Olivier
MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de
l'éducation
1998
Texte d'une conférence prononcée dans le cadre du Congrès organisé par le Département de l'Instruction et de la culture du canton du Tessin : Le attese del 2000 nei confronti della scuola. Lugano, 25 août 1998
Résumé
Cette fin de siècle est, une fois encore, celle des superlatifs. La cyber-révolution est en marche. En même temps quelle dilate lespace accessible, elle le contracte. Linformation circule désormais à la vitesse de la lumière, irriguant notre " village global " dun flux numérique ininterrompu. Or, si ce tourbillon enchante les uns, il assomme les autres. En particulier, celles et ceux qui nont pas (ou nont pas eu) accès à des connaissances et des compétences désormais vitales : lire, écrire et compter, certes, mais aussi interroger, supposer, explorer, comparer, sélectionner, organiser, intégrer.
Face aux menaces dexclusion, faut-il se résigner et se précipiter dans ce que Pierre Lévy appelle " linterconnexion cahotique " ? Ou faut-il résister en verrouillant (ou en ignorant) les réseaux ? A cette alternative simpliste, on préférera une posture bien-veillante, une posture qui admette les contradictions pour, éventuellement, les dépasser. En situation de cyberdémocratie, il est par exemple essentiel que les (futurs) citoyens sachent questionner : questionner la masse dinformations disponibles, mais questionner aussi les outils, les groupes, les organismes qui en permettent en même temps quils en limitent laccès. Questionner pour " sadapter ", mais questionner aussi pour contester et, au besoin, transformer lordre social. Question de compétence sans doute, mais question de rapport au savoir, au monde et à lexistence aussi. Le questionnement est en effet une opération deux fois bouleversante : poser une question crée un manque, y répondre peut ébranler des certitudes. Pourquoi, à ce compte-là, investir de lénergie dans une activité menaçante ?
On le voit, analyser les tenants et les aboutissants du questionnement, identifier ses figures et leur architecture, cest interroger notre rapport au connu et à linconnu, au su et à linsu, au même et à lautre, notre rapport à lautorité, à la science, à la culture et, pourquoi pas, à linstitution scolaire.
Les programmes scolaires actuels, morcelés en éléments sans rapport aucun, formeront une population incapable de comprendre le monde cybernétique où elle vivra. (Marshall McLuhan, Pour comprendre les média, 1964, p.392)
Je nai pas un goût prononcé pour la pédagogie-fiction. On peut passer beaucoup de temps à imaginer la société et lécole du futur, il nest pas certain que cela nous aide beaucoup à comprendre et à transformer celles daujourdhui.
Pour le dire franchement, je pense quune école qui serait en mesure daffronter les défis contemporains serait bien assez performante pour le siècle à venir. Différenciation, démocratisation, construction du sens, innovation sont des chantiers permanents. Ces enjeux ne datent pas dhier, et ils seront dactualité demain. Ce qui nous manque, cest moins de nouvelles idées et de bonnes intentions que la capacité de les réaliser collectivement.
Ce qui me semble par contre intéressant, cest dexaminer les outils et les pratiques pédagogiques avant-gardistes pour (ré)interroger la forme et la culture scolaires dans ce quelles ont de permanent. A cet égard, le développement dInternet et du multimédia fournissent un bon analyseur des enjeux socio-éducatifs. Comme le dit Patrick Mendelsohn : à leur façon, les technologies nous aident à repenser la question de lefficacité de lenseignement.
Observons donc la tête de pont de nos sociétés informatiques et démocratiques, de nos " cyberdémocraties ". Et posons-nous la question : à lère des " Nouvelles technologies de linformation et de la communication " (NTIC), quelles sont les compétences nécessaires à lexercice de la citoyenneté ? De quelles aptitudes cognitives, affectives, sociales chaque citoyen devrait-il disposer pour contribuer à la prospérité et à lintelligence collectives ? A quelles conditions pourra-t-il, non seulement sadapter aux transformations sociales, mais aussi les anticiper, les contester, les orienter, les provoquer ?
Je répondrai à cette question en deux temps. Je marrêterai dabord sur les perspectives offertes par lexplosion des réseaux numériques. Comme on le verra, les technologies néliminent aucun des enjeux de savoir et de pouvoir existants : elles les confirment souvent, elles les dramatisent parfois. Pour montrer cette permanence, janalyserai ensuite une compétence à mes yeux essentielle : la capacité de questionner.
Questionner pour sinformer, pour comprendre, pour apprendre nest pas un réflexe universel. Cest au contraire lune des dimensions de notre rapport le plus intime au savoir, un rapport dont on sait combien il est tributaire de notre éducation et de notre histoire personnelles. Poser " la question de la question ", cest insister sur ce point : la société de linformation et de la communication ne génère pas ipso facto des citoyens capables et désireux de comprendre, de chercher, dinterroger. Elle peut au contraire exclure celles et ceux qui nont pas les moyens de la distance critique et du choix raisonné. Or, ces moyens relèvent en priorité de linstruction en général, et de linstruction publique en particulier. Jinterrogerai donc pour terminer la mission de lécole vis-à-vis du questionnement des élèves. Comme on le verra, cest dans des pratiques pédagogiques très concrètes que peuvent ou non sincarner les principes les plus généraux et les intentions les plus généreuses.
1. Internet et société de linformation : plus ça change et plus cest la même chose ?
Il y a un siècle, les dessinateurs représentaient lécole du futur de manière on ne peut plus conventionnelle. Un gravure imaginant la classe de lan 2000 montrait par exemple des pupitres alignés, des enfants sagement assis sur leur banc, un maître tout-puissant, un calme absolu. Seule nuance : la technologie de linformation avait frappé. Lenseignant ne donnait plus son cours du haut de son estrade. Il était occupé à tourner la manivelle dune machine à moudre les livres. Ainsi concassée, la connaissance était acheminée jusque dans les têtes des élèves, au moyen dun casque posé sur leurs oreilles et branché sur la broyeuse.
Nos sociétés ont-elles réalisé ce cauchemar utopique ? Heureusement non. A lère dInternet, le conditionnement nest ni lusage, ni le présage. La multiplication des connaissances et linvention des applications hypermédias ne résolvent pas la question de lapprentissage. Elles en confirment limportance.
1.1. Messages et messagers
Nous vivons désormais dans la " société de linformation ". La presse écrite et audiovisuelle sert de caisse de résonance aux bruits de la planète. Lindice Nikei perd un point à la bourse de Tokyo, un train déraille au Bengla Desh, le Président des Etats-Unis est accusé de harcèlement sexuel, Ronaldo souffre dune élongation : la nouvelle est aussitôt diffusée dans le monde entier. Les journaux, la radio et la télévision nous donnent accès aux sons et aux images qui " font " lactualité. Comme les journalistes se plaisent à le rappeler, certains de ces messages ne sont pas un luxe. Dans nos démocraties, chaque citoyen doit pouvoir exercer son " droit à linformation ".
Les enjeux de cette explosion médiatique sont considérables. Ils sont économiques, mais aussi politiques et éthiques. La Guerre du Golfe fut la première dun genre nouveau : filmée en direct et en mondovision. La mort de la princesse Diana fit la une de lactualité au moment même ou des dizaines de milliers denfants périssaient en Afrique, sous leffet dune " banale " épidémie. La finale de la Coupe du Monde de football fut suivie par plusieurs milliards de téléspectateurs. A la mi-temps, la minute de publicité était facturée 800'000 francs suisses par la télévision française.
On la beaucoup dit pendant la Guerre de Bosnie : un fait nexiste pas sil na pas été filmé. Les images de la place du marché de Sarajevo, juste après lexplosion dun obus de mortier, ont, semble-t-il, fait beaucoup plus pour la résolution du conflit que les milliers de morts anonymes qui lavaient précédée. Elles ont ému lopinion internationale qui, en exerçant une pression sur ses responsables politiques, les a incités à sengager aux plans diplomatique et militaire.
Nous savons tout cela, nous nous en plaignons parfois, mais nous en sommes aussi les complices : linformation nest pas un ensemble de faits bruts et objectifs. Avant dêtre diffusée, elle est fabriquée. En ce sens, la société de linformation est aussi une société de la communication voire, parfois, de la manipulation. Les rédactions sélectionnent des données, elles en abandonnent dautres. Les événements retenus sont mis en scène, les interviews et les images sont découpées, montées, commentées. Certains journalistes sont des tricheurs : ils se filment dans leur salon en train de poser des questions, puis ils montent ces images avec celles de Fidel Castro en simulant un entretien exclusif. Sans être aussi machiavéliques, tous sont soumis aux lois du marché : une information nest pas digne dêtre diffusée si elle nintéresse personne. Et elle intéressera dautant plus de monde quelle sera condensée, rythmée, dramatisée, simplifiée (Bourdieu, 1996).
Les industriels, les commerçants, les hommes politiques, les artistes et même les ecclésiastiques lont compris : avoir le meilleur produit, le meilleur projet ou le meilleur programme, cest peut-être nécessaire, mais ce nest pas suffisant. En sadjoignant les services dun spécialiste en communication, on pourra faire " passer son message ". Si le destinataire se sent interpellé, concerné, intéressé, peut-être deviendra-t-il bientôt lun de vos acheteurs, de vos électeurs, de vos spectateurs ou de vos fidèles.
En fait, nous navons affaire ici quà la partie émergée de liceberg : la plus spectaculaire, la plus polémique, mais sans doute pas la plus importante. Car nos sociétés ne font pas que consommer une information élaborée par un corps de spécialistes. De plus en plus, elles sont fondées sur les messages immatériels qui transitent entre les hommes. Ce qui fait dire au philosophe Michel Serres que les anges sont désormais parmi nous. Le travail, la richesse, le pouvoir sont de plus en plus liés à la production, la diffusion et léchange de données, dinformations, de savoirs. Des activités existantes sont confirmées dans leur importance : lenseignement, le journalisme, la médecine, la recherche scientifique, la production artistique, la gestion économique et financière. Dautres ont fait leur apparition : la programmation informatique, la publicité, les sciences de la communication, lanalyse politique, la consultation dentreprise. Dautres encore, consacrées à la production dobjets matériels, se sont radicalement transformées. Dans les chaînes de montage, le travail manuel cède (parfois) la place à des machines à commande numérique pilotées par des spécialistes de la microélectronique et de linformatique. En bien des endroits, lintelligence et la connaissance sont les matières premières de lactivité productrice. Le travailleur gagne son pain à la sueur de ce quil a sous son front. La formation continue est devenue la règle. Qui veut exercer une profession doit lapprendre durant sa vie entière et, comme on le dit communément, se " tenir informé ". Conséquence de cette évolution : une inflation des diplômes qui menace en premier lieu celles et ceux qui quittent lécole sans un bagage minimal de connaissances certifiées (Bentolila, 1996).
1.2. Le deuxième déluge
Cest dans un monde saturé dinformations quest apparu récemment un invité nouveau : le réseau Internet. En définissant un protocole capable de connecter en une seule " toile " (le World Wide Web) lensemble des ordinateurs de la planète, de petites équipes de chercheurs ont provoqué un bouleversement. Comme souvent, une invention destinée à un usage spécifique et limité (léchange de données entre militaires, puis entre scientifiques) a débouché sur une application tous azimuts. Les " autoroutes de linformation " sont désormais accessibles à toute personne munie dun ordinateur personnel, dun modem et dun logiciel de furetage.
