La thèse socioconstructiviste dans les nouveaux programmes détudes au Québec : un trompe l'oeil épistémologique?
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(Version française dun article accepté pour publication après arbitrage et corrections de lauteur pour la reuve : Canadian Journal of Science, Mathematics and technology Education, I(2), automne 2000)
Résumé court
Le Ministère de lÉducation du Québec (MEQ) propose actuellement de nouveaux programmes détudes. La dernière version de ceux-ci pour le premier cycle de lécole primaire a été soumis à la Commission Nationale des Programmes qui, malgré quelques réserves sur la présentation, na pas émis dobjections majeures à leur implantation dès lautomne 2000. Le discours de ces programmes nous semble toutefois comporter des lacunes importantes. Ainsi, à l'analyse, on peut noter un décalage épistémologique entre le discours sur la cognition et le format des programmes ancré dans une tradition positiviste du savoir; une incohérence qui résulte de l'usage simultané de discours sur la cognition liés à des paradigmes incompatibles (socioconstructivisme et cognitivisme); la réduction dans ce même discours du statut conceptuel de la notion de compétence à celui d'objectif pédagogique. Ce sont là des obstacles sérieux à une véritable intégration de la perspective constructiviste dans les pratiques pédagogiques.
Mots-clés
programmes détudes, épistémologie, cognition, constructivisme.
Résumé long
Ce texte propose une réflexion sur les nouveaux programmes détudes promulgués par le Ministère de l'Éducation du Québec (MEQ). Ces nouveaux programmes font le pari audacieux de se réclamer du paradigme socioconstructiviste de la cognition. Lanalyse des documents provisoires diffusés à ce jour par le MEQ nous a permis de relever au moins trois ordres de difficultés potentielles liées aux aspects suivants: le décalage épistémologique entre le discours des programmes à propos de la cognition et l'organisation des contenus suivant un format curriculaire relevant de la tradition positiviste des disciplines scolaires; l'incohérence paradigmatique qui traverse ce discours par la référence simultanée à plusieurs paradigmes incompatibles de la cognition (constructivisme, cognitivisme et behaviorisme); la réduction dans ce même discours du statut conceptuel de la notion de compétence à celui d'objectif pédagogique. Ce sont là des critiques importantes dont on devra tenir compte si l'on souhaite assurer l'intégration de la perspective constructiviste aux pratiques pédagogiques. Mais, sagit-il dune mission impossible?
Nous ne le pensons pas. Les documents actuels diffusés par le MEQ témoignent dune volonté de renouveler les pratiques pédagogiques. Nous constatons cependant que, dans ce projet, les rédacteurs des programmes sont encore à un carrefour épistémologique. Ils ont tenté de se dégager de la thèse béhavioriste de la cognition qui règne depuis belle lurette sur la programmation pédagogique, mais on peut observer ici et là des relents de ce qui, d'une certaine manière, était devenu la façon normale et évidente de concevoir la cognition. Les incohérences relevées font partie de cet héritage et l'on doit envisager la mise en route d'un long processus de conversion. Les premiers résultats ne sont pas nécessairement négatifs, ils nécessitent néanmoins des réajustements importants associés aux critiques que nous avons formulées. Élimination du décalage épistémologique et création d'un nouveau format pour présenter les tenants et aboutissants des nouveaux programmes. Éradication des contradictions eu égard au paradigme de la cognition qui fournit le cadre de référence pour orienter les pratiques pédagogiques. Redéfinition du concept de compétence dans une perspective socioconstructiviste afin, d'une part, de le dissocier de celui d'objectif ou de but pédagogique et, d'autre part, de l'associer au concept de situation éducative.
Introduction
Larochelle et Bednarz (1994-b) précisent que les travaux développés dans la perspective du constructivisme épistémologique ont contribué à une meilleure compréhension de la formation des connaissances des apprenants et apprenantes. Ces travaux ont aussi permis lélaboration de situations didactiques susceptibles de favoriser lévolution de leurs connaissances. Cependant, lintégration des thèses constructivistes au renouvellement des pratiques pédagogiques en milieu scolaire restent, selon ces deux auteures, marginale. Le Ministère de lÉducation du Québec (MEQ) a donc fait un pari audacieux en inscrivant sa réforme dans une perspective socioconstructiviste de la production des savoirs et de leur apprentissage par des élèves. Les nouveaux programmes détudes, qui font nécessairement écho à cette prise de position, permettront-ils pour autant une plus grande intégration des thèses constructivistes aux pratiques des enseignantes et des enseignants dans leurs classes ?
