Olivier
MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de
l'éducation
2000
Texte de synthèse du séminaire L'enfant différent : quel accueil ? organisé par l'Association des inspecteurs et directeurs des écoles primaires de la Suisse Romande et du Tessin (AIDEP), Charmey-FR, 25-26 novembre 1999
Il y a au moins deux façons de penser la différence : comme défaut dunité, ou comme antidote à luniformité. Dans un cas, la diversité humaine est vécue sur le mode du désordre et de la division. Dans lautre, de la pluralité et de la complémentarité. Pour Régis Debray, la différence nest pas le contraire de lharmonie, mais sa condition. Pas de musique sans accords, pas daccords sans intervalles, et pas dintervalles sans différences.
La métaphore musicale est séduisante, mais trompeuse. Pour commencer, on pourrait demander au philosophe sil préfère le menuet, le be-bop ou le fandango. Mélomane sans doute peu éclectique, Pierre Desproges pense quant à lui que le bruit, cest la musique des autres. " Harmonie au sud des Pyrénées, cacophonie au nord ", en somme. Dune culture et/ou dune génération à lautre, la voix et loreille humaines évoluent. Si la référence musicale démontre quelque chose, cest que la compréhension et le respect (des goûts) dautrui ne se décrètent pas.
Mais il y a une autre ambiguïté, plus sournoise. Quelle que soit la partition, il faut bien que quelquun lait conçue ou, au moins, esquissée. Dans le jazz le plus libre (celui dont lharmonie est dailleurs souvent contestée), les musiciens doivent établir un minimum de règles du jeu et de points de rencontre pour savoir comment organiser, quand débuter et quand terminer la session. Dans les symphonies de Brahms, lauteur a carrément tout mis par écrit. Il a aligné chaque note sur sa portée, et confié au chef dorchestre la délicate mission de diriger - " à la baguette " - les (différents) instrumentistes vers leur harmonie collective. Quand la caméra de Fellini traîne au milieu de la répétition, on mesure mieux les limites du mythe. La cohérence, à supposer quelle émerge, est miraculeuse, pas spontanée. Elle est le fruit dun travail répété, dajustements précaires et, éventuellement, de coups de sang et dabus de pouvoir directoriaux. Pour réussir le concert, la diversité est nécessaire, pas suffisante.
En fait, il faut se méfier de lharmonie. Dans un sens, cest un concept totalitaire. Sommes-nous tous tenus daimer Brahms ? Devons-nous tous nous incliner devant ses harmonies ? Et Schönberg, Boulez, Ornette Coleman ? Est-il permis de partager leur goût pour latonalité ? Si nous devions, un jour, " harmoniser les différences ", à qui confierions-nous la plume et la baguette ? A Jean-Marie Le Pen ou à Nelson Mandela ? Qui trierait les notes blanches et les notes noires ? Qui établirait les intervalles ? Qui imposerait les silences ? Qui battrait la mesure ? Pour définir une harmonie, il faut des critères. Il faut des goûts (" cest beau/cest laid "), des valeurs (" cest bien/cest mal "), des normes (" cest juste/cest faux "), bref, des standards et des principes qui permettent de concevoir un projet et den évaluer le résultat. Or, la question est précisément là : qui définit les critères pour qui ? qui décide de ce qui beau, de ce qui est bien, de ce qui est juste ? qui décide de ce qui est différent, et qui décide de ce qui est semblable ? Qui sera le compositeur ou le chef dorchestre, placé au sommet de la hiérarchie des goûts et des valeurs, qui osera revendiquer le point de vue de Sirius ?
Souvenons-nous que seules les sectes et les dictatures nous annoncent - pour le Grand Soir, cest promis ! - un monde harmonieux. Dans lintervalle, elles censurent les artistes et excluent ou exterminent les trouble-fête. La démocratie, elle, se passe de lharmonie. Elle préfère la confrontation et le débat. Un parlement, une assemblée générale, un tribunal, un comité de quartier, un débat télévisé, une salle de classe ne peuvent pas et ne doivent pas être harmonieux. Ils seront ennuyeux et, surtout, vidés de leur sens. Si lécole, pour ne parler que delle, veut réellement développer les capacités de communication et dargumentation des élèves, si elle veut les introduire à la pensée critique, divergente, questionnante, si elle veut les impliquer dans des projets collectifs et une gestion participative de la classe, elle doit fuir lharmonie comme la peste. Sera-ce alors " la chienlit " ? Non : " la liberté, pas lanarchie ", répondait Alexander Neill.
Le principe fondateur de la démocratie devrait sappliquer à léducation à la citoyenneté : " Organisons-nous pour résoudre le conflit (sociocognitif ou non) sans violence et sans injustice. Et si le conflit nest pas là, provoquons-le ! Observons le monde tel quil est, et demandons-nous sil est aussi harmonieux, aussi sain et aussi beau que le laissent entendre le sens commun et les maîtres à penser. " Autrement dit : " Soyons critiques, soyons curieux. Cherchons le débat, pas la tranquillité. " (Maulini, 1999).
Jaimerais reprendre cette thèse en létayant davantage, ce qui me permettra de la complexifier et de la nuancer. Je le ferai en deux temps, afin dutiliser la question centrale - celle de léthique de la discussion - comme point dappui pour basculer du paradigme de la production au paradigme de la négociation des différences.
Je rappellerai dabord que la différence nest jamais donnée, mais quelle se construit dans linteraction sociale. Penser le monde, cest le conceptualiser. Et conceptualiser, cest classer. En grandissant, nous ne cessons de chercher des différences pour identifier qui nous sommes et qui sont les autres (Todorov, 1989). Nous construisons des représentations qui conditionnent ensuite nos actions et nos interactions. Conséquence : le processus se circularise. La distinction peut se transformer en discrimination, la discrimination en exclusion, et lexclusion en distinction. Cette double production des différences, dans les structures mentales et les structures sociales, est trop complexe pour être diabolisée. Nous verrons quelle nous place plutôt face à des dilemmes indépassables.
Comment affronter ces dilemmes ? Comment sorganiser, à lécole, pour assumer une mission denseignement public sans nier ou briser les différences ? Jusquoù les " admettre ", les " tolérer ", les " intégrer " ? Faut-il se montrer exigeant ou généreux ? Nous verrons que la question est plutôt mal posée. Et que si la différence est une question éthique, cest dabord parce quelle est une question épistémologique. Concrètement, il est erroné et imprudent de placer le débat sur le seul terrain du sens moral et des bonnes intentions. Comme on laura vu juste avant, la différence est dabord une construction cognitive, une représentation mentale, bref, quelque chose que lon croit " savoir ". Il faut donc, avant davancer des solutions unilatérales, vérifier si nos interlocuteurs partagent nos évidences. Il faut discuter et négocier, non seulement les décisions à prendre, mais la nature même du problème quelles sont censées résoudre. " Où est ce problème ? Et de qui est-ce le problème ? Lorsquun enfant est " différent ", est-ce lui qui diffère de moi, ou moi qui diffère de lui ? " On voit que la définition des différences nest pas anodine. Et on devine combien il est difficile, et en même temps nécessaire, den faire un enjeu à négocier.