Pour certains, larrivée dInternet démultiplie un phénomène qui lavait précédé. Désormais, nous serions en train de vivre le " deuxième déluge ", celui de linformation. Le nombre de documents édités sur le réseau suit en effet une courbe exponentielle. Chaque année, des millions de pages sont créées, des milliards dinformations sont diffusées ou simplement mises à disposition des usagers, sur des sites publics ou privés. En matière de multimédia, le temps du monde fini (Jacquard, 1991) nest pas pour demain. Aucune contrainte matérielle ne peut limiter cette extension. Les laboratoires préparent déjà les disques durs qui pourront stocker le contenu de la Bibliothèque nationale suisse dans un dé à coudre.
Pour dautres, la révolution est moins quantitative que qualitative. Internet ne fait pas que gonfler la masse dinformations disponibles, il transforme radicalement les rapports sociaux. Les plus sceptiques dénoncent trois dérives plus ou moins confirmées : premièrement, la diffusion facilitée et incontrôlée de messages contraires à la loi et aux bonnes murs (pornographie, racisme, propagande sectaire, commerce illicite, etc.) ; deuxièmement, lisolement de certains internautes, rivés à leur machine et coupés de leur famille, de leurs amis, de leurs enseignants ; troisièmement, la fuite de ces passionnés dans des univers virtuels enivrants mais, à terme, aliénants. De ce noir constat découlent des projets différents. Certains rejettent carrément cette interconnexion cahotique (Lévy, 1997), dautres veulent la réglementer. Dautres encore, plus optimistes, proposent une troisième voie : former et éduquer les utilisateurs, afin de développer leur sens des responsabilités et de susciter des régulations internes au système. Leur point de vue peut être résumé en deux arguments :
Je pense pour ma part que le " cyberespace " et la " cyberculture " napportent aucune réponse aux défis qui attendent lhumanité du XXIe siècle, et qui sont déjà les nôtres. La préservation de lenvironnement, le développement durable, la solidarité et la justice sociale, la prospérité collective, la démocratie et le pluralisme ne découleront pas purement et simplement de la mise en réseau de millions de disques durs. Il est inutile, je crois, dinsister sur ce point : lhomme a su détourner toutes ses inventions. Pour le meilleur et pour le pire. Comme le dit Pierre Lévy, seul lhomme peut être inhumain. Et il lest à hauteur de son humanité.
On peut sen réjouir ou sen plaindre, mais lhomme numérique nest pas le dernier homme et il ne signera pas la fin de lhistoire (Fukuyma, 1992). Il ne fait que multiplier la puissance de ses moyens daction. Or, agir nest ni bon ni mauvais en soi. On peut le faire pour offrir ou dérober, pour libérer ou opprimer, pour créer ou détruire. Comme laffirmait Seymour Papert en 1980 déjà (p.15) : il y a un monde entre ce que les ordinateurs pourraient faire et ce que la société choisira de leur faire faire.
La question éthique fondamentale est : " devons-nous faire tout ce que nous pourrions faire ? " (Barillier, 1997). Internet pose cette question à sa façon. Que faire dInternet ? Mais aussi : que faire du génie génétique, de la procréation artificielle, de la force nucléaire ? Autant de questions qui nous renvoient à notre conception de la nature et de la culture, de la vie et de la mort, du profane et du sacré, du bien et du mal. Sans aller si loin, on admettra que le progrès technique a un mérite : il permet de reformuler des questions essentielles, des questions qui lont précédé, des questions qui ne lui sont pas propres mais quil contribue à réactiver. En venant sajouter (plutôt que se substituer) aux ressources existantes, Internet ne simplifie ni laccès à la connaissance, ni la communication entre les personnes, ni les rapports sociaux. Il les complexifie.
1.3. Liberté, égalité ?
La télématique a un effet paradoxal. Elle provoque lexplosion en même temps que limplosion de la planète. Lorsque vous êtes branchés sur Internet, vous avez potentiellement accès à toutes les pages éditées dans le monde. Il suffit de quelques " clics " pour passer du site de la NASA à celui du Vatican ou de votre ami Paul. A linverse, le monde entier peut accéder à votre serveur.
Philosophes et futurologues ont leur avis sur cette question. Michel Serres parle de pantopie : tous les lieux se trouvent en chaque lieu, et chaque lieu dans tous les lieux. Pierre Lévy prétend que le réseau des réseaux a réalisé lunité concrète du genre humain. On pourrait contester lexpression. Ne confond-on pas lunité concrète et lunité matérielle ? Les supports pour la connexion sont bien là, mais la connexion elle-même, cest autre chose. Dans ces conditions, lunité du genre humain risque de demeurer un principe généreux mais abstrait. Que penser, par exemple, du monde que nous promet Jacques Attali : un monde labyrinthique, protubérant, instable, précaire. Un monde qui aurait fait le deuil de la sédentarité néolithique, un monde de nomades doù pourraient jaillir tout aussi bien lunité et la paix, que la division et la barbarie :
Les maîtres [des] labyrinthes [i.e. des réseaux] constitueront une " surclasse ". Leurs privilèges ne seront pas liés à la propriété des moyens de production ni à leur transmission, ils ne seront ni entrepreneurs créateurs demplois et de richesses collectives, ni capitalistes exploiteurs dune classe ouvrière. Ils ne posséderont pas les fabriques, ni les terres, ni les postes administratifs. Ils seront riches dun actif portatif : leur connaissance des lois du labyrinthe. Ils sauront mobiliser rapidement du capital et des compétences dans des ensembles changeants, pour des finalités éphémères où les Etats nauront pas de rôle. Ils nambitionneront pas de diriger les affaires publiques (la célébrité politique sera plutôt pour eux un malédiction). Ils aimeront créer, jouir, bouger, ils ne se préoccuperont pas de léguer fortune ou pouvoir à leurs enfants. Riches par surcroît, ils vivront luxueusement, souvent sans même choisir ce quils consomment. Ils porteront avec eux le meilleur et le pire de demain, instaurant une société aux valeurs volatiles, insouciante de lavenir, égoïste et hédoniste dans le rêve et la violence, nomade à tous égards. Ils sorganiseront pour coopérer, partager un réseau, se connecter avec ceux qui sont nécessaires à leur pouvoir. Internet sera leur club.Sous la loi de cette surclasse, la classe moyenne vivra un nomadisme virtuel dans sa caverne, logement tenant lieu à la fois de refuge contre le monde et de fenêtre sur le monde. Elle cherchera à senfouir pour consommer des voyages virtuels de toute nature : travail, tourisme, jeu, pouvoir, sexualité.
Enfin, les plus pauvres, les bas-nomades, seront jetés sur les routes de la précarité. Le salariat disparaîtra au profit demplois de passages, temporaires, chacun guettant le prochain caprice de loffre de travail.
Là où une surclasse triomphante flottera sur les eaux de la misère, la réussite de quelques-uns se paiera par la marginalisation du plus grand nombre et de la violence croissante des déclassés.
Au contraire, là où une surclasse ouverte mettra ses compétences créatives au service de la solidarité avec les autres, une révolution culturelle aura lieu, celle de l" économie labyrinthique ". Elle fera prévaloir lacceptation du neuf comme une bonne nouvelle, de la précarité comme une valeur, de linstabilité comme un impératif, du métissage comme une richesse ; et favorisera la création de tribus nomades sans cesse adaptables, porteuses de solidarités originales. (Attali, 1996, pp.119-121)
Là encore, on pourrait contester à la fois le constat, lanalyse et le pronostic. Les élites de demain abandonneront-elles toute idée de filiation et dhéritage ? " Surferont "-elles sur des valeurs éphémères et versatiles ? Auront-elles le sort des " bas-nomades " dans leurs mains égoïstes ? Ces affirmations sont certainement trop tranchées et trop cyniques pour être admises telles quelles. Elles montrent au moins deux choses :
Or, là nest sans doute pas la plus forte pente. Malgré les apparences, Internet ninstaure ni laccès à luniversel, ni les conditions de cet accès. Au contraire : la masse des informations disponibles nous oblige à effectuer des choix, à pratiquer une diététique de linformation (Guérin, 1997). Et ces choix sont de plus en plus complexes :
Linformation à la demande va dominer la vie numérique. Nous allons demander explicitement et implicitement ce que nous voulons, quand nous le voulons. (Negroponte, 1995, p.211)Aujourdhui, la connaissance est définitivement passée du côté de lintotalisable, de limmaîtrisable. Lémergence du cyberespace ne signifie nullement que " tout " est enfin accessible, mais bien plutôt que le Tout est définitivement hors datteinte. ( ) Chacun doit reconstruire des totalités partielles à sa manière, suivant ses propres critères de pertinence. Dautre part, ces zones des signification appropriées devront forcément être mobiles, changeantes, en devenir. (Lévy, 1997, p.193)
Liberté, mobilité, instabilité, précarité : autant dopportunités, mais aussi de menaces possibles. Les citoyens daujourdhui ne sont pas tous égaux devant cette nouvelle organisation de la connaissance. Les uns " naviguent " et " surfent ", dautres se noient. Si on ne lutte pas contre les inégalités réelles devant le monde virtuel dInternet (Perrenoud, 1998b), on ne fera que confirmer laugure dune société à deux, trois ou plusieurs vitesses.
La puissance des moteurs de recherche nous permet, et en même temps nous impose, de sélectionner la bonne information au bon moment. Or, nos besoins, nos désirs et nos capacités de découverte sont inégalement partagés. Dans un monde fondé sur la division du travail et une éthique individualiste (Lipovetsky, 1983, 1992), les ressources numériques peuvent conduire à léchange comme à lisolement. Aux côtés de sites " rassembleurs " (services publics, presse généraliste, etc.) des " niches " de plus en plus spécialisées et opaques peuvent se constituer. Les dentistes, les conseillers en placement financier, les programmeurs java et les professeurs déducation physique ont chacun leur forum. Plus la spécialité est pointue, plus loutil est utile. Les cinq spécialistes mondiaux de paléohistologie des batraciens peuvent échanger les résultats de leurs travaux en temps réel. Pour ces personnes, le progrès est considérable. Pour les autres, deux questions sont posées : comment donner à chaque citoyen le goût et les moyens (1) de sintéresser aux résultats de tels travaux ; (2) den entreprendre lui-même ?
Lenjeu nest pas nouveau. On pourrait même dire que " plus ça change et plus cest la même chose ". Sil nest pas question de former des milliards de chercheurs en paléontologie, il est par contre indispensable de réfléchir une fois de plus aux conditions de laccès de tous au savoir et à linformation. Le pouvoir et la dignité seront liés, demain plus quhier, à la capacité dutiliser mais aussi de produire des savoirs susceptibles dêtre partagés. Or, cette capacité nest pas offerte à lachat dun logiciel Microsoft. Elle se construit par léducation et par linstruction.
1.4. Chercher, examiner, questionner
Dans le droit fil des initiatives américaines, la Suisse a organisé lan passé ses premières " Journées Internet " (Netd@ys97). La brochure diffusée à cette occasion par le Centre suisse des technologies de linformation dans lenseignement proposait ce titre engageant : Apprendre sans frontières. Les écoles suisses sur Internet. Les enseignants et les élèves étaient invités à surfer sur Internet pour avoir le monde à portée de la main, pour communiquer avec le monde entier, pour recueillir les informations de [leur] choix, pour améliorer [leurs] chances de réussite.
