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Lenseignement nest plus ce
quil était !
Philippe Perrenoud - décembre
2001
Ceux qui deviennent enseignants doivent
sattendre à quelques désillusions sils ont
en tête limage dÉpinal du
" maître décole " ou du
" professeur ", image déjà
dépassée lorsquils étaient eux-mêmes
en classe, mais qui survit dans limaginaire.
- Aimer les jeunes, cest bien, mais tous
ne sont pas aimables, si " aimable " veut dire sage,
poli, propre, correctement vêtu, discipliné,
respectueux des adultes. Lécole accueille
désormais tous les enfants et les prend comme ils
sont. Enseigner, cest travailler avec un large
éventail de sensibilités, de cultures, de rapports
au monde.
- Aimer travailler avec des jeunes, pourquoi
pas, mais il est vain de croire quon peut enseigner en
fuyant toute sa vie le contact avec dautres adultes. Les
parents attendent des interlocuteurs solides. Lenseignant
doit aussi dialoguer avec dautres professionnels,
collègues, travailleurs sociaux, psychologues,
psychiatres.
- Aimer être seul maître à
bord, cest bien, mais aujourdhui, il faut
coopérer, travailler en équipe, participer au projet
détablissement, on ne peut plus senfermer dans
un tête-à-tête avec ses élèves,
il faut sortir des quatre murs de leur classe, sengager dans
des innovations, des activités syndicales ou divers groupes
de travail.
- Aimer les savoirs et avoir envie de les
partager, cest bien, mais cela ne suffit pas lorsquon
est confronté à des élèves qui ne
voient pas spontanément le sens de lécole ou
ne sont pas prêts à consentir le travail
nécessaire pour apprendre. Vouloir répondre à
lappétit de savoir des jeunes nest quun
aspect du métier, il faut aussi et dabord prendre en
charge ceux dont lenvie dapprendre est faible et
fragile.
- Aimer transmettre des connaissances,
cest bien, mais cette formule nest quun
raccourci ambigu pour dire " faire construire " des
connaissances, donc passer son temps à créer des
situations dapprentissage plutôt quà
" donner des leçons ".
- Aimer prendre la parole devant un public,
cest bien, mais à doses homéopathiques.
Enseigner, cest surtout mettre au travail, proposer et
réguler des tâches porteuses dapprentissage.
Cest faire uvre de metteur en scène plus que
dacteur, cest se démener en coulisses, faire un
travail largement invisible.
- Aimer sadresser à toute une
classe, cest bien, mais ce genre a des vertus
pédagogiques limitées, les élèves sont
différents et le maître a pour tâche de
proposer des activités variées, adaptées aux
besoins et au niveau de chacun.
- Aimer sorganiser à sa guise,
cest bien, mais le métier denseignant consiste
de moins en moins à nêtre présent dans
lécole que lorsque les élèves y sont
aussi. Temps de concertation, rencontres avec les parents,
formation continue font partie du job.
- Aimer travailler comme un artisan, à
son compte, cest bien, mais les enseignants font partie
dun système, poursuivent des objectifs de formation
bien définis et doivent des comptes à
linstitution.
- Aimer agir avec bon sens, intuition et
humanité, cest bien, mais enseigner demande
aujourdhui davantage, une expertise spécifique, des
savoirs et des compétences qui ne relèvent pas du
sens commun mais dune formation didactique et
pédagogique pointue,
- Aimer la vie tranquille, cest bien, mais
la vie des enseignants nest plus tranquille, si elle
la jamais été. Chaque réforme de
structure, chaque nouveau programme modifie les routines, rien
nest définitivement acquis, sans parler des
changements de technologies et de modes de vie des
familles.
- Aimer les longues vacances, cest bien,
mais enseigner ne consiste pas à venir en classe " les
mains dans les poches " ; chaque activité exige
une forte préparation ; enseigner est en outre un
métier fatigant, physiquement et nerveusement, dans lequel
le burn out menace.
- Aimer être du côté de la
connaissance et de la vertu, cest bien, mais enseigner,
cest aussi manier la séduction, la répression,
la carotte et le bâton, cest évaluer,
cest rendre la justice, détenir des secrets, donc
vivre des dilemmes éthiques.
- Aimer apporter la vérité,
cest bien, mais aujourdhui, les médias et
Internet disputent à lécole le monopole des
savoirs. On ne peut donc enseigner en vivant hors du monde, en
ignorant lactualité politique, scientifique,
technologique.
- Aimer instruire, cest bien, mais il faut
accepter la résistance de certains élèves,
leur " allergie " au savoir, léchec,
parfois de toute stratégie, bref, ce que Freud appelait un
" métier impossible " au sens où
laction pédagogique nest jamais sûre
darriver à ses fins.
***
On pourrait croire que je cherche à
décourager les vocations. Pas du tout. Mais nul ne devrait
choisir son métier " la tête dans le sable ".
Enseigner, aujourdhui, cest passionnant, mais cest
difficile, plus rien ne va de soi. Un humoriste anglais disait
quon devient enseignant lorsquon ne sait rien faire
dautre. Ce nest plus suffisant. Il ne suffit pas
davantage de " se résigner " à enseigner
lorsquon a rêvé dêtre écrivain,
chercheur ou grand reporter et quon revient sur terre.
Enseigner est un métier trop difficile pour quon
sy engage par dépit, faute de mieux, parce quil
faut bien gagner sa vie.
La France va vers une immense crise de recrutement
des enseignants. Les enquêtes auprès des jeunes nous
disent quils sont plus attirés par les métiers de
lhumanitaire. Comme si enseigner nétait plus un
métier humanitaire, comme si laventure humaine passait
uniquement par la coopération, la Croix-Rouge ou
Médecins sans Frontières.
Enseigner est travail expert et exigeant, bien
au-delà de la maîtrise des contenus. Chacune des
dimensions évoquées devrait être une raison
positive de choisir ce métier si lon ne fuit pas
les défis. Ce métier, dit Claudine Blanchard-Laville,
oscille entre plaisir et souffrance. La souffrance est constitutive
dun métier de lhumain, à la fois par
empathie, participation à la souffrance de certains
élèves ou de leurs parents, et par déception,
frustration, sentiment déchec ou dimpuissance.
Cette part de souffrance nest vivable que si elle est
équilibrée par des plaisirs professionnels.
Or, nul ne peut trouver de plaisir dans un
métier qui na aucun rapport avec ce quil avait
rêvé. Là senracine la souffrance dune
partie des enseignants. Et nul ne peut trouver de plaisir sil
na pas les moyens intellectuels et émotionnels de faire
face aux situations professionnelles telles quelles
sont.
Désormais, les enseignants seront tous
formés dans les Hautes écoles pédagogiques et
les Universités. Il importe plus que jamais de préparer
au " métier réel ", donnent les moyens
dune pratique réflexive et permettent de
sapproprier des outils de travail efficaces dans une classe. Le
plaisir denseigner ne va pas sans compétences
professionnelles, ni sans une identité assumée. Ce sont
des enjeux majeurs de formation.