Cest le pivot du raisonnement : mon interlocuteur nest pas " différent ", il est " autre ". Je ne peux pas décider, à moi tout seul, de ce qui doit ou non faire " sa " différence. Je dois en parler avec lui pour que nous puissions nous entendre. Léthique de la diversité est, à lécole comme ailleurs, une éthique de la discussion.
Une éthique, comme il se doit, inconfortable. Car accepter de discuter, cest accepter découter lautre, de prendre du temps, de transiger, de relativiser son point de vue et, cas échéant, dadmettre ses torts. Pour une institution comme lécole, plutôt pyramidale et bureaucratique, le basculement nest pas évident. Entre angélisme et cynisme, une seule question, en fin de compte, se pose : jusquoù sommes-nous prêts à perdre le monopole du pouvoir et de la vérité ? jusquoù sommes-nous prêts à nous mettre en difficulté ?
A lécole comme ailleurs, il ny a pas d" enfant différent ". Cest parce que nous sommes tous différents - semblables et néanmoins différents - que nous avons quelque chose à nous dire. Lenjeu est moins philanthropique que politique. Dans lespace public, la solution nest pas au bout du débat. La solution, cest le débat.
Les différences ne tombent pas du ciel. Elles sont le résultat dun double travail de production sociale, en partie conscient, en partie inconscient. Dabord, elles sont dans nos têtes : pour penser le monde, nous le conceptualisons, et pour le conceptualiser, nous le catégorisons. Ensuite, elles sont dans nos gestes : ce que nous pensons, nous le disons, nous le montrons, nous lincarnons. Nos actions et nos interactions sont largement tributaires dun système de dispositions - ce que Bourdieu appelle notre habitus - qui nest rien dautre quune manière dêtre au monde génératrice de comportements.
En fait, les deux niveaux sont solidaires : structures mentales et structures sociales entretiennent une relation dialectique, où les unes conditionnent les autres, et réciproquement. Les différences subjectives orientent nos conduites et se transforment ainsi en différences objectives. Si une déperdition a lieu en cours de route, cela nempêche pas la boucle de se fermer : la différence se produit simultanément dans lespace des représentations et celui des interactions.
Il ny a rien de plus différent que les différences. Une structure chromosomique ou un tradition culturelle sont la résultante de plusieurs millions dinformations organisées en système. Comme le rappellent régulièrement les généticiens ou les anthropologues, notre identité personnelle se situe au carrefour de notre héritage biologique et culturel : la couleur de nos yeux et de nos cheveux, la longueur de nos bras et de nos pieds, la largeur de nos épaules, la puissance de nos muscles, la couleur de notre peau, notre langage, notre alimentation, nos croyances, nos jeux, nos goûts et nos valeurs, notre travail, notre rapport au corps, à la nature, au savoir, à la littérature, à la science, au pouvoir, à largent, voilà ce qui constitue, dans un entrelacs hypercomplexe, notre Moi.
Chacun de ces critères peut militer tantôt pour mon assimilation, tantôt pour ma distinction. Je suis femme avec les autres femmes, gros avec les autres gros, irlandais avec les Irlandais, golfeur avec les golfeurs, horticulteur avec les horticulteurs. Qui est le plus différent : le golfeur obèse ou lhorticultrice irlandaise ? Question absurde, on le voit bien. Mais question à laquelle nous ne cessons de répondre, spontanément, en pensant le monde. Au pays des Conseillers fédéraux, Ruth Dreifuss fit entrer sa différence. Au pays des sages-femmes et des jardinières denfants, cest Adof Ogi qui eût étonné.
La différence nest jamais absolue, toujours relative. Elle dépend du critère sélectionné, parmi des millions dautres, pour distinguer deux individus ou deux objets et les répartir dans deux catégories. Au rayon des pommes, la poire est une intruse. Mais au rayon des fruits frais, elle sera mieux à sa place que la pêche en conserve ou la laitue. Deux créatures a priori différentes deviennent semblables par simple passage à un critère supra-ordonné. Inversement, deux objets a priori identiques peuvent être distingués au moyen dun nouveau critère discriminant (voir annexe).
Penser, cest conceptualiser. Et conceptualiser, cest distinguer, catégoriser, classer, hiérarchiser (Perec, 1985 ; Eco, 1999 ; Vignaux, 1999). Le processus nest ni bon ni mauvais, il est simplement constitutif de lintelligence humaine. La question nest pas de savoir si nous devons ou non opérer ces tris, mais de prendre les précautions qui simposent pour en atténuer la portée et la signification. Commençons donc par accroître notre faculté de penser, donc de classer, en essayant de multiplier les critères de classement. Filles/garçons, noirs/blancs, francophones/non francophones, handicapés/valides, bons élèves/mauvais élèves, ces quelques dichotomies populaires ne rendent pas justice à la diversité de nos élèves. Il ne sagit pas de renier ces critères, mais de les relativiser en les intégrant dans un ensemble plus vaste et plus complexe. Dire dun élève que cest un non-francophone, cest non seulement lidentifier " en creux ", mais cest réduire son existence à une seule variable binaire (0 = francophone / 1 = non-francophone) alors que la moindre intelligence artificielle manipule des millions de bits en permanence. Cet élève est aussi hispanophone ou germanophone, footballeur ou patineur, guitariste ou accordéoniste, etc. On objectera que toutes ces caractéristiques nont pas le même impact sur sa scolarité, que la connaissance de la langue française est plus importante que celle de laccordéon. Mais nest-ce pas le reproche que lon adresse souvent à linstitution : réduire lenfant à ce quelle attend de lélève, et le persuader, lui et ses parents, que son " solde identitaire " na ni grande signification, ni grande utilité en ces lieux ?
Noublions pas que les animaux eux-mêmes savent classer. Et que si le propre de lhomme est sa capacité réflexive à " penser sa pensée " , il doit se distinguer en sefforçant non seulement de classer, mais de classer les critères de classement. Réunir les tétraplégiques, les schizophrènes et les Kosovars sous lintitulé générique de " lenfance différente " mérite discussion. Nos critères discriminants peuvent relever de la génétique (" lenfant trisomique "), de la physiologie (" lenfant aveugle "), de la psychologie (" lenfant hyperactif "), de lethnologie (" lenfant africain "), de la linguistique (" lenfant allophone "), de la religion (" lenfant musulman "), de léconomie (" lenfant pauvre "), de la sociologie (" lenfant défavorisé "), de la morale (" lenfant mal élevé "), etc. On voit bien que toutes ces perspectives ne sont pas équivalentes. Elles nont pas le même impact sur la vie des familles, et elles nengagent pas les mêmes responsabilités. Que le monde soit composé de filles et de garçons est plutôt réjouissant. Malheureusement, il est aussi fait de sourds et dentendants, de dominés et de dominants. La médecine pourrait modifier les choses dans le premier cas. Dans le second, par contre, un diagnostic et un traitement unanimes ne sont pas pour demain.
