FICHE DE LECTURE
Par Philippe Castelberg, Olivier Dusserre, Yves Herber, Agnès Mottier, Roberto Vitali et Pieter Vlogaert
Nous avons retenu plusieurs concepts qui nous semblent importants :
Cet article présente une recherche américaine effectuée dans le cadre d’une étude ethnographique menée sur une période de deux ans, dans laquelle la chercheuse, Kathrin A. Davis, travaille sur un programme universitaire de formation de futurs enseignants. Le contexte spécifique de formation et le programme enseigné dans l’Université de Valley (nom fictif) est représentatif du contexte plus général américain.
Aux Etats-Unis, l’augmentation de la diversité linguistique et culturelle attire toujours plus l’attention des chercheurs. Ces derniers axent leurs travaux autour des besoins spécifiques des enfants issus de couches minoritaires de la population et de cultures différentes de la culture dominante anglo-américaine blanche.
Cette recherche tant à démontrer que les enseignants en formation adoptent dans la pratique un système scolaire basé sur la méritocratie et l’hégémonie. En effet, le mythe du rêve américain ayant orienté leur propre parcours scolaire, il paraît évident pour eux que l’élève qui travaillera bien en classe aura de meilleures chances de réussite scolaire et ainsi une plus grande reconnaissance sociale au contraire de l’élève qui ne fait pas bonne figure en classe et qui aura beaucoup plus de difficulté à gagner cette reconnaissance. Dans une approche un peu simpliste et par ce biais du mérite et du travail les chances de réussite des élèves sont les mêmes pour tous, puisqu’il suffit de travailler pour réussir.
Les enseignants en formation ont intégré une approche hégémonique du système scolaire, c’est-à-dire dominé par un courant social et politique majoritaire qui valorise les capacités individuelles et les normes d’une culture dominante.
La chercheuse présente des données ethnographiques au sujet des valeurs et des croyances des enseignants en formation concernant l’éducation des groupes minoritaires de la population dans le contexte américain. Cette description des valeurs et des croyances des enseignants en formation inclue une exploration des chemins par lesquels les attitudes sont formées et renforcées à l’intérieur d’une communauté pédagogique. Il s’agit pour les futurs enseignants d’acquérir les connaissances et l’habileté nécessaire pour aller à la rencontre des besoins des enfants des couches minoritaires de la population.
METHODOLOGIE :
Kathrin Davis a adopté une approche emic impliquant une observation participante. La chercheuse, aidée d’une assistante qui suit le programme de formation des futurs enseignants en tant qu’étudiante à l’Université de Valley, aura récoltée un certain nombre de données à travers des observations sur le terrain, de participation et de prise de notes lors de séminaires et d’entretiens formels et informels avec les autres étudiants. Ces données ont été récoltées lors des cours sur le développement du langage, d’éducation multiculturelle et de méthodes de lecture et d’écriture.
Le but visé étant d’obtenir des données comparatives sur les attitudes des enseignants en formation envers les minorités ethniques et culturelles dans le cadre de leur futur activité professionnelle dans l’éducation.
LE PROGRAMME DES ENSEIGNANTS EN FORMATION DE L’UNIVERSITE DE VALLEY
Les futurs enseignants suivent une formation académique et donnent durant les deux dernières années de leur cursus des mini-leçons dans des classes de la région dans lesquelles on retrouve représenté toutes les tendances culturelles américaines, à savoir blancs anglo-américains, noirs afro-américains, latino-américains, asiatiques.
Dans le cadre des séminaires suivis par les étudiants, les chargés d’enseignement ont présenté des recherches exposants diverses théories dont certaines démontrent une corrélation possible entre l’origine ethnique et les capacités intellectuelles. Ils ont également abordé des théories se référant à la notion de déficience génétique et culturelle. Ce sont les réactions des étudiants face à ces théories et les discussions qui ont suivi qui ont servi de matière d’analyse à la chercheuse et son assistante. Le but restant de dégager sur quelles valeurs ils baseront leur futur enseignement.
