Olivier
MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de
l'éducation
2002
Texte publié dans l'Educateur, numéro spécial "Un siècle d'éducation en Suisse Romande" (2), mars 2003, p.33-37.
> L'invention des Jésuites : l'émulation par la compétition
> Du rang à la note : universaliser les classements
> Le bon sens de l'entraîneur roumain
> Enseigner et évaluer : soyons réalistes !
Le métier délève a son salaire au mérite : cest la note. Comment motiver les travailleurs, comment signifier leur valeur, et comment en informer les parents si lon ne peut pas quantifier la qualité de leur travail et de leur conduite au travail ? Il est difficile, aujourdhui, dimaginer une école sans note. Pourtant, la note est comme lécole : une " idée folle " quil a bien fallu inventer, et qui peut encore évoluer (Maulini, 1996).
Claparède (1920, p.30) ne voulait pas une école de la mesure, mais une école sur mesure. Une école qui mette les expédients des bonnes et des mauvaises notes, des rangs, des concours et des prix au rancart de lenseignement. Au moment où le rancart sentrouvre, et où le débat pédagogique devient un débat politique, pourquoi ne pas remonter aux sources de la note pour voir sil est prudent ou imprudent d" expédier les expédients " ?
Linvention des Jésuites : lémulation par la compétition
A lorigine des notes, il ny a pas lécole de Jules Ferry, mais le collège des Jésuites. Dans le Ratio Studiorum qui codifie lorganisation des études, Ignace de Loyola et ses disciples formalisent toutes sortes de procédures qui doivent orienter le travail des maîtres et systématiser la transmission du savoir. Puisque lambition de la Compagnie est de résister aux réformateurs et aux humanistes en scolarisant un maximum denfants de la bourgeoisie montante, elle doit créer des méthodes et des instruments pédagogiques inédits et performants. Le privilège de la naissance ne suffit plus à sélectionner les élites, ni les châtiments corporels à stimuler létude. Le principe qui assumera désormais les deux fonctions, cest le principe de lémulation.
Ce qui caractérise la pédagogie des Jésuites, cest la discipline, la répétition et la concurrence perpétuelle entre les élèves. Les cohortes sont divisées en deux camps, et chacun des camps en décuries dinégales valeurs. Ce dispositif permet une double compétition : les écoliers saffrontent à lintérieur de chacun des camps, pour progresser dune décurie à lautre, et entre les camps, pour comparer deux décuries du même niveau. Le codage est variable dans lespace et dans le temps, mais il repose toujours sur le même principe : ce qui permet de " juger " un élève, cest son classement dans la hiérarchie des groupes. Si les élèves sont 60, il y a six décuries, et lélève classé 11e ou 15e figure dans la deuxième décurie, au deuxième rang. Lélève classé 55e est au 6e rang, dans la 6e et dernière décurie.
La performance du collégien est deux fois relative. Dabord, elle ne vaut que par rapport à celle des autres. Ensuite, elle ne vaut que localement. En fin de trimestre, les parents savent par exemple que leur fils a été successivement 17e, 24e et 22e en thème, 13e, 22e et 16e en version. Mais il la été dans ce collège, et au milieu de ces collégiens. Ce qui fait la " valeur " dun écolier, cest son rang. Son rang ici et maintenant.
Du rang à la note : universaliser les classements
Au 19e siècle, lécole républicaine soppose à lenseignement des Jésuites en récupérant et en adaptant ses technologies. Quelle ait 6, 10 ou 20 degrés, léchelle chiffrée va pénétrer toute linstitution. Cest en 1890, par exemple, que la France adopte une graduation de 0 à 20. Dans un système qui repose toujours sur lémulation, mais qui veut donner, au moins officiellement, une chance de réussir à tous les élèves méritants, la notation du travail et du comportement va étendre, standardiser et rationaliser les classements (Cardinet, 1991).
Ce que la note va progressivement signifier, cest moins le rang de lélève dans sa classe, que sa place sur une échelle universelle : léchelle dappréciation. Comme la monnaie pour le produit, la note apprécie le travail de lélève, cest-à-dire quelle lui donne son prix. A Genève, par exemple, 6, cest " excellent " ; 5 cest " bien " ; 4, " assez bien " ; 3, " médiocre " ; 2, " insuffisant " ; et 1, cest " mauvais ". A Fribourg, " insuffisant " ne vaut pas 2, mais 3 ; 2, cest " mal " ; et 1, " très mal " (Landry, 2001). Ce que dit la note, ce nest pas seulement le rang que lon mesure (" 5e sur 25 "), mais la valeur du " travail " ou de la " conduite " que lon évalue. Peu importe, à la limite, que Jules soit 3e ou 15e sur 25. Si sa note est une bonne note, cest que son travail est un bon travail. Et si tous ses camarades ont la même note que lui, le maître ne peut que sen réjouir. Et la République avec lui.
