Réflexions sur la réforme curriculaire au Québec
septembre 2001
Introduction *
PREMIÈRE PARTIE : le contexte dimplantation de la réforme *
Historique des dernières années et présentation de la réforme *
Le contexte québécois et international *
La stratégie et la rhétorique de changement *
Écoles pilotes, projet détablissement et professionnalisation du métier denseignant *
DEUXIÈME PARTIE : Lapproche par compétences *
Lapproche par compétences, de quoi sagit-il ? *
Lapproche par compétences : de la formation professionnelle et technique à la formation fondamentale *
Lapproche par compétences : la présentation du ministère *
Des points à clarifier *
Continuité et rupture avec les pratiques existantes : doit-on cesser denseigner ? *
Dérives possibles et conditions de réussite *
Le développement de compétences porte-t-il préjudice à lacquisition de connaissances ? *
La présentation faite par le ministère de lÉducation *
Des points à clarifier *
Continuité et rupture avec les pratiques existantes : faudra-t-il changer toutes les approches pédagogiques ? *
Dérives possibles et conditions de réussite *
Lapproche par compétences : que change-t-elle à Lévaluation des apprentissages dans le quotidien scolaire de lélève ? *
La présentation faite par le ministère de lÉducation *
Des points obscurs à clarifier *
Continuité et rupture avec les pratiques existantes : le passage dun modèle à un autre est-il réalisable ? *
Dérives possibles et conditions de réussite *
TROISIÈME PARTIE : La perspective culturelle et le rehaussement culturel *
QUATRIÈME PARTIE : Le cycle dapprentissage *
Conclusion *
Références *
ANNEXE
Pour lessentiel ce qui sera avancé dans les pages qui suivent peut être exprimé en peu de mots : si certains éléments contextuels, certaines tendances, certains aspects ou certaines dérives possibles de la réforme curriculaire présentement en cours au Québec nous forcent à la prudence critique, certaines orientations et priorités apparaissent bonnes et nécessaires, et certains dispositifs, certaines pratiques valorisées, sans être miraculeux, sannoncent prometteurs, et justifient quon leur donne une chance et quon les teste loyalement. Telle sera la " thèse " soutenue et développée dans ce texte. Cette thèse nest pas " confortable ", car il serait plus facile de raisonner à partir dune position de refus du changement ou de chercher à convaincre à partir de celle du missionnaire ou du croyant. Or, à notre sens, léducation souffre davoir déjà trop de croyants prêchant une vertu pédagogique inaccessible, abstraite et imaginaire, et trop dintellectuels distants occupés à débusquer dans lécole toute trace du déclin réel ou anticipé de nos sociétés et de la culture avec un grand C. La réalité nous apparaît plus emmêlée que cela et elle nous commande un regard, certes lucide et sans complaisance, mais aussi ouvert et empreint dune éthique optimiste, celle de la personne daction convaincue quil vaut la peine dinvestir la marge de manuvre qui est la sienne et qui, sans faire toute la différence, peut néanmoins en faire une, si petite soit-elle.
Ce texte, qui nengage que ses auteurs, tous deux universitaires, donc indépendants du ministère comme des associations syndicales, tente de cerner de la manière la plus précise possible (étant donnée la polysémie de concepts centraux comme les concept de compétence et de rehaussement culturel) et danalyser à laune des finalités explicites de léducation québécoise, trois éléments de la réforme actuelle des programmes denseignement primaire et secondaire, soit lapproche par compétences, la perspective culturelle et lobjectif de rehaussement culturel, ainsi que la notion de cycle dapprentissage.
Avant daborder chacun de ces éléments, il importe de les situer dans leur contexte local et international, et de décrire la stratégie adoptée pour leur déploiement.
Dans la mesure du possible, il sera tenu compte de la seconde et plus récente version des programmes (MEQ, 2001a) et lorsquapproprié, la distinction sera faite entre la première (MEQ, 2000a) et la seconde version. Reconnaissons dentrée de jeu que cette dernière " corrige " un certain nombre de " problèmes " associés à la première version. En effet, la seconde version est plus claire dans la visée de renforcement de la fonction cognitive et affirme plus nettement la contribution essentielle de lécole dans la formation de la pensée. Dans le même ordre didée, les " savoirs essentiels " &endash; lexpression devrait rassurer celles et ceux qui craignaient leur disparition, leur relégation ou leur marginalisation &endash; sont listés. Aussi, cette version réfère moins au socio-constructivisme et au cognitivisme, et toute mention de ces courants, paradigmes ou théories psychologiques, est disparue, sauf pour le constructivisme. Enfin, la langue et la facture générale du document sont simplifiées. De toute évidence, le ministère maîtrise mieux cette fois-ci ce quil propose aux écoles et aux enseignants. Ceci étant dit, les orientations fondamentales &endash; lapproche par compétences, le cycle dapprentissage &endash; demeurent les mêmes que dans la première version. Le ministère na pas dévié de sa route : il balise mieux son chemin et il fournit à celles et ceux qui doivent laccompagner une image plus claire du parcours et de la destination.
La réforme des programmes est une des composantes majeures de la réforme scolaire initiée par la ministre Marois en 1997, mais ce nen est quun élément parmi dautres. Pour en comprendre la nature véritable, le développement, la portée et les vicissitudes de son implantation, il est nécessaire dans un premier temps, de situer la réforme des programmes dans le cadre de lensemble de la réforme, puis dans un second temps, de prendre acte du contexte plus large de lévolution du système public déducation dici et dailleurs et des politiques qui laffectent. Car le sens est souvent dans le contexte &endash; un contexte par ailleurs mouvant &endash;, celui-ci éclairant le texte et la genèse de son écriture.
Mais dabord, un rappel historique des intentions et des actions réformistes.
Historique des dernières années et présentation de la réforme
On peut dire que le chantier de la réforme sest ouvert en 1995, il y a donc 6 ans déjà. En effet, sous la pression de la CSQ et de certains de ses syndicats denseignants affiliés, lintention gouvernementale, exprimée dans son programme électoral, dapporter des modifications substantielles au système déducation, a dabord dû se manifester par le lancement des États généraux sur léducation, une vaste opération de consultation de tous les groupes sociaux qui, à titre dacteurs, qui, à titre dusagers, étaient intéressés aux processus ou aux résultats de léducation. Des audiences publiques se sont tenues dans toutes les régions du Québec par une commission dont les membres avaient été nommés par le Gouvernement. La commission a dabord produit un Exposé de la situation (Gouvernement du Québec, Les États généraux sur léducation 1995-1996, Exposé de la situation) qui faisait état des problèmes auxquels était confronté le système déducation, des solutions envisagées et dun ensemble de questions à débattre. La publication de ce premier rapport a donné lieu à une nouvelle ronde de consultations qui a mené au rapport intitulé Rénover notre système déducation : dix chantiers prioritaires (Gouvernement du Québec, Les États généraux sur léducation 1995-1996, Rénover notre système déducation : dix chantiers prioritaires). Les recommandations portent sur légalité des chances, les services à la petite enfance, le curriculum, la formation professionnelle et technique, lenseignement supérieur, la formation continue, les personnels de léducation, la répartition des pouvoirs, la déconfessionnalisation du système scolaire et le financement.
Il est difficile de douter de la volonté gouvernementale deffectuer un changement de cap en éducation, puisque en moins de six mois, la ministre de lÉducation annonçait un plan daction qui reprenait, sinon lensemble, du moins une bonne partie des recommandations de la commission. En effet, dans Prendre le virage du succès (Gouvernement du Québec, Prendre le virage du succès, 1997), celle-ci énonçait sept orientations ou sept chantiers quelle entendait mettre en oeuvre pour assurer la réussite éducative. Lobjectif principal de la réforme est de passer de laccès au succès du plus grand nombre. Laccessibilité, la préoccupation centrale du rapport Parent (1962-1965), doit céder maintenant la place à la qualité et à laugmentation de la diplomation. Sur ce plan, des cibles sont établies pour lan 2010 : 85% pour le secondaire avant 20 ans, 60% pour le collégial et 30% pour le baccalauréat universitaire. Quant à la qualité, elle devra se manifester par des correctifs vigoureux et surtout efficaces aux critiques suivantes, maintes fois répétées sur toutes les tribunes : méconnaissance du français démontrée par les finissants à loral et à lécrit, déficit culturel lié aux soi-disant visées instrumentales et utilitaires des apprentissages et à leur trop grand ancrage dans le " vécu " des élèves et dans la " vie courante ", trop faible place à leffort intellectuel. Retenons ces critiques, car elles accompagnent tout le processus dimplantation de la réforme. On peut parier quelles seront aussi au rendez-vous lorsque, dans quelques années, le temps du bilan viendra.
Pour atteindre ces cibles et pour améliorer la qualité des apprentissages, sept grandes lignes daction sont définies : 1) intervenir dès la petite enfance; 2) enseigner les matières essentielles; 3) donner plus dautonomie à lécole; 4) soutenir lécole montréalaise; 5) intensifier la réforme de la formation professionnelle et technique; 6) consolider et rationaliser lenseignement supérieur; 7) donner un meilleur accès à la formation continue. Au cours des trois dernières années, la plupart de ces actions furent engagées.
Rappelons ce qui a été fait ou est en train de se mettre en place à propos des trois premières lignes daction :
Les services éducatifs à la petite enfance
Tout le monde saccorde pour reconnaître quil est prioritaire de stimuler lenfant dès son plus jeune âge et que léveil à la lecture et à lécriture doit se faire avant le début de lécole obligatoire. Même le document sur la politique de formation continue fait état de ce consensus consistant (Gouvernement du Québec, Vers une politique de la formation continue, 1998). Cest sans doute pour cette raison que le ministère de lÉducation a dabord fait connaître les services quil entendait rendre disponibles à la petite enfance (Gouvernement du Québec, Nouvelles dispositions de la politique familiale, 1997). Le développement de services éducatifs et de garde à la petite enfance, dont laugmentation des places de garderie à un coût modique, fut donc lun des premiers objectifs poursuivis.
Pour mieux répondre aux attentes en matière déveil, de stimulation et de soutien aux apprentissages, le ministère de léducation a mis en oeuvre en septembre 1997 les classes de maternelle cinq ans dans quelque deux mille écoles. La fréquentation de la maternelle nest pas obligatoire. Toutefois, dorénavant, les parents qui choisissent dinscrire leurs enfants doivent le faire à plein temps. On se souvient que des groupes de parents ont voulu obtenir la possibilité dinscrire leurs enfants à demi-temps, plutôt quà plein temps, mais la ministre a refusé de donner suite à cette demande. En revanche, lintégration des élèves dans les classes a pu se faire progressivement selon le choix des parents au cours des premières semaines de lannée scolaire. Le programme de formation du préscolaire vise principalement le développement des facteurs clés de la réussite scolaire, cest-à-dire lattention et la concentration, la sensibilisation à lécrit, la maîtrise du langage, lestime de soi et la persévérance (Éducation Québec, 1998) et il a fait lobjet dune évaluation au cours de lannée 1997-98. En dépit des appréhensions du milieu scolaire et des hésitations de certains parents, 98,3 p. 100 de la population scolaire cible a fréquenté les classes de préscolaire plein temps dès la première année de mise en oeuvre. Ce chantier est donc complété. La question principale qui se pose est celle de savoir comment les apprentissages réalisés en maternelle sharmoniseront avec ceux prévus au premier cycle du primaire.
Le curriculum du primaire et du secondaire : lenseignement des matières essentielles
À cause des nombreux groupes dintérêt en présence &endash; dont les parents, les représentants des ordres collégial et universitaire, les leaders dopinion, les enseignantes et enseignants spécialisés dans lenseignement de chacune des matières &endash;, la réforme du curriculum du primaire et du secondaire constituait un défi de taille. Le mandat de proposer des recommandations concernant les changements devant être apportés à ce curriculum, a été confié à un groupe de travail composé de sept personnes. Le rapport Réaffirmer lécole (Gouvernement du Québec, Réaffirmer lécole, 1997), quil a déposé dans un laps de temps très court, déclarait quil prenait appui sur lensemble des demandes de renouvellement du curriculum exprimées par des individus, des groupes et des organismes depuis plus de dix ans, et plus particulièrement sur les discussions ayant eu cours pendant les États généraux sur léducation. Ce rapport fut assez bien reçu et somme toute peu contesté au moment de sa publication, laissant supposer que les membres du groupe de travail avaient visé juste, et quil répondait assez bien aux reproches faites au curriculum détudes. il faut dire aussi quil a pu sappuyer sur le Rapport Corbo (Préparer les jeunes au 21e siècle, 1994).
Encore une fois, le ministère de lÉducation a fait connaître rapidement son énoncé de politique éducative (Gouvernement du Québec, Lécole, tout un programme, Énoncé de politique éducative, 1997) qui reprenait la plupart des recommandations contenues dans le rapport du groupe de travail.
Sagissant de la mission de lécole, le virage est assez remarquable puisquon trouve en première place, instruire. Laccent est mis sur le développement des activités intellectuelles et sur la maîtrise des savoirs et non plus sur le développement de la personne qui avait été en quelque sorte le leitmotiv de la période précédente. En seconde place, lécole doit socialiser, soit promouvoir les valeurs qui fondent la démocratie et préparer à lexercice dune citoyenneté responsable. Enfin, en troisième place, lécole doit qualifier, cest-à-dire soit préparer aux études post-secondaires, soit développer les compétences professionnelles requises pour le marché du travail.
Les principes qui fondent la réforme sinspirent des grands courants actuels en éducation dans le monde occidental, notamment laccent mis sur lessentiel et le développement des bases de la formation continue. Dautres sont liés au besoin ressenti de redressement du système scolaire québécois tels le rehaussement du niveau culturel des programmes détudes, lintroduction de plus de rigueur à lécole et lattention particulière à accorder à chaque élève reposant sur la prémisse que tout élève est éducable. Ces principes peuvent donner lieu à des applications larges et humanistes, ou au contraire, étroites et axées sur des comportements mesurables. Lesprit de la réforme appelle des applications du premier type.
Les changements curriculaires prévus englobent les contenus de formation, lorganisation de lenseignement, les programmes détudes ainsi que lévaluation des apprentissages et le matériel didactique.
Le coeur de la réforme, et sans aucun doute son enjeu majeur, demeure la conception proposée des contenus de formation à cause de son incidence sur les programmes détudes qui en découleront et sur les réaménagements qui devront être faits des affectations des enseignants et des enseignantes, sans oublier les efforts qui devront se déployer en matière de formation continue pour le personnel en exercice.
Loriginalité, relativement à la situation antérieure, est le découpage proposé non plus en disciplines ou matières distinctes, mais en domaines dapprentissage regroupant plusieurs matières. Le curriculum comprend dorénavant cinq grands domaines de connaissance:
Cet axe dit vertical du curriculum doit se déployer en conjonction avec un axe dit horizontal, comprenant les compétences transversales : les compétences intellectuelles, méthodologiques, celles liées aux attitudes et aux comportements et les compétences linguistiques, cest-à-dire la langue denseignement (français ou anglais) dans toutes les disciplines ou matières. De plus, le développement des compétences liées aux attitudes et aux comportements et qui font référence à des thématiques telles que léducation interculturelle et le respect des différences, louverture à la compréhension internationale, léducation aux médias, léducation à lenvironnement, etc., doit se faire à même lapprentissage des domaines de connaissance appropriés, au lieu doccuper une place autonome dans la liste des matières figurant au curriculum. Ces thématiques, regroupées dans un domaine de vie (MEQ, 2000a) ou des domaines généraux de formation (MEQ, 2001a) peuvent ainsi servir dancrage à lapprentissage des compétences à la fois transversales et disciplinaires.
Labandon de matières considérées de moindre importance, telle que léconomie familiale ou léducation au choix de carrière, et laugmentation des heures denseignement du français et de lhistoire bousculent la place quoccupe chacune des matières denseignement.
Par-delà cet agencement des contenus de formation, la conception même de la formation est révisée: les neuf premières années de la scolarité doivent permettre dacquérir la formation de base que tout citoyen devrait posséder dans une société technologiquement avancée, et les deux dernières années du secondaire, devront souvrir à une diversification des parcours selon que les élèves sorienteront vers le milieu de travail ou vers la poursuite détudes collégiales, en formation générale ou professionnelle. Le premier cycle du secondaire nest plus envisagé " comme le début dun long cycle de cinq ans, celui qui conduit au terme du secondaire au Diplôme détudes secondaires, mais comme la fin dun long cycle de 9 ans, celui de la formation de base " (Inchauspé, 2000 : 22).
Nul doute que certains verront dans cette évolution une forme de " primarisation " du secondaire, du moins de son premier cycle. En fait, on pourrait penser que le Québec serait en train dévoluer lentement vers un modèle plutôt scandinave de scolarisation, celui-ci comportant grosso modo neuf années denseignement obligatoire dit fondamental et commun à tous, auquel succèdent diverses filières de formation plus spécialisées. Cependant, les tendances dévolution ne sont pas claires et forcent à constater que les pratiques sont loin de refléter cette conception dun enseignement commun à tous, puisque plusieurs écoles sélectionnent leurs élèves au premier cycle du secondaire en fonction de programmes différenciés. Rappelons que lhypothèse dun diplôme après ces neuf années, débattue mais non retenue par la commission des États généraux, de peur quelle décourage la poursuite des études secondaires jusquà la fin, témoigne de cette vision dun enseignement fondamental obligatoire et commun à tous, dune durée de neuf ans. À ce propos, Paul Inchauspé soutient :
" Actuellement, dans beaucoup décoles secondaires, le premier cycle se déroule selon le rythme du long fleuve tranquille : léchéance du DES est lointaine. Au terme du secondaire III, on se réveille, il faut préparer lentrée au Cégep, et cest alors, pour beaucoup trop, la catastrophe ! Pensez-vous que considérer un tel cycle comme la conclusion du long cycle de la formation de base et se dire que, relativement à la maîtrise de ces comportements de base, lécole na pas seulement, au terme de ce cycle, une responsabilité de moyen mais aussi de résultat, pensez-vous que cela ne puisse être de nature à susciter davantage la mobilisation des enseignants et des élèves pour atteindre un tel but ? " (2000 : 23).
Une autre nouveauté quil convient de mentionner est celle de lorganisation des programmes par cycle denseignement. Ainsi, le primaire comporte trois cycles de formation de deux ans et le secondaire deux, dont le premier de trois ans et le second de deux. Pour le primaire et éventuellement le secondaire, ces dispositions ont pour effet de modifier la répartition des tâches des enseignants, qui doivent dorénavant travailler davantage en équipe, ainsi que les pratiques dévaluation des apprentissages, alors que le bilan ne se fera plus à chaque année mais à la fin du cycle, le tout couronné par un examen ministériel à la fin du primaire. Les nouveaux programmes sont rédigés en fonction des cycles envisagés, et non en fonction des degrés actuels.
En terminant, la Commission des programmes détudes, un nouvel organisme indépendant du ministère de lÉducation, sest vue confier les orientations et les encadrements généraux devant servir de guides pour létablissement des programmes détudes, ainsi que leur approbation et leur adaptation continue. Tout en étant en rodage, apprenant en quelque sorte son métier, son fonctionnement et ses procédures, et tout en élaborant ses cadres de référence, elle sest prononcée sur la réforme en cours et sur les différents chapitres du nouveau programme. Il est probable quelle jouera pleinement son rôle lors dune prochaine réforme.
La loi 180, adoptée en 1997, a modifié la répartition des pouvoirs et responsabilités des commissions scolaires et des écoles. Effective depuis la rentrée de 1998-99, cette décentralisation sest surtout traduite, dans les faits, par la transformation des comités décole &endash; consultatifs &endash; en conseils détablissement, dont la composition est paritaire (agents du milieu et acteurs de lécole) et les pouvoirs décisionnels sur certaines questions importantes, comme le curriculum, le budget et le plan de réussite de lécole. Cette transformation sest implantée inégalement suivant les écoles. Une étude en cours des pratiques émergentes renseignera sur cet important aspect de la réforme.
La loi 180 propose une structure de rapports entre le conseil détablissement, la direction et les enseignants, qui reconnaît lautonomie professionnelle collective de ces derniers, dans le contexte dun contrôle démocratique local de léducation. Reste à voir si ce judicieux équilibre tiendra la route et passera lépreuve des multiples réalités locales, tout en assurant à la direction de létablissement une autorité et des moyens daction de nature à lui permettre dassumer ces nouvelles responsabilités.
À ces trois chantiers initiés par la ministre Marois de 1995 à 1998, sajoute celui imposé par le ministre actuel, M. Legault, à savoir les plans de réussite.
Autant la ministre Marois peut être associée à une conception sociale-démocrate et humaniste de léducation, autant le ministre Legault semble proche des conceptions plus instrumentales et " techno-managériales " de léducation et de son administration. En fait, avec lobligation des plans de réussite pour tous les établissements scolaires du Québec, plus dun ont eu le sentiment quà la réforme initiée par Mme Marois sajoutait un nouvel agenda, issu du " nouveau management public " (Ball, 1998), introduisant une planification stratégique de chaque unité comportant des cibles quantitatives de rendement académique devant être atteintes dans un horizon temporel déterminé, la reddition de comptes à partir de ces indicateurs quantitatifs précis, et un système dincitatifs récompensant ou sanctionnant les établissements selon leurs performances. Dans ce cadre, on souhaite insuffler à lécole publique des éléments dune culture managériale propre à lentreprise privée, la direction de chaque établissement devant dorénavant faire preuve desprit dentreprise, cest-à-dire être apte à positionner son école sur un quasi-marché scolaire de plus en plus ouvert et compétitif.
