Entretiens Nathan 2000
Le père et le maître :
quelles missions pour reconstruire
le lien entre les générations ?
Philippe MEIRIEU
Professeur de sciences de léducation à lUniversité Lumière-Lyon II
2000
Puisquil est ici question de " lien ", je souhaite avant tout remercier les organisateurs de ces entretiens pour les liens quils réussissent à établir, chaque année, entre différents acteurs du monde de léducation : liens entre les chercheurs et les praticiens, liens entre des personnes qui, à des places différentes, travaillent pour faire avancer lécole, liens de fidélité aussi, en dépit des vicissitudes de toutes sortes, liens damitié, enfin, qui se sont noués, au fil des temps, autour dAlain Bentolila. Les Grecs considéraient " lamitié " comme une vertu : ils avaient raison. Lamitié nest pas seulement affaire de sentiments, cest aussi, et surtout, une affaire de loyauté, de probité et de courage. Jai la chance quAlain Bentolila me témoigne, en minvitant ici, son amitié. Cest pourquoi je souhaiterais que ma contribution soit dabord, pour lui, un hommage.
Pour évoquer les rapports entre les parents et lÉcole avec quelque pertinence, il faut absolument évoquer lhistoire de ce couple tourmenté. Je le ferai de manière nécessairement rapide et simplificatrice, en dégageant des sortes de " strates géologiques " qui, comme vous le savez, ne décrivent jamais des réalités observables à létat pur dans notre paysage. Quand on se promène dans la campagne, on ne voit que très rarement les couches de roches et de sédiments superposées dans lordre exact de leur apparition : tout a été bouleversé par les soubresauts successifs. Dans léducation, il en est de même : des strates se succèdent mais dès quarrive un Ministre ou, à une plus petite échelle, un chef détablissement, une strate ancienne peut revenir à la surface tandis quune strate récente prend sa place au fond de labîme. Cest ainsi quil me paraît possible de dégager cinq temps qui permettent de penser le rapport de lÉcole et des enseignants, du " père " et du " maître ".
Selon Philippe Ariès, " le sentiment de la famille et celui de la scolarisation intense de la jeunesse constituent un même phénomène et un phénomène récent ". Cest seulement au XVIIIème siècle, explique-t-il, que lenfant a cessé dêtre mélangé aux adultes et dapprendre directement la vie et leur métier à leur contact, dans des rapports aléatoires de proximité. Cette " mise en quarantaine " que constitue lorganisation décoles, naurait elle-même jamais été possible sans la complicité des familles. Philippe Ariès se fonde, pour montrer cela, sur une minutieuse analyse des épitaphes, des écrits, des témoignages sur léducation que les familles donnaient ou faisaient donner à leurs enfants avant le XVIIIe siècle. Les parents, et en particulier les parents modestes, se déchargeaient alors immédiatement de leurs enfants après leur sevrage et les gosses erraient dans les campagnes et dans les villes, glanant de la nourriture, chapardant de-ci, de-là, sinstruisant au pur hasard des rencontres de la vie sociale. Les gosses constituaient ainsi une sorte de " horde barbare " disponible à toutes les manipulations, sensible aux prédications des illuminés qui leur prêchaient laventure et leur promettaient le paradis terrestre.
Cest cela qui permit, en 1212, lorganisation de cet étrange et formidable phénomène : la Croisade des enfants. Un berger, nommé Etienne, éconduit par le roi quil était venu trouver pour lui révéler ses visions, finit par entraîner entre trente et cinquante milles enfants à travers toute la France. Alors quEtienne pensait les amener jusquà la terre promise, ceux qui ne furent pas mangés par les loups ou tués par le froid furent vendus comme esclaves aux Turcs dans le port de Gênes. Événement historique extraordinaire, la Croisade des enfants est sans aucun doute un événement symbolique déterminant dans notre modernité. Il hantera longtemps la mémoire des parents, pris entre la culpabilité et le ressentiment. Au fond, Etienne sera le modèle archétypal du joueur de flûte, celui qui vient nous enlever nos enfants, les perdre dans une caverne loin de nous, et aussi à cause de nous parce que nous navons pas su " garder " nos enfants.