Ils sen réjouissent, certes, mais seulement " à la limite ". A lécole du peuple, tout le monde peut théoriquement réussir. Mais pratiquement, quest-ce que la réussite si personne néchoue ? Quest-ce quune bonne note sil ny en a pas de mauvaise ? Quest-ce quun classement sans mal classé ? Nos barèmes nont jamais dû produire des décuries isométriques, mais ils dessinent, encore aujourdhui, des courbes de Gauss où nous rangeons quelques " bons ", beaucoup de " moyens " et quelques " mauvais " élèves. Bien sûr, la courbe nest pas tenue dêtre en cloche. Mais la docimologie montre quelle lest souvent. Et que, lorsquelle ne lest pas, nous nous en inquiétons : " suis-je un bon enseignant si mes contrôles sont si peu discriminants, et que mes élèves ont 6 sur 6 tout le temps ? " Etalon universel, la note doit désigner lécart sans lequel il ny a pas de classement.
Le bon sens de lentraîneur roumain
Ce que montre lhistoire de la notation, cest une lente érosion de la quantification. En 1910, les enseignants genevois calculaient et répertoriaient environ 10 moyennes mensuelles pour chacune des 12 disciplines scolaires et pour la conduite, soit 130 informations chiffrées pour un seul bulletin scolaire. En 1966, on ne comptait plus que 5 moyennes bimestrielles pour 12 disciplines, la conduite et lapplication, soit 70 notes. En 1980, 3 moyennes pour 10 disciplines, soit 30 notes. En 1992, 3 moyennes pour 5 disciplines, soit 15 notes. Demain, ou après-demain, seules devraient rester 3 " notes globales " de fin décole primaire. Le mouvement est régulier, et il semble irréversible : lécole obligatoire réduit les classements (Didier & Tozzini, 1997). Cela sexplique, évidemment. Mais ces explications soulèvent de nouvelles questions.
Si lécole a distribué tellement de notes, cest parce que la pédagogie a dabord consisté à découper le savoir en éléments simples (les règles de calcul, les listes de mots, les leçons de choses, etc.) dont le maître pouvait instruire les élèves, que les élèves devaient mémoriser, et quils devaient ensuite restituer dans la récitation ou linterrogation. Dans une telle logique, la note a une double fonction : elle certifie lapprentissage et, si lélève y consent, elle le stimule. Si le chiffrage est permanent, cest quil contrôle et quil valide ce que lon doit apprendre ailleurs, en écoutant la leçon ou en faisant ses devoirs. Ce que la notation permet détablir, cest le classement qui résulte de lentraînement.
Que la compétition suit et sanctionne lentraînement, cest ce que savent les sportifs de haut niveau. Si Nadia Comaneci a triomphé aux Jeux Olympiques, cest parce quelle a obtenu de bonnes notes pour ses appuis renversés. Mais des notes quelle ne demandait pas pour apprendre. Pour construire un nouvel enchaînement, lentraîneur et son élève doivent se fixer un but, organiser une progression, faire des tentatives, des erreurs, des corrections. Ils doivent coopérer, discuter, réfléchir pour trouver des solutions. Si la gymnaste se décourage, il faut la stimuler par le geste et par la parole. Lorsquil met la victoire au-dessus du respect des personnes, lentraîneur peut même se moquer dune athlète défaillante, lhumilier ou la frapper devant ses camarades. Mais pourquoi lui donnerait-il une note ? Si le saut nest pas assez groupé, il est plus simple de le dire que de le chiffrer. Le problème, pendant lentraînement, ce nest pas dobtenir telle ou telle note. Cest dapprendre les éléments et les enchaînements qui donneront le droit dêtre noté et, si possible, bien noté. " Rentre la tête ! ", " surveille tes épaules ! ", " cours plus vite ! " sont des conseils plutôt directifs, mais ils sont plus utiles que " assez bien ! ", " mauvais ! " ou " quatre et demi ! " En mettant lévaluation au service des acquisitions, des apprentissages et de leur régulation (Weiss, 1996 ; Perrenoud, 1998 ; Allal, 1999), lécole raisonne a priori comme un entraîneur de bon sens : elle distingue le cours et le concours.
Enseigner et évaluer : soyons réalistes !
Bien sûr, la comparaison a ses limites. Lorsquelle enseigne léducation physique, lécole ne se prend pas pour un gymnase socialiste. On peut dailleurs croiser leurs ressemblances et leurs différences pour poser trois questions.
