Olivier
MAULINI
Université de Genève
Faculté de psychologie et des sciences de
l'éducation
2000
1.
La transposition : du texte à l'hypertexte du
savoir
1.1. Les savoirs scolaires : programmation et mise en texte1.2. Construire et relier les connaissances : la recherche de nouvelles écritures
1.3. Hypertexte, hyperpédagogie ?
2. Le contrat : entre programmation et exploration
2.1. La coutume didactique : parole magistrale et cours dialogué2.2. Questionner et découvrir : la recherche de nouvelles interactions
2.3. Cyberespace, cyberpédagogie ?
3. Action et médiation : bon pour le réel, bon pour le virtuel
3.1. Substituer la machine au maître : le comble de la pédagogie frontale3.2. Les environnements d'action : pour une pédagogie de la médiation
Références
bibliographiques
On sait que les technologies de linformation et de la communication (TIC) en général, et Internet en particulier, font l'objet de toutes les prophéties, tantôt alarmistes, tantôt dithyrambiques. Dans les milieux éducatifs, on entend parfois que le réseau des réseaux entraînera la déshumanisation de la communication, la dilution du savoir dans un espace anarchique et, à terme, la disparition des écoles. Ou quil va au contraire démocratiser l'accès à la connaissance, rompre l'isolement de certaines personnes et de certaines régions du monde, inciter à la découverte et au partage des savoirs et des compétences, bref transformer durablement les pratiques sociales en général, pédagogiques en particulier. Ou encore que la tempête a lieu dans un verre d'eau, et que la révolution de la " cyberculture " (Lévy, 1997 ; Maulini, 1998b) ne fait que transvaser du vieux vin dans un nouveau flacon.
Lanalyse démontre que la réalité est à la fois plus nuancée et plus complexe : lécole et linformatique ne sont ni superposables, ni incompatibles. Elles sont engagées dans un pas de deux où les initiatives de lune conditionnent celles de lautre. Car si le développement des intelligences artificielles peut peser sur les politiques et les pratiques scolaires, l'inverse est également vrai. Aujourd'hui comme hier, l'école transforme tout ce qu'elle touche en objets " scolarisés ". Ce qui était vrai pour l'arithmétique ou la gymnastique suédoise l'est aussi pour les technologies de la communication et les produits multimédias : la forme scolaire (Vincent, 1994) n'est ni totalement hermétique, ni totalement perméable aux transformations socioculturelles. Elles fait face à de nouveaux problèmes, mais elle peut aussi s'appuyer sur de nouvelles ressources. Elle le fait avec plus ou moins de bonne volonté, et plus ou moins de compétence. La question est donc moins de savoir si les technologies ont leur place à l'école, que d'analyser la façon dont elles structurent et sont structurées par les pratiques pédagogiques. Autrement dit, en quoi le passage du papier à l'écran, du texte à l'hypertexte, du média à l'hypermédia, transforme-t-il à la fois l'école et les environnements virtuels qui l'investissent ? Comment analyser le double processus dinformatisation de lécole et de scolarisation de linformatique ?
Je retiendrai deux exemples qui démontrent que le détour par les environnements virtuels peut contribuer à " repenser " les formes scolaires denseignement (Mendelsohn, 1998). Premièrement, le passage du texte à lhypertexte, qui interroge le processus de transposition didactique. Deuxièmement, le renouvellement de la tension programmation-exploration, qui bouscule les termes du contrat didactique. Examinons-les tour à tour.
Un premier débat traverse depuis toujours la pédagogie : sil y a enseignement, il y a intention denseigner ; et sil y a intention denseigner, il y a (ré)organisation et, du même coup, transformation, dun savoir qui naurait pas pu se transmettre (aussi bien, aussi vite, aussi complètement, aussi rigoureusement) de manière spontanée. La transposition, qui va du savoir savant au savoir enseigné, passe par lécriture de documents programmatiques qui définissent le curriculum formel, c'est-à-dire le savoir qui doit senseigner. Cette écriture est difficilement discutable dans son principe, mais elle est beaucoup discutée dans sa forme. Comment concevoir et comment énoncer le " texte du savoir " ? Jusquoù séparer et jusquoù relier les disciplines ? Jusquoù décomposer et jusquoù intégrer les connaissances ? Comment concilier la logique linéaire, celle de lexposé systématique, de la progression pas à pas, de lexplication circonstanciée, et la logique stellaire, celle qui construit des connaissances et des compétences concentriques, en confrontant les élèves à des situations complexes ? La généralisation des hypertextes ne résout pas ces dilemmes, mais les renouvelle. Cest ce que pourrait démontrer un détour par lhistoire de la transposition.
Les savoirs scolaires ne sont pas des savoirs comme les autres. On a vu quil subissent des transformations qui doivent faciliter leur diffusion au plus grand nombre, conformément à lintention socio-éducative de l'institution. Dans son projet d'Ecole Pansophique et de Grande Didactique, Comenius posait les bases de la scolarisation des connaissances aux fins de transmission. Son ambition: élaborer une méthode universelle " absolument claire ", décomposer les objets de savoirs en éléments simples, pour ensuite les transférer un à un en direction des élèves.