On remarquera ainsi que les étudiants ont rejeté sans exception les théories qui tentent de démontrer un lien de corrélation entre origine ethnique et capacités intellectuelles, même si certains d’entre eux ne rejettent pas l’influence des facteurs génétiques sur l’intelligence et les capacités intellectuelles. Cependant, la plupart pensent que les performances scolaires dépendent fortement de l’environnement familial et des valeurs communautaires transmises à l’enfant. Ils reconnaissent que le fossé entre valeurs familiales et valeurs scolaires peut être grand.
Par conséquent, les croyances sur les différences ethniques, raciale ou génétique en matière de capacités intellectuelles sont généralement rejetées par les étudiants. Mais la plupart pensent que les performances scolaires sont fortement influencées par les valeurs familiales, par l’environnement communautaire et surtout par le statut socio-économique des parents.
Il nous semble opportun, à ce point, de faire une remarque. En effet, les étudiants en formation omettent totalement une éventuelle responsabilité de leur part quant à l’échec scolaire. Pour eux, tout se joue au domicile de l’élève. Seuls les parents peuvent influencer une réussite à l’école.
Inutile de dire que le partenariat enseignants-parents n’est absolument pas rentré en ligne de compte.
Il y a donc à ce sujet une totale décharge de la part des étudiants en formation, qui à ce point, remettrait en cause les fondements mêmes de la profession en question.
Lors d’une discussion les étudiants citent l’exemple d’enfants des catégories socio-économiques les plus défavorisées auxquels les parents ne peuvent pas faire la lecture le soir, faute de temps et surtout, selon eux, faute de moyens financiers. Ils n’éveillent ainsi pas le désir de lire chez leurs enfants ce qui porterait préjudice à toute leur future scolarité en entraînant des troubles de l’apprentissage de la lecture. Les enseignants en formation qui adhèrent à cette théorie assez simpliste ont tendance à la généraliser en affirmant qu’il est compréhensible que les enfants d’immigrés composants pour la grande majorité les catégories socio-économiques les plus défavorisée aux Etats-Unis ont de moins bonnes performances scolaires. En effet, comme ils n’ont pas assez d’argent pour acheter des livres à leurs enfants ceux-ci sont défavorisés par rapport aux enfants des catégories socio-économiques moyennes et supérieures. Les étudiants ne remettent absolument pas en cause ici le système scolaire en lui-même, mais uniquement le statut socio-économique des familles, leurs valeurs et les moyens qu’ils ont à disposition pour le matériel scolaire.
Comme nous l’avons déjà vu un peu plus haut avec l’approche hégémonique de l’éducation, le décalage entre valeurs familiales et valeurs scolaires entraîne souvent des difficultés de réussite à l’école chez les enfants des populations minoritaires. Le système scolaire américain repose sur les valeurs propres à la culture blanche anglo-américaine et les enfants des autres cultures doivent souvent s’en contenter comme seule et unique référence valorisée par le milieu scolaire.
APPROCHE ASSIMILATIONISTE (Ci-après : APAS)
On comprend bien vite à la lecture des remarques des enseignants en formation que les chances de réussite scolaire sont les mêmes pour tous, ou plutôt, sont les mêmes pour tous ceux qui adhèrent au système dominant et qui ont pour point de référence les valeurs anglo-américaines blanches des classes moyennes et supérieures qui ont fait du système scolaire ce qu’il est.
Cette approche assimilationiste de l’éducation se retrouve également illustrée par la réflexion d’un étudiant faite dans le cadre d’un séminaire sur l’éducation des élèves de populations minoritaires qui déclare que " (…) les curriculum devraient être les mêmes pour tous les élèves : " si tu vis en Amérique, tu es américain. Tu ne leur (aux minorités) enseignes pas différemment. C’est la culture américaine ici, et pas différentes cultures. Nous sommes tous dans la même culture. " (…) " (Ibid., p. 557, traduit de l’anglais.)