Sil est vrai que le changement de ministre en plein processus de réforme nest pas sans conséquences sur sa teneur et sur la rhétorique utilisée par la légitimer, il importe néanmoins de constater que les forces à luvre dépassent les personnalités au-devant de la scène. Léducation nest pas seule à goûter à la médecine du " new management public ". Il sagit en fait dun virage majeur de lensemble des institutions publiques, comme en témoigne la loi 82 sur ladministration publique et sa modernisation. Le premier ministre du Québec, dans le discours inaugural de la 36e législature de lassemblée nationale (3 mars 1999) a été on ne peut plus clair là-dessus:
" toute la fonction publique québécoise sera appelée à se réinventer... Nous comptons lancer une profonde modernisation de la fonction publique qui mettra laccent sur la qualité des services aux citoyens et sur latteinte de résultats mesurables. La réforme que nous proposons donnera davantage de liberté daction à des gestionnaires imputables ".
Le ministre J. Léonard, alors président du Conseil du Trésor et ministre détat à la fonction publique, soulignait pour sa part qu" il est reconnu que la compétition qui résulte de louverture des marchés naffecte pas uniquement les entreprises privées. Elle affecte également les gouvernements. Ainsi le potentiel économique dun État ne dépend plus uniquement de son secteur privé. Il dépend également du coût et de la qualité des services publics. Il faut donc porter une attention particulière à la contribution économique imputable au fonctionnement de lÉtat " (2000). Selon lui, le nouveau contexte rend impérieux la mise en place dun nouveau cadre de gestion combinant " écoute des citoyens, qualité des services, recherche de la performance, transparence quant aux choix stratégiques et quant aux réalisations, responsabilisation, imputabilité devant les parlementaires ", bref, un " changement de culture... dune culture de gestion des processus à une culture de gestion des résultats ".
La notion de résultats (ou de performativité) est au cur de cette nouvelle approche. Elle na pas la même connotation que celles de finalité ou de mission, utilisées dans les documents de la réforme et dans la loi de lInstruction Publique. Elle est plus réductrice. La distinction entre les notions dinstitution et dorganisation peut être ici utile. Convenons que les institutions remplissent des missions, alors que les organisations poursuivent des objectifs, ceux-ci étant traduisibles en résultats précis. Les institutions sont investies par la société dune mission qui leur donne sens et vie : en théorie, elles sont habitées par un idéal fort mais jamais parfaitement atteint, toujours en partie trahie par la dure réalité et ses contraintes, mais sans cesse présent comme horizon de valeurs. La notion de projet éducatif, dans son sens plein, participe de cette logique institutionnelle. Par ailleurs, les organisations &endash; du moins les organisations " mécanistes " &endash; sont des machines plus ou moins bien huilées produisant des résultats. En général, les résultats dont il est question sont mesurables et la progression dans le temps est transposable sur un plan géométrique. Si une institution actualise sa mission, cest-à-dire si elle fait ce quelle doit faire, ce qui est bon et juste quelle fasse, y compris dans la coordination des moyens à sa disposition, une organisation cherche la meilleure liaison moyens-fins; on dira quelle est toute absorbée par la rationalité dite instrumentale et stratégique. Les résultats ou les produits de lorganisation, tels que mesurés objectivement, révèlent une progression, une régression ou une stagnation, toutes qualités pouvant justifier diverses formes daction et dintervention. Dans la réalité, les services publics participent à ces deux logiques et le bon sens nous indique que les marier, être efficace dans lactualisation de sa mission, harnacher la logique instrumentale à la poursuite de nos idéaux les plus nobles est valable. Mais il nen demeure pas moins quaujourdhui plus dun sinquiètent de ce quune trop forte critique des services publics et leur soumission à la logique de lefficacité, telle que conçue au sein de lentreprise privée, névacuent la dimension institutionnelle ou ne réduisent celle-ci quà ce qui serait compatible avec une forme de rationalité instrumentale étroite. Il y a là un enjeu fondamental sur lequel nous reviendrons.
Selon Ball (1998), ce type de politique éducative centrée sur les résultats se généralise dans tout lOccident et est lié, au moins sur le plan de la rhétorique, à la mondialisation. Le raisonnement est ainsi résumé : le jeu des forces du marché en éducation, dans un contexte de décentralisation et dautonomie des établissements, devrait accroître la performance des élèves et des établissements, et cela devrait à son tour contribuer à lamélioration de la compétitivité de la main duvre du pays sur le plan international.
Il y a lieu de cerner la nature et lextension de lobligation de résultats en éducation, mais cela apparaît problématique : il nest pas certain que nous puissions éliminer toute ambiguïté et toute difficulté en cette matière. En bonne partie, parce que cette question est inextricablement reliée à des rapports de pouvoir et à des logiques contradictoires. Dans pareille situation, nous croyons quil est nécessaire que les pédagogues et les administrateurs scolaires rusent avec certaines formes que prend cette obligation. Car, nous sommes conscients des dangers quune transposition trop mécanique dune culture dentreprise dans le monde de léducation fait courir. Un conflit, une forte contradiction entre une logique administrative de lefficience et un souci dinnovation et de transformations des pratiques pédagogiques est certainement au coin de la rue ! Un scénario tout à fait plausible est que la logique " industrielle " tue et écrase toute innovation et toute transformation significatives et quà terme, les inégalités scolaires et par extension, sociales et culturelles, saccentuent. Pour celles et ceux qui ont à cur autre chose que le renforcement du statu quo scolaire ou le retour de lécole de notre enfance, simpose donc la ruse, cest-à-dire des actions stratégiques qui tout en composant avec lincontournable reddition de comptes cherchent à sauvegarder des espaces et des projets pédagogiques novateurs et axés sur la réussite éducative de tous. Cela, nous croyons, est possible, dautant que les contrats de réussite laissent une place à un diagnostic local et permettent donc aux établissements de construire leur propre définition de la situation, formuler leurs propres finalités et objectifs ainsi que les actions quils estiment les plus en mesure daméliorer la qualité de léducation dispensée. La ruse ici consiste à lire les contrats de réussite comme un cadre, certes structurant, mais relativement ouvert, et non pas comme des prêts-à-porter rigides et uniformes, et de sen servir comme un outil de développement de son établissement, en partenariat avec les parents et les instances communautaires. Cela est possible, mais exige un leadership de la direction qui relève le pari de lautonomie de létablissement, envers et contre le " système " sil le faut, et des enseignants qui sautorisent (" empowerment ") à " prendre le pouvoir " qui leur revient.
De ce rapide survol historique des changements des dernières années, on peut dégager ce qui suit:
Le contexte québécois et international
Dabord le contexte québécois, ensuite le contexte international.
Le contexte québécois se caractérise par des contraintes de réalités importantes, pour lessentiel associées à des considérations budgétaires, démographiques et politico-administratives. Ces considérations risquent de " distraire " les acteurs éducatifs de lagenda de la réforme curriculaire en les forçant à faire face à dautres priorités. Il faut les voir comme des caractéristiques du " terrain " sur lequel la réforme doit " atterrir " et simplanter. Ces phénomènes sont :
Sur le plan international, dans le contexte de la mondialisation, on peut parler de la réalisation dune nouvelle politique de léducation. À la suite de plusieurs auteurs (Ball & Van Zanten, 1998; Van Haecht, 1998; Whitty & Power, 1998), cette politique de léducation cherche à mettre en place une nouvelle régulation (Friedberg, 1993 ; Raynault, 1988) de léducation. Cette régulation se caractérise par le passage :
Ces tendances sont générales et fort répandues, du moins au sein des pays de lOCDE. Leur développement varie suivant les traditions politico-administratives (Ball : 1998) ; cest ainsi que les pays anglo-saxons (Angleterre, États-Unis, provinces anglophones du Canada (dont lAlberta, au premier rang), lAustralie, la Nouvelle-Zélande) sont les plus avancées dans cette voie, alors que dautres pays, aux traditions sociales-démocrates plus fortes, et au mouvement syndical plus organisé et cohésif, freinent ce mouvement ou tentent dy faire survivre des préoccupations démocratiques et dégalité des chances : cest le cas entre autres, de la France et de la Saskatchewan au Canada.
Quant aux réformes proprement curriculaires, notons que la communauté francophone de Belgique a démarré, comme le Québec, en septembre dernier une réforme curriculaire dont les éléments sont regroupés autour de " socles de compétences ". La France affiche le même type dorientations depuis la loi dorientation de 1989; elle a en effet alors enclenché la modification de ses programmes denseignement primaire suivant lapproche par compétences et introduit le cycle dapprentissage; quant aux pratiques, du moins en ce qui concerne un véritable fonctionnement par cycle dapprentissage, il y a loin de la politique officielle aux pratiques réelles. Enfin, le canton de Genève a expérimenté ce type dapproche par cycle dapprentissage, avec des programmes par " objectif-noyau " pendant quatre ans dans une quinzaine décoles primaires volontaires; lan dernier, il a jugé bon de se donner un temps de réflexion, question de bien modéliser les pratiques souhaitées et le fonctionnement par cycle, afin de mieux les généraliser à lensemble des 200 écoles primaires du Canton. La bonne nouvelle pour le Québec, cest que le canton de Genève nabandonne pas ses efforts de rénovation suivant des axes identiques à ceux du Québec; la moins bonne, dune certaine façon, cest quil a pris du temps &endash; au total, quatre ans &endash; pour soumettre celle-ci à lépreuve de la pratique dans une quinzaine décoles. Quant aux États-Unis et au Canada-anglais, certains états et quelques provinces ont des politiques apparentées à celle du Québec; mais limplantation y est très variable et de durée limitée.
Le Québec nest pas donc le seul à voir son système éducatif soumis à un ensemble de forces capables de le transformer de manière substantielle, ces forces se cristallisant dans ce quil est convenu de plus en plus dappeler une nouvelle régulation de léducation; il nest pas non plus seul à adopter des orientations curriculaires comme lapproche par compétences et le cycle dapprentissage. Les éléments de la réforme et leurs origines laissent voir que le Québec, en matière de politique éducative, est au confluent de deux grandes traditions, leuropéenne et laméricaine, celle des pays anglo-saxons et celle de la francophonie européenne. En effet, en matière structurelle, dorganisation scolaire et dadministration de léducation, le Québec est résolument nord-américain et anglo-saxon; en matière curriculaire et pédagogique, sans tourner le dos au reste du continent, il nen puise pas moins davantage son inspiration en France, en Suisse francophone et en Belgique. Encore faut-il reconnaître que ces distinctions et cette localisation géographique des influences sont très relatives, les modèles administratifs traditionnellement anglo-saxons (décentralisation, quasi-marché, reddition de comptes locale, palmarès des rendements, etc.) se généralisant à lensemble des pays de lOCDE, voire, grâce à la Banque Mondiale, à lensemble des pays en voie de développement soumis aux programmes du FMI et de la BM. De même, le " non-graded education " des américains ressemblent à sy méprendre au cycle dapprentissage et à la pédagogie différenciée des pédagogues européens.
La stratégie et la rhétorique de changement
Lurgence et la prise de risque
Ainsi quil arrive à peu près toujours en éducation, la réforme actuelle sest préparée, décidée et simplante sous le mode de lurgence. Les États Généraux ont été menés tambour battant, sans prendre le temps de réaliser les recherches nécessaires ou même de prendre acte de celles existantes, le Rapport Inchauspé a été complété après seulement quatre mois de travail, et Mme Marois a donné suite à ces deux documents dans des délais très rapides. Le tout nouveau Conseil National des Programmes a dailleurs eu du mal à accomplir son mandat, en toute indépendance, dans les délais imposés. Le Conseil Supérieur de léducation a produit deux avis sur les programmes (1998, 1999), dont on se demande comment ils eurent pu avoir un quelconque impact, étant donné les contraintes du calendrier dimplantation. Enfin, lan dernier, ce nest que quelques jours avant la rentrée que les enseignants ont pu obtenir un exemplaire papier des nouveaux programmes, un document de plus de 400 pages ! Et tout nétait pas au point, comme on la constaté en cours dannée, notamment autour du dossier des bulletins et de lévaluation des apprentissages.
Lurgence est probablement inhérente à léducation, mais comme le soulignait, il y a déjà un bon moment, É. Durkheim (1911), cela force à assumer des risques. Cependant, la prise de risque nest politiquement possible que si un minimum de confiance existe entre ceux qui enjoignent de courir ce risque et ces autres qui doivent les assumer dans leur travail (les enseignants et les directions) ou dans ses effets (les élèves et leurs parents). Or, lair du temps conservateur rend la prise de risque périlleuse en matière déducation, surtout auprès de cette portion de lopinion publique qui estime que depuis la réforme scolaire des années soixante, les enfants ont été " ballottés " dune réforme à lautre, et traités comme déternels " cobayes ", une innovation nattendant pas lautre. On peut interpréter la dérision utilisée par les médias pour accueillir le langage nouveau de la réforme curriculaire&endash; notamment celui des compétences transversales &endash; comme le refus de courir un risque ou à tout le moins, comme le refus de faire confiance aux concepteurs des nouveaux programmes.
Dogme pédagogique et hypothèses de travail
Cela na pas empêché la réforme curriculaire, dans ses premiers mois, de se présenter comme un dogme pédagogique mur à mur. En partie parce quelle utilisait un nouveau langage, celui des compétences, de la transversalité, des cycles dapprentissage, la réforme sest présentée ou à tout le moins, a été reçue par plusieurs, comme un nouveau dogme auquel il était demandé dadhérer; comme sil fallait renier toutes ses anciennes pratiques et se convertir à de nouvelles. LAssociation des cadres scolaires du Québec, dans son manifeste éducatif de 1999, a, avec justesse, soulevé cette question et demandé au ministère dajuster sa rhétorique trop affirmative et sûre delle. Ce quil a fait récemment, reconnaissons-le, dans la deuxième version du programme. Mais au départ, tout semblait vouloir se passer comme si hors des compétences, point de salut !
Certains ont vu dans cette affirmation dogmatique le détournement de la réforme curriculaire par les " pédagos ". Après que les États Généraux eussent donné la parole aux citoyens, aux parents et aux groupes dacteurs de léducation et de la société civile, après que le comité Inchauspé, présidé par un philosophe de formation et composé de personnes issues de divers champs disciplinaires (à lexclusion des sciences de léducation, rappelons-le), eut proposé un curriculum dont laccent se voulait résolument sur les connaissances (la mission dinstruction et la notion de rehaussement culturel) &endash; doù le titre du Rapport :Réaffirmer lécole &endash;, voilà que les documents ministériels ne parlent que dapproches par compétences, des compétences transversales et des domaines de vie, celles-ci apparaissant même devant les compétences et les connaissances disciplinaires, et de cycles dapprentissage, ces derniers se présentant comme une stratégie pour contrer le redoublement, en faisant réussir tous les élèves, ricanèrent les critiques.... Certains, notamment à luvre dans les médias, y ont vu une dérive de la réforme, une récupération de celle-ci par les " pédagos " et les " sciences de léducation ", une tentative de transformer le réseau des écoles publiques à limage des écoles dites alternatives (Boutin & Julien, 2000).
Lurgence dagir, doublée à la nécessité de mobiliser les acteurs internes et de rassurer les acteurs externes, semble ici avoir mené à une rhétorique de persuasion beaucoup trop catégorique, en tout cas par rapport à ce que la recherche nous apprend sur les réformes en éducation, cette rhétorique opérant des liaisons trop rapides et trop simples entre :
Toute réforme cherche à se fonder; elle ne peut pas se présenter sans fournir quelques réponses convaincantes à la question du pourquoi. En éducation, depuis un siècle, pour beaucoup, cet effort justificatif procède dune référence à la psychologie de lapprentissage, dont le statut scientifique semble établi auprès du public, des réformateurs et des décideurs. En tout cas, celle-ci jouit dun statut plus élevé que les sciences sociales, dont on se méfie des implications ou " dérives " idéologiques et politiques, et que la philosophie, assimilée à de lidéologie, puisquon craint aujourdhui (non sans fondement, malheureusement) que toute discussion des finalités mène à limpasse, étant donné le pluralisme, le relativisme et lindividualisme ambiants. Sans doute la psychologie de lapprentissage est-elle incontournable en éducation, une pierre essentielle de lédifice; mais force est de constater quelle en occupe beaucoup de place, comme appareil justificatif, étant donné le vide engendré par le discrédit de disciplines qui traditionnellement ont apporté une grande contribution à léducation.
Or, peut-être le message de la réforme serait-il mieux reçu et accepté si lon adoptait à légard de la psychologie de lapprentissage un point de vue plus pragmatique et pluraliste, si par exemple, tout en reconnaissant la pertinence du constructivisme &endash; comme paradigme, il est typique de la modernité et de la constitution du sujet; nous ne voyons pas comment on pourrait ne pas en tenir compte &endash;, on ne lui donnait pas toute la place, comme seule et unique approche valable de lapprentissage. Une place certes, mais pas toute la place. Une réelle importance, mais pas une position hégémonique, exclusive, du type hors du constructivisme, point de salut ! Cela éviterait de mettre les enseignants dans un rapport " applicationiste ", trop longtemps dominant dans le métier.
Une rhétorique du changement, par ailleurs bien intentionnée &endash; là nest pas la question &endash;, a cherché à nous convaincre que la réduction du décrochage scolaire au secondaire, lamélioration de la qualité des apprentissages, notamment en langue maternelle, la résorption du déficit culturel des jeunes lié aux soi-disant visées instrumentales et utilitaires des apprentissages, et une plus grande place à leffort intellectuel allaient être efficacement atteints avec les nouveaux dispositifs. Il est possible quil en soit ainsi; cest que nous souhaitons; mais au sens strict, nous nen savons pas grand chose, car ces dispositifs nont pas, ni ici ni ailleurs, passé lépreuve de la pratique généralisée à léchelle dun système entier. Ils constituent néanmoins des hypothèses de travail, fortes et robustes, ainsi que nous le verrons plus loin.
Cette distinction entre finalités et dispositifs nous apparaît essentielle, surtout si nous adhérons à la professionnalisation de lenseignement. En partie, elle correspond à la distinction classique entre les fins et les moyens. Reconnaissons quen pédagogie, cette distinction nest pas nette: les finalités réelles sont incorporées dans les moyens; en même temps, il ny a pas un lien mécanique ou parfaitement univoque entre les finalités et les moyens, de telle sorte que parfois, les moyens utilisés engendrent des effets inattendus, non intentionnels. Ceci étant rappelé, il importe de toujours garder le cap sur les finalités poursuivies. Comme professionnels et comme citoyens engagés, nous délibérons sur et éventuellement nous adhérons à des finalités. Par ailleurs, les dispositifs, nous nous les approprions et nous les mettons à lépreuve de la pratique, une épreuve loyale et honnête, mais une épreuve tout de même. En cette matière, un certain pragmatisme simpose, tout comme le souci dévaluer les effets de nos pratiques sur les élèves et sur leur apprentissage. Un professionnel maintient une pratique, parce quelle donne les résultats recherchés, les meilleurs possibles dans les circonstances; dans les cas où elle ne semble pas fonctionner, il cherche à en minimiser les effets non voulus ou adopte une stratégie alternative; il modifie sa pratique et prend des risques calculés si cela savère fondé et nécessaire; enfin, il évalue sa nouvelle pratique afin de décider de la conserver ou non. Bref, il adopte une rationalité pragmatique, proche de la rationalité scientifique, et ne fonctionne pas comme un croyant ou un missionnaire, encore moins comme un magicien ! Cette rationalité pragmatique peut et doit être associée au professionnalisme enseignant.
La réforme a aussi fortement associé les programmes, lorganisation et les pratiques denseignement. Cela a donné lieu à un dialogue de sourds entre ceux qui estimaient que le ministère aurait dû expérimenter sa réforme avant de la généraliser, et ce dernier défendant la position quun curriculum national ne sexpérimente pas à petite échelle : il est le fruit dune décision démocratique et doit être implanté en même temps partout, puisquil incarne le bien éducatif commun. Le ministère a raison, si lon entend par programmes denseignement les contenus de formation, limportance relative de telle ou telle matière ou de tel ou tel domaine de connaissance, les règles de sanctions des études, etc.. Mais il a tort si lon adopte une conception très large du curriculum, y incluant les cycles dapprentissage et les pratiques pédagogiques valorisées par la réforme. Lorganisation et les pratiques denseignement peuvent et doivent être développées dans de " vraies " écoles et soumises à lépreuve de la pratique. Ici, en comparaison de la stratégie québécoise, la stratégie du Canton de Genève nous apparaît tout à la fois plus " socio-constructiviste " &endash; car on y a développé les nouveaux dispositifs, les nouvelles pratiques et les outils requis avec les enseignants eux-mêmes, dans les classes sous leur responsabilité, avec de vraies élèves et des parents bien informés et impliqués &endash;, plus encadrée &endash; une équipe de professionnels soutenant et accompagnant le processus dexpérimentation &endash; et plus prudente &endash; on a fait appel à des écoles volontaires, avec le plein accord des parents et des autorités départementales, et on a respecté le rythme des équipes.
Lapprentissage du MEQ grâce aux écoles pilotes
On ne peut considérer les efforts faits dans les écoles dites pilotes du Québec, comme une véritable " expérimentation " de la réforme et de ses dispositifs centraux, à savoir un curriculum fondé sur lapproche par compétences et un fonctionnement pédagogique par cycles, le tout ayant donné lieu à une évaluation rigoureuse. Urgence oblige, la réforme sest généralisée à lensemble des écoles québécoises, alors que les écoles pilotes commençaient à peine à sen approprier les éléments conceptuels, rarement les pratiques. Cependant, les écoles pilotes ont joué et continuent de jouer un rôle essentiel dans la réforme. En fait, elles ont servi et servent toujours de caisse de résonance du ministère pour ses idées, ses concepts, ses ébauches de programmes. Si le MEQ a mis en place des formations pour les enseignants de ces écoles, il est tout aussi vrai de dire que les autorités ministérielles, et particulièrement léquipe responsable de la réforme curriculaire, sont allées à lécole des écoles pilotes, et sy sont mesurées tout à la fois aux difficultés conceptuelles et pratiques du nouveau programme, ainsi quaux exigences dun nécessaire temps dappropriation. On pourrait considérer que les écoles pilotes ont confirmé le ministère dans ses choix et aussi lui ont fait comprendre lampleur du chantier ouvert, quil avait sous-estimée au départ. On peut penser quelles sont en partie responsables de la seconde version du programme. Il y a eu en ce sens un véritable apprentissage tant au MEQ que dans les écoles pilotes; de cela il faut se réjouir, et ajuster la rhétorique du changement à cette pratique de va-et-vient, dessai et erreur, accompagnée de la réflexion sur laction ou même orientée par elle, et dappropriation et de partage de savoirs.