Autant assumer le fait que les différences ne sont pas toutes équivalentes, et que classer, cest non seulement distinguer, mais aussi hiérarchiser les critères de classement. En tant que membre de lespèce humaine, nous avons largement subordonné nos contraintes biologiques à des contraintes sociales et culturelles. Même si les idéologies ultralibérales insinuent que les lois de lévolution simposent encore à nous, et que lhumanité ne pourra progresser quau prix dune lutte planétaire pour laccès aux richesses, la domination des puissants sur les faibles et la disparition de tous ceux qui nauront pas su " sadapter ", le processus dhominisation est lhistoire dun passage de la nature à la culture. Si lon en croit Simone de Beauvoir, la division des sexes elle-même est de moins en moins naturelle. Sil faut bien quun homme et une femme unissent leurs différences biologiques pour se reproduire, lessentiel du couple masculin/féminin est désormais culturel. Par extension, et à la limite, toute différence est symbolique : cela ne signifie pas, par exemple, que la médecine imagine des maladies congénitales inexistantes, mais que nous sommes collectivement responsables de la définition de ce qui est ou non, dans un lieu et à un moment donné, considéré comme pathologique et/ou congénital. La réalité nest jamais donnée, elle est toujours, dune certaine manière, inventée (Watzlawick, 1988). Les différences peuvent porter sur toutes sortes daspects, mais elles ont toujours une signification. Et quand elles débouchent sur des discriminations, ce sont toujours des discriminations sociales.
Car la différence est un jugement qui dépend non seulement du critère, mais aussi de la norme adoptée. Un élève (ou un groupes délèves) " différent " est un élève (ou un groupe délèves) " hors norme ", " hors catégorie ". Sur un critère donné, il se distingue suffisamment du reste de la classe pour quon considère sa différence comme significative. Si tous les enfants dune classe mesurent 92 cm, sauf Robert qui culmine à 93 cm, il est peu vraisemblable quon relève sa différence. Par contre, larrivée de Sylvia, 1m10, peut soulever des questions. Si daventure la fillette devait avoir des difficultés dintégration, on se demanderait peut être si sa grande taille nest pas - " surtout pour une fille " - un handicap. Pourtant, qui sait que les fillettes de 4 ans mesurent entre 90 et 110 cm ?
Cest la distance au " standard " qui fait la différence et, à terme, le handicap. Un standard statistique qui veut que la loi du nombre fixe en général la norme. A droite de la courbe de Gauss, les petits élèves, à gauche, les grands. Et au milieu, sous la cloche, la masse des élèves ni trop petits, ni trop grands, les élèves ayant une taille moyenne, une taille ordinaire, bref une taille " normale ". Des élèves quon remarque peut-être à cause de leurs points de rousseur ou leur cheveux crépus, mais pas de leur stature. Des élèves à la fois " normaux " et " différents ".
On devine que la construction des différences ne repose pas uniquement sur des considérations mathématiques ou logiques. Dans un premier temps, lenfant " différent " diffère de moi. Il nest pas " comme moi " ou " comme nous ". Mais dans un deuxième temps, il peut différer tout court. Il peut être différent " de la majorité des gens ", moi compris. Ou alors, il ressemble aux autres, mais, du coup, il ne me ressemble pas. Dans ce cas, nest-ce pas moi qui suis " différent " ?
Qui donc peut se targuer de posséder le critère ultime de classification ? Sûrement pas le statisticien. Comme nous lavons vu plus haut, les données recueillies dépendent des catégories retenues, et ces dernières sont toujours arbitraires ou, au moins, discutables. Est-ce à dire que tous les points de vue, désormais, sont équivalents ?
Ne pêchons par angélisme. Même si lon affirme parfois que tous les critères sont recevables, et que nous sommes tous égaux dans nos différences, personne nest dupe. Où que lon soit, certaines normes et certains classements sont plus égaux que dautres. Le dominé et le dominant ont certes un point commun : ils nappréhendent pas le monde de manière surplombante, mais de manière située, à partir dun point donné de lespace social. Ils ont cependant une différence : la légitimité de leurs points de vue. Ce qui fait précisément la nuance entre les faibles et les forts, cest la capacité des premiers à imposer leur grille de valeurs, de goûts et dintérêts aux seconds. De limposer moins souvent par la violence physique que par la violence symbolique, de façon à ce que les individus et les groupes marginalisés incorporent et, dune certaine façon, sapproprient des normes qui ne sont au départ pas les leurs. Sémanciper, cest alors acquérir la capacité danalyser, interroger et réfuter les hiérarchies en vigueur. La lutte pour la démocratisation de laccès au savoir nest rien dautre quune lutte pour la redéfinition des critères de distinction donc, plus globalement, pour luniversalisation des ressources cognitives (lire, écrire, argumenter, négocier, etc.) nécessaires au travail de définition (Bourdieu, 1979, 1982, 1993, 1997). Le premier pas vers lémancipation, cest la prise de conscience. Et le second, cest la transformation des rapports de pouvoir qui permettent détablir qui est " normal " et qui est " différent ".
Lintrication des critères de jugement, au carrefour du logique et du sociologique, suffirait à brosser un tableau complexe de la composition des différences dans lespace social en général, scolaire en particulier. Il faut pourtant aggraver les choses, et articuler le niveau des représentations avec celui des interactions.
Dabord, il faut reconnaître que nous sommes incapables, dans le feu de laction, de prendre en compte toutes les variables qui entrent en jeu. Et que le processus de catégorisation est destiné à alléger notre charge cognitive au moment de prendre des décisions.
La catégorisation est un réducteur de complexité, un réducteur dincertitude. Pour agir, il nous faut connaître notre environnement : les choses, les personnes, les situations Comme on ne peut pas tout connaître, intervient lusage de la catégorie. ( ) Je ne connais pas ce bébé [ou cet élève] qui mest présenté pour la première fois, mais je sais comment il faut se comporter avec les bébés [ou les élèves], et japplique donc mes conduites stéréotypées à cette situation (Dortier, 2000, p.102).
Le stéréotype est un processus de réduction au double sens du terme. Il permet de passer dune infinité dinformations à un modèle général plus facile à saisir. Pour la réflexion comme pour laction, cest à la fois un gain et une perte. La difficulté est réduite, mais la pensée est réductrice. Dans les cas graves, elle est erronée. Prétendre que les Italiens ont les cheveux foncés et mangent volontiers des pâtes est une extrapolation abusive : certains sont blonds et naiment que le poisson. Leur attribuer la palme de la vie de famille et de la fécondité relève carrément de la désinformation : le taux national de natalité est lun des plus faibles des pays développés.
Si les clichés ont la vie dure, cest parce que nous avons de la peine à relativiser et à faire évoluer nos convictions. Présentons par exemple un profil délève " en difficulté " à un groupe denseignants. Indiquons lâge de lenfant, son sexe, son degré, ses résultats scolaires, la nature de ses problèmes, son milieu familial (père, mère fratrie). Puis demandons aux maîtres quelle peut être, selon eux, lorigine de ses difficultés. Mais avant cela, séparons le groupe interrogé en quatre quarts : au premier quart, disons que lélève en question sappelle Naïma et que son père est transporteur ; au second, disons quelle sappelle Marion et que papa est médecin ; au troisième et au quatrième, croisons les informations (Marion, fille de transporteur et Naïma, fille de médecin). Résultat : les quatre groupes proposent quatre interprétations différentes. Si Naïma est fille de routier, ses difficultés sont dues à son origine maghrébine, au désintérêt de sa famille, à un manque dimplication dans létude, à un système scolaire peu approprié à ses besoins. Mais si elle devient Marion, fille de médecin, cest la puberté qui est en cause, les absences de son père ou un manque de soutien pour les devoirs. Dans les deux situations intermédiaires, les profils sont moins tranchés. Les chercheuses (Chryssochoou, Picard & Pronine, 1998) en concluent que des cas atypiques brouillent nos repères et mettent à mal nos schémas de raisonnement. Heureusement, serait-on tenté de dire. Car la pensée stéréotypée montre ici une force qui est aussi sa faiblesse : cest sur la base de deux informations seulement (nationalité et profession du père) que les personnes interrogées échafaudent leurs interprétations. Du coup, Naïma na pas droit à sa crise de puberté, ni Marion au désintérêt de ses parents.