Les documents actuellement diffusés par le MEQ sont encore provisoires mais leur lecture nous a amené à formuler les trois questions suivantes. Une approche curriculaire des programmes détudes, inspirée de la programmation pédagogique des apprentissages scolaires, est-elle compatible avec une perspective socioconstructiviste de lapprentissage? Un programme détudes qui reflète simultanément plusieurs paradigmes de la cognition ne risque-t-il pas dêtre source de confusions, notamment pour les enseignants et les enseignantes? Le concept de compétence, tel que défini dans le programme, est-il conciliable avec une perspective socioconstructiviste de la cognition? Les réponse à ces questions permettent d'estimer dans quelle mesure le nouveau programme détudes facilitera, ou non, lintégration de la perspective constructiviste de la cognition dans les classes québécoises. Ce texte articule ces trois questions et tente de repérer des points sensibles dans le processus dimplantation de cette réforme du curriculum de l'école québécoise.
Tradition curriculaire et modèle de la cognition
Le concept de programme retenu par le MEQ sinscrit dans la tradition curriculaire de la programmation pédagogique des apprentissages scolaires diffusée dans les milieux occidentaux de léducation depuis plusieurs décennies. Les nouveaux programmes scolaires québécois, au moins dans les formules provisoires diffusées actuellement, ne démentent pas cette approche. Même si ils suggèrent des innovations dans leur façon de construire les contenus de ces programmes, même si ils proposent des contenus novateurs, les concepteurs des nouveaux programmes semblent en effet adopter une perspective classique des programmes détudes et de leurs fonctions habituelles dont le format, faut-il le rappeler, fut défini dans le cadre d'une conception béhavioriste de lapprentissage scolaire (Bloom, 1956; Gagné, 1965; Taba, 1962). D'autre part, une analyse comparative de quelques définitions plus récentes du concept de programme (De Landsheere, 1992; Legendre, 1988; Raynal & Rieunier, 1997) montre aussi à lévidence que les concepteurs des nouveaux programmes ne sécartent pas du format traditionnel des programmes détudes. En ce sens, au-delà dune référence constante et quelque peu incantatoire au socioconstructivisme et à linterdisciplinarité, les nouveaux programmes présentent un découpage disciplinaire qui nest pas sans évoquer le tableau synoptique des disciplines scientifiques proposé par Auguste Comte au début du dix-neuvième siècle. Or, dans la perspective positiviste, les disciplines scientifiques se définissent en fonction des méthodes et des objets d'études spécifiques qui, par ailleurs, sont présumés correspondre à des morceaux de réalité révélateurs dautant détats du monde. De plus, dans la vision comtienne les disciplines scientifiques sont mutuellement exclusives.
Un examen succinct des documents disponibles montre donc que les rédacteurs et les rédactrices des nouveaux programmes ont reconduit le découpage disciplinaire classique autant dans leur méthode de travail que dans la présentation des contenus du programme: mathématiques, langues, sciences et technologie, art, etc. Une telle atomisation des savoirs ne peut se traduire que par une conception réifiante de l'objet d'apprentissage. Autant de "choses" que l'élève doit ingurgiter, absorber, digérer selon la métaphore culinaire qui a pignon sur rue dans nombre de nos institutions scolaires afin de parler de la cognition. C'est d'ailleurs ce qui rend plus ou moins paradoxale la tentative des concepteurs des nouveaux programmes de réhabiliter le sujet connaissant en se réclamant du paradigme socioconstructiviste qui par définition interdit toute velléité d'assimiler lélève à un sujet apprenant désincarné, abstrait, sans historicité et sans socialité. Or, le découpage arbitraire et défini à priori du savoir, comme le faisait d'ailleurs une pédagogie par objectifs, anéantit nécessairement cette réhabilitation du sujet puisqu'il ne peut le prendre en considération qu'au titre d'une abstraction. Il devient un sujet quelconque, l'élève, l'étudiant ou l'étudiante, pour lequel on a conçu un savoir "prêt à porter" en quelque sorte. On peut également penser que la décision dopter pour le concept de compétence s'inscrivait dans une perspective de réhabilitation du sujet apprenant. D'ailleurs, nous verrons plus loin comment il est possible de définir le concept de compétence dans le cadre dune conception socioconstructiviste de lapprentissage et dès lors en faire un instrument au service de lhabilitation des élèves. Cependant, dans le cadre du format de programme retenu, les compétences sont définies sans référence à un sujet apprenant en particulier ou à une situation éducative précise. Bref, elles ont le même statut conceptuel que les objectifs dans la pédagogie béhavioriste dont nous venons de voir qu'elle nie la spécificité du sujet apprenant.