Si l’on oppose ici le concept d’intégration, qui nécessite une adaptation réciproque de la culture dominante à la culture minoritaire, à celui d’assimilation, qui demande à la culture minoritaire de s’adapter à la culture majoritaire, on pourrait se demander si cette hégémonie ambiante est propre au système américain ou si elle constitue en quelque sorte un dénominateur commun des systèmes scolaires à travers le monde.
L’APPROCHE MULTICULTURELLE :
Décrite par les étudiants, l’approche multiculturelle de l’éducation devrait sensibiliser les futurs praticiens aux connaissances sur les diversités sociétales. De plus en plus d’enseignants utilisent comme support d’enseignement de la littérature afro-américaine, latino-américaine ou même asiatique dans un soucis de sensibilisation à la diversité culturelle. Mais, bien qu’intégrer dans le programme scolaire, ces outils, souvent mal utilisés, soulignent les stéréotypes et les préjugés et n’aident pas vraiment à l’intégration des minorités.
En définitive on comprendra bien que les étudiants de l’université de Valley soient en quelque sorte des "victimes" de leur propre culture et de leur processus de socialisation. Ils rejettent fort heureusement les théories qui essaient de mettre en relation les origines ethniques et les capacités intellectuelles. Mais en venant expliquer l’échec scolaire par le facteur socio-économique et par l’écart entre valeurs familiales et valeurs scolaires, ces futurs enseignants rejettent la responsabilité sur les familles des classes les plus défavorisées de l’échelle sociale américaine, qui ne sont dans la grande majorité des cas pas d’origine anglo-américaine blanche. On peut ainsi aisément faire le lien entre origine ethnique et échec scolaire par le biais socio-économique.
Une approche alternative de l’éducation des minorités est abordé dans le texte par l’exemple de Viviane et de sa classe constituée d’enfants issus de plusieurs origines différentes.
Cette enseignante évalue les expériences de langage et de lecture que chaque élève possède. Elle les utilisera pour construire de nouvelles connaissances. C’est un véritable enseignement personnalisé.
En plus de cela, elle tient à garder un haut niveau d’exigence. Par exemple, Viviane use un langage sophistiqué ; elle encourage les enfants à s’exprimer sur différents sujets et elle travaille plusieurs genres littéraires.
Ceci est considéré comme une approche additive du langage plutôt que soustractive.
Le but de Viviane est de maintenir et d’affiner les langues premières des élèves tout en leur permettant d’acquérir le langage national/dominant.
Elle essaie également d’engager un partenariat avec les parents, c’est-à-dire qu’elle les concerte pour d’éventuelles décisions à prendre ; elle les responsabilise en leur demandant de veiller à ce que les devoirs soient faits etc., et elle les encourage à participer activement à des activités organisées par l’école.
Bien que le pourcentage d’échec dans la classe de Viviane soit élevé, ses élèves sont compétents dans la critique littéraire et utilisent leurs dialectes ou l’anglais " standard " dans les situations appropriées.
Le jour où le corps enseignant sera vraiment représentatif, du point de vue de sa diversité culturelle, des enfants et des familles avec lesquels il travaille, et bien l’école sera peut être plus à même de répondre aux besoins de tous les enfants. Mais tant que ceux qui font l’école sortiront d’un système basé sur l’hégémonie et méritocratie, qu’ils intègrent et qu’ils considèrent comme étant le seul système équitable pour les enfants, personne ne sera en mesure de changer quoi que ce soit.
Les critiques que nous énonçons ici sont avant tout d’ordre
méthodologiques.
Il est intéressant de voir que les préoccupations face à l’éducation multiculturelle ressemble beaucoup aux nôtres. Cette recherche américaine s’inscrit donc dans la même lignée que celle dans laquelle nous nous engagerons au cours de cette année dans le cadre du séminaire. En effet, le thème de notre recherche porte également sur les représentations sociales et les valeurs des enseignants à propos de la diversité culturelle. Il faudra cependant faire attention à ne pas tomber dans les mêmes pièges méthodologiques.