Premièrement, la question du classement. On peut réduire le débat sur les notes à un débat philosophique, pour ou contre lémulation, la compétition, les classements dans lécole et à la sortie de lécole. Mais cette réduction ne trompera pas un entraîneur roumain. Va-t-on à lécole [de gymnastique] pour " gagner les jeux " (compétition olympique) ou pour " développer ses capacités intellectuelles, physiques, artistiques " (instruction publique) ? Nous pouvons, évidemment, nous diviser sur cette question. Mais la querelle idéologique ne doit pas cacher lenjeu pédagogique : à ambition égale (gagner, participer ou sépanouir), il ne faut pas confondre le moment de lexamen et le moment de lentraînement. Sinon, on court de (pré)sélection en (pré)sélection, et le temps quon prend à évaluer, à mesurer, à noter, on ne la plus pour sentraîner.
Deuxièmement, la question de la motivation. Les écoliers ne sont pas tous aussi persévérants que Nadia Comaneci. Et sils ne sengagent pas dans le travail, on na pas le droit de les embrigader, de les maltraiter ou de les exclure de lécole. Le pari le plus ambitieux, cest évidemment de donner assez de sens au travail scolaire du sens aux leçons de gymnastique, de mathématiques, de lecture pour mobiliser directement les élèves. Mais si cela ne suffit pas, il faut bien faire des détours, organiser des jeux et des " batailles des livres ", lancer des défis, instituer des brevets et des ceintures, distribuer des encouragements et des félicitations. Bancs dhonneur et dinfamie, bons points et bonnets dânes, bonnes et mauvaises notes : les " expédients " de Claparède ne sont plus produits par linstitution. Cest à chaque enseignant quil revient désormais de " motiver " ses élèves, sans se tromper ni de gratification, ni de sanction.
Troisièmement, la question de linformation. Les parents délèves ne font pas don de leurs enfants à la Patrie pour quelle en fasse des champions. Ils ont des droits et, dabord, le droit à linformation. Mais pour quils sachent ce qui sapprend à lécole, ils ne suffit pas de leur répéter ce qui sy dit. Il faut le " communiquer " de manière compréhensible. La note a cette réputation : elle donne un message simple et clair à ceux qui ne maîtrisent pas le jargon pédagogique. Mais sil est trop simple, le message est tout sauf clair. Et sil veut être clair, il risque de ne plus être simple. Comment tirer profit dun " 4 " de gymnastique (ou de mathématique), si lon ne connaît ni les lacunes à combler, ni le moyen de sy prendre ? Cest pour répondre à cette question que lécole produit de nouveaux moyens dinformation et de communication (Groupe inter-projets, 1997 ; Vellas, 1999). Au risque, parfois, de changer de bureaucratie. Comment les élèves apprendront-ils si leurs maîtres passent moins de temps à les entraîner quà gérer les bulletins dévaluation, les dossiers dévaluation, les portfolios, les instruments dauto-évaluation, les entretiens dévaluation, les cahiers de liaison et les réunions dinformation ? Expédient pour expédient, la note prenait peut-être moins de temps.
Si lécole du 20e siècle a de moins en moins noté, cest peut-être parce quelle a cherché des moyens plus élaborés pour motiver les élèves et informer leurs parents. Cest peut-être aussi parce quelle na plus autant besoin de classer, de mesurer, de sélectionner. Par angélisme ? Ou par réalisme ? Les Jésuites éliminaient par principe les collégiens des derniers rangs. Lécole publique a dabord noté les élèves pour distinguer ceux qui avaient appris. Aujourdhui, elle affirme quil est plus sage de former chacun que de se résigner à éliminer les plus faibles. Et que, pour tendre vers ce résultat, il est prudent denseigner beaucoup et de mesurer moins. Dun côté, lhôpital A, qui note votre température tous les matins, qui linscrit dans un bulletin que vous montrez à vos parents, et qui, en cas de complication, recommence tout le traitement. De lautre côté, lhôpital B, qui ne note presque rien, mais qui vous ausculte à bon escient, et qui vous donne les soins dont vous avez besoin. Hôpital de la mesure ou hôpital sur mesure : lequel choisirez-vous ? En étant réaliste, sentend.
En savoir plus
Allal, Linda (1999). Acquisition et évaluation des compétences en situation scolaire, in : Raisons éducatives, 2, p.77-94.
Cardinet, Jean (1991). L'histoire de l'évaluation scolaire, des origines à demain. Neuchâtel, IRDP.
Claparède, Edouard (1920). L'école sur mesure. Lausanne et Genève, Payot.