Et, le joueur de flûte est toujours là, toujours aussi présent dans notre imaginaire collectif. Ce nest certes pas un hasard si le réalisateur Atom Egoyan fait référence si souvent à cette légende dHamelin dans son adaptation du superbe roman de Russel Banks, De beaux lendemains. Lauteur y raconte lhistoire dun car scolaire victime dun accident. Une partie des enfants meurt dans cet accident et un avocat va se mettre à la recherche des raisons qui ont amené ces enfants à la mort. Cet avocat a lui-même des problèmes avec sa fille ; il est hanté par le souvenir dun jour où il a dû pratiquer sur elle une trachéotomie, déchiré entre le désir de la sauver et la peur de la tuer. Il a peur davoir " perdu " son enfant et ne sait pas trouver la bonne distance avec elle. Comme le dit Freud, dans une formule célèbre, il hésite entre " le Charybde du laisser-faire et le Scylla de la castration ". Il sentête alors dans la recherche des responsabilités de laccident du car, sans doute parce que cette quête, jusquà la rage, sert dexutoire à ses propres angoisses de père. Ainsi proclame-t-il : " Nous avons tous perdu nos enfants Pour nous, dit-il, cest comme si tous les enfants étaient morts. Regardez-les, violents dans les rues, comateux dans les centres commerciaux, hypnotisés devant la télévision. Dans le courant de notre existence, il sest passé quelque chose de terrible qui nous a ravi nos enfants. Jignore si cest la guerre du Vietnam, la colonisation sexuelle des enfants par lindustrie, la drogue, la télévision ou le divorce. Jignore quelles sont les causes et quels sont les effets mais les enfants ont disparu, ça, je le sais ".
" On nous a pris nos enfants " : cette plainte retentit depuis la Croisade de 1212. Mais si " on nous les a pris ", cest probablement parce que nous navons pas été à la hauteur. Et si nous navons pas été à la hauteur, cest quil nest pas facile dêtre parent : à peine avons-nous nos enfants dans les bras que nous les avons sur les bras ! Ils nous comblent dabord, mais qui peut dire quils ne nous encombrent pas ensuite ? Ils viennent détruire notre intimité, nous causer des soucis de tous ordres. Nous faisons presque toujours de notre mieux, mais ce nest jamais assez bien même dans notre souci de la perfection, dans notre volonté dêtre des " parents parfaits " dont témoigne labondance de la littérature qui nous est proposée aujourdhui sur ce thème, la culpabilité est toujours présente. Qui peut dire, une fois pour toutes, quil est un bon parent et quil a sauvé définitivement ses enfants de la séduction du joueur de flûte ? Cest souvent même parce que nous voulons faire de notre mieux que notre activité éducative sexaspère et que nous risquons de basculer dans la violence. Une violence dont le corollaire inévitable est labandon : " Après tout, cest pour toi que tu travailles ; moi, ma vie est faite ". Les parents oscillent ainsi de manière permanente entre le " Fais ce que je veux parce que je connais le monde et que ce que je dis est pour ton bien " et le " Fais ce que tu veux puisque après tout, cest de toi seul dont il sagit ". Lorsque leur volonté éducative découvre la résistance de lenfant &endash; qui, décidément, ne fait jamais rien au bon moment, ne désire pas ce quil faut quand il le faut, ne comprend pas ce quil faut comprendre - les parents basculent alors du volontarisme dans la démission.
Cest cette infinie difficulté à élever nos enfants, constitutive de la parentalité, qui nous a conduits à confier ces derniers à des personnages particuliers, désignés pour les éduquer et que nous rémunérons pour cela : les enseignants. Philippe Ariès aurait alors raison en soulignant que le maître est bien historiquement le bras éducatif du père. Cest à partir du moment où les parents craignent les effets ravageurs du joueur de flûte et toutes les formes de séduction et demprise sur les enfants, à partir du moment où lon se sent soi-même en difficulté pour prémunir ses enfants contre cela et leur assurer un avenir dhomme libre, quon les confie à une institution capable de les encadrer, de garantir leur apprentissage et leur révérence à lordre familial. Mais si les parents ont été les artisans de la création de lordre scolaire, ils ont aussi joué aux apprentis sorciers, car le maître à qui ils confient lenfant pour le préserver du joueur de flûte risque, bien vite, den prendre les attributs et même les attitudes.
Si lÉcole sest constituée avec la famille, elle sen est vite démarquée. Cest là lambiguïté qui marque les rapports du maître et du père même si ceux-ci deviennent de plus en plus aujourdhui ceux de la maîtresse et de la mère. En effet, si cest bien au XVIIIe siècle que lon commence à placer les enfants dans des établissements spécifiques, cest aussi à cette époque, en 1775, que Turgot, alors Ministre de Louis XVI, remet à ce dernier un mémoire où il réclame de manière pressante létablissement dune " éducation nationale " avant la lettre, capable de placer sous le contrôle de lÉtat léducation des enfants : " Je crois ne pouvoir rien vous proposer, Majesté, de plus avantageux pour votre peuple que de faire donner à tous vos sujets une instruction qui leur manifeste bien les obligations quils ont à la société et à votre pouvoir qui les protège, mais aussi les devoirs que ces obligations leur imposent, lintérêt quils ont à remplir ces devoirs pour le bien public ".