Le concept de transposition didactique fait référence à ce processus de transformation épistémologique. Selon Verret (1975) et Chevallard (1985), l'école s'approprierait activement les savoirs savants (la mathématique, la biologie, l'histoire, etc.) et les pratiques sociales (la langue, la musique, le sport, etc.) afin de les " discipliner ", i.e. de les (ré)organiser dans ce qu'on appelle précisément les " disciplines scolaires ". Au quadrillage des espaces et du temps, l'institution ajoute le quadrillage des objets culturels dont elle assume à la fois la conservation et la diffusion. Au bout du compte, les savoirs sont soumis à une triple conversion : ils sont désyncrétisés, c'est-à-dire découpés en éléments de plus en plus fins ; ils sont dépersonnalisés, c'est-à-dire isolés des conditions initiales de leur invention et de leur utilisation ; ils sont finalement programmés, c'est-à-dire inscrits dans une progression linéaire et systématique, censée mener les élèves du simple au complexe. Les programmes scolaires canoniques, organisés degré par degré, trimestre par trimestre, leçon par leçon, ont longtemps été le symbole de ce qu'on appelle parfois la " bureaucratisation " des formes scolaires d'enseignement-apprentissage.
Mais la transposition ne s'arrête pas aux textes officiels. Elle s'incarne dans les pratiques des enseignants, dans la façon dont ils organisent la communication et les interactions dans la classe. En dernière instance, cest le maître qui est en charge dun texte du savoir, certes déposé dans les manuels et les guides méthodologiques, mais qui doit aussi s'énoncer en situation. La parole magistrale est le dernier maillon de la chaîne de transposition. Lorsquil " fait cours ", lenseignant déroule, devant son auditoire, le texte quil a construit en sinspirant, plus ou moins fidèlement, de la documentation et des directives de lautorité.
Dans le modèle canonique, les experts scientifiques et les décideurs de linstitution (la " noosphère ") élaborent des plans détudes, des méthodologies et des manuels que lenseignant doit importer dans la classe en limitant la déperdition dinformation. Leçon, exercices, récitation, notation : chaque objet à enseigner subit un traitement standardisé, prescrit par et inscrit dans le livre de grammaire, darithmétique ou dhistoire. Une fois enseigné (sinon appris), chaque objet (laccord du participe passé, la règle de trois, la bataille dAusterlitz) sajoute aux objets précédents. La progression seffectue par itérations successives, chapitre par chapitre, tome par tome. Des révisions sont proposées à échéance régulière, mais dans la même logique : lexercice ou la chapitre de synthèse sont programmés au même titre que les autres. Cest le respect scrupuleux de chaque étape qui conduit au but final.
Les pratiques réelles ont sans doute gauchi ce modèle. La question dun élève, une récitation mal réussie, la fatigue ou lindiscipline de la classe : autant de motifs de suspendre le cours de la leçon pour improviser une digression. Mais ces écarts ne déplacent pas la ligne de mire, ils la confirment. Dans lidéal, le maître transmet le savoir en sappuyant - déjà - sur une technologie. Si le livre scolaire est un manuel, cest (aussi) parce que sa manipulation produit le texte du savoir de manière quasi mécanique. Il est à la pédagogie ce que lorgue de Barbarie est à la musique : un générateur automatique et portatif, démocratisant laccès à la " voix de son maître ". Tourner régulièrement les pages du livre, cest comme tourner la manivelle de lappareil pour faire défiler le carton perforé. Le geste est à la fois nécessaire et suffisant pour engendrer la mélodie. Mais attention : si le musicien de rue produit des sons, il ne prétend pas apprendre le solfège aux passants. Cest bien parce que le texte énoncé par le maître nest pas ipso facto compris et appris par ses élèves que la pédagogie a dû inventer dautres technologies.
On sait que les pédagogies alternatives et la recherche en sciences de l'éducation ont mis à mal le modèle transmissif. Les théories de l'apprentissage ont montré que les connaissances ne transitent pas de l'esprit des savants à celui des ignorants, mais qu'elles se (re)construisent dans un processus complexe de confrontation et de négociation sociocognitives. La connaissance et la compétence font certes appel à des informations objectivables, mais elles ne s'y réduisent pas. Représentations, schèmes opératoires, trames conceptuelles, transferts et mobilisation de savoirs, stratégies cognitives et métacognitives, autant de dimensions de l'apprentissage qui empêchent (ou qui devraient empêcher) toute retour au " discours de la méthode " cartésien. Lélève nest pas une page blanche sur laquelle imprimer, lettre par lettre, le texte encyclopédique. Il participe activement au processus de transmission, en opposant ses propres conceptions, représentations, convictions, émotions, questions, etc. aux propositions du maître. Il ne " suit " pas toujours : il résiste, il conteste, il (s)interroge, il se trompe, il se décourage. On peut le forcer à sasseoir sur une chaise, à ouvrir son livre et même à faire mine découter le maître. Mais on ne peut pas lobliger à comprendre. Apprendre, cest construire et relier des significations. Ce nest pas répéter ce que dit le maître par peur de la mauvaise note ou de la punition. Comme le disait Piaget : répéter des idées justes, même en croyant qu'elles émanent de soi-même, ne revient pas à raisonner correctement.
Les avancées théoriques et militantes ont un impact plus ou moins fort sur les pratiques scolaires. Elles se heurtent parfois à des manières de faire et de penser bien ancrées, mais elles entraînent aussi des changements, voire des bouleversements. Aux prises avec un monde qui ne l'attend pas pour se transformer, l'institution scolaire adopte progressivement de nouveaux principes pédagogiques : rendre les élèves plus actifs et plus conscients de leurs apprentissages ; tenir compte des différences individuelles de manière à neutraliser les discriminations les plus tenaces ; donner davantage de sens aux savoirs pour (re)mobiliser les élèves et leur (re)donner le désir d'apprendre et de se former.