Enfin, les concepteurs et les conceptrices des nouveaux programmes, en particulier à travers les concepts de domaine de vie et de compétence transversale, se sont donné des outils intéressants pour développer des approches interdisciplinaires dans les classes. Toutefois, par le choix dun format de programme classique, ils présentent les disciplines scolaires de façon cloisonnée. Ils mettent ainsi à risque les approches interdisciplinaires dans les classes, les enseignants pouvant choisir dentrer dans les contenus des programmes de façon exclusivement disciplinaire.
En somme, comme nous venons de voir, le format de programme utilisé sinscrit en faux par rapport aux intentions pédagogiques retenues par le MEQ. Les textes actuels reflètent donc un premier niveau dincohérence, celui dun programme détudes construit dans la tradition béhavioriste des théories curriculaires, incompatible avec l'orientation socioconstructiviste de la production et de l'apprentissage des savoirs dont les rédacteurs souhaitent faire la promotion. Cette première forme d'incohérence, essentiellement liée à la forme du programme détudes actuel, nest pas sans conséquence au regard de linterprétation que les enseignantes et les enseignants en feront et sur leur volonté de développer ou non une approche socioconstructiviste des apprentissages scolaires avec leurs élèves. Un travail préalable à la rédaction du programme détudes a-t-il été réalisé? Il sagissait de redéfinir le véhicule du contenu des réformes annoncées et de proposer un nouveau type de programme détudes adapté aux perspectives suggérées par les rédacteurs du programme. À défaut, les lectrices et les lecteurs sont confrontés à des incohérences majeures, celles dues à lincompatibilité entre un contenu et son véhicule. Nous nommons cette incompatibilité: décalage épistémologique. Ce décalage ne risque-t-il pas dentraver lintégration de thèses de type constructiviste au renouvellement des pratiques pédagogiques?
Le programme et les paradigmes de la cognition
Jonnaert et Vander Borght (1999) suggèrent quun programme d'études doit baliser les démarches de construction des connaissances des élèves et formuler des propositions à propos de ce processus: nature des connaissances, leurs modes de construction ou de transformation de même que leur viabilité. Une telle hypothèse a un impact sur la forme et les contenus de ces programmes. Autrement dit, la proposition de ces auteurs inscrit nécessairement la réflexion sur les programmes détudes et leurs contenus dans le cadre d'un modèle de la cognition.
À ce sujet, en paraphrasant Le Moigne (1997), ils estiment quun programme détudes devrait alors apporter diverses précisions notamment de nature épistémologique. Il sagit dans ce cas de spécifier: (1) ce qui sera considéré comme étant une connaissance du point de vue de l'apprenant ou de l'apprenante, et non plus seulement la forme que le savoir peut prendre à travers telle ou telle discipline scolaire, cest la question épistémologique du didacticien; (2) comment cette connaissance se construit, se modifie individuellement et collectivement, et non pas comment elle se transmet, cest la question du didacticien liée à la théorisation ou la modélisation des processus d'apprentissage; (3) comment la viabilité de cette connaissance est confirmée ou infirmée, et non plus seulement comment elle est évaluée, cest la question éthique du didacticien.