Comment ne pas soupçonner que nous enfermons nos élèves ou nos étudiants dans des identités tronquées ? Nous croyons les connaître, nous croyons connaître ce dont ils sont capables et ce dont ils ont envie. Mais nous construisons nos impressions ou nos convictions sur des informations partielles et partiales. En catégorisant indûment, nous prenons le risque de la discrimination.
Car les prophéties, cest bien connu, ne demandent quà se réaliser. Si nous construisons une représentation convaincue des mobiles qui animent Naïma et Marion, nous risquons de susciter ce que nous avons si bien anticipé. De nombreux travaux ont montré que nos systèmes dattentes pouvaient contribuer à leur propre perpétuation. La boucle qui va de la production subjective à la production objective des catégories est un cercle vicieux qui sauto-alimente en permanence. Une population craint larrivée de quelques dizaines de réfugiés dans son village : elle les regroupe dans un bâtiment de la périphérie, elle les oblige à rester le plus souvent entre eux, et se plaint ensuite de leur incapacité à " sintégrer dans la population ". Autrement dit : on fait lhypothèse que la cohabitation sera difficile, on instaure la séparation, on limite la communication, on provoque la ségrégation et on confirme ainsi le pronostic initial ! La prochaine fois, on pourra dire qu" on vous lavait bien dit : la cohabitation nest (définitivement) pas possible ".
Il ne faut pas caricaturer cette mécanique de lexclusion, parce quelle se dissimule derrière nos meilleures intentions. Les maîtres qui examinent les difficultés de Naïma et Marion souhaitent sincèrement leur venir en aide. Le problème, cest que lenfer est pavé de bonnes résolutions. Si lon explique, en toute sincérité, que les problèmes des fillettes proviennent dun désintérêt persistant de leurs parents ou dune crise dadolescence passagère, on peut contribuer à confirmer le diagnostic. Dans le premier cas, cest parce que lécole enferme les parents de Naïma dans leur incapacité ou leur indifférence quelle les incite à se tenir à distance (parce que, dune certaine façon, elle leur donne raison). Dans le second cas, cest parce quelle fait le pari que le malaise est provisoire (" ça va sarranger "), quelle va continuer à croire en son élève, à la stimuler, à la tirer vers le haut plutôt que vers le bas. On ne peut pas raisonnablement affirmer que nos attentes déterminent létat du monde. Mais comment prétendre quelles ne font quen prendre acte ?
Lorsquon demande à un enfant de " faire attention en jouant avec le petit Olivier qui est handicapé ", on prend peut-être une utile précaution, mais on court le risque de provoquer ce quon voulait éviter. En projetant sur nos élèves des catégories qui ne sont a priori pas les leurs, on leur forge un regard sur autrui dont nous sommes à la fois légataires et testateurs. On accentue la marginalisation à ses deux bouts (celui des exclus et celui des inclus), en incitant les deux parties au retrait, conscient ou inconscient.
Nos représentations peuvent sinscrire durablement dans nos dispositions, et conditionner nos interactions. Lignorance et la peur provoquent alors lexclusion, qui génère à son tour ignorance et peur. De Quasimodo à Rain Man, léthique de la différence nous invite à briser une spirale infernale où le monde que nous imaginons résonne avec celui que nous fabriquons. Dans chacun de ces récits, rédemption rime avec réconciliation, et réconciliation avec insurrection. Cest lorsque nous nous révoltons contre nos propres illères que nous nous rapprochons dautrui. Voir lhomme à la place de lautiste ou du bossu, croire en ses capacités et son humanité, cest ma foi la seule façon de préparer son avènement.
Dans un module de formation consacré à la complexité et à la diversité des situations éducatives, deux étudiantes genevoises avaient préparé un projet commun. Lune était en stage au centre ville, dans un quartier " populaire ", et lautre à la campagne, dans une petite école communale. Lidée était simple et généreuse : réunir les deux classes, une fois en ville, une fois aux champs, et créer des contacts, des conversations, des amitiés. Persuadées de préparer un véritable " choc des cultures ", les deux étudiantes ont choisi, juste avant la première rencontre, dy " préparer " leurs élèves. En ville, on expliqua que les élèves de la campagne vivaient dans des villas individuelles ou des fermes, quils parlaient tous français en famille, quils pouvaient facilement travailler à la maison. A la campagne, on avertit que la diversité des citadins pourrait surprendre, quils parlaient toutes sortes de langues, quils venaient des cinq continents, quils vivaient dans des conditions parfois difficiles, quils restaient souvent tard à lécole, quils devaient faire face à lanonymat et, parfois, la violence. Bref, on voulut éviter, de part et dautre, des malentendus.
Quadvint-il ? Les deux rencontres eurent lieu dans la plus franche convivialité, bien au delà de ce que les étudiantes avaient espéré. Est-ce que les mises en garde avaient porté leur fruit ? Les organisatrices sont désormais les premières à en douter. Lorsquelles demandèrent aux élèves de chacune des classes la " différence " qui les avait le plus frappés, la réponse, unanime, fusa dans les deux endroits : " à la campagne, on va à lécole à vélo ; en ville, on y va à pied ! ". La couleur de la peau ou la fortune des parents importaient moins que les courses quotidiennes (et partagées) entre les deux lieux dhabitation. Cest sur leur destin commun que les écoliers des deux " mondes " avaient choisi de faire porter leur différence. Pour le reste, leurs fleurs culturelles (Balenci & Bialato, repris par Perregaux, 1994, p.124) partageaient la majorité de leurs pétales.
La première évidence, cest quil faut se méfier des évidences. La construction des différences, leur validation dans lespace social, leur consolidation par effet dattente sont des phénomènes très complexes qui défient bien souvent notre entendement. Ce qui est déjà difficilement saisissable dans un séminaire de formation ou un texte théorique nous échappe carrément dans lurgence de laction. Sils veulent être utiles, les écrans de contrôle et les signaux dalarmes ne peuvent pas être innombrables. Sur notre tableau de bord, une lampe rouge pourrait servir dans bien des cas : il suffirait quelle sallume à chaque fois que nous rencontrons (ou que nous croyons rencontrer) une différence, une anomalie, une difficulté, un problème " évident ". Si tout est clair et transparent, si le diagnostic est limpide et que la solution " coule de source ", actionnons le petite sirène du doute : cet enfant si " différent ", de qui est-il différent ? est-ce lui ou est-ce nous qui sommes différents ? revendique-t-il ou se plaint-il de sa différence ? et nous, préférons-nous ses plaintes ou ses revendications ? Si nous souhaitons participer à sa résolution, acceptons de faire partie du (possible) problème de la différence.