Cette triple intention peut déboucher sur toutes sortes d'innovations. Du point de vue épistémologique, elle questionne les découpages disciplinaires et les technologies standards. Elle oblige à complexifier la dialectique élément/système, à relier les connaissances pour résoudre ce qu'Edgar Morin (1999b, p.8) considère comme le double problème majeur du 21e siècle :
(1). Le défi de la globalité, c'est-à-dire l'inadéquation de plus en plus ample, profonde et grave entre d'une part un savoir fragmenté en éléments disjoints et compartimentés dans les disciplines, d'autre part des réalités multidimensionnelles, globales, transnationales, planétaires et des problèmes de plus en plus transversaux, polydisciplinaires, voire transdisciplinaires. (2). La non-pertinence donc de notre mode de connaissance et d'enseignement, qui nous apprend à séparer (les objets et leur environnement, les disciplines les unes des autres) et non à relier ce qui pourtant est " tissé ensemble ". L'intelligence qui ne sait que séparer brise le complexe du monde en fragments disjoints, fractionne les problèmes. Du coup, plus les problèmes deviennent multidimensionnels, plus il y a incapacité à penser leur multidimensionnalité ; plus les problèmes deviennent planétaires, plus ils deviennent impensés. Incapable d'envisager le contexte et le complexe planétaire, l'intelligence devient aveugle et irresponsable.
Penser lapprentissage comme un processus complexe, ce nest pas renoncer à la logique de la distinction, de la séparation et de la programmation. Cest lintégrer dans un projet pédagogique à la fois plus ambitieux et plus réaliste, un projet qui considère lintelligence humaine comme la faculté paradoxale de séparer ce qui est relié pour mieux relier ce qui est séparé (et réciproquement). Le problème nest donc pas de décider si la mise en texte est une bonne ou une mauvaise stratégie, si elle symbolise à elle seule la grandeur ou la misère de linstitution scolaire, mais dimaginer et de promouvoir les écritures les plus inventives et les plus stimulantes, celles qui dynamisent et donnent du sens aux apprentissages. Ce quil nous faut, ce nest donc pas moins, mais plus de texte du savoir. Pourquoi pas un hypertexte du savoir ?
On sait que ce qui caractérise l'hypertexte (ou l'hypermédia), ce qui le distingue de ses prédécesseurs, c'est son caractère dynamique et non linéaire. Le réseau de nuds et de liens permet et exige beaucoup de souplesse dans le repérage et la sélection des informations, l'alternance de lectures attentives et superficielles, l'équilibre entre exploration tous azimuts et centration sur un contenu particulier, la gestion d'allers-retours et de bifurcations tantôt planifiées, tantôt inopinées, etc. Il creuse le plan de la page et provoque ainsi le passage dune lecture en deux dimensions à une lecture en trois dimensions.
Lhypertexte nincarne pas seulement le passage dune écriture statique à une écriture dynamique. Sa structure complexe symbolise si bien les phénomènes sociocognitifs et sociotechniques quelle peut faire office de métaphore pour toutes les sphères de la réalité où des significations sont en jeu (Lévy, 1990, p.29). Autrement dit, les caractéristiques hypertextuelles ne sappliquent pas uniquement au texte écrit stricto sensu. Elles sont transposables à lensemble des réseaux sémiotiques que lhumanité a patiemment tissé au cours du processus dhominisation, et quelle continue de tisser, dans les écoles et ailleurs. Pierre Lévy retient six de ces caractéristiques, qui sont autant de principes abstraits :
Ce qui frappe, cest la convergence entre la figure de lhypertexte et le paradigme de la pensée complexe. Si le texte est sans cesse réécrit et réinterprété, sil est hybride et sil na pas de centre (ni de sommet), cest quil est isomorphe avec lintelligence de la complexité, intelligence dont il fournit à la fois la métaphore et linstrument de travail. Si lespace sémiotique est tissé de nuds et de liens, cest quil nest ni un maelström homogène, ni un alignement de disciplines étanches. Sil est construit en abîme, par emboîtement des échelles, cest que la signification de chaque partie conditionne la signification de lensemble, en même temps quelle est conditionnée par elle.
Notons au passage que le phénomène nest pas inédit. Dabord parce que le texte linéaire nest pas le contraire de lhypertexte, mais sa matière première. Ensuite, parce que les hommes nont pas attendu les microprocesseurs pour inventer des systèmes de navigation (tables de matières, index, notes, renvois, etc.) dont les encyclopédies ont popularisé lusage (Platteaux, 1999). Mots, paragraphes, chapitres, volumes, titres, sous-titres : chaque unité textuelle, linéaire ou non, tire sa signification dun contexte qui la conditionne autant quelle le conditionne. Les mots composent le texte, mais leur sens dépend à la fois du contexte restreint (le texte lui-même) et du contexte élargi (le rapport de ce texte aux autres textes). Le texte du savoir " discipliné ", par exemple, nest jamais totalement isolé. Il fait partie du grand hypertexte qui relie la mathématique à la physique, la physique à la biologie, la biologie à la psychologie, la psychologie à la philosophie, la philosophie à la logique et la logique à la mathématique. Produire ou énoncer un savoir, ce nest pas seulement ajouter une brique à lédifice commun, ou transmettre une information dun individu souverain vers un autre, cest participer à lécriture et à la réécriture du grand hypertexte qui transcende toutes les disciplines. On ne peut bien entendu pas prétendre que toutes les contributions soient décisives. Mais on ne peut pas non plus exclure l" effet papillon " : une virgule de plus ou de moins dans le rapport Starr aurait pu changer la face du monde.