La construction des savoirs et leur appropriation par des élèves dans la perspective que nous venons d'évoquer doit être située explicitement au coeur des préoccupations des programmes détudes. Dans ce cas, les trois catégories de questions formulées dans le paragraphe qui précède, non seulement y trouvent réponse mais surtout en assurent la cohérence. Évidemment, une telle approche des programmes détudes sécarte du courant des théories classiques du curriculum dans lesquelles le savoir n'est pas problématisé. Cest dès lors le paradigme de la cognition dans lequel sinscrivent les réponses aux questions épistémologiques, théoriques et éthiques qui détermine la viabilité du format des nouveaux programmes détudes à construire. Autrement dit, dentrée de jeu, ceux-ci sinscrivent dans un paradigme de la cognition qui oriente lensemble de la réflexion. Toute ambiguïté à ce niveau engendre confusion et incohérence. Il est donc impératif que les programmes d'études explicitent le paradigme de la cognition à lintérieur duquel les enseignantes et les enseignants peuvent situer leurs gestes professionnels quotidiens. Au moment où ils préparent des activités pédagogiques à lintérieur desquelles leurs élèves construiront des connaissances cest dun paradigme de la cognition clairement précisé dont ils ont besoin. En effet, un paradigme de la cognition est un cadre général de référence. Il articule entre eux des concepts et des catégories qui guident la pensée et laction de lenseignante et de lenseignant lorsquil ou elle sintéresse aux questions relatives à la construction et au développement des connaissances. Ce cadre de référence est donc fondamental et influence quotidiennement les activités dapprentissage des élèves. Il sagit dun ensemble cohérent de propositions articulées entre elles qui servent, pour un temps indéterminé, de toile de fond à toutes les activités dans la classe, que celles-ci relèvent de la responsabilité des élèves tels leurs projets d'orientation et leurs apprentissages ou de la responsabilité de lenseignant, c'est-à-dire ses pratiques professionnelles.
On comprend dans cette perspective que lors de lanalyse dun programme détudes la question relative au paradigme de la cognition dans lequel il sinscrit devient primordiale. Les documents provisoires du MEQ précisent que les programmes détudes sinscrivent simultanément dans une perspective socioconstructiviste et dans une perspective cognitiviste fondée sur des théories du traitement de linformation ce qui, on en conviendra. ne constitue pas un mince paradoxe. De plus, on peut repérer dans les textes une série de termes qui ont une connotation carrément béhavioriste. Autrement dit, le nouveau programme détudes salimente à des paradigmes de la cognition antinomiques. Afin d'illustrer ce point de vue, les paragraphes qui suivent résument deux des postures épistémologiques relevées dans les nouveaux programmes détudes. Par ailleurs, pour les besoins de ce texte, nous nanalyserons qu'une dimension de celles-ci, soit la relation entre la connaissance et ce qui est tenu pour réel.
Largument initial partagé par toutes les épistémologies constructivistes est celui du primat du sujet (Le Moigne, 1995), même si elles sont potentiellement divisées dans leurs variantes. En outre, on estime que ce sujet connaissant est capable dattacher une certaine valeur à la connaissance quil construit. La connaissance implique donc un sujet connaissant et na pas de sens ou de valeur en dehors de lui. Ainsi, ce sujet connaissant nest pas tenu de supposer ou dexclure la possibilité dun réel connaissable qui lui serait étranger et qui aurait donc une existence en soi de nature ontologique. Linconnu ne serait alors pour le sujet connaissant quun connaissable en instance dactualisation. Cette thèse constructiviste postule donc que la connaissance quun sujet peut construire du réel est nécessairement celle qui est liée à sa propre expérience. La connaissance nest donc pas indépendante du sujet. Par ailleurs, la connaissance que le sujet a de sa propre expérience ne devient connaissance que si il lui attribue une valeur propre. Cette valeur nest pas non plus indépendante du sujet connaissant.
À l'encontre de cette posture épistémologique, on soutient dans la perspective cognitiviste que la connaissance dit quelque chose à propos d'une réalité déjà informée, indépendante de la description qu'en font des observateurs qui auraient donc, sans que l'on sache comment, un accès à une réalité ontologique. Cette connaissance est vérifiable dans une réalité localisée à lextérieur du sujet connaissant. Elle est communicable et transmissible. Elle est antérieure aux démarches que le sujet connaissant fait pour lappréhender. La connaissance représente alors une portion de la réalité quelle décrit. La connaissance est indépendante du sujet connaissant. La valeur de la vérité de cette connaissance est donc également indépendante du sujet connaissant.
Cet aperçu des deux postures épistémologiques qui s'entremêlent sans cesse dans le nouveau programme détudes indique à quel point elles sont contradictoires. Or, il nest pas souhaitable pour un programme scolaire dêtre pluriparadigmatique à ce chapitre. En effet, la présence simultanée de plusieurs paradigmes de la cognition contradictoires risque de rendre difficile lutilisation de ce programme détudes. Nous percevons dans cette approche pluriparadigmatique une contradiction interne importante que nous nommons une incohérence paradigmatique. Celle-ci ne risque-t-elle pas d'entraver sérieusement lintégration des thèses constructivistes au renouvellement des pratiques pédagogiques?