Bill Gates aurait pu signer ce message. On y trouve de langélisme et, sans doute, un peu de propagande. Internet, nous dit-on, cest lEldorado. Il suffit de se baisser pour ramasser des pépites ou, à défaut, exploiter ses mines dinformations. Répondre à la curiosité des élèves et des étudiants, les brancher sur le monde et leur donner les moyens de la réussite, qui hésiterait devant de telles promesses ? En fait, on court le risque de recycler un vieux mythe pédagogique : les intérêts des enfants sont spontanés et inépuisables ; il suffit dy répondre pour dissoudre les inégalités.
Internet complète les méthodes modernes denseignement et permet de mieux répondre aux intérêts des élèves. ( ) Il est essentiel que les jeunes apprennent très tôt à se déplacer sur Internet et à en exploiter les possibilités au mieux de leurs intérêts. ( ) Lutilisation dInternet est un changement pour les élèves. Elle leur donne loccasion dêtre davantage acteurs de lenseignement quils reçoivent, avec un nouveau défi à relever : accomplir un travail autonome de recherche dinformations et de choix de sujets. (Apprendre sans frontières, 1997, p.3, 5, 7)
Ces postulats sont proposés comme des évidences. Les enseignants savent que la réalité est plus complexe et quelle résiste aux slogans. Deux questions au moins doivent être posées :
Les réponses à ces deux questions ne se trouvent pas sur Internet. Comme je le disais plus haut, lintérêt de la technologie est ailleurs : elle nous oblige à repenser et à reformuler les questions elles-mêmes. Par exemple : quelles devront être les compétences du citoyen confronté à une masse toujours plus grande et toujours plus volatile dinformations ? Comment devra-t-il raisonner ? Comment devra-t-il chercher ? Comment devra-t-il choisir ? Quelles données pourra-t-il utiliser et quelles données pourra-t-il produire et diffuser ? Autant de questions qui convergent vers un enjeu fédérateur : la construction dun rapport actif et critique à linformation et au savoir.
Lévolution technique et commerciale ne cesse de modifier et de complexifier la donne. Les enjeux autour de linformation sont tels, que nous aurons bientôt changé déchelle. De plus en plus, le pouvoir est à ceux qui produisent et qui possèdent non seulement linformation, mais aussi la " méta-information ", linformation sur linformation. Prenons trois exemples :
Démocratiser linformation, cest, peut-être, paraphraser Kennedy et se demander ce quInternet peut apporter à chaque citoyen, mais aussi ce que chaque citoyen peut apporter à Internet. Le rêve des utopistes, cest une société horizontale et transparente, la mise en réseau dindividus et de groupes tour à tour éditeurs et utilisateurs dinformations. Dans ces conditions il nous faut développer deux facultés complémentaires : 1. la faculté de chercher ; 2. la faculté de se mettre à la place des autres chercheurs. Dans les deux cas, nous sommes confrontés à trois questions :
Il y a là trois façons de poser la question de la question. Au XXIe siècle, la capacité de questionner devra plus que jamais reposer sur ces trois piliers : 1. Notre volonté de partager des interrogations essentielles, des espèces de " lieux communs " avec lensemble de nos concitoyens, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, italophones, francophones ou germanophones. 2. Notre aptitude à rechercher, trier, sélectionner rapidement des informations. 3. Notre faculté dexaminer ces informations, de les comparer, de les situer par rapport aux connaissances existantes, de les relativiser, de les critiquer, de les organiser dans une pensée cohérente.
Le succès dune innovation technologique est tributaire de deux variables indissociables : notre envie et notre capacité de les utiliser Une invention, aussi géniale soit-elle, ne sera plébiscitée que par ceux qui veulent et qui peuvent sen servir. Lavion à réaction et la pilule contraceptive ont provoqué des révolutions. Ils ont souvent transformé la vie de leurs utilisateurs. Mais ils ont aussi rencontré lindifférence des sédentaires et des abstinents. Plus grave, ils ont généré de nouvelles formes dexclusion : visiter les cinq continents et contrôler sa sexualité, tout le monde naccède pas aussi facilement à ces privilèges. Les moyens offerts aux uns peuvent stigmatiser ceux à qui ils font défaut.
Internet met désormais à notre disposition une base de données planétaire. Tout document écrit, enregistré, photographié, filmé est accessible à qui veut et qui peut sen saisir. Cest sans doute un grand progrès. Mais un progrès qui laissera de marbre (ou qui disqualifiera davantage) celles et ceux qui ne lisent aucun quotidien, qui ne consultent aucun dictionnaire ou qui nécrivent aucune lettre. Il y a là une évidence quon ignore trop souvent : le réseau des réseaux est inutile à qui na pas le désir et/ou la compétence dy puiser et dy diffuser de linformation.
Lintérêt de nos questions, cest quelles sont précisément situées à lintersection de nos désirs et de nos compétences. Pour bien questionner il faut chercher à savoir et savoir chercher. Il faut à la fois prendre conscience de son ignorance, souhaiter la combler, sen estimer capable et savoir où et comment prospecter. En langage commun, notre questionnement serait affaire de " motivation " et d" intelligence ". Dans une perspective socio-constructiviste, on dira que lune ne va pas sans lautre, et que nous donnons du sens aux savoirs en fonction de nos projets, eux-mêmes tributaires de nos intérêts et de nos capacités, réelles ou supposées. Observons donc plus en détail le phénomène de la question.
2. (Se) questionner : une compétence à développer
En son sens étymologique, la question, dérivée de la racine latine quaerere, est une " quête ", une " recherche ", une " demande ". Il en va de la question comme de la quête, de la requête, de lenquête. On y cherche quelque chose. Est-ce du savoir ? Peut-on assimiler la question à une demande de savoir, plus ou moins explicitement formulée ? On va voir que les choses sont plus complexes. Car la question est peut-être autant recherche de savoir que dignorance. Poser une question, nest-ce pas, dans le même mouvement, créer un vide et chercher à le combler, prendre conscience de lin-connu, de lin-su qui mériterait dêtre désormais connu, su ?
Pour prendre la mesure de la question, je procéderai en trois temps. Dabord, jévoquerai ce que lon pourrait appeler la " mythologie de la question ", une mythologie qui nous renvoie à des phénomènes aussi insaisissables que le mystère et la spontanéité. Une fois ce premier palier franchi, jessaierai de montrer deux choses : 1. Que la question est un processus mental complexe, qui mobilise des ressources non seulement cognitives, mais aussi affectives et sociales. 2. Que cette complexité ninduit pas la spontanéité, mais que (se) questionner peut et doit sapprendre, dans le cadre dinteractions sociales et verbales plus ou moins systématisées.
2.1 La question, mystérieuse et spontanée ?
La question est un " classique " du débat pédagogique. Si elle est fréquemment évoquée par les philosophes et les pédagogues, cest parce quelle sert de butoir aux débats théoriques. Quelle que soit notre conception des finalités et des processus éducatifs, nous finissons toujours par heurter de front la question de la question.
Dans un camp, on trouve les partisans du questionnement simple, naturel et spontané. Les enfants, pour peu quon leur en laisse lopportunité, naîtraient questionneurs. Leur curiosité serait sans bornes, sans retenue, sans malice. Leur découverte dun environnement dabord proche, puis de plus en plus vaste, entraînerait quasi automatiquement des flots de questions plus ou inspirées, plus ou moins subtiles. Mises à part quelques différences individuelles inévitables, chaque enfant serait obstinément questionneur. En cas de non réponse, ou de réponse insatisfaisante, il multiplierait les " comment " et les " pourquoi " au point den épuiser ses parents.
Parmi les questions posées par un petit garçon de 4-5 ans, jai retenu par exemple : " le dernier homme préhistorique, qui cest qui la enterré [sous le dolmen] ? ", " où poussent les saucisses ? ", " les méchants, est-ce quil savent [quils sont méchants] ? ". Ces interrogations sont sans doute pleines de poésie, mais elles témoignent aussi dune activité intellectuelle que neffraie aucun enjeu : logico-mathématique, scientifique ou éthique. Du point de vue pédagogique, elle peuvent servir de tremplin à des explications, à des réflexions et à de nouvelles interrogations, plus systématiques, plus éclairées. Pour certains penseurs, et non des moindres, les questions des enfants seraient le point de départ de leur instruction. Fénelon déclare au 17e siècle que la curiosité de lenfant est un penchant de sa nature qui va comme au-devant de linstruction. Aux éducateurs, il conseille de ne pas manquer den profiter. Trois cents ans plus tard, lidée reste la même. Les questions des enfants sont inextinguibles et démocratiquement distribuées. Il suffit de les entendre pour les exploiter :
La fraîcheur et la profondeur des enfants de CM2 : ils savent poser des questions sans les faire précéder de : " Ma question est stupide, mais ". Ils nont pas honte de ne pas tout connaître ( ). Leurs interrogations sont en prise directe avec le bouillonnement intérieur. ( ) " Monsieur, pourquoi y a-t-il des races différentes ? ", " Monsieur, pourquoi y a-t-il des garçons et des filles ? ", ce sont là des questions authentiques, qui doivent être prises au sérieux. Certes, je suis bien incapable des donner des réponses à ces " Pourquoi ", mais ils sont la source dexplications et surtout de réflexions dont jespère quelles les inciteront à se poser et à poser dautres questions, exprimant des " comment ? " (Jacquard, 1998, p.36)
Certains préfèrent renverser largumentation. Linstruction ne saurait se concevoir comme la réponse aux interrogations naturelles des petits dhommes. Dabord, leurs questions seraient trop disparates et trop mal formulées pour servir de plancher à un enseignement cohérent. Ensuite, et surtout, le rôle de léducateur serait moins de répondre aux questions des enfants que de leur transmettre les savoirs nécessaires à lémergence même du questionnement. Lécole, par exemple, naurait pas à saligner sur les interrogations des élèves, mais bien plutôt à en créer les conditions :
" Lécole impose à lenfant des réponses à des questions quil ne se pose pas, tout en ignorant celles quil se pose ". Cest là un lieu commun digne de ceux de Flaubert. Comme si lenseignement navait dautre fin que dêtre un svp pour les élèves, comme si sa mission essentielle nétait pas de leur apprendre à se poser dautres questions, à la fois plus précises et plus profondes ! (Reboul, 1984, p.74)
Comme souvent, les extrêmes ont tendance à se rejoindre. On affirme dun côté que la question est la condition de lapprentissage, quelle vient avant. On prétend de lautre quelle devrait en être lambition, quelle vient après. Dans les deux cas, la question est hors de lapprentissage lui-même. Naturelle ou pas, elle reste mystérieuse et insaisissable. Dans tous les cas, la question semble relever de la sphère intime, de la propension personnelle. Elle sapprend peut-être, mais elle ne saurait senseigner.
Il y a là une aporie qui réclame un dépassement. Comme le laissent entrevoir les deux citations qui précèdent, un raisonnement linéaire est insuffisant. Les questions ne senchaînent pas les unes les autres, elles circulent et tournent sur elles-mêmes. Si bien que nous ne cessons de revenir aux mêmes interrogations, mais avec un niveau de connaissance et de compétence chaque fois supérieur. En partant de postulats différents, Jacquard et Reboul se rejoignent sur un point : si lenseignant doit apprendre aux élèves à se poser dautres questions, il ne peut le faire en ignorant les précédentes. Il y a une sorte de cercle vertueux des questions qui nous oblige à adopter une approche moins tranchée dun phénomène complexe.