Lopération élémentaire de lactivité interprétative est lassociation ; donner du sens à un texte quelconque revient à le relier, le connecter à dautres textes, et donc à construire un hypertexte. On sait bien que des personnes différentes prêtent des sens parfois opposés à un message identique. Cest que, si le texte est le même pour chacun, lhypertexte peut différer du tout au tout. Ce qui compte cest le réseau de relations dans lequel sera pris le message, le filet sémiotique dont linterprétant se servira pour le capter. ( ) Le fondement transcendantal de la communication, comprise comme partage de sens, est ce contexte ou cet hypertexte. Il faut donc renverser complètement la perspective habituelle selon laquelle le sens dun message est éclairé par son contexte. On dira plutôt que leffet dun message est de modifier, complexifier, rectifier un hypertexte, créer de nouvelles associations dans un réseau contextuel toujours déjà là. Le schéma élémentaire de la communication ne serait plus " A transmet quelque chose à B ", mais " A modifie une configuration qui est commune à A, B, C, D, etc. ". Lobjet principal dune théorie herméneutique de la communication nest donc ni le message, ni lémetteur, ni le récepteur, mais lhypertexte. (Lévy, 1990, p.80-81).
Ce qui est nouveau, avec Internet, ce nest pas le principe de lhypertexte, cest sa généralisation et sa radicalisation. Quel que soit le point darrimage initial, il est immédiatement relié à des dizaines dautres et, de proche en proche, à lensemble du réseau mondial. Ce qui change, cest non seulement la nature du texte, mais aussi le statut du lecteur. Lélève qui navigue dans un environnement hypermédia participe activement à la production (donc : à l'écriture) du texte qu'il est en train de lire. Son hyperlecture devient en quelque sorte une écriture, une élaboration partielle du texte lu. Cest sans doute ici que la communication didactique est vraiment chahutée.
En première analyse, Internet brise (en partie) la clôture scolaire. Elle " ouvre " lécole sur le monde extérieur en connectant directement les classes à la Direction de lenseignement primaire ou à la Nasa. En seconde analyse, le réseau abat (en partie) les cloisons disciplinaires. Il facilite laccès aux informations, et leur mobilisation dans le traitement de problèmes complexes. Mais ces révolutions de sens commun passent à côté de lenjeu essentiel. Si le passage du texte à lhypertexte questionne lécole, ce nest pas parce quil substitue louverture à la fermeture ou la transparence à lopacité, ce nest pas parce quil institue une hyperpédagogie enfin fluide et consensuelle, mais parce quil brouille la distinction entre écriture et lecture, entre émission et réception du texte du savoir, entre logique de la programmation (par le maître) et logique de lexploration (par lélève). Et quil renouvelle ainsi les termes du contrat didactique.
Cest le second débat récurrent, inséparable du premier. Le système didactique est un système dattentes qui peut réunir lenseignant et lapprenant, mais qui peut aussi les séparer. Les savoirs sont inscrits dans un texte qui médiatise le rapport entre le maître et lélève, et ce nest que si lintention denseigner du premier rencontre lintention dapprendre du second que la compréhension et la transmission ont une chance dadvenir.
Le savoir, cest, pour Brousseau (1996), lassociation entre les bonnes questions et les bonnes réponses; lapprentissage, cest la mémorisation de telles associations; et lenseignement, cest la méthode qui permet cette mémorisation. Mais quelle est-elle, cette méthode ? Faut-il que le maître pose les questions, et exige des réponses à lélève ? Doit-il faire exactement linverse, et caler ses réponses sur les questions des enfants ? Ou doit-il user des astuces, des ruses et des détours de la pédagogie, une pédagogie qui doit susciter les questions auxquelles elle veut répondre et les affirmations quelle veut questionner ? Le plus difficile, pour lintelligence humaine comme pour lintelligence artificielle, cest la navigation à vue entre programmation et exploration.
Le lien pédagogique est fondamentalement asymétrique. Si lécole organise la rencontre dun corps enseignant (les maîtres) et dun corps apprenant (les élèves), cest parce que le premier possède un savoir et des compétences que les seconds ne possèdent pas, ou pas encore. Lenfant qui vient au monde ne connaît pas le monde, et les éducateurs ont pour responsabilité de laccompagner dans un double processus dintégration : en même temps quil pénètre dans le monde, quil y prend sa place et quil y noue des liens, lenfant est pénétré par le monde, par une culture, une langue, des rites et des coutumes, des goûts et des valeurs qui lui préxexistaient. Qui refuse cette responsabilité du monde, disait Hannah Arendt (1972, p.243), ne devrait ni avoir denfant ni avoir le droit de prendre part à leur éducation.
Le triangle didactique nest donc pas équilatéral : si le savoir enseigné doit être objectivé, cest parce quil sincarne dans le maître avant de pouvoir le faire dans lélève. Il faut bien que le premier prenne linitiative de désigner les objets culturels qui sont dignes et susceptibles dapprentissage, puisque le second en ignore presque tout.
On peut prendre le principe à la lettre, et préconiser une communication didactique unilatérale et surplombante. Puisque le maître sait ce que les élèves ignorent, puisquil sait mieux queux ce qui mériterait dêtre su, puisquil connaît les moyens de le leur faire savoir, autant lui laisser les mains libres. Il sera bien temps, une fois linitiation terminée, une fois les mystères révélés, de prendre une place à soi dans la société adulte et dexercer son libre arbitre. En attendant, laissons lenseignant présenter le texte (ou lhypertexte) du savoir et nexigeons de lui que ce quil est tenu de fournir : de la rigueur et de la clarté dans la construction du propos, et un souci sincère de faire accéder le plus grand nombre aux connaissances prescrites.