Socioconstructivisme et compétence
Les nouveaux programmes détudes intègrent de plus une approche par compétences et il est légitime de se demander si celle-ci est également conciliable avec une perspective socioconstructiviste de la cognition. Nous allons montrer dans les paragraphes qui suivent quune approche par compétences peut en effet s'inscrire dans un paradigme socioconstructiviste de la cognition à la condition de s'articuler à une conception congruente de la connaissance.
Selon Glasersfeld (1994), les connaissances des sujets ne sont pas seulement construites par celui ou celle qui apprend mais elles ont pour eux un caractère adaptatif. Autrement dit, elles sont maintenues aussi longtemps quelles sont viables pour lapprenant ou l'apprenante. En ce sens, articulées à dautres ressources (discursives, matérielles, etc.), ces connaissances viables doivent permettre à leur auteur d'atteindre les buts qu'il poursuit, de réaliser ses projets et ainsi de faire preuve de compétence dans une série de situations éducatives. Ces situations forcément signifiantes pour lélève doivent également à terme devenir pertinentes eu égard à des pratiques socialement établies. Par exemple, il a été montré que des élèves du primaire pouvaient fort bien en contexte scolaire construire des connaissances mathématiques localement viables (Cobb, 2000), mais il est fort utile, voire nécessaire, de pouvoir faire usage des procédures de comptage socialement reconnues. C'est dans le cadre de telles situations éducatives que sont sans cesse remises en cause les connaissances de lapprenant, ce qui lui permet de les transformer et de les enrichir. Autrement dit, ce nest plus le contenu disciplinaire qui est déterminant pour les apprentissages, mais bien les situations éducatives dans lesquelles lélève peut utiliser ses connaissances viables pour réaliser ses buts. La réalisation de tests de viabilité de ses propres connaissances nécessite, cela va de soi, la mise en oeuvre de pratiques réflexives de cognition. En somme, les connaissances du sujet apprenant dans une perspective socioconstructiviste ont les caractéristiques suivantes: elles sont construites et non transmissibles; elles sont temporairement viables et non définies une fois pour toutes; elles résultent d'une pratique réflexive et ne sont donc pas admises comme telles sans remise en cause; elles s'articulent à des contextes et des situations éducatives qui doivent être éventuellement liées à des pratiques sociales établies. C'est dans ce cadre de référence que se pose la question de l'arrimage du concept de compétence avec une approche socioconstructiviste des connaissances. Cest en tout cas le défi suggéré par les rédacteurs des programmes d'études.
Dentrée de jeu, il est nécessaire de rappeler que dans une perspective socioconstructiviste, on estime que les connaissances, tout comme les compétences, s'élaborent en contexte, plus précisément dans celui de situations éducatives variées à l'intérieur desquelles des sujets réalisent des projets d'apprentissage. Le concept de situation éducative devient alors lélément central du modèle de la cognition; cest dans le cadre de telles situations que lélève développe des compétences. Il ne sagit alors plus, comme nous l'avons déjà précisé, denseigner des contenus disciplinaires décontextualisés (laire dun trapèze, laddition de fractions, un procédé de calcul mental, etc.), mais bien de définir des situations éducatives à lintérieur desquelles les élèves peuvent construire des connaissances et développer des compétences, c'est-à-dire des capacités à mobiliser une variété de ressources pour réaliser un projet. Il ne sagit plus de partir dune notion mathématique décrite dans un programme détudes, il sagit plutôt de travailler avec lélève à la construction de connaissances et de compétences pour réguler efficacement l'action et parvenir à des buts. Bref, dans cette perspective, la tâche de lenseignant devient complexe: aménager des situations éducatives pour permettre à lélève de construire des connaissances et de développer des compétences. Les situations éducatives sont donc source du développement des compétences. C'est aussi dans ces mêmes situations que se juge le degré leur viabilité; elles sont alors critère d'appréciation du développement des compétences. Source et critère de viabilité des compétences, les situations sont aussi source et critère de viabilité de connaissances. Ces connaissances, dans la mesure où elles sont viables dans ces situations, sont aussi une des ressources qui permettent au sujet de développer des compétences dans ces mêmes