2.2. La question, un phénomène complexe
Quest-ce quune " bonne question " ? Cest un paradoxe. Cest un aveu dignorance exprimé avec compétence. Cest la prise de conscience dune méconnaissance, et la recherche simultanée des moyens de la combler.
Poser de bonnes questions, des questions utiles et intelligentes nest pas donné à tout le monde. A priori, le questionneur est demandeur dinformation. Il est donc plus ou moins tributaire de la personne questionnée. Il est " supposé ignorer " ce que son interlocuteur est " supposé savoir ". De ce point de vue, toute question est un signe de fragilité et de dépendance. Questionner à tous bouts de champs, cest sans doute un signe dincompétence.
Dun autre point de vue, pourquoi réinventer dans son coin ce que dautres ont découvert avant nous, et quils peuvent nous transmettre ? A défaut de reconstruire par soi-même lensemble des savoirs de lhumanité, autant questionner les personnes et les ressources bibliographiques ad hoc, quelles soient de nature analogique (livres) ou numériques (Internet). Lautodidacte lui-même napprend pas seul. Il questionne les générations qui lont précédé en puisant dans les bibliothèques.
Poser la bonne question, au bon moment et de la bonne façon, voilà le comble dune compétence qui exclut à la fois la dépendance et lisolement. Et si personne ne peut fournir la réponse, cest que linterrogation est encore plus pertinente, elle qui définit un nouvel espace de connaissance à défricher. Comme le dit par exemple Michel Develay, lexpert nest pas celui qui apporte les réponses, mais celui qui aide à poser les bonnes questions. Cest là un privilège des puissants : pouvoir affirmer que " là nest pas la question " ou que " votre question est intéressante, mais elle est mal posée ".
Si le monopole de la question est un enjeu de pouvoir, cest sans doute parce que cette dernière assigne un cadre à nos représentations et à notre vision du monde. Or, ce cadre nest pas donné. Il est construit. Voyons brièvement trois des processus qui déterminent son architecture : la dialectique du rapport au savoir et du lien ; la circulation des questions et des réponses ; lintrication de luniversel et du culturel.
a) La dialectique du rapport au savoir et du lien :
La question a maille à partir avec le désir de savoir. En est-elle la conséquence, la condition, le signe ? Peu importe pour le moment. Ce qui est sûr, cest que nos questions nous renvoient toujours, dune façon ou dune autre, au savoir et à autrui. En fait, elles nous projettent vers le savoir dautrui, elles sont lincarnation de notre désir du savoir dautrui. Dans le triangle didactique, le questionneur (lapprenant) est en relation avec le questionné et le savoir. Les trois axes du schéma ci-dessous montrent ainsi :

Un raisonnement simple procéderait en deux temps : le questionneur doit dabord se questionner ; il doit prendre conscience de ce quil sait et de ce quil ignore, ressentir le besoin dune réponse et projeter une question (axe R). Il doit ensuite sadresser à linterlocuteur approprié et le questionner (axe L). On se questionne dabord, on questionne ensuite.
Dans ces conditions, le premier axe définit ce quon pourrait appeler une " diététique " du questionnement. Chacun de nous doit trouver un équilibre entre les questions quil se pose et celles quil ignore ou quil choisit dignorer. Le doute peut être source dexcitation intellectuelle, mais aussi dangoisse. La certitude peut rassurer, elle peut aussi désespérer. Ces sentiments sont certes universels, mais nous ne les tolérons pas tous de la même façon.
Le deuxième axe définit quant à lui une " éthique " du questionnement. Les questions que je me pose, pourquoi, quand et comment puis-je les poser à autrui ? Là aussi, des attitudes très personnelles sont en jeu. Il nous faut concilier notre aspiration à la liberté et les commodités du conformisme. Poser une question peut être poli, en poser trop devient stupide ou insolent. Il faut éviter les questions " idiotes " ou " déplacées ". Mais comment les identifier si on ignore leur portée ? Poser des questions peut tisser des liens, mais peut aussi les briser. Toute question amenant une réponse, et toute réponse suscitant de nouvelles questions, il faut savoir un jour sarrêter. Il y a sans doute une stratégie et une tactique du questionnement.
Jai déjà évoqué lagacement de certains parents face aux enfants qui leur réclament " le pourquoi du comment du pourquoi ". Dans un autre domaine, les révisionnistes cultivent linsolence. Au nom de la liberté de pensée et dexpression, ils prétendent pouvoir poser toutes les questions, mêmes les plus intolérables. " Dun point de vue strictement scientifique, pourquoi ne pas mettre en doute ce qui semble unanimement admis, disent-ils. Ce nest là que saine posture critique ". Pour mettre un terme au débat, la loi a désormais tranché. Il est des questions que lon ne doit pas et que lon ne peut pas poser : le doute à leur propos nest plus permis. Quun savant fou se demande si les tomates sont plutôt bleues que rouges, passe encore. Il ne fait de mal à personne (et peut-être prouvera-t-il un jour quil a raison). Mais les révisionnistes ne sont pas des savants fous : sous prétexte de faire progresser la connaissance historique, ils brisent le lien qui nous unit aux martyrs dAuschwitz.
On voit à travers dun tel exemple que la question du rapport au savoir (axe R) et celle du lien (axe L) ne sont pas indépendantes. Comme le montre la flèche D, notre désir du savoir dautrui est insécable. On ne désir pas le savoir dun côté, et le lien avec autrui de lautre. Comme lont montré de nombreux travaux de recherche, et comme le vivent les enseignants au quotidien, les dimensions cognitives et affectives sont intriquées dans le processus dapprentissage (Cifali, 1994). Un élève peut par exemple détester lallemand parce que son professeur lui est antipathique, mais il peut aussi apprécier la maîtresse déducation physique parce quelle partage son goût pour lathlétisme. En ce qui concerne la question, on peut donc inverser le raisonnement de tout à lheure : si je désire entrer en contact avec autrui, je peux lui poser une question. La question que je dois alors me poser est : quelle question poser ? Dans ses mémoires, Elie Wiesel donne un témoignage dramatique de ce phénomène. Au moment où son père agonise dans ses bras à Auschwitz, il choisit de lui montrer son attachement et son respect en continuant à lui poser des questions.
Existe-t-il pour un père malheur et malédiction plus dévastateurs que de ne pas pouvoir venir au secours de son enfant ( ) ? Pour lui prouver que son autorité sur son fils est restée intacte, que ma confiance en son jugement nest nullement entamée, je lui pose dinnombrables questions : devrais-je essayer de changer de kommando ? de block peut-être ? Echanger ma portion de margarine contre un bout de pain ? Ramasser une ficelle trouvée sur le chantier et la vendre malgré le risque de recevoir vingt-cinq coups de fouet ? Il ne sait quels conseil me donner, mais mes questions lui font du bien.
Dans un tout autre registre, force est dadmettre une évidence : les connexions Internet sont très souvent installées avant même quon sache à quoi elles pourront servir. Limportant nest pas tant daccéder à des informations inédites que dêtre tout simplement " branché " et, partant, potentiellement relié à des millions dInternautes. Deux logiques vont dès lors cohabiter, tantôt se complétant, tantôt se contrariant. Dans la première, on se pose dabord une question, puis on cherche linterlocuteur susceptible dy répondre. Dans lautre, on sélectionne le site auquel on pourra sidentifier, et on réfléchit ensuite aux informations quil sera possible dy puiser.
b) La circulation des questions et des réponses :
Jai évoqué ce point tout à lheure. La question, comme beaucoup de processus mentaux, est un phénomène circulaire, ou plus précisément spiralaire. Si le mouvement est ascendant, tant mieux : les premières questions des enfants sont entendues par les adultes, qui prennent le temps de les comprendre et dy répondre. Si lenfant acquiert la conviction que ses demandes sont jugées intéressantes, importantes, considérables (" à prendre en considération "), il en posera dautres. Si, au contraire, le mouvement est descendant, lenfant pourra rapidement renoncer à sinterroger et à interroger autrui.
Les enseignants connaissent bien ce phénomène. Comme le dit Philippe Meirieu, il est ma foi plus facile dinstruire des élèves qui ont appris à la maison comment se comporter à lécole, comment parler au maître et quelles questions lui poser. Mais la mission des professionnels de sarrête pas là. Cest au contraire ici quelle commence. Car intéresser un enfant qui, a priori, ne sintéresse à rien, linciter à observer son environnement, à se poser des questions, à faire des hypothèses, à identifier des problèmes là où personne nen verrait, nest pas à la portée du premier venu. Il y faut des compétences et une déontologie professionnelles.
Lexemple dInternet est à nouveau parlant. Comment imaginer que les enfants les plus éloignés de la culture scolaire y renouent automatiquement avec les savoirs ? Si leurs questions les orientent vers les sites les plus racoleurs et les plus aliénants, devra-t-on sen accommoder ? Ou faudra-t-il leur imposer de passer une heure sur le site du Louvre ou du Prado pour les autoriser ensuite, comme cela se fait parfois, à jouer dix minutes chez Nintendo en guise de récompense ?
c) Lintrication de luniversel et du culturel :
Nos interrogations sont-elles personnelles, culturelles ou universelles ? Les trois sans doute. Là aussi, la symbiose est complexe. Les intersections sont nombreuses, les inclusions aussi.
On sait que le processus denculturation est le propre de lhomme et quil est, sans doute pour cette raison, difficilement sondable. Ce qui est certain, cest que les enfants sauvages ne deviennent pas spontanément des hommes et des femmes. Sans lintégration dans une culture et un environnement socio-affectif stimulant, ils naccèdent ni au langage, ni à la pensée logico-mathématique, ni même à nos habiletés motrices.
La socialisation est le fruit dun double processus. Dune part, nous entrons dans une culture, nous découvrons des codes, des outils, des modes de faire et de penser. Dautre part, cette culture entre en nous. Cest parce que nous incorporons un certain nombre de schèmes organisés en système dans notre habitus que nous intégrons en même temps un groupe social particulier. Selon Pierre Bourdieu, rien ne définit mieux les contours dun tel groupe que lensemble des questions quil considère comme légitime et utile de (se) poser. On pourrait dire, en le paraphrasant, quentrer dans une culture, cest construire une vision du monde, une vision des questions qui sy posent, quil est pertinent ou non dy poser.
Dautres défendent un point de vue que lon pourrait juger inverse. Ils affirment par exemple que les cultures ne sont rien dautre que des réponses, chaque fois différentes, aux grandes questions qui se posent à lhomme. Les religions, par exemple, donnent toutes leur propre version de lorigine de lunivers et de lespèce humaine. Chacune à leur façon, elles cherchent à savoir qui nous sommes, doù nous venons et où nous allons. La question du bien et du mal, celle du bon et du mauvais, du juste et de linjuste, du beau et du laid sont partout posées. Si les hommes et les communautés différent dans leurs réponses, ils sont réunis dans la puissance de leurs interrogations. Comme on le verra plus loin, certains pédagogues proposent de tirer parti de cette convergence pour consolider une école publique dans laquelle
traitant en parallèle les questions dans leur universalité et les réponses dans leur singularité, [les élèves] se découvrent affrontant les mêmes interrogations et peuvent réfléchir à une culture universelle sans renoncer à leur identité propre. (Meirieu & Guiraud, 1997, p.126)
La confrontation des deux points de vue, celui du sociologue et celui du pédagogue, montre une chose : le culturel et luniversel sont tout simplement inextricables. Et trancher le nud gordien ne sert à rien. Lethnocentrisme, qui consiste à prendre ses propres questions pour celles de lhumanité, est dangereux. Mais le relativisme, qui considère que tout se vaut et que rien ne se compare, lest aussi. Imposer son point de vue (" chacun comme moi ") ou rester sur son quant-à-soi (" chacun pour soi ") , voilà deux façons de nier lexistence de lautre et de lui faire violence.