La deuxième évidence, cest que rien nest second. Autrement dit, que chaque élément du système peut être placé en début ou en fin de raisonnement. Les catégories sont des constructions mentales. Elles sont nécessaires pour penser et pour agir, mais elles peuvent nous paralyser. Elles sont innombrables, mais elles ne sont pas égales. Elles sont conditionnées par les rapports sociaux, mais elles les conditionnent en retour. Elles prennent appui sur une réalité quelles contribuent à inventer. Bref, elles structurent lespace subjectif et lespace objectif, pour le meilleur et pour le pire. Elles nous confrontent, au total, à toute une série de tensions et de dilemmes au milieu desquels nous ne cessons de nous débattre :
Il faut sarrêter sur ce dernier point, parce quil commande en quelque sorte tous les autres. Séparer ou relier, atomiser ou confondre, abandonner ou enfermer, dramatiser ou banaliser, tout cela peut et doit au bout du compte se discuter. " Evidemment, dira-t-on, il faut bien souvent négocier des arrangements entre des intérêts divergents. Les uns veulent plus de liberté, les autres plus dégalité. Il faut forcément les réunir dans un espace commun pour quils trouvent un accord sans violence ". Bref : pas de démocratie sans compromis, et pas de compromis sans transaction.
Disons que cest juste, mais insuffisant. Car lenjeu nest pas dabord dinstitutionnaliser le rapport de force au moyen dun débat contradictoire, dune procédure darbitrage ou dun scrutin. Il nest pas dabord de trancher le différend au moyen de la procédure ad hoc, mais de construire ensemble, et par la discussion, le différend lui-même. Si je ne peux pas me substituer à autrui pour déterminer sa façon de voir et de catégoriser le monde, je dois accepter quil ait sa part - comme jai la mienne - dans la définition de notre commune situation. Je dois donc accepter un postulat déterminant : léthique de la diversité est, dans une démocratie, une éthique de la discussion.
Partons dun témoignage : celui dAmin Maalouf (1998, p.9-11), écrivain du métissage, né au Liban et résidant en France. Comme Christiane Perregaux aime à le rappeler, Maalouf se méfie de notre manie du rangement. Ce quil craint par dessus tout, cest que les régressions contemporaines vers les particularismes - régressions qui sont censées contrebalancer la mondialisation, le brassage et le nivellement des valeurs - ne débouchent sur laffrontement sans merci des identités meurtrières :
Depuis que jai quitté le Liban en 1976 pour minstaller en France, que de fois ma-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais " plutôt français " ou " plutôt libanais ". Je réponds invariablement : " Lun et lautre ! " Non par quelque souci déquilibre ou déquité, mais parce quen répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, cest que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. Cest précisément cela qui définit mon identité. Serais-je plus authentique si je mamputais dune partie de moi-même ?A ceux qui me posent la question, jexplique donc, patiemment, que je suis né au Liban, que jy ai vécu jusquà lâge de vingt-sept ans, que larabe est ma langue maternelle, que cest dabord en traduction arabe que jai découvert Dumas et Dickens et " Les Voyages de Gulliver ", et que cest dans mon village de la montagne, le village de mes ancêtres, que jai connu mes premières joies denfant et entendu certaines histoires dont jallais minspirer plus tard dans mes romans. Comment pourrais-je loublier ? Comment pourrais-je jamais men détacher ? Mais, dun autre côté, je vis depuis vingt-deux ans sur la terre de France, je bois son eau et son vin, mes mains caressent chaque jour ses vieilles pierres, jécris mes livres dans sa langue, jamais plus elle ne sera pour moi une terre étrangère.
Moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! Lidentité ne se compartimente pas, elle ne se répartit pas par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je nai pas plusieurs identités, jen ai une seule, faite de tous les éléments qui lont façonnée, selon un " dosage " particulier qui nest jamais le même dune personne à lautre.
Parfois, lorsque jai fini dexpliquer, avec mille détails, pour quelles raisons précises je revendique pleinement lensemble de mes appartenances, quelquun sapproche de moi pour murmurer, la main sur mon épaule : " Vous avez eu raison de parler ainsi, mais au fin fond de vous-même, quest-ce que vous vous sentez ? ".
Voilà qui résonne avec nos premières analyses. De bonnes intentions, un désir sincère de comprendre autrui, mais une obsession : trouver le bon tiroir. Celui où ranger les Libanais ou les Français, voire, à la rigueur, les binationaux ou les apatrides. Maalouf affirme que cette phobie de linclassable la longtemps fait sourire, mais quil nen sourit plus. A vouloir trouver chez lautre, " au fin fond de lui-même ", une espèce de " vérité profonde ", on élabore une version revue et corrigée de lidéologie raciste. Jadis, la naissance conditionnait toute lexistence. Aujourdhui, on est libre de changer, mais pas de butiner. Ce qui prime, cest la logique du " tout ou rien " : " Sois des leurs ou sois des nôtres ; tu es libre de ton choix, mais nous te sommons de choisir. " Ne pas choisir, cest ne pas appartenir, ne pas saffilier, bref, ne pas sintégrer.
Montaigne prétendait déjà quil se trouve autant de différence de nous à nous-même que de nous à autrui. Aujourdhui, les chercheurs relaient les voyageurs et les philosophes pour soutenir que lhomme moderne est un homme pluriel (Lahire, 1998), inscrit dans une multitude densembles et despaces mobilisant ses ressources et ses compétences dans des activités aussi diverses que le travail, léducation, la consommation, la politique, la communication, les loisirs ou les soins médicaux. Réduire lindividu à une ou deux appartenances, cest à la fois atrophier les différences interindividuelles et ignorer les différences intraindividuelles.
En tant que personne, nous sommes tous uniques et indivisibles. Nous ne sommes pas lagglomérat de nos " composantes identitaires ", mais lincarnation dune histoire dont nous tissons la tapisserie fil par fil. Nous ne sommes pas la somme de nos " différences " (homme, blanc, fonctionnaire, etc.), mais lécheveau indémêlable de nos expériences. Nous sommes, pour tout dire, le sujet actif de nos choix existentiels, engagé dans un rapport en partie tactique, en partie stratégique, avec des normes auxquelles nous ne sommes jamais complètement soumis. Comme on la vu, notre liberté et notre pouvoir sont proportionnels à notre capacité de prescrire plutôt que de subir des critères de classement et de jugement. La lutte pour la reconnaissance est une lutte pour la maîtrise des moyens de production et de légitimation symboliques. Elle passe par la rencontre, la négociation et parfois laffrontement, avec un alter ego qui peut se ranger à mes arguments, mais qui peut aussi les rejeter. Cest parce quAutrui nest pas Moi que nous pouvons entrer en opposition. Peut-être tomberons-nous daccord sur nos différences. Mais comment le savoir sans même en débattre ? Comme le dit Bachelard, deux hommes, sils veulent sentendre vraiment, ont dû dabord se contredire. ; la vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie.
Insistons sur ce point : la question de la différence nest pas (seulement) une question de bons sentiments. Si le mythe de lharmonie est dangereux, ce nest pas parce quil part dune mauvaise intention, mais parce quil commet une lourde erreur danalyse. On ne peut rêver dun monde homogène quen ignorant (ou en feignant dignorer) que la vie elle-même est dialectique de lordre et du désordre. Comment céder à ce fantasme alors que lécole toute entière sest bâtie sur lidée contraire ? Scolariser les enfants, nest-ce par leur donner les moyens daccéder au libre-arbitre et à la prise de parole qui seuls leur permettront de faire valoir leur point de vue et leurs droits ?