Dans sa version la plus radicale, la pédagogie transmissive confie donc la parole au maître et regroupe les élèves dans un " auditoire " attentif et silencieux. Elle part du principe quune idée bien exprimée sera bien comprise de tous les esprits assez vifs et assez scrupuleux pour mériter de prolonger leurs études. Elle sen assure au moyen dun examen qui renverse les rôles pour la première et la dernière fois. Le maître écoute désormais ses élèves, et mesure leur capacité à régurgiter les connaissances exposées peu auparavant.
Une telle pédagogie peut aussi user dun artifice très répandu, mais qui ne modifie pas la structure profonde de linteraction : le cours dialogué. Lenseignant ne commence pas par formuler un savoir propositionnel, il pose une question. Sil obtient la réponse désirée, il en pose une autre. Sil ne lobtient pas, il interroge un autre élève ou lensemble de la classe. En cas déchec, il donne lui-même la réponse. En fin de compte, il obtient forcément lénoncé désiré, énoncé sur lequel il greffe une nouvelle question. Il progresse ainsi par sauts successifs, comme on traverse une rivière en bondissant dune pierre à une autre. Cette version révisée de la maïeutique socratique est intéressante parce quelle est ambiguë. On ne sait pas toujours si le maître cherche à faire " accoucher " lélève dun savoir déjà là, ou sil simule un dialogue authentique, pour moderniser la coutume didactique tout en inculquant les connaissances de lextérieur.
Paradoxalement, les extrêmes se rejoignent. Le savoir peut-être " dans " lélève, et le maître doit lamener en surface (maïeutique). Il peut être " hors " de lélève, et lenseignant doit lintroduire en profondeur (inculcation). Dans les deux cas, le pouvoir est dans les mains du magister. Tout au long de la progression, il est seul à connaître, premièrement les connaissances qui restent à découvrir, deuxièmement la méthode pour y parvenir. Les questions des élèves ? Elles viendraient perturber le déroulement du cours. Elles sont donc évitées et/ou renvoyées en fin de leçon. Cette pédagogie est une " pédagogie de la réponse ".
2.2. Questionner et découvrir : la recherche de nouvelles interactions
Il serait trop long de faire l'histoire des pédagogies alternatives. De Rousseau à Piaget, de Pestalozzi à Freinet, les penseurs et les acteurs des pédagogies " naturelles ", des pédagogies " nouvelles ", des pédagogies " actives " ont dénoncé les dérives de lenseignement magistral en même temps quils avançaient leurs propres propositions. La décomposition des savoirs en unités peu consistantes, leur compilation dans des programmes encyclopédiques, leur transmission unilatérale par le maître, linculcation des règles et leur application dans des exercices répétitifs, le contrôle des apprentissages et des conduites par un système dexamens et de sanctions, autant de stratégies dénoncées tous azimuts. Les psychologues y virent dabord un obscurantisme ignorant (ou faisant mine dignorer) les théories constructivistes de lapprentissage. A quoi les sociologues ajoutèrent une idéologie de lordre et de la soumission, incarnée dans des normes et des pratiques aliénantes. Et les psychanalystes, pour faire bonne mesure, une pulsion nourricière incitant les adultes en général, et les enseignants en particulier, à " gaver " les enfants en anticipant leur désir dapprendre.
Il faudrait une encyclopédie pour présenter toutes ces théories critiques dans leur diversité, et nuancer ainsi leurs convergences. On peut cependant les réunir sous cette triple dénonciation de ce quelles ont elles-mêmes appelé la pédagogie " traditionnelle " : 1. Lélève est considéré comme le réceptacle passif de savoirs quil lui suffit de saisir et de mémoriser. 2. Il est placé sous la férule dun maître et dune institution qui font alliance pour lui " bourrer le crâne ". 3. Ses bourreaux sont eux-mêmes les victimes dune société de classes dans laquelle chaque groupe impose sa loi au groupe quil domine. Au total, le système éducatif serait plus souvent pensé dans lintérêt des puissants que dans celui des faibles. Le meilleur exemple ? Une coutume didactique instituant le maître en souverain omnipotent et omniscient, contraignant les élèves à " suivre " son cours ou sa leçon. Si lenseignement est bien pensé, et si les élèves sont bien intentionnés, les apprentissages devraient suivre.
