Olivier
MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de
l'éducation
2001
Avez-vous déjà chaussé les skis cet hiver ? Si cest le cas, vous en aurez peut-être profité pour observer une espèce particulière déducateurs : les moniteurs des écoles de ski et de snowboard. Et sans doute en aurez-vous tiré de précieux enseignements vis-à-vis de la pédagogie en général et de la Rénovation en particulier. Si ce nest pas le cas, peut-être aimerez-vous connaître les questions que se posent ces enseignants pas comme les autres et les réponses quils y apportent.
En mars dernier, les quotidiens Libération et le Nouveau Quotidien ont tous deux publié un article élogieux sur lenseignement du " snowboard " (surf des neiges) dans la station dAvoriaz. Quel rapport me direz-vous avec les trois axes genevois, léchec scolaire et les objectifs-noyaux ? Plus dun, nous allons le voir. En fait, ce détour nen est (presque) pas un : parler de lenseignement du ski, cest parler déducation physique ; et parler déducation physique, cest parler déducation tout court ; cest donc parler dapprentissage, denseignement, bref décole et de... Rénovation.
Pour bien se connaître soi-même, il est souvent utile découter ce que les autres disent de nous. " Parle-moi de moi, je saurai qui je suis ". Quand un fils fait un reproche à son père, il lui renvoie une image, certes déformée, mais par là même signifiante de ce quil fait et de ce quil est en tant que père. Idem lorsque la Confédération Suisse se fait sermonner par les diplomates européens chargés des négociations bilatérales ou les députés américains à la recherche de lor nazi. Idem encore lorsque lécole essuie les récriminations dautres acteurs de la formation et de léducation.
Apprendre le snowboard semble être a priori un apprentissage comme un autre. Ses promoteurs ne sont cependant pas de cet avis. Pour mieux nous en convaincre, ils opposent leur démarche à la logique scolaire. En parlant deux-mêmes, ils nous disent beaucoup, dune part sur ce quest lécole, dautre part sur ce quelle paraît être. Voyons comment.
Les surfers revendiquent une forme de rupture avec la tradition antérieure, jugée obsolète : celle du ski de piste. Le paradoxe fondamental est décapant : " tout le challenge, cest de mettre les enfants dans des situations pédagogiques, leur enseigner sans que jamais ils aient le sentiment dapprendre ". Entendons-nous bien : il ne sagit pas seulement dapprendre avec plaisir, ou encore dapprendre en samusant. Il sagit dapprendre sans même savoir quon apprend. Dapprendre, en quelque sorte, à son insu.
Du point de vue pédagogique, ce postulat a de quoi choquer, convenons-en. Comment peut-on imaginer un apprentissage durable en labsence de ce quon a coutume dappeler une " posture réflexive " ? Apprendre " sans le savoir ", voilà qui est bon pour lenfant sauvage, livré à lui-même dans un environnement exclusivement naturel. Pour le reste, lhistoire de léducation nous montre que seule lintervention explicite des adultes permet au petit dhomme daccéder à la connaissance. Si lhomme est un animal social, il ne peut reconstruire à lui tout seul le savoir élaboré par ses semblables au cours des siècles. Il a besoin de puiser aux sources les plus immédiates, comme aux plus lointaines, pour sémanciper des lois de la nature. Parler, lire, écrire, mesurer, calculer, chanter, dessiner, jouer, ne sont possibles quà travers un long apprentissage. Ce qui justifie lexistence de deux institutions consacrées à cette tâche : la famille et lécole.
Evidemment, lapprentissage nest pas toujours conscient. Souvent, limitation spontanée suffit, en particulier chez les tout petits. Plus tard, les mécanismes vont cependant se complexifier, passer des opérations concrètes aux opérations formelles. En accédant à la capacité d" abstraction réfléchissante ", lhomme pourra penser sa propre pensée et celle des autres. Cest précisément sur cette rupture que se fonde en partie la spécificité de linstitution scolaire. En créant lécole, lhumanité a voulu systématiser la transmission des savoirs élémentaires afin de les diffuser plus rapidement et plus largement que ne le permettait la pratique antérieure du compagnonnage. Or, la meilleure façon de gagner du temps ne consiste pas à réinventer tout le savoir avec chacun des élèves. Il sagit plutôt, dune part daller à lessentiel, dautre part de construire un savoir de " deuxième degré ", un savoir sur les savoirs, seul gage dune véritable maîtrise, dune véritable lucidité.
