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Th 3.0 | 06.2000
La négociation des questions et des réponses dans l’interaction maître-élèves
Contribution à l’étude des formes scolaires de communication

On présente souvent l’école comme une institution paradoxale : l’un des rares endroits où la personne qui sait (le maître) pose des questions dont il connaît les réponses à ceux qui sont supposés les ignorer (les élèves). Le questionnement didactique est d’abord un questionnement magistral, à haute fréquence, ne sollicitant les élèves que s’ils contribuent au bon déroulement du " texte du savoir ". La question du maître n’a, chez les pédagogues, pas bonne presse : elle anticipe ou elle empêche la question de l’élève, elle limite son périmètre d’investigation, elle normalise sa pensée, elle réduit sa curiosité et son sens critique. Le biais observable dans l’interaction ne serait que l’épiphénomène d’un rapport au savoir et d’un rapport au pouvoir constitutifs de l’institution : " à l’école, on répond aux questions que les élèves ne (se) posent pas, et on ne répond pas à celles qu’ils (se) posent ".

La rhétorique pédagogique ne manque pas de formules percutantes, mais elle se heurte à la complexité des phénomènes éducatifs et didactiques. On portera des jugements d’autant plus nuancés sur l’asymétrie du questionnement maître-élève qu’on aura pris le temps d’en analyser les formes, les fonctions, les évolutions. On s’apercevra alors que les cadres interprétatifs déjà disponibles sont nombreux, et qu’ils s’emboîtent les uns dans les autres. A un premier niveau, les questions du maître ont une fonction d’évaluation : l’élève interrogé doit, pour l’essentiel, démontrer qu’il connaît déjà ce qui est à connaître. La fonction de maîtrise n’apparaît qu’au second niveau : si le maître conduit le questionnement, c’est pour garder simultanément le contrôle du savoir et des élèves enseignés. Au troisième niveau, la connotation s’inverse, et le questionnement magistral a fonction d’enseignement : il oriente, il étaye, il problématise à voix haute, il donne à voir un questionnement intrasubjectif dans l’échange intersubjectif. A un quatrième niveau, la fonction d’enseignement bascule vers le faire apprendre : les questions du maître poussent l’élève à l’explicitation et à la prise de conscience de ses propres stratégies cognitives.

Ce continuum concentrique peut être élargi et complexifié. Il démontre déjà que les formes scolaires de questionnement sont la résultante d’un faisceau de conditions et d’intentions contradictoires qu’on ne peut ramener à aucun principe univoque (la maïeutique socratique, par exemple). Le contrat qui régit le système didactique n’est pas donné. S’il est à l’intersection d’une intention d’enseigner (celle du maître) et d’une intention d’apprendre (celle de l’élève), il doit se négocier dans l’interaction, dans la rencontre d’un " sujet supposé savoir " et d’un " sujet supposé ignorer ". C’est au cœur de l’interaction que se joue finalement la transaction à propos de " ce dont il est question " à l’école. C’est dans l’échange quotidien des questions et des réponses que se négocie aussi, et peut-être surtout, le sens des savoirs et, partant, le sens de l’expérience scolaire. L’objectif de cette recherche est de contribuer à l’étude des formes scolaires de communication en étudiant, dans le détail, la négociation des questions et des réponses dans l’interaction didactique.

Dans les classes, les enseignants sont sans cesse confronté(e)s à ce mystère : comment se fait-il que certains enfants s'impliquent dans les activités, recherchent des informations, sollicitent le maître ou la maîtresse, lui posent des questions, alors que d'autres semblent moins intéressés, moins concernés par les apprentissages ? Comment faire en sorte que tous les enfants " participent " non seulement à la vie de la classe, mais surtout aux échanges intellectuels qui susciteront la construction de connaissances ? Ces questions sont d'autant plus saisissantes qu'elles renvoient à une contradiction fondamentale du métier d'enseignant : la contradiction qui veut que le désir d'apprendre soit à la fois la condition et l'ambition des apprentissages. La condition, car la réussite de l'enfant est subordonnée à son envie de connaître, de comprendre, d'apprendre. L'ambition, car - et comme l'indique la loi genevoise sur l'instruction publique - l'école doit susciter chez l'enfant le désir permanent d'apprendre et de se former. Or, la question est universelle, mais c’est un universel mal partagé. Elle est aux mains des puissants (les décideurs, les savants, les maîtres à penser, etc.) qui définissent les questions qu’il est légitime de poser ou de ne pas poser. Etudier, à l’école élémentaire, " la question de la question ", c’est prendre ses visées émancipatrices au mot, et s’interroger sur les gestes professionnels qui conditionnent l’accès au savoir et au pouvoir.

Une telle recherche ne trouve son sens que dans l’articulation des cadres conceptuels disponibles, des observations participantes et de l’échange réflexif avec les enseignants et les enseignantes. Elle a impliqué et implique une dizaine d’enseignants des premiers degrés de l’école élémentaire (4-6 ans) et s’appuie sur un matériau empirique hybride, augmenté et réorganisé en fonction de l’évolution des questions communes : journal de terrain, observations croisées, enregistrements de séquences didactiques, entretiens, récits de pratiques, cadrages théoriques. La première phase d’enquête exploratoire a duré deux années et fait l’objet de quelques publications, dont certaines en cours (infra). Elle a mis en évidence la nécessité d’une approche plus systématique, aboutissant à la lecture d’un même récit dans huit classes des petits degrés. L’analyse comparative des huit dynamiques maître-élèves devrait permettre de resserrer le champ du questionnement afin d’engager une deuxième phase d’observation et d’interaction au sein du groupe d’enseignants-chercheurs. Là comme ailleurs, la question se négocie dans l’action et l’interaction.

Publications: 

Maulini, Olivier (1998). La question : un universel mal partagé, in : Educateur, n°7, p.13-20.

Maulini, Olivier; Wandfluh, Frédérique (1998). Infinis questionnements. "Maîtresse, l'infini plus un, ça fait combien ?", in : Educateur, 8, p.19-21.

Maulini, Olivier (1999). Communiquer pour apprendre. Les interactions langagières à l'école élémentaire: lecture critique de quelques études critiques, in : Education et sociétés (à paraître).

Maulini, Olivier (2000). Subvertir les évidences. Le questionnement pédagogique: inquisition ou libération?, in: Cahiers pédagogiques (à paraître).

Maulini, Olivier (2000). Questions des uns, évidences des autres. Rire et souffrance dans l'apprentissage collectif, in: L'éGRENage (Bulletin du Groupe romand d'éducation nouvelle), 4, p.11-12.