Une telle complexité pourrait être décourageante. Je pense le contraire. Si la question est un phénomène difficile à appréhender, cest quelle nest ni naturelle, ni magique. Si la capacité de (se) poser des questions était complètement mystérieuse, elle serait incompréhensible. Si elle était spontanée, elle serait inenseignable. Cest parce quelle nest ni lun ni lautre quil vaut maintenant la peine dexaminer comment elle peut sapprendre.
2.3. La question : un apprentissage
Revenons à ce que nous disions tout à lheure : la question est à lintersection de nos désirs et de nos compétences. Pour bien questionner, il faut chercher à savoir et savoir chercher. Or, ces deux ressources ne tombent pas du ciel. Elles sélaborent au gré des interactions sociales qui stimulent notre développement.
Le désir de savoir, pour commencer, nest pas dorigine biologique. Il nest pas le fruit dun élan spontané vers la connaissance, surgi des profondeurs de notre inconscient. Freud parlait de pulsion épistémophilique pour caractériser la projection de la personne vers des objets de savoir censés répondre à ses besoins. Le mécanisme serait comparable à celui de la pulsion sexuelle, dont il est censé être la version sublimée. Une excitation dorigine externe engendrerait une tension interne, source dinsatisfaction et de déplaisir. Cest pour remédier à cet inconfort, et retrouver un état déquilibre, que le sujet déclencherait une activité dinvestigation. La connaissance obtenue permettrait dassouvir le besoin et dapaiser le jeune chercheur.
Le problème de la théorie de la pulsion, cest quelle fonctionne à sens unique. Le mouvement est déclenché par une frustration, et il se termine une fois celle-ci disparue. Comme Freud le remarquait lui-même, comment expliquer, dans une telle logique, que la sensation de plaisir ne fasse pas quassouvir le chercheur, mais quelle génère au contraire lenvie den savoir toujours plus ?
En réponse à cette contradiction, Lacan a choisi de distinguer le besoin, le désir et la demande. Selon sa formule restée célèbre, le désir est lau-delà de la demande. Autrement dit : la demande de lenfant désigne lobjet qui pourrait satisfaire son besoin. Si lobjet manque, il suscite une frustration qui permet de lidentifier comme cause du désir. Concrètement, le phénomène est bien connu : notre désir est dautant plus intense quil est contrarié. Il ny a donc pas de désir sans demande préalable. Tout lart de la personne sollicitée, cest déviter deux travers symétriques. Le premier consiste à se refuser constamment (cest le secret), lautre à anticiper sans cesse sur les demandes, au point de les annihiler (le bourrage de crâne). Le bon pédagogue est celui qui sait doser ses " refusements " de façon à créer des énigmes capables de susciter le questionnement des élèves (Imbert, 1996).
La compétence se construit elle aussi dans linteraction expert-novice. Comme la montré Vygotski, les processus mentaux sont moins la condition du langage que sa conséquence. Cest parce quil baigne dans un environnement saturé de repères symboliques que le jeune enfant sen imprègne progressivement. Au contact des adultes, il découvre le monde et lui donne un sens au fur et à mesure quil comprend ce qui en est dit. Lorsque la parole est incorporée, lorsquelle devient " langage intérieur ", elle devient " raisonnement ". Le langage ne procède donc pas de lintérieur vers lextérieur, mais inversement. Plus précisément, le petit dhomme peut parler de ce quil pense, mais il ne pense que parce quil a entendu les autres parler.
Dans le cas qui nous intéresse, on pourrait donc dire que nous questionnons parce que nous nous questionnons, mais que nous ne pouvons nous questionner que parce que nous avons entendu nos semblables poser des questions devant nous et avant nous. La question est donc tout sauf une compétence innée. Cest un processus mental qui se développe progressivement sous leffet de notre apprentissage du langage.
En résumé, on retiendra les éléments suivants :
Si tout nest pas automatique, cest quun apprentissage est possible. On devine combien il est nécessaire, mais on devine aussi combien il est épineux. Contrairement aux savoirs, le désir et la compétence ne se transmettent pas. Ils peuvent certes se partager et se développer, mais ils ne sont pas stockables dans des encyclopédies ou des bases de données. Cest là un des défis essentiels de lécole daujourdhui et, a fortiori, de demain : faire acquérir des savoirs, bien entendu, mais aussi, et peut-être surtout, développer le désir dapprendre et la construction des compétences (Perrenoud, 1997a). Or, un tel programme est loin de faire lunanimité. Cest que lécole est un lieu peu propice aux bouleversements. En particulier, cest le lieu dun questionnement pas comme les autres. Un questionnement si ancien quil a pris lallure dune évidence.
3. A lécole : un questionnement pas comme les autres
Poser " la question de la question " dans le cadre scolaire, cest affronter un double paradoxe. Comme jai essayé de le montrer, le phénomène de la question est lui même, et fondamentalement, paradoxal. Un " questionneur " compétent témoigne dune ignorance, il fait appel à lexpertise dautrui, il se place théoriquement en situation de dépendance. Mais il formule sa demande de façon savante. Il pose la bonne question, au bon moment, de la bonne manière. Il anticipe les réponses possibles et les réactions prévisibles de son interlocuteur. Le " bon élève " est une figure bien connue du " bon questionneur ". Il sait attendre son heure et poser la question qui sinscrira harmonieusement dans le propos du maître. Plus habile encore, lexcellent élève saura séloigner juste assez de la norme et de lhabitude pour surprendre lenseignant, mais en bien. Il posera une question qui ne simposait pas, une question inattendue mais jamais saugrenue. Il témoignera ainsi dun esprit indépendant, ni trop conventionnel, ni trop frondeur.
Le second paradoxe tient à la fonction de linstitution scolaire. Lhistoire et lactualité nous le rappellent sans cesse : lécole est un lieu fondé sur une contradiction. Cest un espace plus ou moins isolé (certains dénonceraient : coupé) du monde, afin de mieux préparer les enfants à entrer dans le monde. De tout temps, et aujourdhui encore, les enfants ont acquis des connaissances et des compétences en dehors de lécole. Si nos sociétés ont jugé utile dériger des bâtiments et de former des professionnels consacrés à la tâche éducative, cest parce que les apprentissages in vivo (dans la famille, dans la rue, à lusine, etc.) étaient jugés trop anarchiques pour se révéler efficaces. A priori, la " clôture scolaire " a plusieurs vertus. Elle permet aux enfants de se confronter à des problèmes et des savoirs organisés de façon systématique, des savoirs transposés, hiérarchisés, disciplinés, bureaucratisés même (Verret, 1975, Chevallard, 1985). En classe, les élèves ont (ou devraient avoir) le droit de se tromper. Ils bénéficient de lappui dun enseignant certifié et assermenté, un enseignant qui doit savoir se dégager des crispations affectives pour faciliter lémancipation de ses ouailles.
Mais cette médaille a son revers. A chaque fois que lécole séloigne de la " vraie vie " pour en protéger les enfants, elle doit inventer des succédanés. Lapprenti qui calcule mal linclinaison dune poutre peut provoquer leffondrement de la charpente. Lerreur est infime, mais les conséquences catastrophiques. Le patron peut se fâcher très fort et renvoyer létourdi. Sil veut se prémunir contre dautres accidents, il peut aussi déléguer les opérations les plus délicates à des ouvriers qualifiés, et occuper lapprenti au balayage des copeaux. Le danger est ainsi moindre, mais les apprentissages aussi. A lécole, la situation est inversée. Lélève qui résout mal son problème de trigonométrie nen subit aucune conséquence directe. Sa construction est sans doute fausse, mais elle ne seffondrera pas et ne coûtera rien à personne. Cest en partie pour pallier cette absence de régulation que linstitution scolaire a inventé un système perfectionné de sanctions (châtiments corporels, bonnet dâne, bancs dinfamie, etc.) et de récompenses (bons points, prix dexcellence, etc.) dont nos échelles de notation sont les résidus (Maulini, 1996).
On pourrait multiplier les exemples, mais il suffit den rester à cette constatation générale : tout savoir et toute pratique sociale, lorsquil est assimilé par lécole, subit une transformation. Il est réorganisé et reformulé, de façon à sinscrire dans la logique dune institution en partie isolée de la société qui pourvoit à ses besoins. Ce processus de transposition nest ni bon ni mauvais en soi. Il est constitutif de la " scolarisation " des savoirs et des pratiques, une scolarisation qui porte les germes dune émancipation mais aussi dune aliénation potentielle. Certains enfants tirent profit de cette situation parce quils se sentent à laise dans cet univers protégé, codifié, ritualisé. Dautres ne trouvent aucun sens dans les savoirs proposés et se trouvent rapidement en " rupture décole ". Lenjeu, cest de redonner du sens aux apprentissages en réduisant les effets les plus pervers de la clôture. Cest ce à quoi veulent contribuer des orientations pédagogiques aussi diverses que :
Certains jugent que cette voie médiane est sans issue. Il militent (ou optent) pour des solutions radicales, sensées éliminer les contradictions. Les uns veulent verrouiller la clôture et ériger lécole en " sanctuaire ". Dautres veulent abattre les murs et dissoudre linstitution dans un réseau décoles privées ou dans le home schooling généralisé. Je pense pour ma part que la contradiction est non seulement tenable, mais quelle est surtout fructueuse, pour peu quon en prenne conscience, quon ladmette et quon cherche à en tirer profit.
Internet est un exemple parmi dautres du télescopage école-société. Lécole na ni à laduler, ni à lignorer. La naïveté et larrogance étant deux mauvaises conseillères, mieux vaut analyser le phénomène avec un intérêt critique. En commençant par éviter les deux a priori naïfs qui voudraient : (1) que la connexion de lécole au réseau mondial bouleversera les pratiques pédagogiques ; (2) que limmersion des élèves dans le bain dinformations suffise à en faire des utilisateurs avisés.
Revenons à notre exemple, et pensons au statut de la question dans la pédagogie quotidienne. A sa façon, larrivée dInternet dans les classes peut ou non affecter trois problématiques au moins : la topologie, la chronologie et léconomie des questions. Je vais marrêter brièvement sur chacune delles.
3.1. Topologie : lespace du questionnement
La topologie de la question renvoie à lespace disponible pour le questionnement. Jentends par là : lensemble des questions que lécole et les enseignants jugent à la fois souhaitables et possibles de traiter en classe. Cet ensemble nest pas illimité. Il est circonscrit par les plans détudes, mais aussi par les normes, les valeurs, les goûts, les jugements du corps enseignant. Il est des questions que lécole aborde, dautres non. Une institutrice française interrogée par la journaliste Mireille Dumas affirmait par exemple récemment :
Personnellement, je trouve quon vit dans un monde à côté de la société. Même si lécole débouche sur la vie. Dans ma classe, je fais très peu entrer linformation. Linformation nest pas belle actuellement. Et nous, dans notre petite classe, on vit dans le monde des contes, des histoires. Donc, cest vraiment à côté de la société. Vu lâge des petits, il faut les protéger. Pour linstant.