Une façon radicale de protester consiste à renverser le rapport de subordination. Si lécole a mission dinstruire les enfants, elle doit placer le buf de lapprentissage avant la charrue de lenseignement. Autrement dit : elle doit placer les interventions du maître au service des élèves, et non linverse. A la logique de lenseignement, qui part du maître pour aller vers lélève, elle doit substituer la logique de lapprentissage, qui fait rigoureusement le contraire. Cest ce que propose par exemple Tardif (1998) dans un ouvrage qui établit cette inversion de paradigme comme point dappui pour intégrer les nouvelles technologies de linformation dans la classe. Le tableau ci-dessous retient les principaux points de rupture :
Paradigme
de lenseignement Paradigme
de lapprentissage Conception
de lapprentissage Accumulation
et association dinformations et de
connaissances Transformations
et intégration des connaissances dans des
schémas cognitifs Conception
de lenseignement A partir de
lenseignant, exercices, mémorisation, relations
didactiques A partir de
lélève, projets et problèmes,
relations interactives, réponses à des
questions complexes Rôles
de lenseignant Expert,
transmetteur dinformations Etayage et
désatayage, parfois apprenant Rôles
de lélève Récepteur
passif Constructeur
actif, collaborateur, parfois expert
Si lon assume complètement le basculement, on doit inverser tous les termes de la coutume didactique. Ce qui vient dabord, ce nest plus la parole du maître sur laquelle viendraient se greffer, plus ou moins spontanément, les questions des élèves. Cest la parole de lélève, ses préoccupations, ses intérêts, ses désirs, ses besoins, toutes choses auxquelles le maître " nouveau " se devra de répondre. Les savoirs sont toujours transmis, mais ils doivent répondre aux interrogations quon aura identifié ou provoqué chez les enfants. Toute leçon doit être une réponse, disait Dewey. Elle doit donc sappuyer sur un questionnement qui, sil nest pas déjà là, doit être suscité. Cette pédagogie est une pédagogie de létonnement et de la découverte, une " pédagogie de la question ".
Pédagogie de la réponse ou pédagogie de la question, on retrouve la dichotomie dans les environnements virtuels. En investissant les supports numérisés, les enseignants et les professionnels de lédition parascolaire ont importé non seulement des contenus, mais aussi des formats didactiques. Manuels, dictionnaires, encyclopédies, jeux éducatifs, cours et exercices, cahiers-vacances, aide aux devoirs : toutes les formes consacrées connaissent désormais leur version " interactive " et " conviviale ". Mais à y regarder de plus près, on retrouve souvent les schémas classiques. Elève questionné ou élève questionneur, on oscille entre les deux pôles, sans parvenir à les mettre en tension.
Les machines à interroger, par exemple, ne datent pas dhier. Dans les classes romandes, on trouve des boîtiers Lexidata qui, combinés avec des fiches de questionnaire à choix multiples, permettent lexercice autocorrectif de la lecture sélective, de larithmétique ou du vocabulaire allemand. Les premiers terminaux informatiques se sont inspirés des mêmes principes pour proposer un " enseignement programmé " cousin de la psychologie behavioriste et de la pédagogie de maîtrise. Tantôt auxiliaires, tantôt substituts de lenseignant, les écrans devaient à la fois démultiplier les inputs en direction de lélève, et lémanciper de la tutelle magistrale. La documentation et linterrogation automatiques devaient savérer, à terme, de formidables accélérateurs de pédagogie (Barbey, 1971). Plus patient, plus attentif et moins coûteux quun maître, lappareil numérique devait optimiser les apprentissages en transformant les auditeurs (du cours) en utilisateurs (de la machine).
Programmation, instructions, opérations, exécution : le vocabulaire du langage machine et des langages évolués (Fotran, Cobol, Basic, Pascal, etc.) montre que les premières tentatives denseignement assisté par ordinateur (EAO) ont placé les élèves face à des algorithmes dont limpassibilité fut à la fois la principale qualité et la principale limite. Carence technique ? En partie. Les premières applications ont dû saccommoder du matériel et des logiciels disponibles sur le marché. Mais choix délibéré, aussi. Les programmes sont entrés dans les machines, et les machines dans les classes, parce quils étaient censés simuler des pratiques pédagogiques utiles aux élèves. Lorsquils ont dû définir les fonctionnalités de lEAO, les informaticiens se sont tournés vers les enseignants " experts " et ont essayé de reproduire leurs gestes et leurs raisonnements. Comme le montrent Barchechath et Pouts-Lajus (1990, p.160-161), ils ont retenu trois dimensions essentielles quils ont réinvesti dans le développement des produits :
Ce qui est simulé, cest un modèle pédagogique qui privilégie la logique de lenseignement (vs lapprentissage), de la transmission des savoirs (vs leur construction par lélève), du guidage et du contrôle (vs lexploration). Comme le veut la coutume didactique, le maître (réel ou virtuel) énonce le savoir, puis questionne lélève pour mesurer son pouvoir réfléchissant. Sil est élevé, cest que lapprentissage a eu lieu. Sil est faible, cest quun renforcement est nécessaire.
Certains cédéroms dentraînement scolaire investissent lhéritage de lEAO dans des applications dont la qualité graphique cache mal les limites pédagogiques. Mais ce résidu denseignement programmé a un impact négligeable sur la vie des écoles en comparaison de la progression exponentielle de la télématique, via le réseau Internet. La connexion des classes à lhypertexte mondial, laccès instantané à des milliards de données, la chasse et le butinage dinformations, la communication par monde virtuel partagé provoquent un bouleversement anthropologique qui nest pas sans conséquence pour lécole. Désormais, le monde nest pas seulement un village global. Il est entièrement présent dans nimporte quel nud du système. La clôture scolaire devait protéger les élèves dun espace social trop chaotique pour assurer leur instruction. Mais maintenant, cest le monde entier qui est entré dans la classe.
On pourrait den méfier, mais aussi sen féliciter. Si le monde et les savoirs du monde sont dans la machine, lélève nest plus le questionné, mais le questionneur. Les " sources ", les " mines ", les " gisements " dinformations lui sont offerts. A lui de chercher pour apprendre et dapprendre en cherchant. Chercher, quêter, questionner : les technologies de linformation sont lemblème dun renversement pédagogique de plus. Le paradigme de lenseignement, mobilisé dans lEAO, cède la place au paradigme de lapprentissage, incarné par Internet. Les cyberélèves ne sont plus les récepteurs passifs du discours professoral, mais des chercheurs entreprenants dont il faut exploiter les questions et les préoccupations. Ils sont promus investigateurs en questionnement, ce qui leur donne de nouveaux droits, mais aussi de nouveaux devoirs. Il leur incombe dapporter leurs questions à lécole et de rendre publics leurs intérêts, leurs connaissances, leurs compétences (Tardif, 1998, p.70, 116).