situations. Si ces connaissances participent au développement dune compétence, cette compétence devient à son tour critère d'appréciation de ces connaissances qui seront viables dans ce contexte tant et aussi longtemps quelles permettent à la compétence de traiter avec succès les problèmes qui ont été cernés. La boucle se referme donc. Connaissances et compétences sarticulent étroitement à lintérieur des situations éducatives. Dans une telle perspective, le concept de compétence nest donc pas incompatible avec un paradigme socioconstructiviste. Compétences et connaissances se construisent en interaction étroite et sont temporairement viables en contexte. Bien plus, au-delà de son caractère plus global que les connaissances, puisque sa mise en oeuvre suppose la mobilisation d'une variété de ressources, une compétence, dans une perspective socioconstructiviste, comporte les mêmes caractéristiques que celles-ci. Tout comme une connaissance, une compétence est construite, située, réflexive et temporairement viable. De plus, la compétence remplit des fonctions spécifiques dans le processus d'apprentissage, c'est-à-dire permettre au sujet de mobiliser et coordonner une série de ressources variées (discursives, affectives, sociales, matérielles, etc.); traiter avec succès les différentes tâches que sollicite un problème et tester la pertinence sociale des résultats. Ainsi explicité, le concept de compétence nest pas un obstacle à lintégration de thèses socioconstructivistes au renouvellement des pratiques pédagogiques. Au contraire, utilement associé à une réflexion sur les connaissances, inscrit dans des situations éducatives, le concept de compétence permettra probablement de renforcer la thèse socioconstructiviste comme référence dans les pratiques pédagogiques élaborées et mises en oeuvre par des enseignantes et des enseignants.
Conclusion
Les réponses que nous formulons aux trois questions posées dans lintroduction ont permis de mettre en évidence dans le discours des nouveaux programmes d'études ce que nous avons nommé un décalage épistémologique, puis de repérer une contradiction fondamentale sur le plan du paradigme de la cognition qui les oriente. De plus, nous avons montré que pour assurer l'arrimage du concept de compétence et la perspective socioconstructiviste il était nécessaire de redéfinir ce concept et de l'associer à une conception de la connaissance et de son développement chez les apprenants et les apprenantes.
Il nous semble nécessaire de tenir compte de ces critiques afin d'assurer l'intégration de la perspective constructiviste aux pratiques pédagogiques. Mais, sagit-il dune mission impossible? Nous ne le pensons pas. Les documents actuels diffusés par le MEQ témoignent dune volonté dun renouvellement important des pratiques pédagogiques. Dans leurs recherches actuelles dune perspective intéressante pour les apprenants, nous constatons que les rédacteurs des programmes sont encore à un carrefour épistémologique. Ils ont tenté de se dégager de la thèse béhavioriste de la cognition qui règne depuis belle lurette sur la programmation pédagogique, mais on peut observer ici et là des relents de ce qui, d'une certaine manière, était devenu la façon normale et évidente de concevoir la cognition. Les incohérences relevées font partie de cet héritage et l'on doit envisager la mise en route d'un long processus de conversion. Les premiers résultats ne sont pas nécessairement négatifs, ils nécessitent néanmoins des réajustements importants associés aux critiques que nous avons formulées. Élimination du décalage épistémologique et création d'un nouveau format pour présenter les tenants et aboutissants des nouveaux programmes. Éradication des contradictions eu égard au paradigme de la cognition qui fournit le cadre de référence pour orienter les pratiques pédagogiques. Redéfinition du concept de compétence dans une perspective socioconstructiviste afin, d'une part, de le dissocier de celui d'objectif ou de but pédagogique et, d'autre part, de l'associer au concept de situation éducative.
Ce travail ne nous semble pas irréaliste dans la mesure où les concepteurs du nouveau programme détudes ont déjà posé une série de choix. La réflexion préalable est donc déjà entamée, il sagit de lasseoir en évitant tout risque dincohérence. Notre hypothèse est que le respect de ces ordres de réajustements peut faciliter limplantation de la thèse constructiviste pour le renouvellement des pratiques pédagogiques dans les classes.
Références
Bloom, B.S. (1956). Taxonomy of educational objectives. Handbook 1: Cognitive domain. New York: McKay.