Quon la partage ou non, on voit mal comment Internet pourrait bouleverser cette conception de lenseignement. On peut trouver des contes de Grimm et de Perrault sur des sites plus ou moins bien conçus, mais on en trouve aussi dans les bibliothèques. On peut se risquer davantage, et exploiter les réseaux pour connaître lactualité (même laide) et chercher à comprendre le monde dans toute sa rudesse. Mais qui le fera sil na jamais utilisé la presse écrite dans sa classe ? Comme les livres, Internet permet daborder toutes sortes de questions, de toutes sortes de façons. On peut lutiliser pour rêver, pour admirer, pour sinformer, pour comparer, pour juger, pour se révolter. On peut y lire des légendes, des recettes de cuisine et des bandes dessinées, mais aussi des communiqués de presse, des revues syndicales et des témoignages sur les violations des droits de lhomme. Lenjeu, cest moins le vecteur de linformation que les interrogations scientifiques, philosophiques, politiques qui sont proposées aux élèves.
Si lécole, on la vu tout à lheure, a été crée pour extraire les enfants de leur environnement et de leurs préoccupations quotidiennes, elle pêche parfois par excès de zèle (en ignorant les questions quelle juge trop " triviales "), parfois par manque dambition (en se dérobant devant des interrogations lourdes de sens). Si certains enfants et certaines familles se sentent peu à laise dans lunivers scolaire, cest peut-être pour ces deux raisons cumulées. " Comment fonctionne un moteur à explosion ", " à quoi servent le niveau et le fil à plomb ", " pourquoi les riches sont-ils riches et les pauvres toujours plus pauvres " sont des questions peu fréquentes à lécole. Peut-être ont-elles le défaut de paraître trop peu abstraites. Mais en même temps, les plus métaphysiques sont elles aussi sous-exploitées. " Quest-ce quun homme ", " doù venons-nous ", " pourquoi avons-nous inventé lécriture ", " quy a-t-il entre zéro et un ", autant de questions qui peuvent passionner les enfants et les réunir au-delà (ou au travers) de leur diversité.
Des voix sélèvent, toujours plus nombreuses et insistantes, pour réclamer la réintroduction dun enseignement religieux à lécole (Berger, 1997), dautres préconisent une didactique de la philosophie très en vogue en Amérique du Nord (Daniel, 1997). Sans exclure de telles perspectives, force est dadmettre que les disciplines existantes sont suffisantes pour aborder des multitudes de questions. Encore faut-il quelles sen saisissent et quelles nomettent pas, par exemple, dintégrer la question de la socio-genèse des savoirs (de leur " invention ") dans un enseignement qui les donne trop souvent pour " révélés " (Develay, 1996, 1997).
3.2. Chronologie : le temps du questionnement
La chronologie de la question introduit une nouvelle variable : le temps. Une fois le champ des questions explicitement ou implicitement défini, reste à les organiser dans une chronologie plus ou moins systématique.
A ma connaissance, les rares études consacrées à la question dans le champ pédagogique portent sur la dynamique des échanges verbaux entre les maîtres et les élèves. Dans la version la plus canonique du cours magistral, lenseignant déroule le texte du savoir dans une espèce de monologue dialogué. Il construit son propos à partir dun objectif a priori, puis développe son argumentation en prenant appui sur les élèves. Pour ce faire, il suscite les questions qui lui permettront de rebondir dans la direction souhaitée. Si ces dernières peinent à surgir, il les pose lui-même et sollicite les réponses. Si les réponses manquent à leur tour, il les formule et enchaîne dans la foulée. Des travaux américains ont montré que le temps disponible entre le moment où lenseignant pose une question et celui où il sollicite la réponse de la part dun élève est en moyenne inférieur à une seconde. Dautres études mettent en évidence les discriminations ainsi provoquées. Les " bons élèves " sont plus souvent interrogés que les autres, leurs réponses sont plus souvent valorisées, leurs questions sont davantage exploitées (Sirota, 1988).
Ce syndrome du dialogue socratique est souvent dénoncé, voire moqué. On reproche aux enseignants dignorer les représentations et les attentes de leurs élèves et de les soumettre à un déluge verbal duquel seuls quelques uns parviennent à émerger. On dénonce une logique absurde qui veut que lécole soit lun des rares endroits (voire le seul) où la personne qui pose les questions en connaît déjà toutes les réponses. En fait, le phénomène nest que la face la plus visible dun dilemme constitutif de la relation pédagogique : celui qui condamne lenseignant à dialectiser le niveau de connaissance et de compétence de ses élèves avec celui quil souhaite leur faire atteindre. Etant entendu que lenseignant poursuit un objectif qui, par définition, est inconnu (ou méconnu) de lélève, comment peut-il éviter de piloter les interactions qui doivent y conduire ?
Le maître doit-il suivre le rythme des enfants ou doit-il le précéder ? Doit-il respecter les " stades " de leur développement ou doit-il en être le moteur ? Les psychologues et les didacticiens sont on ne peut plus clairs à cet égard. A la suite des travaux de Vygotski, ils préconisent bien entendu la prise en compte des capacités existantes, mais une prise en compte entreprenante. Enseigner, cest précisément permettre à lAutre daccéder à des savoirs et à des compétences quil serait incapable délaborer (ou délaborer si bien ou si vite) sans laide dun partenaire plus expérimenté que lui. Pour susciter lapprentissage, il faut se situer dans la zone proximale du novice, ni trop près ni trop loin, mais toujours à lavant. Cette règle est maintenant bien connue. Ce serait beaucoup dire quelle est admise et mise en pratique par tous les enseignants. Détail intéressant, les hésitations semblent plus fortes lorsquon passe des savoirs déclaratifs à la posture interrogative. Tout se passe en fait comme si la question était le dernier refuge dune pédagogie quon a souvent qualifiée d" attentiste ". Se référer aux questions des enfants, y répondre sans les anticiper serait la garantie dune pédagogie non violente.
Lors dune rencontre entre formateurs de terrain consacrée à la gestion de classe, un enseignant primaire affirmait :
Il y a beaucoup de choses que jenseigne si les enfants sont demandeurs seulement. Je veux dire : si eux [les élèves] posent la question dont ils sont en âge dentendre la réponse. Chaque jour, il y a des questions qui viennent. Cest bien dy répondre parce que les enfants ont les moyens dentendre les réponses et de se les approprier.
Un tel postulat entraîne au moins deux interrogations :
Mes propres observations dans des classes de lécole genevoise préobligatoire mont convaincu que les questions explicites et spontanées des élèves étaient rarissimes. Une seule exception : au moment où le maître ou la maîtresse raconte une histoire, les interrogations fusent. Les enfants demandent à savoir, ils posent des questions pour comprendre ou pour en apprendre davantage. Le plus frappant, cest que ces questions semblent faire écho à la parole adulte. Même si une étude plus systématique doit encore le confirmer, on peut faire lhypothèse que la narration propose une intrigue suffisante pour donner prise à des interrogations. Et quil nest pas certain que le " texte du savoir " soit toujours aussi mobilisateur.
Dans lintervalle, prenons garde aux excès doptimisme. Placer un enseignant, 25 élèves, un PC, un modem et une connexion Internet de 60m2, est-ce suffisant pour générer des questions ? Sans doute non. Je vois en tout cas deux stratégies sans avenir :
Dans le premier cas, le maître est le seul capitaine de la navigation. Il pose les questions auxquelles les enfants doivent répondre en effectuant des prospections sur Internet. " Quels sont le PNB du Chili, la date de naissance de Fidel Castro ou le chiffre daffaires de Novartis ? " Autant de jeux de piste qui pourront amuser certains élèves, les mêmes qui excellent dans les exercices de recherche à travers le dictionnaire. Dans lautre cas, lenseignant sefface au risque de disparaître. De questions, il nen pose ni nen suggère aucune. Les enfants nont quà " surfer " sur le Web et pérégriner au gré de leurs intérêts et du hasard de leurs découvertes. A mon sens, ces deux options peuvent être utiles, mais seulement ponctuellement. La visée essentielle, cest larticulation des questions des élèves dans des problématiques qui sen inspirent, qui les intègrent et qui les dépassent. Les meilleurs sites conçus et animés par des enseignants témoignent dune telle intention. On y trouve un réseau de ressources et de liens gérés par les élèves et consacrés à une question fédératrice du type " que deviennent nos déchets ? " ou " comment peut-on vivre dans le Grand Nord ? ".
3.3. Economie : lorganisation et la circulation du questionnement
Le croisement des deux axes précédents définit ce que lon pourrait appeler, de façon grossière, lespace-temps du questionnement à lécole. Toutes les questions abordées en classe ont été sélectionnées dans lespace des interrogations possibles et sont évoquées à un moment et dans un temps donnés. Ce travail de sélection nest ni complètement méthodique, ni complètement anarchique. Il sopère de façon consciente ou inconsciente, collectivement ou individuellement. Les programmes et les moyens denseignement opèrent un premier tri (le curriculum formel) qui sera largement réinterprété et réaménagé par les enseignants. Cest dans les interactions maître-élèves, dans la négociation quotidienne du contrat didactique que le curriculum réel finira par privilégier certaines questions plutôt que dautres.
Le questionnement qui aura finalement droit de cité dans la classe est le résultat dun compromis plus ou moins cohérent entre les attentes des élèves, les prescriptions de lautorité et les intentions du maître. Au bout du compte, il sétablit une espèce déconomie des questions et des réponses, une économie qui assure lorganisation et la circulation des messages dans la classe. Lenseignant doit gérer ces flux. Il doit encourager les élèves hésitants, stimuler les indifférents, orienter les entreprenants. Il doit rythmer la réflexion collective en différenciant ses interventions. Il doit tenir compte des spécificités de chaque élève tout en réunissant lensemble du groupe autour de questions communes (Meirieu & Guiraud, 1997).
Une telle économie ne va pas sans dépense dénergie. Elle demande des compétences de gestion de classe, entendue comme structuration du travail collectif, coordination des activités des élèves mais aussi définition, planification, organisation et évaluation du savoir enseigné. Or, nous nous heurtons ici à une difficulté déjà évoquée : en cherchant à faciliter le travail des élèves, lécole a souvent décomposé les savoirs complexes en unités si fines et si abstraites quelles en perdent toute signification. Comme le dit Bernard Charlot dans une intervention orale dont on trouve la trace sur Internet, certains savoirs sont tellement décontextualisés et démembrés quils nont plus rien de mobilisateurs pour les élèves qui ne parviennent pas à en reconstituer lunité (ou à sen passer) :
Quand on enseigne à des enfants de milieu populaire, on a rapidement tendance à glisser vers des phrases du type " avec ces enfants-là ". Méfiez-vous : quand une phrase commence par " avec ces enfants-là ", cest que lenseignant se prépare à faire des choses quil ne voudrait pas pour ses enfants à lui. En général cest ça : " avec ces enfants-là, cest tellement difficile quil faut y aller avec une petite difficulté, puis une autre petite difficulté, un petit pas, puis un autre petit pas ". Résultat, on émiette complètement les savoirs. On réduit le complexe au simple. Et lorsquil ny a plus que du simple, eh bien il ny a plus de savoir ! Il ny a plus que des tâches à effectuer. Avec une énorme complicité des enseignants et des élèves : les élèves demandent des tâches et non du savoir, parce quavec les tâches, ils sont davantage sûrs de réussir et de passer. Et lenseignant propose des tâches parce que les élèves y arrivent mieux. Le seul ennui, cest quil ny a pas de savoirs parfaitement simples. Tout savoir présente un degré de complexité. Donc adapter son enseignement, ce nest surtout pas ramener le complexe au simple, cest adapter le degré de complexité. Sinon, on vit dans un énorme faire semblant qui permet aux élèves de passer, qui offre aux enseignants de la survie psychologique, mais qui ne permet pas vraiment de former. Et plus les enfants sont dorigine populaire, plus on a tendance à avoir ce type de pratique.