Dune certaine manière, la Révolution française ne fera que reprendre ce projet : linstruction au service dun État moderne, émancipateur, construit sur les principes immortels de 1789. Linstruction administrée par lÉtat, qui se mettra progressivement en place, doit permettre damplifier et de systématiser lencadrement du peuple car la crainte est toujours grande que le peuple ne se transforme en populace, que le demos ne se transforme en laïos. " Ne refusez pas linstruction aux masses. Il vaut mieux partager à temps ses privilèges plutôt que se les voir arracher par la force. Une éducation scolaire bien comprise, cest-à-dire proportionnée aux besoins des classes sociales, est loin dêtre un danger pour lordre établi. Elle ne peut que le consolider et instaurer la paix civile ", disait Jules Ferry.
Ainsi Turgot, consolidant le pouvoir de Louis XVI, est aussi résolument moderne que ceux qui conduiront son maître à léchafaud. Il voit bien que lentreprise scolaire est, tout à la fois, une émancipation des enfants à légard de leurs familles et un encadrement de ces mêmes enfants par ladministration étatique. Cest, en même temps, un arrachement par rapport au pouvoir du père et du " local ", une façon de libérer les hommes de leurs croyances et adhésions affectives et un encadrement par lÉtat, qui reprend seul à son compte le droit déduquer. Le projet que Jules Ferry systématisera nest ainsi que le prolongement républicain de lémancipation du " bras séculier éducatif ". Pour Jules Ferry, lÉtat représente le progrès, la raison, luniversalité, la science, la connaissance objective, la langue commune, légalité et la promotion par le mérite quand la famille représente larchaïsme, laffectivité, les intérêts particuliers, la religion, la superstition, le dialecte, linégalité et les privilèges. LÉtat a donc seul le droit déduquer, au sens le plus fort de ce terme. Lhymne des instituteurs romans de 1872, cité par Daniel Hameline dans son ouvrage, Courants et contre-courants dans la pédagogie contemporaine, me paraît à cet égard significatif. Imaginez des instituteurs défilant, pour louverture de leur congrès, en chantant les paroles suivantes : " La lumière a enfin paru. De ses flots, elle inonde la terre où le semeur met des germes nouveaux. Que lauguste science, notre flambeau, féconde de tous les curs vaillants les utiles travaux. Ce flambeau sera notre guide, notre talisman, notre égide pour arriver dun pas rapide sur tes sommets, ô vérité ! ".
Voilà que le joueur de flûte revient donc entraîner au son de ses chants, de ses marches, le flot des enfants loqueteux abandonnés par leurs parents dans la boue de laffectivité nauséabonde ! Mais cette présentation de lÉcole républicaine comme opposition radicale entre luniversalité de la culture scolaire et la singularité de la culture familiale, entre la science et laffectivité, me paraît lacunaire et même caricaturale : elle oublie, en réalité, que le conflit entre la famille et lÉcole sest très largement développé sur le fond dune alliance fondamentale.
Certes, si lon regarde lhistoire, on saperçoit quil existe, dès la création de lÉcole, des pommes de discorde entre la famille et les enseignants, dont la première est labsentéisme scolaire. On voit là, dailleurs, le signe de lambivalence des parents qui veulent bien confier leurs enfants à lÉcole mais à condition quils puissent les reprendre en cas de besoin.
Les publications des associations dinstituteurs font dailleurs apparaître, dès la fin du XIXe siècle, une série de griefs contre les familles. On y trouve des accusations contre " les parents qui idolâtrent leur progéniture dont les caprices font la loi et les soutiennent avec violence et lâcheté contre les enseignants " ou encore des procès dintention qui résonnent aujourdhui dans bien des salles des professeurs : " Les parents démissionnent, se déchargeant sur les enseignants de la fonction coercitive et attendent de léducation scolaire une remise au pas dont ils se sentent eux-mêmes incapables ". Ces propos sont le signe évident de lambiguïté des enseignants qui veulent bien travailler " contre les familles " mais à condition que les familles aient dabord travaillé pour eux.