Cobb, P. (2000). Constructivism in social context. In L.P. Steffe & P. Thompson (Eds.), Radical constructivism in action: Building on the pioneering work of Ernst von Glasersfeld (pp. 152-178). London: The Falmer Press.
De Landsheere, V. (1992). Léducation et la formation. Paris: Presses universitaires de France.
Fourez, G., Englebert-Lecomte, V. & Mathy, Ph. (1997). Nos savoirs sur nos savoirs. Un lexique dépistémologie pour lenseignement. Bruxelles: De Boeck.
Gagné, R.M. (1965). The conditions of learning. New York: Holt, Rinehart and Winston.
Glasersfeld, E. (1994). Pourquoi le constructivisme doit-il être radical? Revue des sciences de léducation, 20(1), 21-28.
Jonnaert, Ph. & Vander Borght, C. (1999). Créer des conditions dapprentissage. Un cadre de référence socioconstructiviste pour la formation didactique des enseignants. Bruxelles: De Boeck.
Larochelle, M. & Bednarz, N. (dir.), (1994-a). Constructivisme et éducation. Revue des sciences de léducation, numéro thématique, 20(1).
Larochelle, M. & Bednarz, N. (1994-b). À propos du constructivisme et de léducation. Revue des sciences de léducation, 20(1), 5-19.
Legendre, R. (1988). Dictionnaire actuel de léducation. Paris: Larousse.
Le Moigne, J.-L. (1997). Les épistémologies constructivistes. Paris: Presses universitaires de France.
Raynal, F. & Rieunier, A. (1997). Pédagogie: dictionnaire des concepts-clés. Apprentissage, formation et psychologie cognitive. Paris: ESF éditeur.
Taba, H. (1962). Curriculum development and practice. New York: Harcourt, Brace and World.
Notes
Je remercie vivement Rosette Defise, chargée de cours à lUniversité de Sherbrooke, qui a effectué une lecture critique des différentes versions de larticle. La version finale est enrichie des apports de cette lectrice attentive.
Nous ne décrirons pas longuement dans cet article ce que nous entendons par socioconstructivisme. Nous renvoyons le lecteur et la lectrice à trois ouvrages qui explicitent différentes thèses constructivistes: Fourez, Englebert-Lecomte & Mathy (1997), Jonnaert & Vander Borght (1999), Larochelle & Bednarz (1994-a).
Tout au long du texte, nous différencions savoir et connaissance. Lorsque nous parlons de savoir nous évoquons les contenus des programmes et des manuels scolaires, des curricula, des répartitions de matières, des plans de cours. Il sagit en général de contenus disciplinaires institués par le système scolaire lui-même et par la société. Ces savoirs sont parfois désignés sous le vocable 'savoirs codifiés'. Par contre, lorsque nous parlons de connaissance, nous référons au patrimoine cognitif de lapprenant. Dès quun savoir est construit ou reconstruit par un apprenant il devient une connaissance pour ce dernier. Il nest pas possible de savoir si il y a correspondance entre les savoirs enseignés par lenseignant et les connaissances construites par lapprenant.
Actuellement, le système scolaire québécois vit une période de rénovation de ses programmes détudes. Les premiers documents diffusés portent sur le premier cycle de lécole primaire. Ces documents ont fait lobjet dune recommandation favorable par la Commission des Programmes même si on suggère quelques modifications mineures.
Legendre (1988) relève trois fonctions pour les programmes détudes: (1) expliciter les intentions éducatives propres à chacune des disciplines et qui rejoignent les visées du système déducation; (2) fournir aux agents déducation du réseau scolaire un ensemble structuré dobjectifs et des contenus dapprentissage jugés essentiels à la formation des élèves; (3) faciliter laction des enseignants au chapitre de la planification, de lintervention et de lévaluation.
Une analyse des références et des termes les plus fréquemment utilisés dans les textes permet d'appuyer lhypothèse selon laquelle le paradigme dominant de la cognition qui oriente la conception de ces nouveaux programmes correspond à une forme de psychologie cognitive fondée sur traitement de linformation. Sur le plan épistémologique les tenants de ce paradigme supposent qu'il est possible d'accéder à la réalité en soi.
Ce texte figure dans les Textes Libres de
LIFE
Laboratoire de
recherche
Innovation-Formation-Éducation
Université de Genève
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