Il faut dabord faire le deuil de lharmonie. On aimerait tant tous être semblables. Ainsi, pense-t-on, il ny aurait plus de conflit : lui et moi serions dans la bienheureuse entente de tous nos instants. Et on lui en veut de nous rappeler à chaque fois que ça nexiste pas ; sa différence nous heurte, on maudit le conflit qui nous oppose. Mais sait-on que cest une société totalitaire, despotique qui naccepte aucun conflit, opposition, aucun débat contradictoire : qui veut une ligne, une identification massive à une idéologie ; qui souhaite navoir que des êtres identiques qui ont perdu leur singularité, tout déviant devant être expulsé. Reconnaître notre singularité, cest accepter le conflit. Sauvegarder notre différence est à ce prix. Cest en sopposant quon finit par se reconnaître, Seule une société démocratique permet lémergence de minorités agissantes et favorise laffrontement. Au lieu de se désoler, il convient de donner au conflit et à sa résolution ses lettres de noblesse. ( ) Une " école de la diversité " nest pas celle des bons sentiments. (Cifali, 1994, p.131-132)
Entendons-nous bien : sil faut débattre, ce nest pas seulement pour surseoir à la violence physique et à la loi des armes. Il ne sagit pas de remplacer le combat " au corps à corps " par des joutes verbales qui verraient, in fine, le triomphe du plus fort, la victoire de laffirmation la plus percutante ou de la réplique la plus tranchante. Lorsque le débat se résume à laffrontement de deux interlocuteurs qui ne sécoutent pas, ils finit toujours par déraper. Comme le dit volontiers Philippe Meirieu, peut-on sétonner que les salles de classe et les préaux soient le théâtre de tels excès, lorsquon voit des membres de la représentation nationale sinsulter et se molester en plein hémicycle ?
Inutile de se leurrer : il y a bien, dans toute communication, une dimension pragmatique qui cherche à produire un effet sur autrui en le rangeant, dune manière ou dune autre, à nos arguments. Mais il y a aussi une dimension plus strictement délibérative, qui consiste à nous entretenir avec un acolyte pour, dune part, lui faire connaître notre point de vue et, dautre part, connaître le sien. Lorsque deux partenaires sont sincèrement investis dans un processus de communication, ils sattendent réciproquement à ce que chacun intervienne de manière compréhensible et fasse leffort de comprendre lautre. Pour construire un accord en connaissance de cause, il faut non seulement expliciter son propre raisonnement, mais aussi accéder à celui dautrui. Dialoguer, cest sexprimer, mais cest aussi se décentrer.
Lempathie, cest à la fois le souci et la faculté de développer une compréhension étroite et profonde dautrui, de pénétrer ses émotions et ses pensées pour mieux communiquer avec lui. Avant de juger, il faut " se mettre à la place dautrui ". Faire abstraction de sa propre situation, de ses propres dispositions et de ses propres réflexions, pour sortir de soi-même et partir à la rencontre de lautre. " Daccord, mais si je me mets à la place de lautre, où lautre pourra-t-il se mettre ", répondait Lacan. La boutade doit être prise au sérieux : une transparence mal comprise peut aboutir, paradoxalement, à la pire de confusions. Alarmisme déplacé ? Pourtant, qui ne sest jamais surpris à vouloir faire le bonheur des autres malgré eux ? Larrogance de " ceux qui savent " peut, dans certains cas, dépasser toutes les bornes.
Les récits de John Griffin et de Günter Wallraff ont popularisé lexpression : on apprend beaucoup sur le monde en se glissant, pour un temps, " dans la peau " dun Noir ou dun Turc. Mais là où les journalistes et les écrivains cherchent dabord des faits leur permettant détayer un réquisitoire, dautres veulent percer lintimité du sujet. Ces derniers temps, les journaux se sont fait lécho de plusieurs tentatives de permutation des points de vue. Les Américains ont par exemple inventé un simulateur de grossesse, espèce de combinaison multifonctionnelle proposée aux hommes qui souhaitent assumer, pour un temps, la condition de femme enceinte. Plus récemment, ils ont mis au point lappareil permettant déprouver, en se glissant dans la peau dun malade, la fatigue engendrée par une opération ou une chimiothérapie. Les concepteurs se disent très satisfaits de linstrument. Daprès eux, 60% des médecins layant utilisé ont décidé de modifier leurs conceptions thérapeutiques. On a envie de dire : cest bien, mais que pensent les 40% qui restent ? Nont-ils rien appris quils ne savaient déjà ? Ou sortent-ils de la chose comme on sort du Grand Huit, en se disant que, " finalement, il ny a là rien de bien terrible " ?
Si la simulation permet la prise de conscience, elle est utile. Mais si elle fournit largument ultime - " vous savez, je sais ce que cest, jai passé dans lappareil " - elle nest que le comble de la brutalité. Se mettre à la place de lautre, pour un temps, et " pour du beurre ", ce peut être un pas en avant vers la compréhension, ou un pas en arrière vers le quant-à-soi. Tant que je pense pour autrui, je ne peux pas penser avec autrui. Je peux poser mes pieds dans la trace de ses pas, mais je ne peux pas vivre son expérience. Ce quil ressent, ce quil pense, ce quil vit, je ne peux prétendre le savoir mieux que lui. Si les hommes passent dans le simulateur de grossesse pour mieux expliquer aux femmes quelles nont vraiment aucune raison de se plaindre, il nest pas sûr que nous aurons gagné en complicité. Dans le Grand Huit de la vie, nous avons le droit de ne pas avoir peur. Pas de prendre notre cas pour une généralité.
Si lon veut aller au bout de la bienveillance, on doit accepter que la parole de lautre nest pas la nôtre. On peut échanger des expériences, y compris par la simulation, mais en acceptant den débattre. Dans les écoles, on propose par exemple aux élèves de découvrir la condition des requérants dasile ou celle des chômeurs au moyen de jeux de simulation. Là encore, il sagit de se " mettre dans la peau dun réfugié " ou de " se glisser dans la peau dun travailleur ". La différence, cest que la substitution nest pas jugée suffisante. Une fois la situation vécue, on nen tire pas ipso facto des enseignements. On rencontre des exilés ou des sans-emploi de chair et dos. On exprime ses propres émotions, mais on accepte de les confronter à celles des principaux concernés. Cest par limmersion, mais aussi par la discussion, quon négocie ensemble la signification de lexil, de lexclusion et de la solitude.
Jürgen Habermas a formalisé cette éthique de la discussion. A son sens, le seul principe universel capable de transcender les différences individuelles et communautaires, cest le principe de la symétrie argumentative. La solution la plus juste ne peut pas découler dun point de vue normatif qui serait supérieur aux autres. Il ne suffit pas donc pas, aussi savant et aussi puissant que lon soit, de réfléchir au bien commun en restant tout seul dans son coin et en prétendant bénéficier dune vue idéale et dun regard neutre qui ne sont que des impostures. Il faut sengager dans le débat, et accepter que dautres que moi réfutent mes meilleures explications. Ce qui nous rassemble, ce nest pas tel ou tel contenu normatif, tel ou tel " point de vue de Sirius ", cest notre commune implication dans lagir communicationnel, dans une destin collectif qui est toujours médiatisé par le langage.