Croyant bien faire, croyant faire " le bien des enfants " (et dabord celui des plus fragiles), nous organisons souvent notre enseignement en établissant des espèces de paliers de décompression. Pour ne pas asphyxier les élèves, nous jugeons prudent de ne pas les confronter trop tôt à des questions trop complexes pour eux. Ou si nous osons le faire, nous découpons linterrogation centrale en sous-ensembles jugés plus " assimilables ". Mais en décomposant le savoir, nous finissons parfois par le faire disparaître.
Le découpage interdisciplinaire est utile, mais il a ses dérives. En histoire, on fait de lhistoire. Et en mathématique, de la mathématique. Dans ces conditions, la question " Pourquoi et comment les Arabes en vinrent-ils un jour à inventer le zéro ?" est sans doute intéressante, mais elle a un double défaut. Dabord, elle est trop " scientifique " pour être abordée dans un cours dhistoire qui a tendance à privilégier les dimensions politiques, militaires et (à pas comptés) socio-économiques. A contrario, elle est trop " historique " pour trouver place dans un programme de mathématique qui considère les chiffres, au mieux comme des outils de travail, au pire comme des objets de gymnastique intellectuelle (à tel point que certains élèves à qui lon demande à quoi servent les mathématiques répondent en toute bonne foi : " à poser des problèmes de maths aux examens ").
Ainsi, la question de lorigine des nombres (ou, autre exemple, de lécriture) est deux fois marginale. Historiens et mathématiciens pourraient se la renvoyer mutuellement. Elle est donc naturellement exclue du domaine scolaire. Faudra-t-il, pour exploiter de telles interrogations, instaurer un enseignement dhistoire des sciences ou de philologie à lécole primaire ? Ou faudrait-il plutôt réfléchir aux nécessaires connexions à opérer entre les disciplines existantes ? La deuxième option est dautant plus recommandable que le phénomène est moins lié au type de découpage adopté quà notre excès de déférence à son égard. Jen veux pour preuve des morcellements intradisciplinaires qui, eux aussi, évacuent certaines questions. Jai évoqué ailleurs, avec Frédérique Wandfluh, le plan détudes romand qui, en préconisant un apprentissage progressif de la numération (jusquà 100, puis 1000, puis 10.000 etc.) fait abstraction dune question qui peut pourtant passionner des élèves de tous âges : " peut-on compter jusquà linfini ? " (et, question subsidiaire : " quy a-t-il ensuite ? ") (Maulini & Wandfluh, 1998).
Pour qui se sent concerné par la lutte contre léchec scolaire, réfléchir au statut de la question a au moins deux intérêts. Dabord, on remet les savoirs et les défis intellectuels qui les sous-tendent au cur du propos pédagogique. Or, comme le dit Jean-Pierre Astolfi, on néglige trop souvent lintérêt des élèves, et en particulier des élèves en difficultés, pour ce type de défis. Ensuite, on pose les fondations dune véritable éducation interculturelle, une éducation qui, on la vu plus haut, considère les spécificités culturelles comme des réponses particulières à des questions universelles. Dans une déclaration récente, Edgar Morin réaffirmait la nécessité dune pédagogie de la question :
Linstituteur peut et doit partir des grandes questions qui se posent et permettent, à partir delles, de dériver vers les disciplines : qui sommes-nous, quelle est cette société, quest-ce que lesprit humain, la vie, le monde ? (Morin, 1989, p.11)
Ce qui reste à vérifier, cest la manière dont de telles questions se posent. Le font-elles delles-mêmes ? Simposent-elles à nous ? Sont-elles la conséquence dun souci existentiel constitutif de l" être-là " ? Ou sont-elles tributaire de nos schèmes de pensée, de notre habitus, donc de notre histoire personnelle et de notre environnement social ? Dans une perspective anthropologique, il est probable que nos manières de penser et de pratiquer le monde influencent notre propension et notre capacité den dégager tel ou tel aspect afin de le mettre en question (Bourdieu, 1998b, p.69). Or, si nos dispositions (cognitives) sont en lien avec nos positions (sociales), il y a fort à parier que la capacité de questionner soit un universel mal partagé (Maulini, 1998).
3.4. Coda : la technologie, dernier refuge de la naïveté pédagogique ?
Les réseaux numériques diffusent toujours plus dinformation, toujours plus loin et toujours plus vite. Il serait absurde de penser que les apprentissages seront désormais automatiques et indolores. Si lécole veut donner aux futurs citoyens les moyens dutiliser, mais aussi danalyser, dévaluer et de transformer les outils informatiques (et les autres), elle doit se (re)centrer sur sa mission : la construction des savoirs et le développement dun rapport critique à linformation.
Au plan des déclarations dintention, tout le monde tombe généralement daccord. Cest dans les décisions politiques et les pratiques pédagogiques que le bât peut ensuite blesser. Linstruction publique peut bien proclamer sa volonté dapprendre aux élèves à (se) questionner, de susciter leur désir dapprendre et daffermir leur faculté de discernement et leur indépendance de jugement (article 4 de la loi sur linstruction publique, Genève) encore doit-elle se méfier de ses principaux travers. Si nos généreux desseins débouchent sur une pédagogie frileuse, ils pourraient engendrer une conception à nouveau trop étriquée de la topologie, de la chronologie et de léconomie des questions. A quoi servirait-il déquiper chaque classe dune fenêtre hypermédia si nous nincitons pas les élèves à lemployer pour questionner le monde ? Or, larrivée dInternet ne garantit pas que nous saurons sélectionner les bonnes questions et stimuler nos élèves.
Lécole, on le sait, a toujours entretenu un rapport ambigu aux innovations technologiques. Les expériences antérieures (cinéma, télévision éducative, EAO, logo, etc.) devraient nous inciter à la prudence. La force et la faiblesse de linstitution scolaire, cest quelle est capable, pour paraphraser Piaget, de saccommoder des changements techniques en les assimilant à des modes de faire et de penser immuables. Si bien que, loin de chambouler les pratiques scolaires, le multiméfia pourrait bien sy conformer et napporter quun léger supplément dâme et de lustre aux conceptions pédagogiques les plus conservatrices. Dans une revue spécialisée, on pouvait lire cet été que les cédéroms multimédia destinés au marché scolaire étaient porteurs dun contenu traditionnel qui a fait ses preuves :
On trouve des cédéroms parascolaires construits autour dune série dexercices visant notamment le développement de la réflexion et de lobservation chez le tout jeune enfant. Comme à lécole, celui-ci pourra réaliser des frises à partir dun modèle à reproduire ; il enfilera des perles dans un certain ordre denchaînement, etc. Limpact de ces exercices est renforcé par le fait que le temps imparti à la réalisation de chacun deux est limité. En cas de réussite, lenfant a droit à une gratification vocale, ainsi que le ferait une maîtresse encourageante. Ces programmes, en réduisant au minimum la dimension ludique, ont toutes les garanties de sérieux et sont destinés à intégrer les écoles. (Pons, 1998)
Reproduire des modèles, selon un certain ordre, dans un temps limité et en bénéficiant, en cas de réussite, des gratifications dune enseignante encourageante, est-ce le nec plus ultra de la pédagogie ou, au contraire, la version numérisée dactivités antédiluviennes qui désarçonnent certains enfants ? Les chercheurs et les enseignants qui militent pour des méthodes actives, la pédagogie de projet, des situations ouvertes et porteuses de questionnement et des interactions maître-élèves plus authentiques ne seront sans doute pas les premiers consommateurs de produits qui choisissent de décalquer la pédagogie la plus conventionnelle, pour offrir les garanties de sérieux propres à rassurer les parents (ibid.).
Cet exemple illustre comment Internet peut servir de nouvel emblème au lyrisme pédagogique. Plonger les enfants dans un bain dhypertextes et de fenêtres interactives devrait stimuler leur curiosité, leur donner le goût de la lecture, les intéresser au sort de leurs camarades mexicains ou zaïrois, les inciter à la solidarité et à la tolérance. Pourtant, il ne suffit pas de placer une souris dans les mains du petit Robert, élève indiscipliné et bagarreur, pour quil aide ipso facto un camarade japonais à faire son devoir de physique par le biais du courrier électronique.
Toutes celles et tous ceux qui, sur le terrain, tentent de lutter contre les inégalités daccès aux savoirs et aux compétences pourraient le confirmer : si lon souhaite éviter les désillusions, il convient dabord den finir avec la naïveté. Autrement dit, en sans jeu de mot, commençons par nous poser des questions.
Sans doute est-il utile, et même nécessaire, de faire entrer Internet dans les écoles et, du même coup, les écoles dans Internet. Mais si lon juge que linstallation de lignes numériques et de programmes de navigation est suffisante, on se trompe lourdement. Si lon ne se demande pas, toujours et encore, comment développer chez tous les enfants les désirs et les compétences qui leur permettront de participer activement à la prospérité collective de siècle prochain, on risque, comme le dit Philippe Perrenoud, de faire rimer NTIC avec " nouveaux types dinégalités culturelles ". Car, à dire vrai, ce nest pas le téléphone qui est difficile à maîtriser, cest la lecture des annuaires et la communication orale. (Perrenoud, 1998b, p.22) :
Lécole seule peut expliquer et donner les outils intellectuels pour comprendre et exercer un contrôle démocratique [sur les technologies]. Ces outils, ce sont les compétences, les connaissances, lidentité auxquelles chacun a droit et dont il a besoin. Internet et dautres développements technologiques ne font que confirmer que linégalité devant lécole restera un problème majeur au XXIe siècle. La modernité aggrave les enjeux, sauf à se résigner à une société duale, non seulement dans le registre de lemploi et du revenu, mais de la culture et du pouvoir. (ibid., p.7)
En posant la question de la question, jai essayé de montrer que ni langélisme ni la résignation ne sont de mise. Car si laccès de tous les enfants aux sources dinformation et aux moyens de communication est désormais indispensable, il sera tout sauf automatique.
4. Conclusion : la question, adaptation ou inadaptation ?
Même si je lai placé au centre de mon propos, le questionnement ne doit pas être considéré comme lalpha et loméga de la pédagogie de cette fin de siècle et du suivant. Il est bien entendu que notre rapport au monde et au savoir nest pas et ne doit pas être uniquement " questionnant ". Mon beau-père avec qui je discutais récemment cette question ma par exemple affirmé : " Moi je suis plutôt un rêveur quun questionneur ". Sans doute les deux choses ne sont-elles pas exclusives. Apprendre à contempler et à questionner le monde, apprendre à le contempler pour mieux le questionner et à le questionner pour mieux le contempler, ny a-t-il pas là un beau programme pour lécole publique ?