Les programmes scolaires gardent la trace de cette intention. Pourquoi par exemple enseigner la grammaire à lécole primaire ? Parce que la maîtrise de la langue orale et écrite nest optimale que si elle saccompagne dun savoir sur la langue elle-même, le savoir quon appelle " métalinguistique ". Postulat que lon peut généraliser : mathématique, histoire, géographie, dessin, musique, chacune de ces disciplines construit un regard réflexif, un regard " méta " qui permet aux élèves, non seulement de maîtriser un certain nombre de savoirs et de savoir-faire, mais aussi de prendre conscience de cette maîtrise pour laméliorer encore.
De façon plus " transversale ", les pédagogues ont beaucoup insisté sur la nécessité d" apprendre à apprendre " plutôt que de se noyer dans laccumulation de savoirs vite oubliés. Ils ont trouvé lappui des psychologues pour qui la prise de conscience par lenfant de son propre fonctionnement intellectuel, de " ce qui se passe dans ma tête quand je pense " (cf : exposition Piaget du Musée dethnographie) est lune des clefs de ce quon appelle aujourdhui la " métacognition ". Si lélève prend explicitement conscience de ses difficultés dapprentissage, il pourra dautant mieux y remédier. En anticipant, en contrôlant, en ajustant, bref en régulant sa propre activité mentale, il en augmentera lefficacité. Il se posera en extériorité de la situation dapprentissage et pourra mieux la contrôler. Evidemment, les enfants nont pas tous les mêmes capacités réflexives. Mais voilà précisément lenjeu : permettre à chacun de construire cette compétence essentielle, sous peine de voir se perpétuer les inégalités daccès à la connaissance. Car accéder au statut de sujet, cest non seulement savoir, cest surtout savoir que lon sait. Pour Meirieu (1996, p.11), savoir quon sait est tout autre chose que savoir, puisque, quand on sait que lon sait, on peut utiliser ce que lon sait sans attendre quon nous le demande.
La Rénovation genevoise fait elle aussi ce pari : penser son propre apprentissage serait gage de lucidité et démancipation. Dans son bilan de lan 1 (De lactivisme à la méthode), Monica Gather Thurler affirme que plusieurs équipes témoignent du fait que les enfants sont plus confiants et conscients de leurs difficultés, arrivent à faire des choix de travail pour améliorer leurs compétences (p.27). De son côté, le Service de la recherche en éducation innove en soumettant aux élèves de 6e primaire un questionnaire intitulé " Comment japprends ? ".
Comment alors expliquer ce paradoxe : au moment même où lécole découvre (ou met en pratique) les délices de la métacognition et de la prise de conscience, on souhaite ailleurs sen débarrasser. Ou plutôt : on semble le souhaiter. Revenons en effet à notre article initial : pourquoi donc vouloir apprendre [le snowboard] sans avoir le " sentiment dapprendre " ? Pour deux raisons, fort différentes lune de lautre nous allons le voir.
Dabord, " apprendre " est trop pénible. Selon un moniteur, " limage que les jeunes se font du snowboard, cest que cest facile, alors que le ski, ça sapprend ". Insistons sur léquation : si quelque chose sapprend, cest que cest difficile ; si cest facile, pas besoin dapprendre. Une question se pose alors : comment, dans ces conditions, définit-on le verbe " apprendre " ? Cest là quintervient notre seconde explication, décisive : " Cela veut dire quil faut éviter toutes les situations de type scolaire ". Quest-ce à dire ? " Pas de rassemblements militaires, pas de tests, pas de médailles (...) On ne leur dit pas comment ils doivent faire et on ne leur parle pas de technique. "
Ne sous-estimons pas ce glissement : si les jeunes préfèrent le snowboard, cest que, dans leur esprit, cest plus facile. Pourquoi est-ce plus facile ? Parce quil nest pas nécessaire dapprendre. Pourquoi napprend-on pas ? Parce quon ne décompose pas chaque mouvement et quon nencolonne pas les élèves sur deux rangs, en dautres termes, parce quon na pas limpression dêtre à lécole, fut-elle lEcole suisse de ski.