Le point de vue de lobservateur neutre est inadéquat. Lobservateur idéal opère en sujet solitaire, rassemble et juge ses informations à chaque fois à la lumière de sa propre compréhension du monde. ( ) Ladoption idéale de rôle ne doit pas être opéré par chacun individuellement et privatim, mais doit lêtre par nous en commun en tant que nous sommes participants à une discussion publique.Le principe " Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas quon te fît " savère insuffisant, parce quil reste lié de manière égocentrique à la propre compréhension non thématisée de soi et du monde. Seule une argumentation menée à bien intersubjectivement, et à laquelle pourraient prendre part tous les concernés possibles, rend à la fois possible et nécessaire une universalisation radicale, à savoir un test de capacité duniversalisation des manières dagir, test qui interdit de privilégier à chaque fois, implicitement, ma vision des choses et exige la coordination de toutes les perspectives dinterprétation divergentes et empreintes dindividualisme, surtout dans les sociétés modernes. (Habermas, 1991, p.139-142)
Le raisonnement est complexe, mais la conclusion limpide : dans une société et une école démocratiques, il est moins question de faire prévaloir une vision, toujours partielle et partiale, de lintérêt général, que de cordonner toutes les perspectives dinterprétation divergentes. Il est moins question de définir, une fois pour toutes, les " bons " critères de classement que daccepter den débattre.
Les conséquences de ce renversement ne sont pas minces. Certaines ont déjà transparu dans les lignes qui précèdent, dautres peuvent sajouter comme pistes de réflexion et daction. Je ne fais ici que les évoquer rapidement, sans les étayer. On peut faire lhypothèse quun nouveau texte serait nécessaire pour explorer chacune delles.
Commençons par répéter que la prise de compte des différences ne peut pas et ne doit pas se concevoir unilatéralement. En face de moi, Autrui est irréductible à mon savoir sur lui et à mes (bonnes) intentions pour lui. Quoi que je pense, et quoi que je fasse, il peut accepter, refuser ou revendiquer la " différence " que jaimerais lui voir endosser. Je peux le contraindre à faire ce que je veux quil fasse (" aller dans le spécialisé "), ou à dire ce que je veux quil dise (" oui, Yves est en difficulté "), mais je ne peux pas le forcer à penser ce quil ne pense pas. Quoi que jentreprenne, il reste " libre dans sa tête ". Cest parce que cette liberté est indépassable quelle implique la coordination des points de vue par la discussion.
Sil lon accepte laxiome principal, on doit non seulement participer à la discussion, mais aussi la susciter et la soutenir. Les élèves et leurs familles nont pas tous les mêmes moyens de faire valoir leur point de vue. On peut les supporter dans ce travail en adoptant une posture incitative et congruente. Les principes de lécoute active sappliquent ici sans restriction : respect inconditionnel de linterlocuteur, suspension des interprétations et des jugements, parler vrai, authenticité, soutien à la conversation, relances, reformulations, explicitation. Dans la discussion, partons du principe quAutrui est aussi raisonnable et aussi bien intentionné que nous les sommes. Ne plaquons pas nos schémas de pensée sur les siens, ne substituons pas nos valeurs et nos projets aux siens. Cela nous aidera à comprendre la logique qui gouverne ses choix et, plus globalement, la stratégie quil développe face aux exigences de lécole.
Inutile de se voiler la face : la communication scolaire est souvent loin dune telle ouverture. En général, les messages circulent du haut de linstitution vers le bas. On cherche à informer, à expliquer, à clarifier ou à convaincre, et on oublie souvent découter. Il ne sagit pas dinverser le mouvement, mais de léquilibrer. Une communication démocratique est une communication bilatérale ou, mieux encore, interactive. Elle doit sappuyer sur des institutions permanentes (conseils, commissions, espaces de rencontre, bulletins de liaison, cahiers école-maison, entretiens, etc.) dont lécole doit assurer la pérennité (Abdallah-Pretceille & Porcher, 1996 ; Gayet, 1999 ; Maulini, 1998a, 1999).
Lorsque lenseignement de Rogers est réduit à un arsenal technique, il perd son sens. Sous couvert de libérer autrui, on ne fait que linstrumenter en lui sous-tirant une précieuse parole quon utilise ensuite pour atteindre nos propres objectifs. Si la discussion nest quun détour ou un artifice au service de notre volonté de maîtrise, elle perd son statut de principe régulateur pour devenir un moyen subordonné à une stratégie. Elle ne sert pas à construire un accord négocié, mais à obtenir, par la ruse, le résultat égoïstement souhaité. Le salut, pourtant, vient souvent du dégagement, qui est le contraire du désengagement. Quitter les lieux, prendre de la distance (ou du recul), solliciter un tiers, autant de figures du désaisissement qui peuvent redistribuer les places de jeu et susciter des dynamiques nouvelles. Kenzaburô Oé témoigne de cette nécessaire déprise dans ses romans autobiographiques. Face au handicap mental du dernier des fils, Eoyore, la famille fait cause commune et " prend les choses en main ". Elle assume son éducation, en le protégeant de la foule. Mâ, sa grande sur, est la plus impliquée dans ce travail. Elle organise la vie de son frère pour quelle se déroule sans trop dà-coups, à labri des menaces de lespace ambiant. Cest pourtant un incident qui va linciter à considérer son frère comme un homme ordinaire :
Jai enfermé mon frère dans un lieu où il est traité comme quelquun de particulier, et non comme une personne de rien du tout. ( ) Jai grandi dans lidée que même si Eoyore était handicapé, puisque je laimais avec son handicap, ça navait pas dimportance. A partir dun certain moment, jai même brandi son handicap comme un étendard ( ) Est-ce que je ne suis pas trop habituée à le considérer comme une personne étrange et drôle, en oubliant de le voir objectivement ? En oubliant que, mis à part son handicap, cest une personne ordinaire, de rien du tout ? Dans le groupe de bénévoles auquel jappartiens, on discute souvent de lautonomie des handicapés, et pourtant je crois bien navoir jamais pensé à établir avec mon frère des relations qui tiennent compte de son autonomie.Lautre jour, je regardais Eoyore distribuer des tracts à des inconnus sur le trottoir den face. Jai rarement observé mon frère pendant un certain temps, et à une telle distance. Et il ma semblé que peut-être ses gestes étaient trop lents et son expression trop bonhomme, mais quil était en tout cas traité comme quelquun dordinaire par les gens qui lui prenaient ses tracts. Cétait aussi la première fois quil entrait en contact de manière aussi directe avec la société extérieure, mais jai eu le sentiment de découvrir la personne vraiment ordinaire, cette personne de rien du tout quil est. (0é, 1990, p.172-173)
Cest à la fois en quittant les lieux quelle connaît trop bien, en séloignant de son frère, et en le voyant aux prises avec des personnes nouvelles, peu préoccupées par un stigmate que ne signale après tout aucun " étendard ", que Mâ transforme radicalement son regard sur Eoyore. Sommes-nous certains dêtre aussi libéraux avec nos élèves ? Lorsquils nous semblent " étranges et drôles ", navons-nous pas tendance à les enfermer dans une singularité dont personne, à part nous, ne pourrait les soupçonner, et dont ils ne demandent peut-être quà sortir ? La voix de Mâ ne résonne-t-elle pas au fond de nous, lorsque nous choisissons, à la place de nos élèves (et parfois de leurs parents), les moyens qui leur permettraient de devenir, un jour lointain, une " personne de rien du tout " ?