La conclusion de Tyack et Cuban, au terme de leur étude historique des réformes éducatives américaines du 20e siècle, savère ici pertinente :
" Les réformateurs croient que leurs innovations changeront les écoles, mais il est important de reconnaître que les écoles modifient les réformes. Encore et encore une fois, les enseignants ont mis en uvre des réformes de manière sélective et réajustée. Plutôt que de regarder ces mutations comme un problème à éviter, on pourrait les envisager comme une vertu potentielle &endash; des réformes pourraient être planifiées en vue de leur " hybridation " selon les besoins et les savoirs locaux. De même, les finalités pourraient être considérées comme des hypothèses &endash; des plans schématiques à évaluer selon leurs effets &endash; plutôt que comme des cibles fixées dès le départ. " (1999 :135)
Dans ce cas-ci, force est de constater que les écoles pilotes nont pas contribué à la remise en question des finalités de la réforme mais seulement à modifier certains choix stratégiques du ministère. On peut penser que la seconde version du programme témoigne de lapprentissage réalisé par le MEQ depuis le début de la réforme.
Écoles pilotes, projet détablissement et professionnalisation du métier denseignant
Les écoles pilotes donnent à voir quelques conditions incontournables de la réforme curriculaire. On aurait tort, comme certains représentants des médias lont affirmé, de ne voir en elles que des entités marginales, exceptionnelles, non représentatives de lensemble des écoles. Elles sont à bien des égards des écoles " ordinaires " avec des enseignants et des directions décole pas très différents de celles et ceux que lon retrouve dans les autres écoles. Leur caractéristique véritablement distinctive, cest quelles sont mobilisées.
Elles sont ce que doivent être toutes les écoles du Québec pour que la réforme donne ses fruits : elles sont en projet, en mouvement. Elles sont volontaires, cest-à-dire quy existe une réelle mobilisation de la direction et des enseignants autour des finalités de la réforme (il y a donc consensus par rapport à cela), ainsi quun engagement collectif à soumettre les dispositifs et pratiques valorisés à lépreuve de la pratique. Elles acceptent de relever le défi de lamélioration de la qualité des apprentissages; elles prennent le risque de se questionner sur ce quelles font; elles acceptent de tâtonner (tout en analysant les pratiques) vers de nouvelles pratiques. Elles sont tout à la fois audacieuses et réfléchies, des exemples dorganisations apprenantes. Elles avancent à leur rythme, mais elles sont en mouvement.
Dans ces écoles, léquipe enseignante est en processus de professionnalisation, cest-à-dire quelle assume de plus en plus collectivement la responsabilité des moyens appropriés pour renouveler les missions de lécole et pour atteindre les objectifs de la réforme. Elle nattend pas les directives, les règles et les outils tout faits du MEQ ou de la Commission scolaire; elle délibère, décide et construit ce dont elle a besoin, sans nécessairement, faut-il le dire, réinventer à tout coup la roue.
Il est difficile dactiver les élèves et dimplanter un curriculum dinspiration socio-constructiviste (ou constructiviste tout court), si on nest pas soi-même dans sa pratique, mobilisé individuellement et collectivement, autonome, responsable et professionnel. Tel est le message des écoles pilotes. À léchelle du système, il sera difficile de transformer le curriculum officiel en curriculum réel, si lensemble des écoles ne parvient pas à se mettre en projet.
Le Québec a connu depuis la fin de la deuxième guerre mondiale divers types de programmes : des programmes encyclopédiques, dits " programmes-catalogues ", des programmes-cadres, des programmes par objectifs, et maintenant des programmes par compétences. Si les programmes-cadres se voulaient une réaction aux programmes-catalogues, laissant une grande marge de manuvre aux enseignants, dès lors libérés dun ensemble de contraintes précises (contenus, séquences, manuels, examens) dans le but de permettre une plus grande expérimentation pédagogique, on pourrait soutenir que les programmes par compétences sont une réaction aux programmes par objectifs. Ces derniers, que personne ne lit tant ils sont volumineux, ont pêché par " excès de zèle docimologique ", saucissonnant à outrance les objectifs, afin de mieux décomposer ces divers éléments, rappelons-le, en réaction aux programmes-cadres, trop flous et ayant donné lieu à une soi-disant trop grande diversité de pratiques denseignement. Il fallait donc resserrer, standardiser et centraliser le développement curriculaire à partir du MEQ. Dans ce contexte historique, vingt ans plus tard, lapproche par compétences apparaît comme une stratégie pour redonner une vision densemble, retrouver une cohérence curriculaire en regroupant les éléments autour dun noyau dur de compétences (disciplinaires et transversales), de domaines généraux de formation (ou domaines dexpérience de vie, dans la version 2000a) et de domaines disciplinaires. Au-delà des débats actuels sur les fondements cognitivistes, constructivistes et socio-constructivistes du nouveau curriculum, la véritable signification de lintroduction de lapproche par compétences nous apparaît liée à ce jeu daction-réaction auquel nous nous livrons depuis un demi-siècle à tous les 15-20 ans. Cette contextualisation historique est dautant plus fondée que la notion de compétence incorporée aux nouveaux programmes est, ainsi que nous le verrons plus loin, suffisamment large pour se prêter à plusieurs interprétations. Doit-on déjà anticiper que du débat sur ces interprétations naîtra dans une décennie ou deux une prochaine réforme curriculaire, tentant de clarifier le tout et corriger le tir ? !
Il est aussi remarquable de constater que, quel que soit le type de curriculum officiel mis de lavant, quel que soit le type de structure curriculaire utilisé, les pratiques pédagogiques valorisées sont les mêmes depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Ces pratiques ont plusieurs habits ou labels (méthodes actives, pédagogie de la coopération, du projet, travail autonome et en sous-groupes, groupes de discussion, décloisonnement, interdisciplinarité, prise en compte des intérêts et contextualisation des apprentissages, intégration des médias, métacognition, etc.), mais elles cherchent toutes à impliquer lélève, le considèrent comme un sujet actif, lui accordent une grande place et une responsabilité réelle dans ses apprentissages. Même les programmes-catalogues et les manuels de pédagogie des années cinquante (du moins le manuel de R. Vinette, en usage dans les écoles normales de lépoque) proposaient ce type de pédagogie active.
Afin de contribuer à la réflexion sur les nouveaux programmes, la stratégie adoptée dans cette partie consiste à formuler des éléments de réponse à trois questions centrales : lapproche par compétences, de quoi sagit-il ? porte-t-elle préjudice à lacquisition des connaissances ? que change-t-elle à lévaluation des apprentissages ?
Lapproche par compétences, de quoi sagit-il ?
Une approche par compétences est-elle susceptible de favoriser la réalisation de la mission éducative de lécole, dont lessentiel est daider le jeune à se doter du bagage nécessaire à son épanouissement comme citoyen ou citoyenne dans la société ? Peut-elle contribuer à la réussite éducative de tous, sinon du plus grand nombre, dans le cadre de lécole primaire et secondaire publique commune ? Telle est la question fondamentale à laquelle des éléments de réponse sont avancés dans cette partie du texte.
Dans le rapport final de la Commission des États généraux sur léducation (MEQ, 1996), il est question de compétences à inclure dans lensemble des apprentissages de lélève. Ces compétences générales &endash; cest ainsi que le rapport de la commission les qualifie &endash; correspondent à des connaissances de nature méthodologique, des attitudes fondamentales qui favorisent les apprentissages, des façons de faire qui facilitent laccomplissement des tâches et qui sont nécessaires dans les nouvelles situations de travail.
Nourrie par les propositions de changement découlant des résultats scolaires décevants et des dérives dun programme formulé par objectifs, alimentée par les résultats de recherche mettant en évidence limportance daider les élèves à donner du sens à leurs apprentissages, la perspective du développement de compétences a depuis lors cheminé et sest précisée (MEQ, 2000a, 2001a). Dans la définition de la compétence, on retrouve lidée dhabiletés complexes favorables à la maîtrise de situations nouvelles et à lacquisition de connaissances. Contribuer au développement des compétences de lélève équivaudrait à le supporter pour quil soit apte à mobiliser et utiliser différentes ressources à bon escient dans des contextes variés. Une compétence, indissociable du sujet, " coordonne " des ressources (dont des connaissances) et un contexte. Elle est par définition contextuelle et, en tant quobjet dapprentissage, elle met laccent sur le caractère fonctionnel de lapprentissage.
Face à ce contexte de changement curriculaire qui leur est imposé, mais dont ils semblent partager les finalités, les enseignants expriment de nombreuses préoccupations quil importe dentendre dans une logique dappropriation de la réforme. Pour plusieurs, leurs conceptions, leurs croyances et leurs théories personnelles sont remises en question; leurs pratiques éducatives sont ébranlées jusque dans leurs fondements. Il est légitime que des questions soient posées car des enjeux importants sont en cause. Quel sens faut-il accorder à cette nouvelle expression quest le développement de compétences et dans quelle mesure celle-ci peut-elle être associée à une conception de lapprentissage dinspiration constructiviste ? Limportance accordée au développement des compétences transversales entraîne-t-elle que lacquisition des connaissances passe au second plan ? Lapproche par compétences est-elle un bon moyen pour atteindre les visées de réussite scolaire du programme de formation ? Permettra-t-elle daccorder à chaque élève un soutien adapté à ses besoins et si oui, de quelle structure de fonctionnement est-elle porteuse ? Constitue-t-elle un cadre qui permet de donner à lévaluation des apprentissages une nouvelle place dans le quotidien scolaire de lélève et dans laccomplissement de son métier délève ?
Nous abordons dans les pages qui suivent ces questions de la façon suivante. Après avoir rappelé les grandes lignes de la présentation faite dans le nouveau programme de formation et mentionné les impacts attendus sur les apprentissages des élèves, nous tentons de clarifier certaines ambiguïtés persistantes; nous indiquons ensuite dans quelle mesure le changement proposé sinscrit dans la continuité ou dans la rupture par rapport aux conceptions et aux pratiques actuelles courantes des enseignants; nous terminons en signalant les risques de dérive et quelques conditions de réussite de limplantation du changement considéré.
Lapproche par compétences : de la formation professionnelle et technique à la formation fondamentale
Le choix de développer des compétences constitue lune des caractéristiques du Programme de formation de lécole québécoise (MEQ, 2001a) et lapproche par compétences occupe la place centrale des changements curriculaires quentraîne la réforme dans son sillage (CSE, 1998). Pour assurer la cohérence de lensemble de ces changements, majeurs ou non, cest autour de lapproche par compétences que devraient sarticuler tous les autres éléments de lintervention éducative. Dans le paysage scolaire du primaire et du secondaire, celle-ci représente pourtant un élément nouveau. La présentation qui en est faite dans le programme de formation est-elle alors précise et complète ? Car même si le concept de compétence nest étranger à personne et même sil relève en quelque sorte du sens commun, la représentation que les enseignants &endash; et les soi-disant experts ! &endash; sen font est variable, chaque individu en construisant une ou des représentations à la fois différentes et plus ou moins compatibles.
Par exemple, plusieurs (Boutin et Julien, 2000) associent la formation par compétences à une réponse directe aux besoins spécifiques du marché de lemploi et se questionnent sur la pertinence de mettre ainsi lécole au service des entreprises et du marché du travail, plutôt quà celui du développement intégral de lindividu ou quà celui de la transmission du patrimoine culturel de lhumanité. Faut-il comprendre lapproche par compétences dans une perspective essentiellement utilitariste ? Reconnaissons que cette façon de la considérer est renforcée par des pratiques déjà en cours au post-secondaire : dabord, dans le milieu collégial québécois où la formation technique est orientée vers lacquisition de compétences et où les programmes ont été revus ces dernières années à laune de lapproche par compétences; ensuite, à luniversité, dans les programmes universitaires professionnels, comme celui des facultés de médecine où lon pratique lapproche par problèmes, une approche curriculaire de la même famille que lapproche par compétences. Dans le même esprit, la refonte des programmes de formation des maîtres des années quatre-vingt-dix, ainsi que les réaménagements récemment mis en chantier, obéissent à la logique des compétences. Lexemple vient donc de haut. Il vient dailleurs aussi : en effet, des expériences sont menées aux États-Unis et ailleurs au Canada, et ont pour but de former des travailleurs adaptés, aptes à contribuer à la productivité des diverses entreprises susceptibles de les embaucher et, en ce sens, experts dans le champ dactivités de leur employeur. Le CBE (competency-based education) est un exemple de ce type de programmes de formation.
Il est certain que lapproche par compétences est dinspiration pragmatique. Développée en contexte de formation professionnelle, celle-ci entend contribuer au développement de professionnels capables danalyser des situations complexes, de prendre les décisions " qui simposent " et dy agir avec efficacité, prudence et réflexivité. Ce dernier terme signifiant que la personne compétente sait ce quelle fait, pourquoi elle le fait et sait anticiper, constater et évaluer les conséquences de ses actions. Le but dune approche par compétences nest pas dassurer la parfaite transmission de façons de faire établies &endash; encore que cela ne soit pas exclu demblée &endash;, mais plutôt de rendre les personnes aptes à faire " ce quil faut faire " dans des situations de plus en plus complexes, ouvertes et incertaines. Il est aussi de faire en sorte quelles apprennent à partir de leurs actions et considèrent celles-ci comme des " expériences " ou " la mise à lépreuve dhypothèses construites ". Cest en ce sens que lapproche par compétence est dinspiration philosophique pragmatique. Il nous apparaît donc réducteur dassocier cette approche à une soumission inconditionnelle de lécole aux dictats de léconomie.
Plusieurs reconnaissent le bien-fondé dune telle approche en formation professionnelle. Cest le transfert de celle-ci à la formation dite générale ou fondamentale qui napparaît pas à tous clair, pertinent et approprié. Dans lesprit de tout un chacun, la notion de compétence renvoie à un travail, à une activité relativement cadrée, à une famille de situations relativement précise, en fonction de laquelle les éléments dune ou des compétences prennent sens. Ainsi, on peut concevoir assez bien les compétences requises pour piloter un avion, animer une assemblée délibérante ou diriger une entreprise. Mais pour devenir un être cultivé, capable de se construire une vision du monde, pour devenir le citoyen de demain &endash; telles sont les finalités du système éducatif &endash;, quelles compétences sont requises ? Vivre est-il un métier ? Étudier et apprendre constituent-ils un métier dont on pourrait analyser et décomposer les dimensions ?
On comprendra que le transfert de lapproche par compétences du secteur de la formation professionnelle et technique à lenseignement fondamental et général doit être fait avec prudence. Oui, étudier et apprendre est un métier, et en tant que tel, il requiert lacquisition de connaissances et le développement de compétences précises. Surtout dans une société qui exige que les jeunes apprennent de plus en plus longtemps des savoirs de plus en plus complexes et provisoires, et que les adultes sinscrivent dans des cheminements de formation continue. Il y a quelque chose qui sappelle le métier délève et ce métier sapprend. Longtemps, lécole ne sest guère préoccupée de ce type dapprentissage, estimant que cela se ferait " naturellement ". Lapproche par compétences peut être perçue comme une manière de systématiser cet apprentissage du métier délève et den rendre lélève à la fois conscient et responsable. Avec cela, nous sommes en accord.
Par ailleurs, il y a des situations ou des familles de situations que lon associe à la " vie courante " : nous vivons dans des groupes, ceux-ci étant de plus en plus variés, nous sommes exposés à des médias qui nous bombardent de messages plus ou moins contradictoires, nous habitons un environnement physique qui influence notre santé, nous devons nous situer sur un marché du travail et nous définir un projet professionnel, etc. Pour vivre dans ce monde complexe, pour à la fois nous y insérer et le dominer, il nous faut apprendre un ensemble de connaissances et développer des " compétences ". Lécole, dans sa fonction de socialisation, doit nous " équiper " pour vivre ici et maintenant, dune manière adaptée et libre. Il y a donc des apprentissages qui peuvent sassimiler à lacquisition de compétences pour la vie courante. Que cela doive occuper une bonne place à lécole &endash; mais pas toute la place -, tous ou à peu près tous en conviennent, surtout dans le contexte de la scolarité obligatoire et de lenseignement fondamental, dans un contexte où les institutions de socialisation traditionnelle sont en crise : on ne peut comme société, dorénavant, sy fier. À cette fin, le nouveau programme a regroupé ce type dapprentissage dans les domaines de vie (version 2000a) ou domaines généraux de formation (version 2001a) : ceux-ci apparaissent à la fois comme le lieu dancrage et de transfert dapprentissages disciplinaires, des manières de rendre ces derniers pertinents et significatifs, mais aussi comme des champs de connaissances propres, renforçant ainsi le caractère fonctionnel du nouveau curriculum. La dynamique qui sinstaurera entre les domaines généraux de formation et les domaines disciplinaires sera, à notre sens, très importante.
Lécole doit donc préparer à la vie " courante " et permettre des transferts; mais vivre ne se réduit pas à un métier, et il ny a pas de " state of the art of living " que lécole serait chargée de développer chez chacun. Si tel était le cas, il faudrait craindre que nos systèmes scolaires ne soient devenus dénormes et monstrueuses entreprises de normalisation des comportements, des attitudes et des valeurs. Vivre, dans nos sociétés pluralistes et individualistes, est une expérience ouverte, en partie déterminée, en partie affaire de liberté. Autrefois, des autorités tentèrent denfermer cette expérience dans un cadre rigide de règles et de sanctions. Cela ne tient plus, Dieu soit loué ! Vivre ne senferme pas dans le langage des compétences. Les enseignants de métier ressentent spontanément cette impasse, lorsque vient le temps dévaluer certaines compétences dites générales ou transversales, par exemple dordre socio-relationnel et moral. " Structurer son identité ", " affirmer sa personnalité ", " construire sa vision du monde ", " participer au dialogue moral ", sont-ce des compétences ? Pouvons-nous décortiquer ces tâches de développement de lêtre humain et construire des processus de formation rationalisés et systématiques ? Le débat est ouvert. Il est probable que nous pouvons soutenir, étayer et accompagner ces processus, mais pas les " programmer ". Et que signifie dire à un enfant ou à ses parents que ce dernier est compétent dans la structuration de son identité ?
En somme, notre point de vue est le suivant : une bonne partie des apprentissages faits à lécole primaire sont liés aux exigences de la scolarisation et de la socialisation. Ils sont donc constitutifs du métier délève et de jeune devant sinsérer dans une société donnée, et cest ce " métier " qui est le métier le plus important de lenfant. En ce sens, le concept de compétences est approprié pour dresser la liste de bon nombre des apprentissages à faire à lécole &endash; par exemple, " interagir de façon harmonieuse avec les autres ", " communiquer en utilisant les ressources de la langue ", " lire des textes variés ", " résoudre une situation-problème mathématique ", " construire sa représentation de lespace, du temps et de la société ", " mener à terme une activité ou un projet ", etc.. Et effectivement, certains élèves sont plus compétents en ces matières que dautres. Le défi actuel est de rendre davantage denfants " compétents ".
Par ailleurs, cela népuise pas tout. Loin de là. Un certain enfermement dans lapproche par compétences est en ce sens dangereux, car tout y apparaît justifié de manière fonctionnelle et pragmatique.
Cela étant dit, en passant du secteur de la formation professionnelle et technique à celui de la formation fondamentale, la notion de compétence a été en quelque sorte considérablement élargie, au point de devenir synonyme dune " tête bien faite ". On peut penser que lassociation de lapproche par compétences au constructivisme est en partie responsable de cet élargissement. En un sens, cest tant mieux, car une conception trop étroite aurait été catastrophique &endash; comme le dénoncent Boutin et Julien (2000) &endash;. Mais, cette extension nen est pas moins problématique, car tout apparaît absorbé dans lunivers des compétences et tout apprentissage semble devoir obéir à limpératif du transfert dans les situations de vie.
Lapproche par compétences : la présentation du ministère
Plusieurs enseignants ne voient pas en quoi lapproche par compétences pourrait changer quoi que ce soit à lapprentissage des élèves, étant davis que ce vocabulaire à la mode nest que passager et ne peut quapporter des transformations très superficielles à lenseignement. Il en est certains pour qui il est utopique de croire que le constructivisme, auquel lapproche est jumelée, représente quelque chose de prometteur. À leurs yeux, comment prétendre que lélève peut sengager dans un processus actif et continu de construction de savoirs (MEQ, 2001a) ? Linciter à prendre conscience de ses propres ressources et à les exploiter ne risque-t-il pas doccasionner une perte de temps en classe ? Lexpérience prouve que " couvrir le programme " exige toutes les minutes denseignement.
Il est tout à fait admissible et même souhaitable que les enseignants questionnent lapproche par compétences. Mais il nest pas nécessaire pour se faire de se positionner demblée en détracteurs de celle-ci et dans une attitude de refus inconditionnel, plus ou moins fondé sur des positions idéologiques de type humaniste et/ou anti-économiste. Questionner est une étape nécessaire de lappropriation dune nouveauté; cest aussi lingrédient central du jugement professionnel des enseignants que lon souhaite à la fois éclairé et partagé. Parce quelle comporte des aspects de globalité et de complexité, la notion de compétence peut donner limpression dêtre un concept flou, difficile à cerner, une auberge espagnole ! Est-il envisageable que les enseignants en aient une compréhension à la fois précise, rigoureuse, large et commune ? Les paragraphes qui suivent désirent contribuer à cette compréhension. À cette fin, tout en labordant avec un il critique, il importe dabord dessayer de saisir ce que le ministère de lÉducation entend par lapproche par compétences.
