprimer et à coordonner ses mouvements (Fargier, 1997) ; sinitier à la lutte et aux arts martiaux pour apprendre à contrôler son corps et à respecter celui dautrui (Olivier, 1993) ; jouer au rugby pour tisser du lien et questionner la violence physique (Maulini, 1996) ; gérer une cantine scolaire pour développer ses facultés gustatives et apprendre à équilibrer son alimentation (CRESAS, 1982). Limportant nest pas de faire du neuf pour faire du neuf, mais dexploiter les ressources et les compétences locales pour promouvoir une véritable éducation corporelle à lécole (Heurtaux, 1982).
Organiser son action motrice et corporelle, cest apprendre à connaître son corps, à se situer dans son environnement, à réaliser des mouvements complexes et à participer à des actions collectives (DEP, 1998). Rien à voir avec lapprentissage mécanique de gestes stéréotypés, mais rien à voir non plus avec un hédonisme individualiste. Si lécole veut transmettre de véritables compétences, si elle veut développer des esprits et des corps critiques, responsables et autonomes, elle doit éviter deux tentations symétriques : enrégimenter les élèves par excès de standardisation ; flatter leur narcissisme au nom dune philosophie " new age " qui, sous prétexte de libération, fonctionnera finalement comme un type inédit de contrôle social sur les âmes et les corps (Lipovetsky, 1983, p.91). Dans le domaine du corps comme dans tous les autres, une école émancipatrice ne laisse pas les enfants livrés à eux-mêmes, en attendant quils poussent comme des champignons. Elle stimule leur sensibilité, leur vitalité, leur intelligence en les confrontant à des obstacles et en les aidant à construire, pas à pas, les moyens de les dépasser.
Le petit dhomme : une intelligence incorporée
Socialiser sans asservir, éduquer sans domestiquer, cest admettre la vigueur de certains élèves et le flegme des autres, sans stigmatiser ni figer ces différences. Cest admettre aussi que les corps et les esprits ne sont pas deux entités séparées, à qui il suffirait de réserver deux espaces distincts : la salle de classe et la salle de sports (ou le préau). Si les savoirs sont censés transiter de la conscience de lenseignant vers celle des enfants, ils le font rarement in abstracto. La parole qui circule dans la classe nest pas désincarnée. Elle est portée par des interlocuteurs de chair et dos, des interlocuteurs qui ne sont pas composés dun corps et dune intelligence, mais qui sont, dun seul tenant, une conscience du monde et une présence au monde.
Dans tous les exemples que nous avons cités, le corps a sa large place, mais il nest pas indépendant de lesprit. Si, dans nos sociétés désemparées, le corps est devenu objet de consommation, objet de fascination, objet de salut (Baudrillard, 1970), sil est manipulé, massé, lissé, gonflé, dopé, en un mot objectivé, lécole na pas pour vocation de suivre le courant. Si la peur de vieillir fait vendre des savonnettes et des liftings, si la peur de grossir engraisse les marchands de régimes et de produits amincissants, si la peur de se ramollir enrichit les centres de fitness et de thermalisme, si la peur de ne plus rien ressentir profite aux promoteurs du saut à lélastique ou du ski carvé, cest peut-être le signe que nos corps ont mis à mal nos intelligences, comme en témoignent à leur façon certaines crispations. Doit-on par exemple sinterdire de toucher un seul cheveu de nos élèves, de peur de finir au tribunal ? Abus de pouvoir, violences ou même pédophilie, certaines " affaires " sont relayées, plus ou moins complaisamment, par la presse. Le moins que lon puisse dire, cest quelles posent sous un jour souvent dramatique la question du rapport au corps et à la sensibilité dautrui.
Dans la vie, le corps nest ni le résidu, ni létendard de notre identité. Il est notre intelligence incarnée. Le corps nest donc pas, à lécole ou ailleurs, lélément neutre des apprentissages. Il est intimement solidaire de la parole du maître et des élèves. Lexercice de la conjugaison française, du calcul intégral et de la lecture de carte passe aussi par le corps. Tout comme lapprentissage du chant choral, de la natation ou de lécriture liée passe aussi par le langage. A lécole, il ny a pas dun côté des esprits à former, et de lautre des corps à muscler. Il y a des enfants en pleine croissance, physique et psychique. Des enfants qui, comme Geoffroy, communiquent par le verbe et, lorsque cest nécessaire, par le mouvement. Des enfants dont le bien-être corporel est simultanément la condition et le résultat dun développement - et donc dun enseignement - équilibrés.
Notre corps et notre conscience ne sont pas deux entités séparées, quon pourrait développer de manière tout à fait indépendantes. Comme le dit Merleau-Ponty, le malade ne mime pas avec son corps un drame qui se passerait " dans la conscience ". Si son corps sagite, cest que tout son être, corps et âme, est agité. Pourquoi en serait-il autrement de nos élèves ? La mission de lécole ne consiste sûrement pas à former des savants maladroits ou des athlètes ignorants. De savants athlètes, peut-être ? Non plus. De manière plus modeste, mais aussi moins clivée, lécole doit instruire les petits dhommes pour quils deviennent, simultanément, des corps intelligents et des intelligences incorporées.
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