Si lécole est faite pour apprendre et si lécole est ennuyeuse, cest lidée même dapprentissage qui devient rébarbative. En fait, on veut bien " apprendre le surf ", mais " sans recevoir dordre ". Doù le titre de larticle : " apprendre le snowboard sans maître décole ". Sans professeur, mais avec un moniteur, cest-à-dire " un copain qui conseille et un leader incontesté pour sa compétence et son comportement ". Tout le contraire de linstituteur moyen, donc ! En fin de compte, on voit bien que cest moins lapprentissage comme tel qui est dénoncé que la " forme scolaire " de lapprentissage, que la scolarisation des apprentissages.
La rupture nest pas fortuite, elle est revendiquée. Dun côté, " les cours de ski classiques ", variante alpestre de lécole de grand-papa : groupes homogènes, maître omniscient, décomposition et répétition des mouvements, verbiage explicatif, discipline de fer, bref une pédagogie " contraignante et scolaire ". De lautre, une " organisation souple " orientée vers " lautonomie, le plaisir et le sens des limites ". Les moyens ? Différenciation ("Par thèmes : je veux progresser, je veux sauter, je veux tailler de belles courbes, jai envie de tout essayer ") ; pédagogie de la réussite (" Ne proposer que des situations positives, simples et ludiques qui mettent les jeunes en confiance ") ; situations complexes et non-linéarité (" On ne dit pas on ne fera pas de saut tant quon ne saura pas tourner ") ; primat du résultat obtenu sur lorthodoxie stylistique (" Peu importe la façon dont on tourne, le tout est dacquérir une certaine habileté. Pourquoi vouloir hiérachiser une position plutôt quune autre quand on enseigne aux enfants ? ") ; objectifs-obstacles (" Ce banc, il y en a qui vont le passer en montant dessus, dautres qui vont lenjamber, lessentiel cest quils le passent en se faisant plaisir. Et si on veut vraiment quils franchissent un objectif donné, on va sarranger en aménageant un terrain qui corresponde à cet objectif ").
Le résultat fait la fierté des moniteurs : " les groupes ne ressemblent en rien à ces classiques files denfants reproduisant chaque mouvement de leur prof ". Lapprentissage est à la fois orienté et fondé sur la liberté et la responsabilité des participants. Lenseignement est " rythmé par des niveaux dautonomie " ; en fin de cours, les jeunes reçoivent une " attestation dautonomie ". Ces jeunes surfers, une fois sur les pistes, ne feront pas " nimporte quoi ". Ils seront attentifs aux dangers de la montagne, sauront maîtriser leur vitesse et respecter les autres amateurs de sports dhiver.
En dernière analyse, on pourrait reprocher à nos jeunes surfers de caricaturer (voire de diaboliser) outrageusement lunivers scolaire. Force est toutefois de reconnaître que leur opprobre nest pas sans rapport avec celle de certains chercheurs. Lorsque Philippe Perrenoud sinterroge sur le sens du travail scolaire, lorsque Michel Develay dénonce lenseignement de savoirs démontés, coupés de leur origine et de leur signification profonde, lorsque Jean-Pierre Astolfi accuse lécole de donner les réponses avant même les questions, on se trouve à chaque fois confronté au même enjeu : comment faire de lécole un lieu de construction et de transmission de savoirs vivants et émancipateurs ? Comment en faire linstrument dune diffusion systématique de la connaissance, sans transformer cette dernière en objets morts et éclatés, sans la " saucissonner " en tranches si fines quelle en perd toute saveur et toute valeur nutritive ?
Revenons à léducation physique. Comme laffirme Daniel Bain (1996), cette discipline peine à se défaire de son misérable statut de " branche tertiaire " dans lécole publique (loin derrière les " branches principales ", loin aussi de " branches secondaires " comme la géographie ou lhistoire). Cette situation est regrettable à deux égards au moins : dabord, on sous-estime son apport dans le développement global des enfants ; ensuite - et cest lobjet de ce texte - on ignore un gisement de pratiques et danalyses théoriques qui peuvent contribuer à éclairer les enjeux scolaires les plus généraux, les plus " transversaux ".