Lécole fut crée pour protéger les enfants contre un monde peu propice à leurs apprentissages et à leur développement. Mais elle le fut pour mieux préparer leur participation à la vie publique. Comment résiste-t-elle à la tentation du maternage ? A trop préparer les enfants au " choc de la sortie ", noublie-t-elle pas de les faire sortir ? Nos " ateliers protégés ", qui protègent-ils ? Ceux du dedans, ou ceux du dehors ? La rhétorique de la différence nest-elle pas, par moments, le rempart qui nous épargne les affres de la rencontre avec autrui ?
La différence est une idée, mais lAutre est une personne. Or, nos idées sont à nous, elles sont en nous, nous sommes libres de les manipuler et de les transformer à notre guise. Tandis que les personnes sont hors de nous, face à nous, irréductibles au bien que nous leur voulons. Lexpérience de lAutre, cest lexpérience la plus poussée [et] parfois la plus cruelle qui se puisse vivre. Car lautre est hétérogène, il est limite de notre désir, de notre pouvoir et de notre ambition de maîtrise (Ardoino, 1999, p.446). Il a sa propre idée de ce qui serait bon pour lui. Il a un point de vue sur son propre destin et sa propre éducation (Montandon, 1997). Lexclure ou linclure de force, en lui disant " cest pour ton bien ", cest rester centré sur soi, et rejeter la difficulté (Miller, 1984 ; Cifali, 1995).
Au bout du chemin, cest peut-être la question qui reste : jusquoù accepterons-nous de nous mettre en difficulté ?
La différence ne se transforme pas en handicap par hasard. Un mauvais lecteur nest pas handicapé pour écouter Mozart. Et un journaliste sourd peut écrire des éditoriaux. Le handicap est toujours un rapport : rapport entre une caractéristique personnelle et une activité envisagée, rapport entre une donnée et une intention.
Dans les écoles, les différences sont, on la vu, les données que nous choisissons de sélectionner. Des données que nous prélevons, que nous classons, que nous hiérarchisons en fonction de nos intentions. Si nous le faisons de manière unilatérale, en ignorant le point de vue et les projets de lAutre, ou en prétendant les connaître mieux que lui, nous restons les " maîtres du jeu ", mais nous perpétuons la logique de domination sous prétexte démancipation. Si lécole veut aller à la rencontre de tous ses élèves, y compris les plus " différents ", elle doit certes assumer ses responsabilités, mais sans oublier la première dentre elles : donner la parole à ceux qui ne lont jamais, à ceux qui nont pas les moyens de la prendre, à ceux qui ne pensent pas avoir ces moyens, à ceux dont nous pensons quils nont pas ces moyens, à ceux qui pensent que nous pensons quils nont pas ces moyens, et ainsi de suite jusquà linfini.
Accepter la difficulté, cest renoncer au monopole de la parole, passer de la culture du convaincre (Breton, 1998) à léthique de la discussion. Cest accepter linconfort des questions paradoxales. Par exemple :
Nous terminons donc à lendroit même où nous avions commencé : léthique de la diversité et de la discussion nest pas affaire de bons sentiments, mais de rigueur et de confrontation intellectuelles. Elle est affaire de classement, de conceptualisation, de connaissance des autres et de soi-même, de pensée réflexive et critique, de communication interpersonnelle, dargumentation, de curiosité, de respect mutuel, etc. Or, tout cela ne sapprend pas dans un catéchisme, mais dans ce qui fonde linstitution scolaire : le partage des savoirs.
Tout cela sapprend en résolvant des problèmes mathématiques (classer), en préparant des exposés scientifiques (conceptualiser), en conduisant des recherches historiques ou géographiques (connaître les autres), en produisant des documents hypermédias (communiquer), en rédigeant des dissertations (argumenter), en luttant ou en jouant au cours déducation physique (respecter lautre). Tout cela sapprend surtout si les élèves participent, collectivement, à lélaboration des projets et des activités dapprentissage. Si lécole leur propose une pédagogie du " chacun pour soi ", elle faillit trois fois à sa mission : 1. Elle oublie que la connaissance se construit dans linteraction. 2. Elle dissout le sens des savoirs dans une succession de leçons, de tâches et dexercices qui ne répondent à aucune question. 3. Elle empêche laccès des élèves aux compétences qui leur permettront de participer librement à la discussion publique dont parle Habermas.
Au moment où nos sociétés hésitent entre libération et crispation identitaires, lécole doit impérativement concilier droit à la différence et droit à la ressemblance, en refusant toutes forme dapartheid scolaire (Meirieu, 1997). Si elle veut préparer ses élèves à vivre [un jour] ensemble, égaux et différents (Touraine, 1997), elle doit les initier à la pensée plurielle et à la discussion. Elle doit dénoncer le culte de lordre et du rangement, celui qui débouche toujours sur de nouveaux ghettos (des classes de filles et des classes de garçons, des classes dautochtones et des classes détrangers, des collèges pour riches et des collèges pour pauvres). Elle doit préférer la complexité à la simplicité, et la pluralité à la pureté. Car le " pur et simple " débouche toujours sur lobscurantisme, et lobscurantisme sur la violence.
Il se trouve aujourdhui des banquiers, voire des députés, pour rêver dun marché scolaire libéralisé, où chacun trouverait désormais " chaussure à son pied ". Une kyrielle décoles privées, disent-ils, sera plus performante que le mammouth de linstruction publique. Mises en concurrence, elles seront condamnées à " rentabiliser leurs investissements ", à " satisfaire leurs clients " et " à obtenir des résultats ". Formidable. Mais de quels " résultats " parle-t-on ? Si chaque individu cherche et trouve le produit de ses rêves - sa maternelle trilingue, son école pour sportifs délite, son collège mormon, son lycée pour surdoués, son université cinghalaise et son université tamoule - les résultats immédiats seront peut être en progression. Rester entre soi, voilà qui dispense des dilemmes et des conflits de la cohabitation, et qui libère du temps pour apprendre Internet et langlais. Mais à long terme, que prépare-t-on ? Des générations ultra-diplômées, mais trop préoccupées par la doctrine communautaire et/ou la réussite individuelle pour entrer en discussion avec autrui.
Dans lécole publique, il faut accepter de négocier des arrangements avec des concitoyens qui ne partagent ni nos idées, ni nos valeurs. Cela prend du temps, cest sûr. Mais est-ce du temps perdu ? En répartissant chaque sous-groupe " différent " dans une classe ad hoc, on accroît peut-être la " productivité " de chacun deux, mais pas la justice sociale ou la fraternité. Si lécole hutu et lécole tutsi perfectionnent, chacune de leur côté, la didactique de laffûtage des machettes, elles augmenteront le rendement, mais où sera le bénéfice ?
Et quadviendra-t-il, dans cette course à la performance, de nos petits enfants " étranges et drôles " ?
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Watzlawick, Paul et al. (1988). L'invention de la réalité. Contributions au constructivisme. Paris, Seuil.
Annexe :
Catégorisation et différenciation : chercher lintrus
Consigne :
Dans chacune de ces séries, cherchez la lettre qui est
différente des autres.