Les technologies de linformation et de la communication favorisent un haut degré de contextualisation des apprentissages tout en privilégiant le fait que ces derniers résultent des questions et des préoccupations des élèves. ( ) La recherche dun plus haut degré de cohérence avec le paradigme dapprentissage nécessiterait que le questionnement initial donnant lieu à lexécution dune recherche ou dun projet, en interdépendance, soit celui des élèves plutôt que celui des enseignantes. ( ) Cette vison soulève la nécessité dadopter une position professionnelle qui conduise à une rupture paradigmatique (ibid., .p.37, 117, 122).
La rupture paradigmatique préconisée, cest linversion du rapport de subordination entre enseignement et apprentissage. LEAO a mis le maître dans la machine (et la machine au service du maître), pour mieux questionner lélève. Internet met le monde dans la machine (et la machine dans le monde), pour laisser lélève (se) questionner. Programmation et coutume didactique dans un cas ; exploration et rupture paradigmatique dans lautre. Lhypertexte interpellait la transposition. Il questionne aussi le contrat didactique. Pédagogie de la réponse, pédagogie de la question, la (cyber)pédagogie prolonge son hésitation.
Après avoir alimenté le mythe de lindividualisation (Dillenbourg, Jermann & Pelgrims Ducrey, 1997), linformatique rêve parfois dun monde réconcilié autour du grand collecticiel. Si le savoir est totalement distribué et immédiatement accessible dans lhypertexte, il na plus à être enseigné. A la limite, lécole est engloutie par le réseau.
3.1. Substituer la machine au maître : le comble de la pédagogie frontale
Objets éducatifs, experts, partenaires, éducateurs : les quatre services déchange quIllich (1971, p.133) voulait substituer à linstitution scolaire ont peut-être émergé spontanément. Les catalogues des musées et des bibliothèques, les annuaires dexperts en sociologie ou en astrophysique, les forums de primatologues ou de théologiens, les services denseignement et dentraînement à distance sont non seulement disponibles en ligne, mais aussi connectés entre eux.
Sur le site askanexpert.com, on contacte sans peine un spécialiste de lhistoire économique ou du tir à larc pour lui poser la question qui nous préoccupe. On pourrait dire que lélève qui sadresse directement au savant court-circuite à la fois la transposition et le contrat didactiques. On pourrait dire aussi quil démontre sa pérennité. Le raisonnement tient alors en quatre temps :
Inutile de prolonger la démonstration. Si lenseignant quon évacue par la porte revient par la fenêtre, cest peut-être parce quil a peur dune pédagogie robotisée, mais cest surtout parce quon ne pourra jamais le remplacer par une machine. Car en procédant à cette substitution, on met le maître à l'écran, face à lélève. On reproduit ainsi une pédagogie " frontale " qui échoue forcément puisquelle renonce à la ruse, au détour, à la médiation du rapport maître-élève par des environnements et des situations dapprentissage.
On peut se convaincre de cette impasse en observant l'évolution des systèmes d'aide intégrés aux progiciels. Un traitement de texte, un tableur, un éditeur de base de données ne sont pas des didacticiels, mais des outils de travail. Ils ne sont pas conçus pour l'apprentissage, mais pour la production (de textes, de statistiques, de catalogues, etc.). Pourtant, il faut bien que l'utilisateur apprenne à s'en servir. Doit-on considérer cet apprentissage comme un prérequis à l'utilisation? Ou inventer des modèles moins statiques?
Jadis déposées dans une brochure annexée au logiciel, les aides à l'utilisation ont d'abord été numérisées, puis, peu à peu, intégrées au logiciel lui-même. Elles sont de plus en plus souples et articulées, de manière à soutenir l'utilisateur dans les opérations qu'il effectue ou qu'il cherche à effectuer. Sommaires, index, touches et curseurs d'aide, barres d'état, assistants, tuteurs interactifs: les ressources sont multiples, complémentaires, articulées dans ce qu'on peut appeler un système d'aide (Invernizzi, 2000). Décontextualisé ou contextualisé, passif ou actif, réactif ou proactif, l'appui est efficace s'il répond aux questions de l'utilisateur et l'incite à s'en poser d'autres. Il n'est pas face à lui, mais à ses côtés. Il n'enseigne pas l'usage du logiciel a priori, il organise les médiations entre un sujet (l'utilisateur) et un savoir (le fonctionnement du logiciel) par le biais d'une activité (l'écriture d'un texte, par exemple). Comme dans la pédagogie active et, plus spécifiquement, la pédagogie de projet, l'assistant-tuteur ne transmet pas un savoir préalable à l'action: il ajuste son soutien dans la zone proximale, afin d'étayer le processus de production (écrire un texte) par le processus d'apprentissage (apprendre à utiliser le traitement de texte), et réciproquement. Dans les interfaces les plus évoluées, logique de production et logique d'apprentissage sont presque fondues l'une dans l'autre. On ne sait plus, en fin de compte, si l'assistant virtuel aide l'utilisateur à écrire son texte ou s'il l'aide à mieux comprendre l'outil qui lui permet de l'écrire et qui lui permettra d'en écrire d'autres. On peut y voir une confusion, mais également une métaphore de la pédagogie interactive. Il n'est pas certain que les pratiques scolaires d'écriture et d'enseignement de l'écriture soient toujours aussi bien combinées.