Lexpression " compétence " est définie dans le Programme de formation de lécole québécoise (MEQ, 2001a) comme un savoir-agir fondé sur la mobilisation et lutilisation efficaces dun ensemble de ressources, comprenant des ressources internes acquises à lécole ou issues de la vie courante et des ressources externes physiques et humaines, auxquelles lélève peut recourir. Il est spécifié que la compétence se distingue du savoir-faire, entre autres parce quelle se manifeste dans des contextes complexes. Les connaissances devraient servir doutils pour poser des actions et pour exercer sa pensée. Le savoir-agir dont il est question va au-delà des actes posés de façon automatique. Il nécessite lintention dutiliser ses ressources pour apprendre. La compétence est dite complexe, pour éviter quon la réduise à une addition de composantes, et évolutive, précisant ainsi quelle ne sacquiert pas une fois pour toutes et quil est toujours possible de lenrichir.
La formation par le développement de compétences sinscrit dans les orientations du programme: faire acquérir des connaissances intégrées au développement dhabiletés intellectuelles complexes, faire réaliser des apprentissages fondamentaux qui ont un sens pour les élèves, font progresser chacun à la mesure des défis quil peut relever, sont situés dans une perspective historique. Ce type de formation a des incidences pédagogiques sur lesquelles nous reviendrons: le décloisonnement disciplinaire qui favorise chez lélève lélaboration de liens entre ses divers apprentissages, une structure organisationnelle par cycles qui offre de meilleures conditions pour ladaptation de lenseignement au rythme dapprentissage de chacun des élèves, lintégration de lévaluation aux activités dapprentissage pour un meilleur soutien de lélève dans son cheminement scolaire.
Tout dabord, la définition adoptée met la compétence en lien avec le transfert, puisquelle implique la mobilisation et lutilisation appropriée par lélève des ressources dont il dispose. On peut penser que le ministère de lÉducation voit dans lapproche par compétences un moyen daider les élèves à corriger une faiblesse majeure : leur incapacité à réutiliser ce quils savent. Actuellement, sont-ils suffisamment incités à entrevoir des contextes de réutilisation de leurs acquis ? Les enseignants constatent fréquemment quils ne les utilisent pas assez, quils ne les " transfèrent " pas deux-mêmes et les mobilisent peu dans les situations scolaires et non scolaires. Quel enseignant, questionnant ses élèves sur ce quils ont déjà appris, dans le but manifeste de les amener à ancrer le contenu dapprentissage dans ce qui leur est familier, ne sest jamais fait répondre quelque chose comme " Je nen ai jamais entendu parler " ? Lequel, parmi les enseignants de science physique au secondaire, na pas constaté que ses élèves ne savent pas utiliser dans le contexte du cours une notion déjà vue en classe de mathématiques ? Qui na pas eu loccasion de se rendre compte que plusieurs jeunes, ayant pourtant la réputation de faire de nombreux achats, de vêtements ou de disques par exemple, ne savent pas estimer le montant qui correspond à un taux descompte ? Pourtant, lécole sest chargée de leur enseigner le calcul des pourcentages ! Lapproche par compétences se soucie dune appropriation durable et significative des connaissances, et du développement de capacités réutilisables. Ce réinvestissement des savoirs et des compétences fait ici référence à autre chose et à plus quaux exigences actuelles du marché du travail, &endash; même si nous demeurons dans un rapport au savoir pragmatique &endash;, il réfère à la maîtrise dhabiletés intellectuelles de haut niveau, de nature à rendre possible lapprentissage tout au long de la vie. Être en mesure dutiliser ses ressources dans des situations nouvelles et complexes, cest-à-dire mieux penser et agir de façon plus appropriée, en est un exemple.
Bien entendu, ceci peut demeurer abstrait, même pour des praticiens expérimentés. Il faudra dabord et avant tout sapproprier le sens des mots et développer sa compétence à les prendre en compte dans ses interventions quotidiennes. Ici, les intentions pédagogiques et éducatives derrière les mots sont essentielles.
En second lieu, la notion de compétence encourage une approche globale des situations dapprentissage, une approche qui évite ou à tout le moins diminue le plus possible la compartimentation des apprentissages. Sans exclure totalement les contextes spécifiques au développement de telle ou telle compétence disciplinaire, il est recommandé de présenter aux élèves des situations dites complexes. Ces situations font appel à plusieurs connaissances et compétences, se rapportent à différentes disciplines et même à différents domaines dapprentissage, en référence à linterdisciplinarité, et renvoient à la vie courante, en référence aux domaines dexpérience de vie ou domaines généraux de formation, reconnus comme de véritables lieux de convergence favorisant lintégration des apprentissages. Lexploitation de ses acquis par lélève se ferait ainsi de façon ouverte, puisquil nassocierait pas ses apprentissages à un contexte spécifique dapplication. Lélève serait plutôt appelé à faire des liens entre les disciplines et entre ses expériences de la vie quotidienne et ses savoirs scolaires, ce qui laiderait à donner un sens à ceux-ci et linciterait possiblement à les réutiliser consciemment à lécole et en dehors de lécole. Le regroupement de certaines disciplines dans un domaine dapprentissage, comme par exemple lhistoire, la géographie et léducation à la citoyenneté dans le domaine de lunivers social, vise à favoriser le réinvestissement de ses ressources par lapprenant dans des contextes larges, une activité cognitive considérée comme partie prenante du développement des compétences. Bref, le concept de compétence ne serait pas associé à un savoir-faire applicable dans des situations isolées. Adopter cette dernière conception du développement des compétences et tenter de lactualiser dans son enseignement ne permettraient pas de préparer lélève, citoyen de demain, à relever les défis auxquels il devra faire face tout au long de sa vie .
Ainsi, associer le concept de compétence à une soumission exclusive aux exigences du marché du travail est, selon nous, excessif et réducteur; on peut en effet lassocier à des visées de construction du sens des apprentissages et dinsertion sociale large, comme le révèle le lien dans le curriculum québécois entre le développement des compétences et les domaines généraux de formation. Certes léducation à la santé, à la consommation, à la citoyenneté, aux médias, à louverture interculturelle, etc., a quelque chose "d utilitaire " : elle ne renvoie pas à des apprentissages gratuits, déconnectés ou décontextualisés, mais elle ne procède pas non plus dune conception de léducation entièrement soumise aux exigences du développement économique et qui nous éloignerait des finalités de formation visées par la réforme en cours. De plus, les compétences intellectuelles de haut niveau que valorise le nouveau programme sont de nature à faciliter lapprentissage tout au long de la vie.
Ensuite, une caractéristique importante dune compétence est son caractère évolutif. Comme la maîtrise des compétences sacquiert progressivement, lélève et lenseignant sont appelés à sintéresser au processus de cette acquisition davantage quà latteinte dun résultat fixé à lavance. En ce sens, la notion de compétence inciterait lenseignant à jeter un regard sur les processus mentaux de lélève plutôt quà mesurer et quantifier son niveau de performance. Elle susciterait chez lapprenant, à loccasion de son cheminement personnel vers la maîtrise de compétences disciplinaires et transversales, lhabitude de prendre conscience de ses démarches dapprentissage, didentifier ses forces et de chercher à remédier à ses faiblesses. Lélève faible pourrait mieux se connaître comme apprenant, progresser à son rythme sans se sentir constamment comparé aux élèves performants, se fixer des objectifs à la mesure de ses capacités.
La plupart des enseignants reconnaissent limportance de porter attention aux processus individuels dapprentissage et daccorder à chaque élève le support dont il a besoin. Le caractère évolutif du développement des compétences semble donc pouvoir sarrimer sur le souci des enseignants de prendre en compte des différences individuelles.
Finalement, lapproche par compétences est associée à une conception de lapprentissage dinspiration constructiviste (MEQ, 2001a), ce qui signifie quapprendre exige une démarche personnelle de lélève, considéré comme le premier artisan de ses apprentissages. Retenant un cadre conceptuel qui définit lapprentissage comme un processus actif et continu de construction des savoirs, le programme de formation porte attention à la démarche dapprentissage de lélève. Dans cette perspective, lapprentissage est favorisé par des activités qui représentent un défi à relever. Le processus implique pour lapprenant une modification de ses acquis antérieurs. Le développement de compétences et la maîtrise de savoirs complexes sont rendus possibles dans des situations dapprentissage où lélève est incité à la remise en question de ses connaissances et de ses représentations personnelles. Ainsi la perspective constructiviste serait actualisée lorsquune approche pédagogique oriente les élèves vers la construction de savoirs. Dans un tel contexte, lélève jouerait un rôle de premier plan alors que lenseignant devrait le soutenir dans le développement de ses compétences. Lenseignant est ici perçu comme un médiateur entre lélève et les savoirs, un motivateur qui le stimule et exige de lui le meilleur. Il est celui qui lamène à prendre conscience de ses ressources, lencourage à les exploiter et à effectuer le transfert de ses acquis à lécole, dans ses apprentissages, et dans sa vie quotidienne.
Les enseignants doivent sapproprier lapproche par compétences et la conception constructiviste de lapprentissage de même que la relation qui les unit. Sans une compréhension de ces concepts et de leur articulation, il leur est impossible de les intégrer dans leur base de connaissance et dans leurs pratiques pédagogiques. Toute entreprise dappropriation de lapproche par compétences ne peut être réalisée sans une clarification des fondements théoriques de la réforme.
Tout en reconnaissant la pertinence dopter pour une vision constructiviste de la connaissance et celle dadopter une formulation des programmes par compétences, nous croyons que certaines ambiguïtés doivent être clarifiées.
La notion de compétence : une vision étroite et fermée ou une vision large et ouverte ?
La compétence est définie comme un savoir-agir. Une courte phrase attire brièvement lattention sur la distinction à établir avec le savoir-faire : contrairement à un savoir-faire, le savoir-agir mobilise plusieurs ressources et se manifeste dans des contextes dune certaine complexité. Il est pourtant peu courant de distinguer ces deux expressions, comme laffirme Perrenoud (2000) dans sa critique du nouveau programme. Si cette précision était plus élaborée, la tendance à accorder une forte connotation utilitariste au concept de compétence serait sans doute moins prononcée. Il naurait pas été superflu dexpliquer que le savoir-agir ne se manifeste pas exclusivement par des comportements observables et quil comporte des aspects cognitifs, métacognitifs et affectifs, lesquels ne sont pas directement observables, ni dailleurs quantifiables. La mobilisation et lutilisation de ressources, sur lesquelles le savoir-agir est fondé, consistent à recourir sciemment à des outils de pensée et de raisonnement, ce qui exige de lélève lacquisition de connaissances et le développement dhabiletés intellectuelles de niveau supérieur, et non lacquisition de capacités à exécuter des gestes dans des contextes dutilisation prédéterminés et standardisés. Ainsi, savoir agir, cest dans bon nombre de situations, indissociable de savoir penser et de savoir structurer sa pensée de manière à ce quelle soit intersubjectivement compréhensible: par exemple, lorsquon demande aux finissants du secondaire de rédiger un texte dans lequel ils argumentent leur prise de position personnelle en faveur ou contre la publicité commerciale à lécole, lune des compétences disciplinaires devant être actualisée est de lordre de la structuration de la pensée dans un texte argumentatif. Les élèves doivent être en mesure de maîtriser et de mobiliser les connaissances pertinentes dans un raisonnement serré et rigoureux, en plus de savoir utiliser le lexique, la syntaxe et la grammaire appropriés.
Lors dune allocution au colloque de lAssociation des cadres scolaires du Québec, le chercheur belge Bernard Rey (2000) a qualifié de complexes les compétences que lélève québécois est appelé à développer, puisque celui-ci devra interpréter des situations dapprentissage, nouvelles et complexes, et choisir parmi les stratégies quil possède, celles qui conviennent le mieux. À notre point de vue, la compétence ainsi définie permet daccorder de limportance au processus dapprentissage et non seulement au produit final de lapprentissage, qui se résumerait à lexécution dactions pré-établies. Vu sous cet angle, le concept de compétence ouvre la voie à lexploitation des connaissances de façon ouverte plutôt quà leur association mécanique à un contexte unique dapplication.
Défini de façon large, le concept de compétence comporte néanmoins des zones dombre, du moins suivant la représentation que peut sen faire lenseignant en fonction des exigences du métier. Dune part, les ressources auxquelles lélève doit avoir recours pour développer des compétences, sont nombreuses, diversifiées et par conséquent, elles ne sont pas toutes identifiables davance par lenseignant. Dautre part, le réinvestissement approprié et efficace des ressources dans des situations complexes fait référence à leur transfert dans des situations qui ne sont pas nécessairement organisées par lenseignant et qui, si elles le sont, doivent avoir une signification pour lélève. Il est donc vrai, comme le soulignent Boutin et Julien (2000), quon nest pas totalement au clair sur le sujet.
Nous croyons que lapproche par compétences, à cause de lintention pédagogique dont elle est porteuse, peut rendre stimulant lenseignement. En effet, celle-ci cherche à aider lélève à donner du sens à ses apprentissages et à donner vie aux connaissances et elle vise à faciliter lappropriation des connaissances et le développement des compétences par leur mobilisation et leur actualisation dans des situations signifiantes. Ainsi globalement définie, lapproche par compétences, associée à une forme de constructivisme, ouvre la voie à lamélioration des apprentissages des élèves, à condition que les enseignants déploient une expertise pédagogique et une autonomie professionnelle renouvelée. À condition aussi dadopter une vision large et ouverte du concept de compétence, et non pas une vision étroite et fermée.
La perspective constructiviste : sa compatibilité et son rapport avec lapproche par compétences
Le constructivisme, de même que les concepts qui y sont afférents ou apparentés ont fait et font encore couler beaucoup dencre chez les chercheurs et ce, depuis quelques décennies déjà. Suite à la parution du nouveau programme de formation en 2000, ceux-ci ont proposé leurs définitions, et formulé des précisions, des objections et des nuances. Nul doute que le débat est bien démarré et perdurera un bon moment. Par exemple, Lenoir et Larose (2000) affirment que lintroduction dune perspective constructiviste dans le système scolaire commande une distinction claire entre ce qui relève de la transmission de savoirs et ce qui devrait faire lobjet dune approche constructiviste. Dans la conjoncture actuelle, il leur importe par-dessus tout de saisir ce que ces mots nouveaux ont à voir avec lapprentissage et lenseignement. Ils veulent aussi comprendre comment les rattacher à lapproche par compétences caractéristique du nouveau programme. Nous ne présentons ici que brièvement lun des principaux reproches adressés au ministère de lÉducation à ce chapitre, lincohérence du lien établi entre la perspective constructiviste et lapproche par compétences.
Mentionnons que, dans la version précédente du nouveau programme, lapproche par compétences était présentée en lien avec une conception de lapprentissage inscrite dans les perspectives cognitiviste et socioconstructiviste (MEQ, 2000a). Dans la version révisée (MEQ, 2001a), lapproche par compétences est associée à la perspective constructiviste seulement. La pertinence de cette imbrication nest pas clairement exposée. Les enseignants ne ressentiront-ils pas le besoin de comprendre le sens de cette association ? Autrement, ne douteront-ils pas du bien-fondé de létablissement dun tel lien ? Certains chercheurs se sont prononcés sur le sujet. Dans leur relevé des limites de lapproche par compétences, Boutin et Julien (2000) font voir que la notion de compétence ne peut pas être amalgamée à celle du constructivisme sans créer de la confusion. Selon ces auteurs, le constructivisme considère lapprentissage comme un processus dont la visée appartient à la personne elle-même et ne saurait être imposée de lextérieur sous la forme de compétences prédéfinies à développer (p. 60). Lenoir et Larose (2000) semblent enclins à reconnaître leffort dintégration de la dimension interactive dans le nouveau curriculum, qui met en évidence limportance de laction de lélève et de ses relations sociales dans la construction du savoir (p. 21). Ils font toutefois une analyse critique de ladoption dune perspective socio-constructiviste par le nouveau curriculum, estimant quon ne peut ici véritablement parler de socio-constructivisme, cela étant à leurs yeux incompatible avec la transmission dun patrimoine de savoirs constitués. Dautres chercheurs émettent moins de réserves sur le choix du ministère de lÉducation. Ainsi, Jonnaert (2000) croit que lapproche par compétences est conciliable avec une perspective constructiviste, à condition cependant de bien définir des situations éducatives à lintérieur desquelles les élèves peuvent construire des connaissances et développer des compétences. Ceci faciliterait lélaboration et la mise en uvre des pratiques pédagogiques par les enseignants. Nous croyons, à linstar de Perrenoud (2000), que le modèle constructiviste de lapprentissage nest pas spécifiquement lié à lapproche par compétences, mais quil peut savérer un choix cohérent avec cette approche, surtout si la notion de compétence prend un sens large. Des situations éducatives signifiantes pour lélève et provoquant un déséquilibre cognitif peuvent linciter, à partir de ses ressources et par limplication individuelle et la confrontation didées, à construire des connaissances nouvelles et à développer des compétences. Il pourra réinvestir efficacement ses acquis dans dautres situations complexes et élargir ainsi progressivement lensemble de ses savoir-agir fondés sur la mobilisation et lutilisation de ressources de plus en plus variées.
Lopérationnalisation de lapproche par compétences dans le programme
Les principaux lecteurs dun programme de formation sont ses utilisateurs, en loccurrence les enseignants. Comme il sagit de praticiens, les rédacteurs ne doivent pas perdre de vue que le texte doit être adapté à leurs besoins, tout en reflétant les intentions qui en sous-tendent lécriture. Actualiser lapproche par compétences dans le programme de formation sest avéré une entreprise difficile, presque périlleuse. Plusieurs facteurs peuvent lexpliquer. Il fallait se dégager de façon significative de la thèse béhavioriste, qui règne depuis longtemps sur la programmation pédagogique, même sil est mentionné dans la dernière version du Programme que certains apprentissages peuvent bénéficier de pratiques qui sen inspirent. Il était impératif dabandonner la formulation des programmes par objectifs dapprentissage avec laquelle les enseignants en exercice se sont déjà familiarisés. Il importait de ne pas reproduire le découpage disciplinaire classique, ce qui correspond à une rupture majeure avec des habitudes bien ancrées.
Le curriculum a donc un visage nouveau. Le regroupement de disciplines dans des domaines dapprentissage diminue lencouragement au cloisonnement disciplinaire. Les relents de la tradition curriculaire des dernières décennies, que la première version (MEQ, 2000a) contient, sont beaucoup moins présents dans la dernière mouture du programme (MEQ, 2001a). Le manque de cohérence entre la conception adoptée des compétences et son opérationnalisation a été en grande partie corrigé. En feuilletant la dernière version du programme, les enseignants seront sans doute moins portés à faire un rapprochement entre compétence et objectif général, composantes de la compétence et objectifs intermédiaires, critères dévaluation et comportements observables et mesurables. La notion de compétence offre des ouvertures vers une approche plus globale des contenus disciplinaires. Les schémas de compétences dune même discipline tout comme ceux de leurs composantes respectives pourront aider à saisir linterdépendance entre les éléments présentés et réduire limpression dune liste de " choses à faire ".
Le nouveau format contribue-t-il à la réduction du risque que les enseignants ne perçoivent pas les différences entre lapproche par compétences et les programmes par objectifs, entre une perspective constructiviste et une perspective béhavioriste ? Nous sommes portés à répondre par laffirmative. Dune certaine façon, tous les éléments essentiels dun programme complet se retrouvent dans la seconde version : des compétences transversales et disciplinaires, des domaines dexpérience de vie et des savoirs essentiels, comprenant connaissances, stratégies et techniques, sans oublier des critères dévaluation et indications sur les attentes de fin de cycle. Même si les rédacteurs mentionnent quil existe des liens de cohérence intraprogramme et interprogramme entre les éléments qui composent le programme, le caractère dunité de celui-ci ressort-il suffisamment ? Pour illustrer la cohérence interprogramme, les liens entre chaque compétence disciplinaire et les compétences transversales sont formulés. Cet ajout à la version précédente du programme savérait essentiel. Il est à espérer que les enseignants y verront une invitation pressante à intégrer le développement des compétences disciplinaires et transversales.
Si les ingrédients de la " recette " sont tous indiqués, la recette elle-même &endash; lorganisation de la séquence ou de situations dapprentissage &endash; nest pas donné. Le mode demploi des nouveaux programmes est du ressort des enseignants; cela relève de leur expertise et de leur autonomie professionnelle. Ainsi quon le verra plus loin, ce mode demploi est aussi affaire de fonctionnement de cycle dapprentissage. Ce passage de lappropriation des ingrédients de la recette à la confection de la recette elle-même est crucial. Ici, deux écueils sont à éviter : faire du vieux avec du neuf et considérer que ce changement de programme na que peu dimpact sur les pratiques réelles, dune part, et à linverse, penser quil faut nécessairement faire table rase de tout et réinventer la roue, dautre part.
Pour éviter ces écueils, la compréhension des fondements de la réforme est nécessaire et constitue la principale condition de la réussite de sa mise en uvre. Pour que les actions des enseignants aient une portée, elles doivent avoir du sens à leurs yeux. Malheureusement, sans létablissement dun rapport étroit entre les concepts qui sous-tendent la réforme, la structure des programmes et lenseignement éventuellement dispensé, le renouvellement attendu des pratiques pédagogiques risque de se traduire par lapplication sans intentionnalité de techniques et de trucs sans effets valables et durables.