Didier, Philippe; Tozzini, Denise (1997). "Juliette grogne" ou le carnet de l'école primaire, à Genève (1910-1997). Université de Genève (Mémoire de licence).
Groupe inter-projets de l'enseignement primaire genevois (1997). Transmettre une évaluation plus qualitative aux familles. Genève, Département de l'instruction publique.
Landry, Françoise (2001). Les conditions de promotion et dorientation au cours de la scolarité obligatoire en Suisse Romande et au Tessin. Neuchâtel, IRDP.
Maulini, Olivier (1996). Qui a eu cette idée folle, Un jour d'inventer [les notes à] l'école ? Genève, Agatha.
Perrenoud, Philippe (1998). L'évaluation des élèves. De la fabrication de l'excellence à la régulation des apprentissages. Entre deux logiques. Bruxelles, De Boeck.
Ratio Studiorum (1599). Traduit du latin à langlais par A.P.Farrell, University of Detroit (Etats-Unis).
Vellas, Joël (1999). Evaluer sans notes, c'est possible ! in : Dialogue, 92, p.24-25.
Weiss, Jacques (1996). L'importance des notes dans l'évaluation, un problème mal posé. Neuchâtel, IRDP (Recherches 96.1003).
Le ratio studiorum: classements, classes et disgrâces
Au début de lannée, lenseignant doit donner au préfet une liste de ses élèves dans lordre alphabétique ( ). Dans cette liste, il devra distinguer le classement des élèves en " meilleur ", " bon ", " moyen ", " douteux ", " autorisé à rester à lécole ", " prié de se retirer ". ( ) Une fidèle observance des règles sera mieux assurée par lespérance de lhonneur et de la récompense, et la crainte de la disgrâce, que par le châtiment corporel.
Ratio Studiorum, 1599 (édition Farrell, traduction om)
Le chiffrage permanent: calculs chinois
Les notes ne datent pas dhier, et le débat sur les notes non plus. Edouard Claparède publie Lécole sur mesure en 1920. Il y dénonce lécole actuelle [qui] veut toujours hiérarchiser, alors que ce qui importe avant tout, cest de différencier. Pour dénoncer la pédagogie à une dimension et les expédients des concours, des rangs et de la notation, il cite Henri Roorda (p.30-32) :
Les pédagogues chinois - cela nétonnera personne emploient un moyen très compliqué pour savoir sils doivent accorder à tel de leurs élèves le droit de poursuivre les études qui le mettront en mesure dexercer, plus tard, la profession de dentiste. Quand lécolier a seize ans révolus, on calcule la moyenne des notes quil a obtenues, durant les douze premiers mois, dans ses leçons de chinois. On procède de même pour ses notes de géographie, dhistoire, de mathématiques, de religion, déconomie politique, de dessin, de danse et de trombone à coulisses. Chacune de ces moyennes est multipliée par lun des nombres : 5, 4, 3, 2 ou 1. Ce sera, par exemple, le multiplicateur 3 pour lhistoire et le multiplicateur 1 pour le dessin. Puis on additionne tous les résultats obtenus. Si le total de cette addition est inférieur à 266, lélève est retenu un an de plus à lécole ; cest-à-dire quon abrège dun an son existence de dentiste.
Les pédagogues chinois se rangent dailleurs dans deux camps opposés : les partisans du professeur Dzimm, qui multiplie par 3 la note de géographie et par 2 celle de mathématiques ; et les partisans du professeurs Lahitou, qui fait linverse.
Comme on pouvait le prévoir, les pédagogues de notre pays procèdent dune manière beaucoup plus rationnelle. Dabord, ils ont renoncé de tout temps à lenseignement du chinois. Ils estiment , avec raison, quun futur vétérinaire peut se contenter détudier le latin huit ans de suite. Mais cest surtout dans la manière dont ils enseignent le français à leurs élèves quils se montrent plus sérieux que leurs collègues du Céleste-Empire. Dune part, ils considèrent la composition et la dictée ; et dans un autre groupe ils rangent la grammaire, la récitation, lanalyse logique et la lecture. Ils sont assez raisonnables pour comprendre que limportance de la composition est à celle de la lecture comme 2 est à 1 ; et, en définitive, il leur suffit deffectuer neuf additions, neuf divisions et une multiplication pour reconnaître que le jeune Robert ne mérite, pour le français, que la note 6,392. Et comme cette note, combinée avec les autres (calculées daprès le système Bolomais), ne donne quune moyenne de 6,499, le collégien Robert devra rester un an de plus sur les bancs de lécole avant de succéder à son papa, le vétérinaire. Voilà pourquoi nos vaches sont si bien gardées.
Henri Roorda, cité par Edouard Claparède, 1920