Par contre, on peut considérer la question de la question comme un bon indicateur du rapport que lécole entretient avec les attentes, plus ou moins fantasmées et jamais univoques, de la société.
Former des futurs citoyens désireux et capables de (se) poser des questions, qui serait contre ? Encore faut-il préciser la nature et lobjet de ces interrogations. Faut-il se montrer curieux, et chercher à tout connaître, à tout découvrir ? Faut-il se montrer discipliné, et ne poser que les questions quil est recommandé de poser ? Faut-il au contraire exercer son esprit critique, et interroger non seulement ce qui pose problème, mais aussi ce qui semble nen poser aucun ? Lorsquelle est impertinente et militante, la question peut irriter les puissants, les détenteurs du savoir et du pouvoir. Interroger les évidences, mettre en doute la " pensée unique ", sétonner de ce qui nétonne personne (et sétonner que cela nétonne personne), est-ce encore une compétence, ou nest-ce plus que de linsolence ? Est-ce faire preuve dintelligence ou darrogance ? Est-ce sintégrer dans le corps social ou est-ce se marginaliser ?
Il y a là un dernier paradoxe sur lequel jaimerais insister. On reproche souvent à lécole son rapport complexé aux attentes des usagers. Pour le dire vite, la critique de gauche consiste à dénoncer le manque dindépendance de linstitution. Placée sous la férule des décideurs du monde politique et économique, parfaitement adaptée aux attentes dune classe moyenne dont les enseignants font eux-mêmes partie, elle serait condamnée à reproduire les inégalités les plus criantes et à préparer des cohortes de futurs travailleurs bien policés. La critique de droite est exactement inverse. Lieu de prédilection didéologues gauchistes, microcosme coupé du monde et de ses dures réalités, lécole naccoucherait que de jeunes gens inadaptés au marché du travail et à la compétition ambiante.
Adaptation ou inadaptation, telle est la question qui revient sans cesse dans le débat public autour de lécole. Je pense quant à moi quun élève complètement " adapté " au monde de demain serait le comble de linadaptation. Les animaux eux-mêmes ne sont pas complètement " adaptés " à leur environnement : ils doivent certes y survivre, mais ils contribuent aussi à sa transformation et à son évolution. Dans le cas dhomo sapiens, le processus est encore plus subtile. Ce qui distingue lhomme de lanimal, cest sa faculté de peser, pour le meilleur et pour le pire, sur le monde dans lequel il vit. Désormais, nous créons bien davantage notre environnement que nous ne le subissons. Bien entendu, certains individus le créent (ou le détruisent) plus que dautres. Les habitants des pays pauvres ne consomment pas le vingtième de ce que nous consommons, mais ils subissent comme nous les conséquences du réchauffement de latmosphère ou du pillage des ressources naturelles. Certains chercheurs et ingénieurs inventent les robots du futur, pendant que des travailleurs sous-qualifiés produisent ceux daujourdhui sur les chaînes de montage du monde entier.
Lécole ne peut pas faire comme si le monde nexistait pas. Elle doit y préparer les élèves, mais les y préparer vraiment. Autrement dit, elle doit les aider à comprendre pourquoi le monde est tantôt beau tantôt laid, tantôt juste tantôt injuste, tantôt bon tantôt mauvais. Elle doit armer les futurs citoyens pour quils comprennent le monde tel quil est, mais qui sachent aussi, au besoin, le transformer. Elle est donc légitimée à susciter les questions que la société attend deux, mais aussi les autres. Car, au bout du compte, qui fera exister la société de demain ? Les citoyens de demain, bien entendu. Si lécole na pas à saligner sur les attentes des contribuables, des chefs dentreprise ou des " décideurs ", cest parce quelle est, par définition, en porte-à-faux avec les intérêts sectoriels et les tendances lourdes du moment.
A Zurich, le projet 21 prévoit lintroduction de linformatique et de langlais dès la 1e primaire. A priori, le projet, cest le cas de le dire, paraît " branché ". Mais si la maîtrise de loutil et du langage véhiculaire semble incontournable, elle ne dit rien de ce quen feront ensuite les élèves et les enseignants. Car le rôle de lécole nest pas dajouter à la circulation dinformations tous azimuts. Elle consiste plutôt à tisser des liens, à comparer, à intégrer, à relativiser, à synthétiser, bref à construire du savoir. La connaissance des langages et des réseaux est bien entendu nécessaire. Mais ni lun ni lautre de sacquièrent in abstracto. Comme le montrent les études sur lanalphabétisme, on ne simplique dans lapprentissage du code quà la condition expresse dy trouver (et donc dy chercher) du sens. Si le monde noffre rien à découvrir, pourquoi donc chercher à linterpréter (Bentolila, 1996) ?
Lécole doit à la fois assimiler les innovations et se méfier des modes. Elle doit éviter le nombrilisme et limmobilisme, comme la fuite en avant. Le paradoxe final, cest que lécole ne prépare pas les nouvelles générations à un monde connu davance. En préparant les enfants au monde de demain, elle prépare en même temps le monde demain. En même temps quelle imagine un monde, elle contribue à le produire.
Albert Jacquard a une conception révolutionnaire du changement pédagogique. Il propose de ne plus préparer les jeunes à entrer dans la société, mais de les préparer à construire une société nouvelle. Il ne les invite pas à se faufiler dans la forteresse, mais à en abattre les murailles (Jacquard, 1998, p.184-85). Limage est forte, mais discutable. On sait depuis Ulysse que le meilleur moyen de prendre une cité est encore de construire une machine capable de sy introduire. Plus récemment, les tiers-mondistes ont par exemple choisi de devenir actionnaires des multinationales dont ils dénonçaient les travers, non pour les détruire, mais pour contribuer à leur évolution, de lintérieur. Nos enfants, eux aussi, ne pourront transformer le monde que sils possèdent les moyens de cette transformation. Les mouvements révolutionnaires ne dynamitent pas Internet, ils sen servent.
Dans un monde toujours plus pressé et toujours plus complexe, questionner nest pas un luxe, cest une nécessité. Ou plutôt, comme le disait Martin Heidegger il y a bientôt 50 ans dans son Introduction à la métaphysique, cest un luxe nécessaire :
En un temps où le dernier petit coin du globe terrestre a été soumis à la domination de la technique, et est devenu exploitable économiquement, où toute occurrence quon voudra, en tout lieu quon voudra, à tout moment quon voudra, est devenue accessible aussi vite quon voudra, et où lon peut vivre simultanément un attentat contre un roi en France et un concert symphonique à Tokyo, lorsque le temps nest plus que vitesse, instantanéité et simultanéité ( ) alors vraiment, à une telle époque, la question : " Pour quel but ? Où allons-nous ? Et quoi ensuite ? " est toujours présente et, à la façon dun spectre, traverse toute cette sorcellerie (Heidegger, 1952, p.49).Savoir questionner signifie : savoir attendre, même toute une vie. Une époque toutefois, pour laquelle nest réel que ce qui va vite et se laisse saisir des deux mains, tient le questionner pour " étranger à la réalité ", pour quelque chose qui " ne paie pas " (ibid., p.209).
Lieu dévolu au " loisir " de létude (étymologiquement, le mot grec skholê signifie " loisir "), lécole est fondée à placer le questionnement au centre de la pédagogie. Encore faut-il le faire sans candeur, et admettre que tous les enfants nont pas les mêmes questions et quils nont surtout pas le même rapport à ce quon pourrait appeler la scolarisation de la question :
Le rapport au savoir se joue très visiblement autour de lintérêt ou de lindifférence que suscitent certaines questions. Il se joue plus subtilement dans les postures quadoptent les uns et les autres ( ). Se poser des questions ? Aller quêter des informations ? Se mettre en recherche ? Tout cela nest pour certains élèves quun " jeu de société ". Leur seul moteur est le désir de se divertir, de se distinguer, de saffirmer. Sils sont perdants, ils se désintéressent du jeu et abandonnent la partie, comme les joueurs de scrabble qui ne trouvent jamais de " beaux mots " (Perrenoud, 1996, p.81).
Si lécole veut susciter un questionnement vraiment démocratique, elle doit rassembler les enfants autour des grandes interrogations humaines, mais sans perdre de vue que la définition de l" universalité " est tout sauf universelle. La difficulté consiste donc à prendre appui sur des interrogations plus ou moins rassembleuses, à dégager leur signification par la négociation, à organiser la " dispute ", à susciter la problématisation, la mise en question et la recherche dinformations, de façon à développer les capacités de raisonnement et de communication de tous les élèves.
Ce travail est essentiel, et il sincarne dans des pratiques pédagogiques très concrètes. Un enseignant qui estimait que ses élèves utilisaient le courrier électronique à tort et à travers, sollicitant des interlocuteurs à mauvais escient et dans un langage confus, a choisi de travailler avec eux la formulation des demandes et des questions (Boyries, 1998). Au terme de cette activité, la classe avait rédigé une fiche de consignes pour solliciter des informations par courrier électronique. Les instructions de base étaient de bien réfléchir à ce qui serait demandé et de ne pas formuler la requête nimporte comment. Le message proprement dit devait présenter brièvement le travail en cours, létat davancement des travaux, puis poser le problème, solliciter linformation, mentionner les expéditeurs et le sujet à indiquer pour la réponse. Un tel travail montre comment les grands principes peuvent déboucher sur des activités dapprentissage. Les élèves aux prises avec Internet doivent apprendre à se servir de loutil. Mais ils doivent aussi découvrir un certain nombre de règles essentielles à lexercice de la citoyenneté. Par exemple : ne jamais solliciter laide dun expert (1) sans avoir vérifié si linformation désirée nest pas dans le dictionnaire ; (2) sans prendre le soin de formuler une question claire, précise et respectueuse de linterlocuteur.
Ce dernier exemple montre une chose. La maîtrise technique des outils est rapide. Ce qui est plus complexe, cest la vie sur le réseau, la construction dhypothèses, la recherche dinformations, la formulation de questions, la considération due aux correspondants, etc. Les enjeux sont dordre cognitif, mais aussi éthique. On peut demander nimporte quoi sur Internet, mais jamais nimporte comment. Or, ces compétences ne sont pas disponibles on line. Elles ne peuvent se développer quau cours dun processus dapprentissage systématique, dont lécole na pas le monopole, mais dont elle ne peut pas non plus saffranchir.
Questionner à lécole doit signifier, au bout du compte, sinscrire dans le processus en cours et linterroger, questionner sur Internet et questionner Internet, questionner à lécole et, pourquoi pas, questionner lécole. Pour ce faire, il faut, comme je le disais au départ, que les élèves apprennent à utiliser les moyens modernes de communication, quils apprennent à chercher de linformation en (1) identifiant leurs lacunes, (2) mobilisant les ressources existantes, (3) examinant les résultats obtenus. Il faut quils apprennent " quoi chercher ", " comment le chercher " et " que croire ". Il faut quils se montrent curieux et entreprenants, mais aussi critiques et prudents. Mettre la question au centre de lécole, cest à la fois ladapter aux attentes contemporaines et len détacher. Le pari est certainement difficile, mais il est incontournable. Car si lécole, à laube du 21e siècle, doit changer, ce nest pas dabord parce que le monde change. Cest bien plutôt parce que le monde doit changer.
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