Continuité et rupture avec les pratiques existantes : doit-on cesser denseigner ?
Jusquà quel point les enseignants doivent-ils transformer leurs pratiques ? Lapproche par compétences inscrite dans une perspective constructiviste implique-t-elle que ceux-ci se trouvent en rupture avec leurs conceptions et leurs pratiques actuelles ? Au premier abord, à cause du vocabulaire nouveau, elle peut sembler en décalage prononcé avec les programmes par objectifs dinspiration béhavioriste. En effet, à moins de considérer que cest blanc bonnet et bonnet blanc, ce qui serait inapproprié, les enseignants se rendent bien compte quil y a du changement à lhorizon. Une compétence nest pas un objectif. De plus, il peut être difficile de percevoir comment actualiser la notion de compétence dans son enseignement. Le praticien doit apporter des modifications à ses intentions pédagogiques. Viser le développement des compétences, ce nest pas ambitionner de rendre ses élèves capables de répondre correctement à ses questions dexamen. Car être compétent signifie être en mesure de démontrer sa capacité à se servir à bon escient de ses connaissances et compétences dans des situations éducatives complexes. Ceci implique que lenseignant ne vise pas que des buts à court terme et à portée réduite mais bien des buts à long terme et à portée large, ce à quoi correspondent les compétences disciplinaires et transversales. Aussi bien savouer que, même si le décalage avec les idées et les pratiques courantes est moins prononcé quil en a lair, lapproche par compétences commande leur réalignement, mineur pour certains et majeur pour dautres.
On a beaucoup mis de lavant le remplacement du paradigme de lenseignement par celui de lapprentissage. Selon le premier, lélève ne fait pas dapprentissages viables lorsque lenseignant lui transmet le savoir puisque son rôle est réduit à celui dun récepteur. Il fait par ailleurs, en accord avec le second paradigme, des apprentissages transférables lorsquil construit ses connaissances par une implication cognitive active et avec le support de lenseignant. Lobjectif qui alimente cette orientation est partagé par la plupart des enseignants. Il est fréquent de les entendre dire quils ont à cur que leurs élèves puissent réutiliser leurs connaissances. Lapproche par compétences renforce le souci du sens des apprentissages pour lélève et celui de leur réinvestissement dans des situations de la vie. Là ne réside pas la rupture. Ce qui peut paraître innovateur pour certains, notamment au secondaire, cest ladhésion à la perspective constructiviste de lapprentissage et ladoption dapproches pédagogiques qui en découlent. Le profil dun statut nouveau pour lélève et conséquemment pour lenseignant se dessine à lhorizon. La responsabilisation de lélève et la montée de son pouvoir sur ses apprentissages entraînent en effet chez lenseignant une vision différente de son rapport aux élèves. Au lieu de se présenter et de se représenter comme celui qui sait et émet son savoir, il est appelé à se voir comme un médiateur entre le savoir et lélève. Dans loptique où la construction des connaissances et le développement des compétences ne sont jamais achevés, même son rapport au savoir pourrait être modifié. Si détenir une compétence cest comprendre une situation nouvelle et mettre en uvre les outils pertinents quon possède, une compétence ne senseigne pas au sens traditionnel du terme (Rey, 2000). Lélève construit lui-même sa compétence. Lenseignant nest là que pour lui fournir des occasions dy arriver. Ses planifications de cours et ses interventions en classe donneront de lespace à des activités qui mettent le jeune en situation de jouer le rôle principal dans son parcours scolaire.
Les contextes que lenseignant créera avec ses élèves feront place à la diversité et à la complexité. Il instaurera ainsi un cadre propice au développement de compétences. La pédagogie de projet et lapprentissage coopératif feront partie de son bagage de spécialiste de lintervention pédagogique, au même titre que dautres manières dorganiser sa classe. Dans la dernière version du programme, le ministère semble sêtre engagé à lever les ambiguïtés par rapport à la question des approches pédagogiques : toutes les activités, exécutées en groupe ou non, devraient être mises en uvre pour contribuer avant tout au développement cognitif de lélève, à la formation de sa pensée.
Selon nous, même si la perspective de socioconstruction des savoirs napparaît plus dans le programme (MEQ, 2001a), il demeure que lapprentissage peut bénéficier dun cadre à caractère social. Lenseignant qui optera ou continuera dopter pour des approches qui favorisent les interactions sociales doit sélever au-dessus de la seule intention de développer la capacité à collaborer. La participation à des interactions avec ses pairs devrait aussi amener lapprenant à conceptualiser son point de vue, le mettre en question, considérer ceux des autres, coordonner ses pensées avec les leurs au moyen de largumentation (Campione, Shapiro et Brown, 1995). Au fil dinteractions multiples, lapprenant peut construire et reconstruire ses connaissances et ses compétences et construire ainsi des outils de pensée quil peut réutiliser par la suite (Vygotsky, 1978). Un groupe de chercheurs du Cresas a mené au cours des deux dernières décennies des recherches dans des classes françaises et italiennes décoles maternelles et élémentaires sur une approche pédagogique interactive. Stambak (2000) résume ainsi les acquis des enfants :
" Cest grâce aux différents procédés interactifs que les enfants font des progrès dans leurs apprentissages : la nécessité de prendre en compte les intentions du partenaire, lobligation de trouver des solutions aux conflits et contradictions qui surgissent, amènent les enfants à préciser et à justifier leur pensée, à prendre du recul par rapport à elle, à la contrôler. " " Sous la pression dautrui, les enfants mobilisent et mettent à lépreuve leurs compétences communicatives ainsi que leurs savoirs et savoir-faire déjà construits ou en construction. La construction des connaissances apparaît alors comme un processus de co-construction. " (p. 12)
La chercheure ajoute que les enseignants qui ont adopté les pratiques interactives en classe ont remis en question leur vision de lapprenant et transformé leur rôle et leurs attitudes dans le déroulement des séquences denseignement. Lobjectif de ladulte devient essentiellement de stimuler et de sinsérer dans les réalisations des enfants, dobserver, de participer par des interventions qui soutiennent le processus dapprentissage dans le cadre dinteractions sociales structurées (p. 14). Une vision renouvelée de lapprentissage et de lélève conduit généralement lenseignant à réviser son rôle et ses intentions pédagogiques : faire apprendre et non pas transmettre un savoir codifié. Ladoption de nouvelles pratiques denseignement suivie de leur analyse entraîne des retombées du même ordre.
Le ministère maintient laccent sur les interventions pédagogiques différenciées. La différenciation pédagogique est présentée en lien avec le respect du rythme dapprentissage des élèves et la collaboration entre enseignants à lintérieur des cycles dapprentissage. Ceux-ci voudront connaître des moyens concrets de différencier leurs interventions auprès des élèves. La compréhension du concept de différenciation pédagogique ne se fera pas du jour au lendemain, la familiarisation avec les approches pédagogiques différenciées non plus. Sur bien des aspects, ces approches sont à construire et à mettre à lépreuve.
Sans doute, des modifications se feront progressivement et selon le rythme de chaque enseignant. Un certain temps est nécessaire à une appropriation personnelle des fondements dun changement, avant ladoption de nouvelles pratiques éducatives. Des pratiques actuelles permettent de concrétiser certaines visées de lapproche par compétences. Mais la perspective dans laquelle elles sont accomplies devra possiblement sen rapprocher plus. En particulier, les enseignants devront davantage inciter lélève à solliciter les ressources dont il dispose, incluant celles quil a acquises dans un contexte autre que celui de la classe. Enseigner en fonction dune approche globale des savoirs sera sans doute plus exigeant pour les enseignants du secondaire, peu encouragés jusquà maintenant à travailler dans une telle optique.
En résumé, lapproche par compétences dans le cadre dune pédagogie dinspiration constructiviste nappelle pas une rupture absolument majeure. Les enseignants nont pas à jeter par dessus bord toutes leurs pratiques habituelles denseignement. Ils continueront entre autres de présenter la matière de manière à ce quelle ait du sens pour leurs élèves, daider ceux-ci à ancrer les contenus nouveaux dans leurs acquis et de leur donner des occasions dutiliser leurs connaissances nouvelles, de soutenir la motivation et leffort, de maintenir une relation éducative saine avec les jeunes, de transmettre des valeurs de respect, de justice, de coopération. Par ailleurs, ils sont invités à porter une plus grande attention aux aspects suivants de leurs interventions auprès des élèves: le développement dattitudes favorables à lapprentissage et limplication cognitive active, létablissement de liens entre les savoirs dexpérience et les savoirs essentiels du curriculum officiel, la construction de savoirs liés à leur usage, la formation de la pensée, les stratégies de raisonnement et le développement du jugement critique, latteinte dobjectifs à long terme.
Dérives possibles et conditions de réussite
Comme dans toute situation dun changement dorientation en milieu de travail, des dérives sont possibles. Les changements de rôle, par exemple, peuvent créer chez lenseignant, au lieu dune nouvelle identité professionnelle suscitée par un déplacement de ses intentions pédagogiques, par les exigences de sa tâche de médiateur et de support à lapprentissage et par la possibilité dune plus grande autonomie, un sentiment dincompétence, un malaise à lidée de modifier sa représentation comme sa pratique du métier. Il y a un danger que le passage du rôle de transmetteur de savoirs à celui de soutien aux entreprises cognitives des élèves se fasse dans une optique tout à fait autre que celle souhaitée. Aussi, en ce qui concerne lapproche par compétences, la déviation par rapport au changement projeté pourrait être due à des appropriations diversifiées de ses fondements. Linterprétation du concept de compétence est à la base du changement. Les enseignants qui lassocieront aux objectifs dapprentissage et à des comportements attendus des élèves, sous linfluence de lénoncé quils ont maintes fois lu, écrit et répété, " lélève sera capable de ", et ceux qui saligneront sur les attentes spécifiques du marché de lemploi plutôt que sur le développement dhabiletés intellectuelles mobilisables dans des situations nouvelles et complexes dérailleront et contribueront peu à latteinte de lobjectif principal de lapproche par compétences : aider le jeune à se doter du bagage nécessaire à son épanouissement comme être de raison, individu autonome et libre, et citoyen éclairé...
Quant à lactualisation du constructivisme dans les activités denseignement et dapprentissage, les dérapages possibles sont nombreux. Lexpression se répand rapidement dans le milieu scolaire mais elle ninduit pas toujours des pratiques pédagogiques cohérentes avec lobjectif poursuivi de la construction de connaissances et du développement de compétences. Les mises en situation captivantes ne conduisent pas nécessairement à la construction de savoirs. Les approches pédagogiques nouvelles, les techniques et les trucs véhiculés par certains soi-disant experts de la réforme namèneront pas nécessairement les élèves à puiser dans leurs ressources pour apprendre. De nombreux discours sur le cerveau et de nombreuses méthodes sont actuellement prétendus conformes à lesprit de lapproche par compétences. Les enseignants devront éviter de succomber à la tentation daccorder de la crédibilité à tout ce qui leur est présenté. Lenseignement est une profession trop complexe pour être réduite à lapplication dune série de gestes prescrits et décontextualisés.
À quelles conditions limplantation dune approche par compétences dans nos écoles offre-t-elle des perspectives de réussite, cest-à-dire une amélioration de la qualité des apprentissages de nos élèves pour une meilleure préparation à la vie en société ? Lessentiel de celles-ci tient en quelques points. Les enseignants doivent dabord sapproprier les fondements théoriques de cette approche ou " lesprit derrière la lettre " en réfléchissant sur la nature des compétences et sur leur portée dans la formation de lélève. À ce chapitre, il importe de reconnaître que lapprentissage exige le réinvestissement des acquis dans des contextes riches et variés. Lenseignant sattardera à favoriser ce réinvestissement. Il faudra des ressources humaines et du temps pour que lappropriation et lactualisation en classe du nouveau paradigme se réalisent. Ladhésion aux fondements de lapproche par compétences demande un regard critique et constructif. Une appropriation approfondie et commune par léquipe-école nécessite des remises en question et louverture au changement mais aussi lexpression des réticences. Du temps pour la réflexion et les échanges entre collègues doit être rendu disponible par la direction de létablissement. Bien sûr, les enseignants doivent être traités comme des professionnels capables de prendre des décisions et dajuster leur enseignement aux différents contextes et non comme des " applicateurs " dapproches pédagogiques pré-formatées. La mise en uvre de lapproche par compétences peut et doit sinscrire dans une vision large des finalités de lécole. La formation de citoyens et citoyennes instruits, socialisés, qualifiés impose aux enseignants de situer leurs interventions dans une optique de développement intégral de lélève et ce, en tenant compte des nombreux enjeux de la société actuelle, dite du savoir.
Le développement de compétences porte-t-il préjudice à lacquisition de connaissances ?
Lintroduction des compétences transversales dans le curriculum capte lattention des enseignants, dautant que lesdites compétences transversales sont lobjet dun programme particulier (MEQ, 2000a) et celui dun chapitre (MEQ, 2001a). En plus de leur caractère inédit, elles peuvent donner limpression à plusieurs praticiens quelles occupent le premier plan des changements apportés par la réforme. Elles sont perçues par un grand nombre comme un ensemble de capacités à développer au détriment de savoirs spécifiques à acquérir. Portent-elles préjudice à la mission dinstruction de lécole ? Quelle position occupent-elles dans le programme de formation ? Sont-elles un ajout qui alourdira les programmes détudes déjà suffisamment chargés ? Certains pédagogues ont craint et craignent peut-être encore de devoir négliger les connaissances de base dans leur enseignement à cause du temps à consacrer aux compétences transversales. Pourquoi ne pas centrer plus deffort sur les apprentissages en lecture, écriture et calcul ? Les enseignants sont-ils justifiés de sinquiéter ? Ont-ils raison dentrevoir une baisse de la qualité de la formation ? Pour les enseignants du secondaire, cest la valeur du diplôme détudes secondaires qui est en jeu, celle de la certification des acquis académiques. Les préoccupations concernent en plus la façon denseigner les compétences, les transversales surtout, et tout autant sinon plus celle de les évaluer. Faudra-t-il adopter à tout prix une pédagogie interdisciplinaire pour en assurer le développement par lélève ? Toutes ces questions, fort pertinentes à nos yeux, mettent en évidence limportance de vérifier si le statut privilégié accordé jusquà maintenant aux connaissances par le ministère de lÉducation est maintenu, de sassurer que les compétences disciplinaires ne font pas bande à part par rapport à lensemble des savoirs essentiels et de connaître les affinités entre compétences transversales et connaissances.
La présentation faite par le ministère de lÉducation
Dentrée de jeu, sans doute pour insister sur la nécessité de préparer lélève à sinsérer de façon constructive dans la société, le Programme de formation de lécole québécoise (MEQ, 2000a, 2001a) met de lavant la responsabilité de lécole à légard des apprentissages de base. Il réaffirme de plus quen accomplissant sa mission dinstruction, lécole joue un rôle irremplaçable en ce qui a trait au développement intellectuel et à lacquisition de connaissances. Dans cette affirmation, la maîtrise des savoirs est associée à la formation de lesprit de lélève; les connaissances acquises servent à lélève pour comprendre le monde et guider ses actions. Leur importance, sinon leur priorité à lécole, nest pas mise en doute. Les listes de contenus disciplinaires (MEQ, 2000a) ou de savoirs essentiels (MEQ, 2001a) ne sont pas allégés non plus. Les enseignants peuvent constater que les éléments qui les composent sont nombreux et consistants. Nous déplorons par ailleurs que les stratégies, considérées comme des savoirs essentiels dans lapprentissage du français langue denseignement, ne figurent pas dans lensemble des savoirs essentiels de toutes les disciplines. Les stratégies ne sont-elles pas essentielles à tout apprentissage ? Par ailleurs, les domaines dexpérience de vie, champs dexercice des savoirs (MEQ, 2000a), ou les domaines généraux, qui touchent à des dimensions de la vie contemporaine (MEQ, 2001a), sont susceptibles daider lélève à établir des liens entre ses apprentissages scolaires et la vie courante. Leur ajout au programme naurait pas pour but de réduire limportance des contenus mais bien de favoriser lintégration des apprentissages.
Le programme de formation comprend aussi les domaines dapprentissage avec les compétences disciplinaires et leurs composantes. Les compétences disciplinaires correspondent aux visées de formation propres à chaque discipline et aux savoirs essentiels sy rattachant (MEQ, 2001a). Les rédacteurs ont indiqué le sens à accorder à chaque compétence, ce qui peut en favoriser une appropriation commune par les enseignants. Pour chaque discipline, les compétences sont présentées en interrelation les unes avec les autres. Il en est de même de leurs composantes. Les nouveaux schémas remplacent avantageusement les listes et les tableaux qui apparaissent dans la version antérieure. Les utilisateurs du programme sont ainsi moins incités à aborder les savoir-agir de façon isolée. Des repères sont fournis pour les aider à faire le choix des contextes dexercice et de développement de chacune des compétences.
Au sujet des compétences transversales, il est écrit quelles ont une portée plus large que les disciplinaires, dans la mesure où elles débordent les frontières des disciplines. Elles sactivent dans les disciplines autant que dans les domaines dexpérience de vie tout en les transcendant tous deux puisquelles résultent de la convergence, de lintégration et de la synthèse de lensemble des acquis au fil des jours. Elles représenteraient des outils importants pour lélève appelé à gérer dans la société des situations et des interactions complexes, imprévisibles et évolutives. Vraisemblablement pour aider les lecteurs à mettre les morceaux du casse-tête en place, ces énoncés pouvant être qualifiés de " jargonneux " par les enseignants, les rédacteurs signalent quau cur de la complexité du programme de formation existent des liens de cohérence entre compétences disciplinaires, compétences transversales et domaines dexpérience de vie ou domaines généraux. Les pédagogues sont invités à prendre en compte tous ces éléments dune manière synergique et interactive et à en constituer un tout unifié au sein dune situation dapprentissage. Fort heureusement, dans la version récente du programme, les rédacteurs ont indiqué les compétences transversales qui sont le plus sollicitées ou développées lors de lexercice dune compétence disciplinaire. Cet ajout, quoique bref, pourra faciliter létablissement de liens, entre les deux catégories de compétences à tout le moins.
Connaissances et compétences entretiendraient une relation dinterdépendance, les compétences comme instruments nécessaires à lacquisition de connaissances et celles-ci comme outils du développement de compétences. Vue sous cet angle, lacquisition de connaissances ne se trouverait pas dans lombre du développement des compétences transversales.
La deuxième version du programme de formation affirme plus nettement que la première limportance de lacquisition de connaissances dans une approche par compétences. Quant au concept de transversalité, il semble quil peut prendre plusieurs sens. Lequel ou lesquels le ministère de lÉducation lui donne-t-il ? Des points obscurs comme ceux-là peuvent nuire à ladhésion des enseignants aux changements.
Le développement de compétences peut-il se passer de lacquisition de connaissances ?
Plusieurs intervenants du domaine de léducation ont prétendu que le discours ministériel met de lavant des conceptions de lapprentissage et de lenseignement qui incitent à croire que les connaissances perdent du galon à lécole. Lapprentissage exige le développement de compétences par lélève. En cohérence avec cette affirmation, lenseignement ne peut pas être réduit à une transmission de contenus. Ces énoncés au sujet de lacte dapprendre et de celui denseigner peuvent être interprétés par certains comme la marque dune dévalorisation des savoirs. Le groupe de travail sur la réforme du curriculum a pourtant (MEQ,1997) mis au premier rang des priorités la maîtrise des savoirs de base. Il ajoutait aussi la nécessité du développement de compétences de type cognitif larges et de capacités qui nont rien à voir avec lapplication étroite, stéréotypée et mécanique des choses apprises.
Selon Rey (2000), on peut constater une dévalorisation des savoirs dans une partie du discours pédagogique actuel. Elle sappuierait sur une représentation des savoirs comme des objets morts. Les savoirs scolaires sont dénigrés parce quils sont présentés comme des assemblages hétéroclites dinformations disjointes et arbitraires aux yeux des élèves. Les apprendre se résume à les mémoriser. Mais les savoirs ne sont pas des objets à contempler ni à enregistrer. Acquérir un savoir, cest accomplir une tâche intellectuelle par la mise en uvre de compétences. Comme le souligne Rey :
" Il ny a pas de savoir digne de ce nom qui ne serait quà contempler ou à enregistrer. Un savoir ne reste tel que sil mobilise les sujets, les mets en activité intellectuelle Le savoir nouveau est avant tout une compétence à résoudre des problèmes engendrés par ses propres états antérieurs.
Or cette dynamique dengendrement du savoir dans la recherche scientifique peut se retrouver dans la manière dont lélève laborde à lécole. Car il existe un dispositif didactique qui permet que les élèves saisissent le savoir comme réponse à des problèmes. Il sagit de la " situation-problème ". Celle-ci consiste à proposer aux élèves un problème dont on sait quils ne peuvent le résoudre au moyen de leurs connaissances et compétences actuelles
Lintérêt de la situation-problème, cest de reproduire sous une forme scolairement compatible, le processus de production réel du savoir, au sein duquel celui-ci est indissociablement compétence
On voit que non seulement compétences et savoirs sont conciliables, mais quun savoir authentique, porteur de sens aux yeux des élèves, doit leur être présenté dabord sous la forme dun ensemble de compétences. Mais ces compétences sont internes au savoir et nont rien à voir avec des compétences extra-scolaires (2000 : 10-11) ".
Pourquoi le lien entre acquisition de savoirs et développement de compétences nest-il pas clair pour tous ? Le Programme de formation, dans sa facture actuelle, affiche des messages clairs quant à la primauté des contenus disciplinaires à lécole. Il en est de même en ce qui concerne la nécessité de déployer des habiletés intellectuelles complexes pour acquérir des savoirs. Par ailleurs, faudrait-il insister davantage sur linterrelation entre lacquisition de savoirs et le développement de compétences ? Il semble que oui. Laccent mis sur les compétences et le transfert &endash; et donc sur laction, la fonctionnalité des apprentissages, leurs usages &endash; ne semble pas avoir été fait de telle sorte que les liens entre compétence et connaissance soient bien compris.