3.2. Les environnements daction : pour une pédagogie de la médiation
Prenez un groupe détudiants en formation des enseignants. Présentez-leur Internet (quils pensent connaître) et les logiciels dédition de fichiers hypertextes (que beaucoup découvrent). Donnez-leur carte blanche pour concevoir un produit à destination des élèves. Vous obtiendrez chaque fois un assemblage plus ou moins équilibré des deux logiques archétypiques : premièrement, une documentation, cest-à-dire un input de type déclaratif mis à disposition des élèves ; deuxièmement, des questions, soit un input de type interrogatif permettant la validation (ou non) du savoir appris.
Une fois encore, les extrêmes se rejoignent pour proposer un schéma connu : énonciation, questionnement, réponse, feed-back. Suivant le point de vue que lon adopte, la manière dont on ponctue la séquence et surtout la consigne que lon donne aux élèves, on retrouve lune ou lautre des figures emblématiques : enseignement programmé, transmission unilatérale (pédagogie de la réponse) ou apprentissage autonome, exploration libre (pédagogie de la question). La souplesse de navigation accélère lalternance des deux modes, mais sans réellement les dialectiser. En prendre conscience, c'est le premier pas vers le changement de paradigme.
Diagramme de circulation, écrans-clefs, système de navigation, commandes et menus, système daide, chaque élément de linterface transpose, en la simulant, une dimension de linteraction didactique : organisation et présentation du savoir, guidage et étayage, mobilisation dalgorithmes, prévention et correction des erreurs. Or, les options techniques ne sont jamais neutres. Elles " trahissent " des a priori pédagogiques que les étudiants doivent identifier sils veulent mettre la machine au service de lhomme, et non linverse. La réalisation dun projet technique, même imparfait, leur permet de réfléchir au double sens du terme. En injectant leurs choix pédagogiques, conscients ou non, dans un didacticiel dont ils peuvent ensuite observer et analyser le fonctionnement, il soffrent une expérience inédite de " pratique réflexive assistée par ordinateur ". En renvoyant (réfléchissant) leur pédagogie aux expéditeurs (les étudiants), la machine suscite des réactions et des prises de conscience (des réflexions) à large spectre.
On saperçoit par exemple quun hypertexte et une application EAO sont des ressources utiles à lenseignant, mais à condition de ne pas prendre le moyen (la technique) pour la fin (lapprentissage), et dintégrer le produit dans une organisation du travail scolaire capable de le mobiliser à bon escient. En matière de technologies, la compétence professionnelle décisive est moins la programmation que lexploitation des potentialités didactiques de logiciels en relation avec les objectifs denseignement (Perrenoud, 1999, p.128). Ce qui signifie que la technique ne se suffit pas à elle-même, mais quelle doit étayer, et en même temps interroger, une pratique de gestion de classe qui la dépasse nécessairement.
Si lon veut aller vers une intégration de la pédagogie et de la technologie, on a meilleur temps dadopter le principe dès la formation initiale, et dexploiter les artefacts numériques " en relation avec les objectifs denseignement ". Si lobjectif global est de former des enseignants capables et désireux de pratiquer une pédagogie de la médiation, une pédagogie qui préfère le coude à coude au face à face, on doit les inciter à " mettre dans les machines ", non pas le fantôme du maître, mais des situations porteuses de sens, de régulation et dapprentissage. Ce que les étudiants vont alors programmer, ce nest pas un enseignement simulé, mais un environnement ouvert et interactif (Crossley & Green, 1985/1990). Comme dans la classe, lélève y sera confronté à des problèmes complexes, il devra identifier des enjeux, élaborer des hypothèses, faire des essais, mobiliser les ressources à sa disposition et en chercher dautres, observer les effets induits, ajuster les stratégies inefficaces, mémoriser les autres, etc. Il sera le sujet actif de ses apprentissages, immergé dans un environnement stimulant qui nest pas un enseignant, mais une assistance à lenseignement intégrant un système d'aide, mais ne s'y réduisant pas.
Pour Bachechath & Pouts-Lajus (1990, p.164), ces environnements daction rompent avec la forme scolaire habituelle. La transposition didactique est réduite à son maximum. Les savoirs ne sont plus en miettes. Ils sont investis dans une situation qui leur donne une nouvelle signification en les connectant aux intentions de lélève. Dans son monde virtuel, lenfant devient chasseur du paléolithique à la recherche des meilleures stratégies dencerclement du gibier, diététicien chargé détablir des menus équilibrés ou anticorps participant à la lutte contre une mauvaise grippe. Il napprend pas lhistoire ou la biologie " en samusant ". Il vit des expériences simulées, inaccessibles dans le monde réel. Lhistoire et la biologie, cest avec son maître quil les apprend.
Comme on le voit, la responsabilité de lenseignant ne diminue pas, elle augmente. Le contrat didactique nest pas rompu, il est assoupli. La transposition didactique nest pas " réduite à son maximum " ; elle se complexifie. La forme scolaire ne se dissout pas dans linformatique, elle la colonise en même temps quelle se lapproprie.
Les environnements virtuels peuvent être les révélateurs de nos pratiques pédagogiques. Ils nen sont ni les fossoyeurs, ni les rédempteurs. Il y a certainement de bonnes et de mauvaises pédagogies. On ne pourra ni tuer les unes, ni sauver les autres en les numérisant.
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