Prenons deux exemples :
Philippe Meirieu utilise parfois cette image : si lécole sétait mise en tête dapprendre la marche aux enfants, nombreux seraient les humains quadrupèdes ! Comment en effet sy prendrait-elle ? Comme à son habitude : réunion dexperts, formulation dobjectifs et de sous-objectifs dapprentissage, planification linéaire sur lensemble de la scolarité élémentaire (lever le pied le gauche en 1e enfantine ; le pied droit en 2e enfantine ; mettre un pied devant lautre en 1e primaire, mais sans lever les bras ; faire la même chose en 2e primaire en levant les bras, etc.) ; construction de séquences didactiques appropriées ; élaboration de documents de référence ; leçons dune heure hebdomadaire sous forme dexposés théoriques sur la cinétique et la coordination des mouvements ; exemples et exercices pratiques ; évaluation notée ; certification en cas de réussite et redoublement en cas déchec.
Evidemment, cette satire est injuste. Mais elle nest pas dénuée de sens. Les nouvelles approches didactiques et pédagogiques sont toutes à la recherche dune approche plus globale des apprentissages, une approche qui inscrive lentraînement " technique " dans des activités complexes, fonctionnelles et - surtout - significatives.
Léducation physique, discipline en plein renouveau, cherche elle à se débarrasser dun héritage fondé sur le culte de la performance, la répétition de gestes calibrés, la discipline paramilitaire. Un récent numéro de la revue Education physique à lécole aborde lenseignement des sports de glisse en général et du snowboard en particulier avec des postulats sans ambiguité : stimuler et exploiter la curiosité et les questions des élèves (" un enseignement omniprésent peut réduire la créativité à néant ") ; problématiser les situations (" développer des stratégies permettant de résoudre des problèmes ") ; renoncer aux prescriptions motrices (" ne pas tendre à inculquer des positions corporelles et des formes techniques données "). Des postulats qui devraient certes trouver un écho dans nos classes blanches et autres sorties luges. Mais des postulats qui sont sans aucun doute transférables, dune part dans la salle de gymnastique (de jeu ou de rythmique), dautre part dans la salle... de classe.
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Estrade, Brigitte (1996). Le snowboard sans maître décole, in : Libération (9-10 mars), p.21Hotz, Arturo (1996). Sports de neige, sports de glisse. Lart de gérer le (dés)équilibre, in : Education physique à lécole, 6, pp.19-22
Tanette, Sylvie (1996). Avoriaz, la Mecque du snowboard, in : Le Nouveau Quotidien (14 mars), p.27
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Allal, Linda; Saada-Robert, Madelon (1992). La métacognition : cadre conceptuel pour l'étude des régulations en situation scolaire, in : Archives de psychologie,60, pp.265-296Bain, Daniel (1996). De la gymnastique à léducation physique et sportive : une didactique en évolution, in : Education et Recherche, 1, pp.5-7.
Doudin, Pierre-André; Martin, Daniel (1992) De l'intérêt de l'approche métacognitive en pédagogie. Une revue de littérature. Lausanne, Centre vaudois de recherches pédagogiques, cahier 92.9.
Gautheron, Nathalie ; Maulini, Olivier (1995). Comment partir des intérêts des enfants pour leur doner progressivement accès à des attitudes et des compétences nouvelles ? Lexemple de léducation corporelle, physique et sportive, in : Actes du Forum 1995 de enseignement primaire, Genève, DIP.
Joannisse, Robert (1996). Larticulation formation et recherche en éducation physique, in : Education et Recherche, 1, pp.8-25.
Meirieu, Philippe (1996). Le maître : de la transmission à la médiation. Paris, Entretiens Nathan.
Perraudeau, Michel (1996). Les méthodes cognitives. Apprendre autrement à lécole. Paris, A.Colin.
René, Bernard-Xavier (1993) La gestion médiatisée des différences, in : Cardinet, Jean et al. Education physique et différenciation pédagogique. ASEP, pp.61-91