Lécole demeure un lieu dinstruction où le jeune acquiert des connaissances. Lintroduction des programmes disciplinaires est essentiellement constituée de la présentation de la discipline. Le lecteur ne doit-il pas lire entre les lignes pour saisir en quoi consiste le développement des compétences dans cette discipline et dans quelle mesure ces savoir-agir sont fondés sur la mobilisation et lutilisation de ressources ? Sans présenter les connaissances disciplinaires uniquement comme des outils pour apprendre ou des ressources au service des compétences, là-dessus nous sommes daccord avec Perrenoud (2000), naurait-il pas fallu indiquer comment les savoirs scolaires peuvent être utilisés pour développer des compétences disciplinaires ? Par exemple, lélève peut améliorer son savoir-agir en écriture lorsquil mobilise ses connaissances sur les adverbes et insère des adverbes dans son texte pour ajouter une détermination de lieu, de temps, de quantité, etc. Inversement, il aurait fallu illustrer comment des compétences disciplinaires aident à construire des connaissances. Savoir résoudre une équation du premier degré aide lélève à comprendre les applications des lois de Newton au mouvement planétaire. Il faut éviter de nourrir ce qui semble émerger comme une opposition entre contenus de programmes détudes et compétences (Rey, 1998), les premiers trop souvent conçus comme des listes dinformations à restituer, cohérentes en soi indépendamment de lélève et les autres renvoyant au fonctionnement cognitif de celui-ci.
Il faudra accorder aux enseignants les ressources et le temps nécessaires pour saisir lintégration complexe de lacquisition des connaissances au développement des compétences. Si lacquisition de connaissances demeure prioritaire et sil est préconisé dadopter une approche par compétences pour faire acquérir des connaissances, il importe de supporter les enseignants dans ladoption de pratiques pédagogiques orientées vers lintégration des contenus et des compétences disciplinaires.
Les compétences transversales sont-elles les seules compétences à développer ?
Beaucoup dattention a été portée sur la transversalité et les compétences transversales, à tel point que certains enseignants réduisent lensemble des compétences aux compétences transversales. Les compétences disciplinaires nentrent pas dans leur champ de perception des compétences. Faut-il sen étonner ? Le choix de placer un chapitre sur les compétences transversales en premier dans le volumineux programme de formation, avant le programme déducation préscolaire et les programmes disciplinaires, peut être interprété comme celui daccorder la priorité aux compétences transversales. Indiquer que les enseignants devront assurer une prise en compte unifiée de lensemble des compétences disciplinaires, des compétences transversales et des domaines dexpérience de vie (ou domaines généraux de formation) ne suffirait pas à modifier cette lecture des priorités du ministère. Bref, les compétences ne seraient que transversales et elles occuperaient lavant-scène du programme.
Dans la version révisée du programme (MEQ, 2001a), les rédacteurs indiquent les liens entre les compétences disciplinaires et les compétences transversales sans toutefois associer celles-ci aux savoirs essentiels. Il sagit certes dun moyen daider la communauté éducative à saisir que les compétences transversales sactivent dans les disciplines et se déploient à travers les divers domaines dapprentissage.
À tort, les enseignants peuvent penser que le développement des compétences est peu lié à lenseignement des contenus et même que lapprentissage des contenus se fait damer le pion par le développement des compétences transversales. À notre avis, lajout des compétences transversales dans le programme de formation, parce quelles favorisent lintégration des connaissances, contribue de façon significative à latteinte des finalités de lécole. Lélève qui acquiert des savoir-agir transversaux se constitue un bagage de ressources, des capacités intellectuelles de haut niveau, des attitudes sociales et des outils fondamentaux de communication, qui, en plus daugmenter ses possibilités de réussite scolaire, faciliteront son insertion dans la société.
Précisons quà lheure actuelle, à notre connaissance, aucune étude ne permet dévaluer ce que lajout des compétences transversales dans un programme de formation procure aux élèves. En Suisse, les compétences transversales ont été introduites dans le curriculum il y a une demi-décennie. Les enseignants ne sont pas en mesure dévaluer à partir dindicateurs précis les impacts sur la qualité des apprentissages des élèves. Les effets, lorsquils sont perceptibles, semblent cependant plus satisfaisants quinsatisfaisants.
Dans le programme de formation, la transversalité, nous lavons déjà mentionné, réfère à la convergence, lintégration et la synthèse dun ensemble dacquis. Les compétences transversales, outils dune très grande importance pour vivre en société, se distinguent par leur caractère générique et peuvent être utilisées dans toute situation complexe. Le Programme de formation expose lensemble des compétences transversales et ensuite le sens de chacune delles et ses composantes. Les rédacteurs ont tenté de mettre en évidence que le développement des compétences disciplinaires doit se faire conjointement avec celui des compétences transversales (MEQ, 2001a). Les informations sur la nature et le développement des compétences transversales permettent aux enseignants de sen faire une représentation. Elles devraient les aider à envisager des façons dorganiser leur enseignement pour que les élèves acquièrent des savoir-agir transversaux. Malgré cela, le concept de transversalité reste dans le flou. Les enseignants soupçonnent les compétences transversales dêtre un fourre-tout et certains se demandent ce que cet " ajout " au programme peut bien procurer aux élèves. Ils perçoivent même les compétences transversales comme des " voleurs de temps " à lenseignement des disciplines, pour reprendre lexpression de Perrenoud (2000). Pourtant, en tant que spécialistes de lenseignement, ils doivent voir la transversalité comme une partie intégrante de la construction des savoirs et faire en sorte que leurs interventions quotidiennes en classe favorisent le développement de compétences transversales. Si la qualité des apprentissages de lélève est en grande partie déterminée par ses capacités à réinvestir ses acquis, il est souhaitable que les enseignants se fassent une idée plus juste de la notion de transversalité.
Préciser ce quune compétence doit avoir pour être transversale nest pas simple. Pour Rey (1998), une compétence devient transversale dans la mesure où lélève décèle les caractères propices à la mise en uvre de ses acquis, est conscient de les utiliser et a lintention de le faire. Des compétences sont requises par plusieurs disciplines, telles que savoir lire ou savoir construire une courbe; des compétences quaucune discipline ne saurait produire à elle seule sont produites par plusieurs disciplines, par exemple savoir étudier et savoir prendre des notes; des compétences sont plus transversales que dautres, comme savoir faire un résumé par rapport à savoir étudier un texte historique. Ajoutons que plusieurs compétences essentielles à lécole et dans la vie courante, interagir avec ouverture desprit dans différents contextes par exemple, ne sont pas uniquement dordre cognitif et nont pas nécessairement dancrage disciplinaire particulier (Legendre, 2000). Dans une critique du récent programme de formation de lécole québécoise (MEQ, 2000a), Perrenoud (2000) se demande si parler de compétences transversales ne serait quune façon de reconnaître et de nommer lintelligence générale.
Peut-être serait-il éclairant de prendre connaissance des divers sens de la transversalité que Legendre (2000) examine. En bref, on peut considérer les compétences transversales comme des capacités générales utiles dans une multitude de situations et mises en place de façon personnelle, des outils cognitifs pour apprendre, des opérations mentales du processus dapprentissage, des préalables cognitifs, affectifs et sociaux acquis en dehors de lécole, des habiletés de pensée qui sappliquent dans de nombreux environnements. Elles peuvent être associées à la capacité de réinvestir ses acquis de façon efficace dans des contextes qui débordent le cadre dune discipline et même dun domaine dapprentissage et dans des situations de la vie courante.
Lidée de sattarder à la polysémie de la notion de compétence transversale nous apparaît nécessaire et intéressante suivant quelle na pas pour effet de brouiller les pistes dappropriation du concept et de son application dans lenseignement. Une marge large dinterprétation du concept peut favoriser une intégration personnelle de la transversalité tout comme elle peut renforcer limpression que les compétences transversales constituent un fourre-tout, des ravisseurs de temps, des ajouts inutiles au curriculum. Habitués à des programmes prescriptifs, les enseignants pourraient percevoir la nouvelle liberté professionnelle qui leur est en apparence cédée comme la démonstration de labsence dun consensus des décideurs sur le sens à accorder à cette nouvelle expression.
Tout en saluant les compétences transversales parce quelles permettent à lélève délargir le champ dapplication de ses apprentissages scolaires, nous sommes conscients que la transversalité a ses limites dans son champ dexercice. Dun point de vue théorique, elle peut faire figure de panacée applicable aux principaux maux de notre système déducation. Le problème qui préoccupe les éducateurs nest-il pas linaptitude des jeunes à se servir sciemment et pertinemment de ce qui leur est enseigné ? Dans la réalité, lélève ne recourra pas spontanément à ses ressources et ce de façon efficace lorsquil sera placé en situation complexe dapprentissage en classe. Il ne sera pas nécessairement porté non plus à se servir de ses connaissances et compétences en dehors de lécole. Des pratiques denseignement de ses maîtres pourraient laider à étendre la portée de ses apprentissages. De telles pratiques auront des impacts positifs à la condition que tous les intervenants dune école soient sensibilisés au besoin quont les élèves de bénéficier de leur support pour développer des capacités à réinvestir leurs acquis.
Continuité et rupture avec les pratiques existantes : faudra-t-il changer toutes les approches pédagogiques ?
Pour aider lélève à acquérir des connaissances et à développer des compétences, des approches pédagogiques sont suggérées. Il est question de favoriser le décloisonnement disciplinaire et ce, en lien avec le développement des compétences transversales dans des contextes complexes et diversifiés (MEQ, 2001a). Les pratiques actuelles sont encore de mise dans la mesure où elles permettent dactualiser les orientations de la réforme. Les enseignants nont pas à tout changer, contrairement à ce que certains déplorent. Ils pourront continuer de faire ce quil est convenu dappeler de lenseignement magistral. Le seul fait dorienter leur enseignement vers le développement de compétences les incitera à donner un caractère nouveau à celui-ci. À lheure actuelle, nombreux sont les enseignants qui ont, au cours des dernières années, transformé leurs pratiques denseignement. Un bon nombre aussi opposent une réticence à changer leurs méthodes, jugeant quelles ont fait leurs preuves. Parmi les uns et les autres, on trouve à la fois des enseignants expérimentés et des enseignants débutants.
Dans lapproche par compétences du programme de formation, la transversalité, sans ravir lespace qui revient aux connaissances et aux compétences disciplinaires, occupe une place de choix. Quelles modifications des pratiques denseignement cela provoque-t-il ? Bien sûr, les compétences transversales doivent être prises en compte par les enseignants. Mais est-ce nouveau ? Pas pour tous les enseignants puisque, comme il est signalé dans le Programme des programmes (MEQ, 2000a), de tout temps, des éducateurs et des éducatrices se sont intéressés au développement de savoir-faire généraux et à lancrage des connaissances scolaires dans la vie de lélève. La nouveauté, cest que la préoccupation au regard dapprentissages transversaux doit être généralisée à lensemble des enseignants, et de plus, être présente dans toutes les activités denseignement. En ce qui a trait aux compétences transversales, personne ne peut donc faire léconomie totale de changements conceptuels et pratiques. La notion de transversalité doit devenir quelque chose de très signifiant dans la vie quotidienne des enseignants pour que les élèves acquièrent des capacités générales intellectuelles, sociales ou autres et quils soient incités à les utiliser consciemment. Quest-ce que cela signifie au juste ?
Pour que les espoirs mis par le ministère dans les compétences transversales soient permis, les enseignants doivent mettre lépaule à la roue pour favoriser le transfert des acquis. Soutenir le développement de compétences transversales suppose que lenseignant encourage ses élèves à prendre conscience de leurs acquis personnels, et les incite à y recourir activement quil sollicite leurs capacités dans des situations les plus diversifiées possibles; quil aborde lui-même les connaissances en les rattachant à des contextes faisant intervenir plusieurs disciplines ou des contextes de la vie courante propices à la réalisation de projets globaux ou à la résolution de problèmes complexes. Ce sont là des pratiques que bon nombre denseignants nont pas déjà ajoutées à leur répertoire. Linvitation à voir lapprentissage et lenseignement dans une perspective interdisciplinaire exige concrètement que les praticiens identifient les points de convergence des disciplines et aient le souci manifeste du développement de compétences génériques, utiles à lélève dans lapprentissage de plusieurs disciplines. Mais attention ! Le programme, sil regroupe certaines disciplines, ne les abolit pas. Linterdisciplinarité suppose une certaine disciplinarité. Connaître les programmes détudes des divers domaines dapprentissage et enseigner les contenus disciplinaires demeurent une priorité. Ce qui est attendu et qui sera perçu comme une nouveauté par plusieurs, cest daménager des situations dapprentissage qui abordent plus dune discipline à la fois. Les enseignants titulaires du primaire, généralistes de formation et dexercice, ont généralement une connaissance des programmes détudes qui facilitera les pratiques interdisciplinaires. Du côté des enseignants du secondaire, on peut simaginer lampleur des transformations que linterdisciplinarité occasionne. Pour certains, cela signifie un changement identitaire, lébranlement de leur statut de spécialistes.
Linterdisciplinarité appelle le travail en collaboration. Les compétences transversales doivent être promues par tout le personnel de lécole (MEQ, 2001a). On sattend à ce que tous collaborent et se concertent dans la création de projets intégrateurs. Ceci entraîne des transformations de mentalités et dhabitudes, transformations variables dun enseignant à lautre. Au secondaire, en règle générale, la structure organisationnelle favorise lindividualisme davantage que la concertation; les enseignants en sont pour la plupart conscients. Sont-ils cependant prêts à participer à lassouplissement des formes dorganisation scolaire pour se donner un cadre plus propice à la collaboration ? Lécart entre la situation qui prévaut et lobjectif fixé est parfois très grand. La coopération Coopérer peut vouloir dire former deux sous-groupes à partir de la réunion de deux groupes délèves et différencier les contenus et les moyens denseignement de même que les approches pédagogiques selon les besoins des élèves. Si ceci se déroule dans le cadre de lexécution dun projet qui intègre deux ou trois disciplines scolaires, nest-il pas réaliste de parler de modifications majeures des pratiques ?
Finalement, les enseignants doivent avoir une vision globale de leur rôle par rapport à linsertion de lindividu dans la société. À cet égard, leffort à fournir pour rapprocher les activités dapprentissage de la vie courante et la rupture à faire avec les orientations professionnelles actuelles ne sont pas les mêmes pour tous les enseignants. Lutilité des apprentissages ne se trouve pas que dans le passage dun cycle scolaire à lautre. Les apprentissages scolaires doivent servir à lélève dans son quotidien, dans ses rapports avec son environnement physique et humain. Les enseignants qui ont des objectifs dordre disciplinaire et à courte vue sont appelés à viser plus large et plus loin, à se fixer des objectifs dordre transversal.
Dérives possibles et conditions de réussite
Le principal danger qui guette les enseignants est quils ne comprennent pas suffisamment comment le développement des compétences peut faire partie intégrante de lapprentissage des contenus disciplinaires. Sils ne sont pas en mesure daider lélève à utiliser ses compétences pour apprendre et à développer des compétences en apprenant, la réforme attendue ne se fera pas. Si lacquisition des connaissances souffre de lintroduction des compétences dans le programme, les jeunes ne seront pas mieux formés quavant. Si les compétences transversales sont enseignées indépendamment du reste, en leur consacrant par exemple une partie de la journée ou une période de cours, sans lier leur développement à lacquisition de connaissances et au développement de compétences disciplinaires, lobjectif du transfert des acquis, lié au concept de transversalité, demeurera lettre morte. Une mauvaise interprétation de la nécessité dancrer les pratiques nouvelles dans ce qui existe déjà pourrait aussi mener à appliquer un manucure sur ses pratiques actuelles et à dévier de la direction donnée. Opter pour des changements brusques et radicaux ou verser dans lexcès ne valent pas mieux. Ladoption presque unique de la pédagogie de projet interdisciplinaire pour supporter le développement des compétences envenimerait le renouvellement attendu, dautres approches pédagogiques déjà en cours permettent, à certaines conditions, datteindre ce but. Une place quasi exclusive accordée à lapprentissage coopératif peut avoir pour effet de négliger lautonomie cognitive et les méthodes individuelles de travail.
Pour que lacquisition des connaissances et celle des compétences transversales ne se fassent pas au détriment lune de lautre, ni de façon parallèle, un certain nombre dexigences se posent. Les connaissances et les compétences disciplinaires ont chacune, à des degrés divers, un potentiel de transversalité. En plus de saisir le sens à accorder aux compétences, disciplinaires et transversales, les enseignants ont à les situer dans lensemble des apprentissages, en lien avec les connaissances et à se familiariser avec les stratégies denseignement qui permettent aux élèves de développer des compétences en apprenant. Les approches pédagogiques suggérées sont nombreuses. Les enseignants doivent faire un choix judicieux parmi les approches pédagogiques suggérées et les utiliser avec indépendance et créativité. Des ateliers de formation et des mesures daccompagnement dans leur mise en uvre sont essentiels. Linterdisciplinarité est appelée à faire partie du quotidien de la classe. Sans travail déquipe véritable et sans effort de regroupement de disciplines, cela ne sera pas possible. À ce chapitre, les enseignants ont à se montrer à la hauteur de la confiance quon met en eux. La mise en place du nouveau programme laisse beaucoup despace à lengagement professionnel.
Lapproche par compétences : que change-t-elle à Lévaluation des apprentissages dans le quotidien scolaire de lélève ?
Parmi les modifications apportées par la réforme, il y en a qui touchent les modalités dévaluation des apprentissages. Lenseignement doit être orienté vers le développement de compétences et, en toute cohérence, lévaluation doit porter sur les compétences développées par les élèves. Cela est nouveau pour les enseignants. Dans ce contexte, ils sont appelés à poser un jugement sur les manifestations des compétences davantage quà accorder des notes après avoir corrigé des tests et des examens. Dans plusieurs écoles, les communications aux parents sur les résultats de leur enfant prennent une forme nouvelle. Lidée dutiliser des échelles descriptives dans le bulletin et celle de ne pas imposer un bulletin uniforme ont causé beaucoup dinsécurité chez les parents et les enseignants et ont alimenté des débats sur la place publique, on sen souvient. On sait maintenant, suite à une déclaration du ministre Legault en juin dernier, que le bulletin devra être descriptif et privilégier des résultats qualitatifs, quoique les résultats de fin de cycle pourront être exprimés par des notes. De plus, pour assurer une certaine uniformité, les commissions scolaires sont invitées à mettre à la disposition de leurs écoles un bulletin type.
Une fois ces questions apparemment tranchées, il reste pour les enseignants celles qui concernent lévaluation en tant que tel. Quest-il au juste attendu lorsquon mentionne quils devront adapter lévaluation des apprentissages aux visées du programme ? Que veut dire intégrer lévaluation à lapprentissage et par quels moyens peut-on le faire ? Évaluer des compétences, nest-ce pas subjectif ? Des enseignants craignent de manquer darguments pour démontrer aux parents que leur évaluation du développement des compétences de leur enfant est juste. Dans les pages suivantes, après avoir présenté dans leurs grandes lignes les principaux documents ministériels qui traitent de lévaluation des apprentissages, nous faisons part de nos réflexions au sujet des impacts des orientations nouvelles sur les pratiques éducatives, mais aussi sur la qualité des apprentissages des élèves.
La présentation faite par le ministère de lÉducation
Dans la présentation du programme de formation, il est mentionné que lévaluation doit " faire partie intégrante de la démarche dapprentissage " (MEQ, 2001a, b) de lélève et doit porter sur le développement des compétences. Sa fonction est avant tout de soutenir les élèves dans leur cheminement. Elle devrait permettre à lenseignant de déceler les forces et les difficultés de chacun afin dy ajuster ses interventions. Lévaluation est en ce sens utilisée dans une approche formative. Même si le concept dévaluation formative est déjà connu des enseignants, il est abordé sous un éclairage nouveau. Nous y reviendrons. Lenseignant a recours à lévaluation sommative pour établir le bilan des apprentissages. En cohésion avec la perspective constructiviste selon laquelle lapprentissage nécessite limplication active de lélève, il devrait inciter chacun à " prendre conscience de sa démarche et à lanalyser ", à sautoévaluer et à participer à lévaluation de ses pairs. Dans ses pratiques dévaluation, le pédagogue peut utiliser " différents outils et moyens nayant pas tous un caractère officiel ", comme des grilles dobservation, des productions de lélève et son portfolio. En dautres termes, lévaluation ne se fait pas exclusivement sous forme de tests ou dexamens. Les critères dévaluation des compétences disciplinaires et transversales, de même que des indices témoignant de leur développement ou de leur évolution à partir du préscolaire jusquà la fin du primaire, sont fournis aux enseignants.
En plus du Programme de formation, dautres documents ont été rendus publics. Mentionnons le projet de Politique dévaluation (MEQ, 2000b), intitulé " Lévaluation au cur des apprentissages " et le cadre de référence en évaluation des apprentissages au préscolaire et au primaire (MEQ, 2000c), document de travail qui contient les orientations à prendre et propose des pratiques dévaluation, dont celle des compétences transversales. Récemment, des échelles descriptives des niveaux de compétence (MEQ, 2001b), ont été conçues pour soutenir les enseignants dans leurs activités dévaluation. Elles " tiennent compte du caractère complexe, global et évolutif des compétences " (MEQ), 2001b :ii). Lenseignant est invité à les utiliser au cours de ses observations formelles ou informelles pendant les activités régulières de la classe ou de toute autre prise dinformation.
À linstar de la vision constructiviste de lapprentissage qui provoquera chez plusieurs enseignants la nécessité de renouveler leurs conceptions de lapprentissage et de lenseignement, lévaluation considérée comme partie intégrante de lenseignement et de lapprentissage suscitera quelques réactions, sans doute des questionnements et des remises en question de certaines pratiques courantes.
Des points obscurs à clarifier
Derrière lintégration de lévaluation au processus dapprentissage se trouve lintention daider lélève à réussir son parcours scolaire. Lévaluation contribue ainsi à latteinte des buts poursuivis par la réforme. Cela signifie que lélève acquiert des connaissances et développe des compétences lorsquil est évalué et que lenseignant fait de lenseignement et de lévaluation en même temps. Nous considérons que ce lien est pertinent. Il nest pas simple et limpide pour autant aux yeux des praticiens qui ont à lactualiser, pas plus dailleurs que la façon dévaluer une compétence ni même que la participation de lélève à la démarche dévaluation.
Intégrer lévaluation formative aux pratiques pédagogiques, est-ce tout à fait nouveau ?
Depuis deux décennies, les enseignants ont été invités à faire de lévaluation formative. Pour plusieurs, cela se résume à faire passer un test avant lexamen sommatif, un pré-test tout à fait semblable à lautre, parfois à faire à la maison, composé de questions dont les réponses sont parfois données rapidement à lensemble de la classe. Lobjectif est de préparer les élèves à " passer " le sommatif, qui marque la fin de létude dune partie du programme. Dans de telles conditions, lélève est peu encouragé à essayer de comprendre et dapprofondir les contenus notionnels à partir de lanalyse de ses lacunes. Même sil nétait pas question de compétences lors de lintroduction de lévaluation formative dans le système scolaire, celle-ci se voulait une occasion pour lélève de faire le point sur ses acquis, dêtre informé du chemin qui lui reste à accomplir et de remédier à ses faiblesses avant lexamen sommatif.
Avec la réforme, lévaluation devrait se rapprocher sensiblement dune évaluation formative aidante pour lélève, par laquelle il apprend à mieux connaître ses forces et ses faiblesses, à ne pas considérer lerreur comme une faute et une entrave à ses apprentissages, à prendre conscience de ses progrès. À lenseignant, suggère Grégoire (1999), lévaluation formative devrait donner des informations utiles pour saisir le sens dun blocage de la compréhension ou de la répétition de certaines erreurs, pour aider lélève à surmonter ses difficultés, pour comprendre celles qui peuvent surgir à certains moments. Lévaluation prend ainsi un caractère diagnostique, ce qui exige de lenseignant une connaissance des processus mentaux qui sous-tendent lapprentissage de la même façon que le médecin doit connaître le fonctionnement physiologique de lhumain pour comprendre les dysfonctionnements de lorganisme de son patient. L" évalué " devrait bénéficier dun soutien personnalisé de l" évaluateur " grâce à une approche de lenseignant dite différenciée, cest-à-dire que les pratiques dévaluation ne sont pas faites de la même façon et avec les mêmes moyens pour tous ses élèves Lenseignant adopte une démarche de guidance continue quil ajuste aux caractéristiques personnelles de lélève (Allal, 1999).
Intégrer lévaluation à lapprentissage, cest en quelque sorte faire de lévaluation formative de façon régulière et assortie au parcours individuel de lélève. Prenons par exemple des élèves qui doivent faire lélaboration collective dune bande dessinée, une tâche complexe. Pendant quils travaillent, lenseignant observe ce que chacun fait, demande à chacun de sexprimer sur ses stratégies, le questionne sur sa compréhension de certains concepts, etc. Il fait ainsi de lévaluation. Selon ses observations, il suggère à lun ou à lautre de vérifier lorthographe de certains mots et quelques règles daccord, de trouver des renseignements sur la façon de composer les dialogues dans une bande dessinée, de sassurer que les dessins correspondent bien aux paroles prononcées par les personnages, etc. Ce faisant, chaque élève est placé, selon ses besoins particuliers, en situation dacquérir des connaissances et de développer des compétences. Cet exemple nest quune illustration incomplète de lintégration de lévaluation à lapprentissage. Il est forcément réducteur puisque toute situation denseignement comporte en réalité de très nombreux actes dévaluation et que toute activité scolaire complexe est loccasion de faire plusieurs apprentissages.
Lespace manque dans un programme de formation pour expliquer avec précision les orientations et leurs incidences sur la pratique quotidienne. Les quelques paragraphes consacrés à lévaluation ne suffisent certainement pas à faire saisir en quoi celle-ci fait partie intégrante de la démarche dapprentissage.
Les enseignants sont habitués à évaluer par des examens le degré datteinte des objectifs visés par un programme détudes. Les instruments dévaluation quils utilisent, pour la plupart des questionnaires écrits, mesurent lacquisition de connaissances et leur utilisation dans des contextes relativement peu ouverts et ils fournissent des résultats souvent chiffrés. Entrer dans lunivers des compétences, cest adopter une nouvelle vision de leur évaluation. Le programme contient les critères dévaluation des compétences et des indications sur le cheminement souhaité de lélève dans le développement des compétences. Les échelles descriptives des niveaux de compétences apportent des précisions sur ce cheminement ainsi que sur la démarche dévaluation de lenseignant. Malgré cela, les praticiens peuvent difficilement se représenter les modalités dévaluation des compétences. Ils sont sans doute justifiés davoir certains doutes quant à la valeur du jugement porté sur le développement dune compétence. Peut-il être congruent au niveau de maîtrise atteint par lélève ? Sil est possible, à certaines conditions, dévaluer des compétences de façon à rendre justice à lélève, nous reconnaissons que les entraves à une évaluation valable des compétences sont nombreuses. Nous en signalons quelques-unes.
Les compétences ne sont pas des performances. Rappelons que lenseignant doit sintéresser à la mobilisation par lélève de ses ressources en vue de la réalisation efficace dune action. Il ne peut pas observer directement les compétences; il doit les inférer à partir dobservations de leur manifestation. Mais toute observation salimente à des indicateurs de surface (Scallon, 1999). Sil est préoccupé de fournir à chaque élève un feed-back de qualité, lenseignant doit déployer des stratégies de collecte dobservations permettant de retracer les processus et les cheminements empruntés par lélève à partir de ces indicateurs. Il savère que de telles stratégies restent en grande partie à développer.
Les manifestations dune compétence, quelle soit disciplinaire ou transversale, ne sont pas uniques. Elles peuvent varier dun élève à lautre et même dun contexte à lautre. À laide dun questionnaire dexamen, lenseignant pouvait se prétendre en mesure dévaluer de façon définitive latteinte dobjectifs spécifiques, de lordre de lacquisition de connaissances. Une compétence ne sévalue pas nécessairement dans une situation donnée. Dune part, il faut valider la liaison entre la compétence et la tâche choisie comme révélatrice de celle-ci. Dautre part, lobservation de la manifestation dune compétence dans une situation donnée devrait toujours être accompagnée dune interrogation sur la possibilité de déclarer que le niveau de développement visé est atteint (Grégoire, 1996). Les observations peuvent être très dépendantes des contextes qui font appel à la mobilisation des ressources et pas toujours suffisantes pour affirmer que tel élève a démontré sa compétence. Cest pourquoi lenseignant doit sintéresser à laccomplissement dune variété de tâches permettant à lélève de manifester sa compétence. Noublions pas que dans lidée de compétence, il y a celle de la capacité à généraliser lutilisation de ses acquis.
Bien sûr, dautres moyens dévaluation que lobservation sont à la disposition des enseignants. Il est beaucoup question du portfolio. Le portfolio est connu dans plusieurs secteurs dactivité depuis longtemps. Il importe de sentendre sur les objectifs de son utilisation dans lenseignement au primaire et au secondaire, puisque cet outil dévaluation est déjà privilégié par plusieurs enseignants. Le portfolio a été associé à lévaluation en situation authentique (Louis, 1999). Il devrait permettre à lenseignant de voir le rationnel à partir duquel lélève choisit les pièces quil y insère, lanalyse quil fait de ses travaux ou productions et ses explications sur les apprentissages quil a faits. Bélair (1999) nous met en garde contre les vertus du portfolio. Il naura la portée souhaitée que sil est rattaché au développement des compétences et que sil contribue à celui de lautonomie et de la responsabilisation. Cet instrument de " prise dinformation " (MEQ, 2001b :5) implique une participation active de lélève à sa constitution. Sa valeur pourrait résider dans la démarche danalyse et de réflexion quil est appelé à faire. En ce sens, le portfolio nous amène aux activités dautoévaluation de lélève.
Un enfant peut-il vraiment autoévaluer le développement de ses compétences ?
Laisser les élèves sautoévaluer risque dêtre considéré comme une pratique improductive. Quand on a mis les pieds dans une classe, diront certains enseignants, on sait bien que si on leur donne loccasion de sévaluer, les élèves se surévaluent. Il y a certes des risques inhérents à lautoévaluation. Malgré cela, nous croyons que lélève peut en tirer de larges bénéfices à condition dy voir un moyen essentiel de progresser à lécole.
Si lintégration de lévaluation à lapprentissage invite lenseignant à la différenciation pédagogique, elle exige de lélève une implication personnelle active. Le développement dune compétence nécessite de réfléchir sur ses démarches dapprentissage, de les évaluer, de trouver des moyens pour consolider ses forces et corriger ses lacunes.
Comme le fait remarquer Scallon (1999), il y a deux façons de sévaluer : sévaluer au sujet dun travail en tenant compte de plusieurs critères et sévaluer dans le but de poser des gestes de nature corrective, dans le but de sajuster. Cette dernière, de nature métacognitive, fait appel à des activités danalyse et de réflexion. Être conscient de comprendre ou de ne pas comprendre, de connaître ou de ne pas connaître, de savoir faire ou pas, apparaît de plus en plus comme la base de lautoévaluation. Lautoévaluation correspond à la prise en charge de sa progression, à la possibilité de poser soi-même des actions pour remédier à ses faiblesses. Lévaluation par les pairs peut y être associée à profit. Elle enrichit la prise de conscience et le contrôle des démarches dapprentissage dans le mesure où les jeunes " évaluateurs " explicitent les critères qui soutiennent leur jugement.
De nombreuses recherches (Scardamalia et Bereiter, 1985; Deshler et Schumaker, 1986; Cardelle-Elawar, 1995; Beal, 1996) ont démontré que les élèves, soutenus par leurs enseignants, parviennent à sautoévaluer et à exercer un pouvoir personnel sur leurs apprentissages. Pour les élèves en difficulté à lécole, jeter un regard critique et contribuer de façon consciente à son cheminement académique peuvent être source de valorisation et de motivation. Doly (1997) mentionne que ces élèves développent ainsi un concept de soi positif par rapport à leurs capacités dapprenant, manifestent de lenthousiasme, de la curiosité, de la persévérance et sont moins dépendants du maître.
Dans cette optique, lautoévaluation est porteuse de promesses. Mais elle tend aussi certains pièges. Allal (1999) signale les unes et les autres. Par lautoévaluation, lélève peut connaître ses propres besoins et les façons dy répondre; ceci facilite les interactions avec lenseignant et la différenciation des interventions pédagogiques. De plus, parce quelle favorise le développement de lautonomie, lautoévaluation prépare le jeune à lengagement professionnel. Par ailleurs, comme elle représente à la fois un moyen de mieux apprendre et un but de formation, lélève peut être porté à confondre lun et lautre et se sentir frustré lorsque lévaluation de ses compétences par lenseignant ne tient pas compte de sa capacité à sautoévaluer.
Bref, lélève peut autoévaluer le développement de ses compétences. Il est même souhaitable quil le fasse, si on entend par là une analyse réfléchie de ses démarches dapprentissage. Toutefois, la plupart des élèves ont besoin du support de leurs enseignants pour exercer ainsi leur pensée. Il importe que les praticiens sapproprient le concept dautoévaluation pour que cette activité de lélève fasse partie de lensemble des moyens dévaluer ses compétences.
Un autre aspect de lévaluation aurait besoin de précisions. Il sagit de la continuité du processus dévaluation tout au long dun cycle. En effet, comme lavènement de la réforme entraîne une organisation scolaire structurée en fonction de cycles dapprentissage, les pratiques dévaluation néchappent pas aux principes qui sous-tendent lorganisation par cycles. Elles devront y être étroitement rattachées. Dans une autre section de ce texte, nous faisons part de nos considérations à propos des cycles dapprentissage.
Continuité et rupture avec les pratiques existantes : le passage dun modèle à un autre est-il réalisable ?
Certaines des incidences de la mise en uvre du nouveau programme sur lévaluation des apprentissages sont assez apparentes. Lévaluation porte sur les compétences, voilà un changement qui nest pas mineur; de nouveaux outils dévaluation devront être utilisés, les grilles dobservation et le portfolio par exemple; le bulletin à transmettre aux parents sera conséquemment modifié dans sa forme et son contenu; lélève est appelé à participer plus activement quauparavant à la démarche dévaluation. Ce nest pas sans raison que parents et enseignants ont réagi aux bouleversements annoncés. Par ailleurs, tout nest pas chambardé. Sur la voie de la continuité, notons le maintien des deux perspectives dévaluation, la formative et la sommative, un aspect majeur des activités de lenseignant. Dans lensemble, faut-il envisager plus de rupture que de continuité avec les pratiques dévaluation qui ont cours depuis quelques décennies ?
Lobjet de lévaluation comprend les processus de lapprentissage tout autant que le produit de celui-ci. De nombreux enseignants accordent déjà beaucoup dimportance à la démarche utilisée par lélève pour accomplir des tâches scolaires. Leurs critères dévaluation en sont la preuve. Les praticiens sont invités à prendre le temps quil faut pour laisser lélève expliciter oralement sa démarche et la justifier. Ce faisant, certains auront limpression de négliger lessentiel. La réforme entraîne une modification des représentations de lévaluation et même des finalités de lécole, surtout chez ceux pour qui lévaluation savère encore le meilleur moyen de contrôler et de motiver sa classe.
La vérification du savoir-agir de lélève se fait en même temps que lenseignement et elle inclut lévaluation de la capacité à utiliser à bon escient les savoirs essentiels du programme disciplinaire. Lenseignant, lorsquil planifie les situations dapprentissage favorables au développement de compétences, doit déjà prévoir les compétences et les connaissances quil se propose dévaluer. Quel enseignant na pas lhabitude de faire sa planification en fonction des objectifs du programme détudes ? La difficulté principale réside dans la conception et lorganisation dactivités qui sont des occasions pour les élèves dapprendre et pour lenseignant dévaluer. Élaborer des situations dévaluation complexes sera exigeant pour ceux qui ont lhabitude de bâtir des questionnaires dexamen en sinspirant fortement des épreuves du ministère et des banques de questions offertes par les maisons dédition de manuels scolaires. Mais avant de sattaquer au comment faire, il faudra bien comprendre la dynamique interactive qui existe entre les deux facettes des situations éducatives et savoir exploiter le fait que, dans une situation complexe, lélève peut à la fois développer et manifester un grand nombre de compétences. Lhabileté à construire de bons outils dévaluation ne permet pas nécessairement de faire un évaluation de qualité.
Lévaluation formative nest pas un concept nouveau. Elle poursuit son but damener lélève à se fixer des buts dapprentissage plutôt que des buts dévaluation. Il faudra cependant sassurer que les pratiques dévaluation formative illustrent bien la préoccupation de lenseignant daider ses élèves à apprendre et le souci dassurer une aide appropriée aux besoins de chacun. La différenciation pédagogique, bien que nouvelle dans le vocabulaire des enseignants, y fait référence. Elle maintient la volonté de respecter le rythme dapprentissage de lélève. On sattend cependant à une accentuation du caractère différencié des pratiques. Certains pédagogues devront transformer leurs attitudes à légard de lévaluation afin que lélève perçoive lécole et les enseignants comme des aides plutôt que comme des menaces ou des agents du tri social.
Dérives possibles et conditions de réussite
Évaluer une compétence est complexe en soi. Associer ce geste professionnel à ses activités quotidiennes denseignement ajoute à cette complexité. Ne pas changer son approche de lévaluation serait porter préjudice à la formation des élèves. Dans le contexte créé par la réforme, lévaluation porte davantage la marque du jugement professionnel de lenseignant. Essayer de contourner cette responsabilité en la banalisant serait préjudiciable à la représentation que le public se fait de lenseignement. Qui dautre quun professionnel de lenseignement pourrait accomplir cette tâche et en être imputable ? Lenseignant pourra avoir limpression que son interprétation de ses observations est arbitraire. Il est possible quil regrette le temps où son évaluation lui semblait objective et exempte dappréciation personnelle. Mais pourquoi une communication qualitative des résultats des élèves ne permettrait pas de mieux prendre en compte leurs apprentissages et donc, dêtre plus équitable envers eux (Bélair, 1999) ? Lexpertise dans le domaine de léducation rend lenseignant apte à porter un jugement sur le cheminement de lélève et à lexpliciter. Il devra démontrer sa capacité à lexercer et à en assumer les conséquences auprès de certains parents qui pourraient mettre en doute la valeur, la validité et léquité du jugement quil porte sur leur enfant.
Être autonome ne veut pas dire pouvoir faire son travail dans sa classe seul avec ses élèves. Lautonomie va de pair avec la collaboration. Dans le contexte de lorganisation par cycles, lenseignant pourra largement profiter des discussions et des échanges avec ses collègues. Le recours à leur avis pour valider ses jugements et ses prises de décision quant au parcours scolaire devra être pratique courante. Dans une équipe-cycle, les enseignants devront utiliser un vocabulaire commun et une même méthode danalyse des compétences. Puisque plusieurs personnes interviennent auprès des mêmes élèves, les difficultés de ceux-ci devront être examinées en synergie par léquipe.
Certaines dérives possibles concernent les décideurs plus que les applicateurs du programme. Si lévaluation formative peut être source dinsécurité pour les enseignants, lévaluation certificative à la fin de certains cycles dapprentissage pourra être une source de stress. Le ministre de lÉducation a certes le droit de savoir si les élèves apprennent. Mais il faudra faire en sorte que les examens nationaux ne soient pas trop en contradiction avec le nouveau programme, et que les résultats ne soient pas utilisés pour juger la qualité du travail des enseignants. Plusieurs seraient justifiés de penser que les évaluations certificatives ne trouvent leur justification quau regard dobligations politiques et non de la formation de lélève. En plus, lévaluation de la mise en uvre des plans de réussite représente une cause de tension pour toute léquipe-école. Le ministre, dans son souci defficacité, pourrait croire quil est aussi valable de placer les écoles sur des échelles comparatives que de les soutenir dans leur cheminement.
Dès 1994, le Conseil Supérieur de léducation et le groupe de travail sur les profils de formation au primaire et au secondaire rappellent que lécole a un rôle " dinitier et introduire au monde de la culture (CSE, 1994 :15). Pour le Conseil, lénoncé de politique éducative de 1979 (lÉcole Québécoise) se situe dans une " logique subjective, plutôt que dans une logique de médiation entre le sujet et le monde de la culture ", doù la demande " douvrir au monde de la culture " pour donner à léducation " une couleur moins narcissique " (1994 :20). La Commission des États Généraux sur léducation de 1996, dans le chantier prioritaire du curriculum, fait du rehaussement culturel un aspect à modifier et invite lécole à " mettre les élèves en contact avec la diversité du patrimoine constitué dans les divers domaines de la culture, avec les productions humaines les plus significatives " (1996 :19). LÉnoncé de politique éducative qui a suivi les États Généraux a pour sa part fait du rehaussement du niveau culturel des programmes détudes une des six conditions de réalisation des missions de lécole; il a proposé trois " voies " : réserver une meilleure place aux " matières plus " naturellement " porteuses de culture, telles que les langues, les arts et lhistoire "; favoriser une approche culturelle dans lenseignement de ces matières; intégrer la " dimension culturelle dans les disciplines " (MEQ, 1997 : 13). Rappelons que le Rapport Inchauspé allait dans ce sens, estimant que le curriculum devait permettre " lappropriation, par les nouvelles générations, des savoirs de la culture qui constituent le propre de lêtre humain " (1997 :25). Cette citation indique que le rapport Inchauspé préconisait une conception tout à la fois patrimoniale et humaniste de la culture, ce patrimoine étant pris dans une acception large, comprenant les productions significatives dhier et daujourdhui, dici et dailleurs, dans tous les domaines du savoir, les sciences et les arts.
Le concept de culture est tout aussi polysémique que celui de compétence et la notion dapproche culturelle nest pas facile à cerner, on en conviendra aisément. Plusieurs questions se posent : quel(s) sens donne le nouveau programme à la culture, au rehaussement culturel et à une approche culturelle de lenseignement ? Ces préoccupations sont-elles conciliables avec lapproche par compétences ? Celle-ci occupe-t-elle tout le terrain, à telle enseigne que la culture, comme le savoir, serait relégué à larrière-plan ? Dans la deuxième version du programme (2001a), il est question de " repères culturels ", cest-à-dire " des ressources de lenvironnement social et culturel pouvant contribuer au développement de la compétence " (p.9). De quelle culture sagit-il ? Et si la culture est indéniablement une ressource, nest-elle que cela ? Peut-on envisager quune perspective culturelle permette de dépasser le pragmatisme de lapproche par compétences, en proposant un supplément de sens que lapproche par compétences ne porte pas en elle ?
La belle réponse de Paul Inchauspé mérite dêtre entendue. Sadressant à des enseignants, il les enjoignait de transmettre ceci à leurs élèves :
" Le message que vous devez transmettre aux jeunes est le suivant : " le monde dans lequel vous vivez est le résultat des productions et des créations de lhomme. Ces productions, du moins les plus significatives, vous devez les connaître, car en vous montrant lhumanité en action, elles vous montrent ce que nous sommes, ce que vous êtes, des êtres entreprenants, inventifs, solidaires, toujours en quête dautre chose. Vous devez connaître ces productions, car cette connaissance vous permettra de mieux comprendre le monde où vous vivez. Et vous y vivrez davantage en homme, cest-à-dire en êtres libres. Armés de ces connaissances, vous ne subirez pas entièrement ce monde, vous pourrez laborder avec loptimisme et le calme qui permettent de le dominer. Et cest pourquoi à lécole, vous faites du français, des mathématiques, des sciences, de langlais, des sciences humaines, des arts. Ces matières vous introduisent aux productions qui sont le propre de lhomme et elles vous permettent de mieux dominer les situations que vous aurez à vivre. Le monde où nous vivons nest pas naturel, il est construit par les hommes, mais aussi vous êtes humains et à votre tour, vous devrez, vous pourrez parfaire sa construction. Chaque génération doit apporter sa part dans cette entreprise. Vous pourrez, vous aussi, transformer le monde où vous arrivez. Dautres, avant vous, lont fait en leur temps. Aussi, à lécole, on développera aussi chez vous, ces instruments sans lesquels il vous sera difficile de participer à cette construction. Ces instruments sont la raison, limagination, lesprit critique, mais aussi louverture du cur, qui vivifie lintelligence " (2000 : 19-20).
Inchauspé épouse donc une conception patrimoniale de la culture, et les compétences à développer sont les instruments de production de cette culture. Il estime que la perspective culturelle est liée au travail de filiation que les enseignants doivent constamment faire à lécole, afin de donner du sens à lenseignement et à lapprentissage. Ce travail de filiation, repris par le programme, est synonyme de mise en perspective historique du savoir (Doù vient-il ? Comment et sous laction de quelles forces sest-il développé et transformé ? Avec quels effets ?). La deuxième version du programme reconnaît la nécessité de ce travail :
" Chaque discipline est porteuse de culture tant par son histoire que par les questionnements quelle suscite. Aussi importe-t-il que lélève comprenne lorigine des disciplines enseignées, les problématiques quelles abordent, les types de questions auxquelles elles sefforcent de répondre et les démarches quelles utilisent afin de pouvoir y référer à bon escient " (2001a :4)
Il y a un autre sens à la culture. En effet, il y a une conception sociologique ou ethnologique de la culture, développée par les sciences sociales, et qui recouvre les manières de penser, sentir et agir dun groupe donné, caractéristique de son mode de vie. Lécole, dans sa fonction de socialisation, complète le travail effectué par les milieux de socialisation première, en cette matière; dans le cas des immigrants, elle essaie de les incorporer à cette culture, ainsi que le veut le concept décole creuset social. Sur un autre plan, la pédagogie moderne insiste beaucoup sur la nécessité de prendre en compte cette culture dite sociologique, afin de faciliter lapprentissage des élèves. Les domaines généraux de formation et le développement de compétences pour la " vie courante " renvoient à cette conception " sociologique " de la culture.
Mais ne faut-il pas dépasser cette culture sociologique ?
La pensée de F. Dumont (1968, 1997) nous apparaît ici incontournable. Dumont distingue la " culture première " qui correspond grosso modo à la conception ethnologique de la culture précédemment esquissée, et la " culture seconde " qui correspond pour lessentiel au patrimoine des productions de lhumanité, mais quil saisit essentiellement comme lensemble des significations dégagées de la culture première : elle est " un univers second où ma communauté historique tâche de se donner, comme horizon, une signification cohérente delle-même " (1968 : 41). La culture seconde est pour Dumont le fruit de la transmutation de la culture première. Entre ces deux pôles, il y a une tension et " cette distance et les deux pôles qui lindiquent, cest bien ce quil faudrait entendre par le concept de " culture " (1968 :41) ". Dumont a développé cette conception de la culture, en insistant sur la culture comme distance et comme mémoire. Ce faisant, il donne à voir que celle-ci est un rapport au monde qui nous constitue comme être humain, avant dêtre un corpus de productions ou de savoirs codifiés.
Dans cette vision des choses, lécole doit assurer " la transmutation de la culture originaire par la médiation de la culture scolaire " (1997 : 154). Si elle peut et doit partir de la culture première, cest pour mieux sen éloigner, prendre ses distances, migrer dune culture à lautre, et y revenir mais dans une vision transformée. Cela nous renvoie limage de lenseignant comme passeur culturel (Zakhartchouk, 1999).
Lancrage des compétences dans les domaines de vie (première version, 2000a) ou domaines généraux de formation (deuxième version, 2001a) est compatible avec cette préoccupation de prendre acte de la culture première, à condition de ne pas sy enfermer. Lapproche par compétences est aussi compatible avec lapproche culturelle, la culture apparaissant comme un ensemble de ressources produites au cours de lhistoire afin de résoudre des problèmes et " aller plus loin " dans laventure humaine. Mais la culture est davantage quun coffre doutils utile pour laction, elle est un horizon de valeurs et de finalités de lexistence humaine (le beau, le bien, le juste, le vrai). Cet horizon appelle chaque petit dhomme et nos pérégrinations terrestres, dans la mesure où elles sont éclairées par lui, peuvent trouver un sens et une valeur.
En ce sens, la question se pose à leffet de savoir si la fonction de lapproche culturelle du nouveau curriculum est de soutenir le développement des compétences, la culture étant ici un instrument, ou si celles-ci ne prennent leur véritable valeur que saisies comme ressources pour le travail de transmutation dont parle Dumont, ce travail étant la tâche centrale de lécole et de ses artisans (enseignants et élèves), cette transmutation apparaissant alors plutôt comme une fin et la tension entre les deux pôles constitutifs de la culture nétant rien dautre et rien de moins que la caractéristique sinon de la condition humaine, du moins de tout apprentissage véritable ou significatif ?
Il y a là matière à approfondissement. Notre réflexion nest pas complétée à cet égard. Une recherche en cours sur les enseignants du primaire et la culture (voir St-Jacques et Chené, 2001a et 2001b) accompagne cette réflexion. Constatons une tension entre le pragmatisme de lapproche par compétence et une approche culturelle de lenseignement et de lapprentissage plus " idéaliste ". Si tension nest pas contradiction, encore faut-il apprendre à vivre et " gérer " cette tension.
Le cycle dapprentissage est présenté, au Québec comme dans les autres pays qui adoptent ce dispositif, comme une stratégie pour contrer le retard scolaire et le redoublement. Certains y ont vu la manifestation dun laxisme généralisé, léchec devenant en quelque sorte impossible. Pourtant, la recherche en éducation, notamment celle effectuée par des économistes de léducation (Paul, 1996), révèlent sans lombre dun doute que le redoublement est une pratique coûteuse et peu efficace, nengendrant que très rarement le rattrapage souhaité et ayant par ailleurs des effets négatifs sur lestime et la confiance en soi des élèves concernés. Il faut dire que la plupart du temps, lélève en situation déchec nest pas mis dans des conditions particulières, adaptées et pertinentes, de nature à relancer sa motivation et ses efforts. Ainsi, le redoublement prépare à labandon scolaire, au lieu de remettre lélève sur le chemin de la réussite. Plus souvent quautrement au primaire, celui-ci ne fait que reprendre le degré échoué, parfois avec le même professeur, parfois avec un autre. Au secondaire, il arrive fréquemment quil soit relégué à diverses formes de sous-scolarisation ou vers des voies de sortie du système éducatif.
La recherche montre aussi quen un certain sens, la structure séculaire des degrés annuels est en partie responsable du redoublement, puisquelle force tous les enfants à démontrer au même moment lacquisition des mêmes connaissances et le développement des mêmes compétences &endash; ce qui est à lévidence absurde, étant donnée la diversité des élèves &endash;, et enjoint les enseignants de les mettre en rang, de les classer, ce qui signifie inévitablement et en quelque sorte par définition, que certains élèves échoueront. Rappelons que lécole na pas toujours été organisée en degrés annuels, quil sagit là dune invention du 20e siècle, liée à lavènement de lécole de masse et urbaine, là où, afin de répondre à la croissance des effectifs, on décida dappliquer à léducation les principes de lorganisation scientifique du travail et du fordisme (Callahan, 1962).
Traditionnellement, et dans la logique de lorganisation scientifique du travail et de la spécialisation des tâches, le système scolaire a tenté de résoudre le problème des retards et du redoublement en multipliant les enseignants spécialistes, les professionnels de lenfance inadaptée et les classes spéciales. Le Rapport Copex a clairement établi au Québec que cela ne pouvait constituer une véritable solution, lorgane créant la fonction et la multiplication de ces catégories de personnel engendrant une croissance incontrôlée de lenfance dite inadaptée, notamment des élèves souffrant de troubles dapprentissage. La solution dès lors ne peut que reposer sur une transformation des pratiques de lensemble du corps enseignant, un meilleur encadrement des élèves, un suivi plus consistant et constant de ces derniers et une meilleure gestion du temps dont dispose chacun. Telle est lidée essentielle du cycle dapprentissage.
Paradoxalement, la recherche indique aussi que les enseignants, majoritairement, sont convaincus que le redoublement peut avoir des effets positifs sur des élèves. On peut faire lhypothèse que les enseignants craignent que leur autorité, déjà considérablement amoindrie par rapport à ce quelle fut il y a une ou deux générations, disparaisse complètement si le système déducation leur interdit de faire échouer un élève. Comment pourrons-nous, se demandent-ils, motiver les élèves, réguler les comportements et mobiliser tout un chacun, si la crainte de léchec ne peut être invoquée et jouer son rôle ? Bonne question, à laquelle il faut fournir une réponse convaincante.
Une partie de la réponse passe par une clarification de ce quest un cycle dapprentissage. Il est clair que celui-ci ne fait pas disparaître comme par enchantement les difficultés dapprentissage ou la diversité des intérêts et de la motivation des élèves : au contraire, il en prend davantage acte et veut fournir le cadre temporel propice pour linstauration dune véritable pédagogie différenciée, celle-ci, si bien pratiquée, étant de nature à limiter les retards scolaires. Lidée est certes de faire en sorte quà la fin du primaire, tous les élèves aient acquis les connaissances et développé les compétences inscrites dans le curriculum officiel; mais la poursuite de cette idée se veut plus flexible que par le passé, moins prisonnière de la structure des degrés annuels. Pour autant que le cycle est le lieu de responsabilité et de concertation entre les enseignants, il peut permettre une prise en charge plus collective des difficultés et des retards des élèves et rend possible un suivi plus consistant et soutenu.
Cependant, rendre possible quelque chose nest pas en garantir la réalisation pleine et entière. Le cycle est un construit social : il sera ce que les enseignants en feront, et sera largement déterminé par la manière dont ils lhabiteront collectivement. Car, il va de soi quavoir davantage de temps nest pas en soi une solution à quoi que ce soit; tout dépend de la manière dont ce temps sera utilisé.
Cette idée, toute simple, est fondamentale : le cycle est un espace-temps flexible, sous la responsabilité dune équipe denseignants, permettant à celle-ci de collectivement planifier, organiser, pratiquer et évaluer lenseignement et lapprentissage des élèves, dans le cadre du curriculum officiel et en prenant en compte les différences individuelles ou de sous-groupes. Concrètement, suivant les écoles et les équipes enseignantes, cette idée peut prendre diverses formes, prudentes ou audacieuses; par exemple, elle peut saccommoder du maintien des groupes-classes, à côté de modes de groupements délèves moins permanents, ceux-ci étant fonction des besoins, des intérêts ou des niveau de compétence des élèves dans les différents domaines de connaissance. Cependant, ces modalités impliquent toutes une plus grande concertation entre les enseignants, lintroduction déléments de flexibilité dans lorganisation du travail, et du temps disponible. Car si lon accepte que les élèves ne sont pas tous identiques, il faut reconnaître le même trait chez les enseignants et construire un travail déquipe davantage que par le passé fondé sur une certaine différentiation des tâches, certes équitable, mais plus à même de prendre en compte les compétences et intérêts diversifiés des enseignants.
Nous croyons que nous avons intérêt à aborder le cycle en tant que lieu de régulation du travail enseignant dune part, et de lapprentissage des élèves, dautre part. Abordons à tour de rôle chacun de ces aspects.
Ainsi que le révèle le travail daccompagnement de lun des auteurs de ce texte à lécole Bienville, les rencontres régulières de cycle permettent dorganiser et de réguler le travail de chacun des enseignants au sein du cycle. Ainsi, les enseignants peuvent y planifier ensemble les contenus, les thèmes et les projets quils désirent réaliser avec les élèves; ils peuvent y partager leur questionnement sur le programme et construire ensemble une vision partagée et commune du programme; ils y discutent et y conviennent dune forme de communication avec les parents en général, et sur lévaluation des élèves, en particulier; ils partagent leurs ressources et matériels didactiques; ils planifient ensemble et organisent les sorties avec les élèves; ils échangent sur leur fonctionnement en classe et leur gestion de la discipline et réfléchissent sur les modes de groupement des élèves pour les prochaines semaines, mois ou années. Tout cela contribue à organiser et réguler le travail de chacun, dans un cadre desprit démocratique et autogestionnaire.
Le cycle regroupe des enseignants en nombre suffisant pour quune équipe puisse se former et fonctionner raisonnablement bien; ce nombre nest pas excessif, puisquil ne comprend pas tous les enseignants dune école. À lécole Bienville, le cycle règle son propre fonctionnement; il est autonome, y compris dans la gestion du budget que lui confie la direction de lécole ; ce sont les enseignants qui établissent lhoraire et lordre du jour des réunions; sorganisent pour garder des traces des discussions et des décisions prises lors des rencontres; répartissent entre eux les rôles facilitateurs lors des rencontres (un secrétaire qui prend des notes, un animateur qui gère le temps de parole, un communicateur qui transmet linformation pertinente aux autres cycles); et différencient les tâches à être accomplies selon quelles relèvent du cycle tout entier, de petites équipes ou de chaque enseignant.
Le cycle est aussi le lieu où sexpriment des besoins de formation continue et où sélaborent des stratégies pour y répondre.
On le voit à ce qui précède le cycle est un lieu de pouvoir collectif des enseignants sur leur travail et sur son organisation. Il est un lieu privilégié du professionnalisme collectif proposé par le Conseil Supérieur de léducation. Cest aussi, par extension, un lieu de développement dune véritable culture pédagogique et didactique partagée. Son esprit nest pas très loin de ce quau post-secondaire, on nomme lapproche-programme.
Il y a trois conditions incontournables à limplantation réussie des cycles : il faut que les enseignants aient du temps pour se réunir et que ce temps soit intégré dans leur tâche; il faut de plus quils acceptent de se réunir, de briser les murs de leur isolement traditionnel et de jouer le jeu de la concertation; il faut enfin quils développent les compétences nécessaires au travail déquipe et à une gestion efficace du temps disponible. Ces conditions peuvent être remplies si on le veut bien.
Mais le cycle dapprentissage nexiste pas dabord et avant tout pour les enseignants; cest un espace-temps pour les élèves et pour leur permettre dapprendre plus et mieux. Lexemple du premier cycle de lÉcole Bienville illustre bien comment un cycle dapprentissage permet dentrevoir et de mettre en pratique des stratégies diversifiées afin de mieux différencier lenseignement et de répondre plus adéquatement aux besoins des élèves. En effet, dans ce cycle sont apparus, à côté des groupes-classes permanents (lieux dappartenance de base des élèves), des regroupements souples : 1) des groupes de niveau en mathématiques (déterminés par les enseignants) au sein desquels trois enseignantes et lenseignante-ressource collaborent et se partagent les élèves de trois classes selon leur niveau, à raison de trois fois par semaine; 2) des groupes-besoin donnant à des élèves " un surplus vitaminé " pour telle ou telle notion; les élèves sont alors retirés des groupes-classes et travaillent tantôt avec lenseignante ressource, tantôt avec leur titulaire, le groupe-classe étant alors pris en charge par lautre personne; 3) des ateliers thématiques sporadiques où les élèves sinscrivent suivant leurs intérêts et où chaque enseignante planifie une activité et la soumet à tous les élèves du cycle. Il ny a rien de bien " révolutionnaire " dans ces façons de faire plus flexibles et décloisonnées, sinon que ce sont les enseignants en équipe qui les conçoivent, les vivent et les assument. Mentionnons que même des écoles non pilotes adoptent ces pratiques de décloisonnement.
Le cycle nest pas quaffaire denseignants; là où dautres professionnels interviennent &endash; des enseignantes-ressource, des psycho-éducateurs, la travailleuse sociale, lorthophoniste, linfirmière, les orthopédagoques, etc. &endash;, leur intégration au fonctionnement du cycle facilitent les échanges entre professionnels, rendent ceux-ci plus nombreux et plus contextualisés; cela peut contribuer à la cohérence des interventions auprès des élèves.
Enfin, on peut envisager quun temps de réunion de cycle soit consacré, au besoin, à lanalyse de la situation dun élève en particulier, amenant ainsi les enseignants à affiner leurs outils diagnostiques, à reconnaître dans les mots dun collègue des comportements spécifiques délèves, et à réfléchir aux stratégies quon pourrait adopter si on était dans ladite situation décrite.
Aussi, en lien avec la réforme du curriculum, on peut penser que le cycle dapprentissage, parce quil exige la concertation entre les enseignants, ouvre la porte à des projets interdisciplinaires et peut aussi faire converger les uns et les autres autour dune préoccupation partagée des compétences transversales.
Ce qui précède apparaîtra à plus dun lecteur idéaliste, le cycle ainsi présenté étant plus imaginé que réalisé, sauf à quelques rares endroits. Et encore, rien ne garantit que lusure du temps ne viendra pas à bout des meilleures dispositions des enseignants !
Mais alors comment attaquer léchec scolaire, le retard et le redoublement ? Comment faire en sorte que des élèves, tenus de demeurer à lécole plus longtemps que jamais dans lhistoire du monde, y développent un intérêt intrinsèque et y acquièrent les connaissances et y développent les compétences que nous jugeons essentielles pour vivre dans une société démocratique, pluraliste et technologiquement avancée ?Sur cette question, le fardeau de la preuve na pas à être toujours du côté des novateurs; doivent aussi rendre des comptes ceux qui défendent le statu quo, ce dernier étant, la recherche le montre, nettement en deçà des espérances au départ mises en lui.
Il est certain quune étude sur les diverses formes émergentes de fonctionnement des cycles dapprentissage savèrerait des plus utiles à moyen terme. Pour le moment, il importe que ces cycles se construisent et tiennent la route.
On laura compris à ce qui précède, la réforme actuelle est ambitieuse et multiple dans ses orientations comme dans ses chantiers. Elle concerne tout à la fois les aspects structurels, curriculaires et pédagogiques de léducation. Il est raisonnable denvisager quà terme nous nous retrouvions au sein dun système éducatif assez radicalement transformé par rapport à celui qui fut construit dans les années soixante, encore quil ne soit pas très clair à ce jour comment la chimie des différents changements affectera la configuration densemble. il y a donc matière à réflexion continue; celle-ci faisant partie dun pilotage intelligent du changement.
Pour les enseignants, la réforme, et notamment les nouveaux programmes, forcent une réflexion approfondie sur le métier, ses finalités, ses dispositifs privilégiés &endash; lapproche par compétences, le cycle dapprentissage &endash; et ses pratiques pédagogiques valorisées. Comment les enseignants, individuellement et collectivement, associeront ses trois dimensions dans un tout cohérent demeure un grand défi que certes une formation continue peut aider à relever, tout comme, à lévidence, du temps de concertation et de partage.
Il faut souligner avec force que les enseignants doivent sapproprier les fondements et les finalités de la réforme &endash; en ce sens, la lecture attentive des nouveaux programmes et de quelques textes fondamentaux choisis à même la bibliographie reproduite à la fin de la seconde version du programme apparaît nécessaire -, bien avant de plonger dans de vastes chantiers de modification de leurs pratiques. Certaines écoles pilotes nont, à toutes fins utiles, rien fait dautre pendant un temps significatif. Car sil importe que les enseignants intègrent à leur base de connaissance et à leur répertoire de pratiques des éléments importants de la réforme, ils ne doivent pas le faire en maintenant et en renforçant un rapport applicationiste au savoir. Dailleurs, cela serait en contradiction avec lépistémologie fondatrice du nouveau curriculum. De plus, lhistoire des réformes passées montrent clairement que lapplicationisme ne fonctionne pas en éducation.
Il y a donc des éléments ou des idées-forces de cette réforme curriculaire à intégrer : lidée dune formation globale (que recouvre la notion de compétences transversales), la responsabilité collective des enseignants dans cette formation globale, le renforcement de la fonction cognitive de lécole et du développement de la pensée, laccent sur linterdisciplinarité, entendue comme tentative de contrer une juxtaposition des savoirs qui a peu de sens pour lélève, et enfin, le rehaussement culturel et la perspective culturelle.
Peut-être importe-t-il aussi de reconnaître quil nous faut assumer des tensions entre des pôles également valables &endash; le souci des processus dapprentissage et lobligation de résultats; le développement des compétences et lacquisition systématique de connaissances; des compétences ancrées dans les domaines généraux de formation et la culture seconde comme horizon de valeurs et de finalités; le rôle de passeur culturel, cest-à-dire le va-et-vient entre la culture première et la culture seconde; lautonomie professionnelle et la reddition de comptes; le cycle comme instance de régulation collective et lindividualisme traditionnel de lenseignant-artisan. Ces tensions ne sont pas toutes récentes ou nouvelles. En période de changement ou de transition, elles apparaissent plus présentes. Sil nest pas toujours de tout repos de gérer ces tensions, il est certain quune gestion plus collective et partagée risque davoir des effets plus profonds. Cela peut engendrer à terme une culture pédagogique plus riche et plus adaptée aux conditions et aux exigences de léducation pour le XXIe siècle.
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