En réalité, lopposition, traditionnelle pour lÉcole républicaine, entre le père et le maître na été possible que parce tous deux avaient auparavant scellé une alliance. La famille jouait le rôle de " tenon " pour lÉcole. La filiation jouait le rôle de " tenon " pour la transmission des connaissances. Et jemploie à dessein le terme de " tenon ", qui est, je le rappelle, ce qui permet au menuisier de faire tenir des pièces ensemble. La culture familiale supportait, en effet, très largement la culture scolaire. Lessentiel des comportements de lélève à lÉcole était dabord acquis dans la culture familiale. La subversion de lÉcole ne pouvait fonctionner que parce qu'il y avait quelque chose à subvertir, cest-à-dire parce que la famille avait fait son travail. La famille, même si elle se présente, comme le dirait Alain, sous la forme dune " anti-école ", est politiquement daccord pour respecter le territoire de cette dernière, et inversement. Plus encore, elle scelle une alliance avec lécole pour former ensemble lenfant au respect de lautorité institutionnelle, à la subordination à légard des adultes, à lobéissance à la hiérarchie et à lordre établi. Une formule résume admirablement le sens de cette alliance : " Il ne faut pas répondre aux grandes personnes ! " Derrière le conflit idéologique entre les familles et lÉcole, il y a une véritable alliance stratégique pour " tenir les enfants ".
Mais cette alliance stratégique nétait possible que parce que les familles, en réalité, adhéraient assez largement au projet même de lÉcole. Or, aujourdhui, les intérêts individuels des parents ne sont plus contenus dans le principe républicain de ladhésion à lintérêt collectif. La confiance seffrite, pour des raisons économiques, sans doute liées à la crise et à labsence de garantie de lemploi à la sortie de lÉcole, pour des raisons sociologiques sans doute liées à la perte de prestige des enseignants, et, aussi, pour des raisons pédagogiques. À cet égard, on peut identifier le moment charnière qui marque lintervention des parents dans la pédagogie : cest lintroduction de la méthode globale dans lapprentissage de la lecture ; depuis ce moment-là, les parents ne font plus une confiance aveugle aux enseignants et ils demandent, avec plus ou moins de force, à " contrôler " lactivité du maître " Mon enfant nest pas un cobaye ! explique-t-il, Les enseignants ne peuvent plus faire nimporte quoi avec lui ! ". Il faut ajouter à cela des raisons médiatiques comme la publication du palmarès des établissements. Au total, et alors que, pendant plus dun siècle, les exigences des familles envers lÉcole ont été canalisées, régulées par lexistence dune représentation de linstitution assez largement partagée, nous voyons aujourdhui saffaiblir les forces centripètes et triompher les forces centrifuges.
Ainsi, on mettait jadis son enfant à lécole comme on monte aujourdhui dans un avion, cest-à-dire en faisant confiance au pilote. Ce nest plus le cas. On veut désormais voir ce qui se passe. Les revendications ou les protestations qui, auparavant, passait par un circuit long (de linspecteur à linspecteur dAcadémie puis au recteur et au ministre, avant de " redescendre ", également par la voie hiérarchique), fonctionne aujourdhui en circuit court et parfois même très court, lorsque le parent va directement frapper le professeur à la sortie de la classe ! Les parents semblent ainsi aujourdhui vouloir reprendre le pouvoir sur leur progéniture et ramener les enseignants à leur fonction originaire de " bras séculier de la famille ". On ne laisse plus le joueur de flûte amener les enfants nimporte où, sans contrôle. Cest toujours la même angoisse fondatrice qui réapparaît ainsi sous une autre forme.
Concrètement, les maîtres ne trouvent plus dans les parents les alliés objectifs quils trouvaient jadis, dune part parce que les parents nassument plus cette transmission transgénérationnelle dun certain nombre darchétypes culturels sur lesquels se construisait la culture scolaire, dautre part parce que nous assistons à une crise de la socialisation familiale et de la structuration psychologique au sein de la famille. Se développe ainsi, depuis une vingtaine dannée, en sexaspérant dune année sur lautre, un double phénomène : le consumérisme scolaire des parents, dune part et le refuge de certains enseignants dans une irresponsabilité revendiquée, dautre part. Plus les parents demandent à voir ce qui se passe dans lécole, plus ils simmiscent dans les décisions dorientation, plus ils écrivent au médiateur académique ou national, plus ils font pression sur les chefs détablissement pour mettre leurs enfants dans telle ou telle classe, plus les enseignants se sentent agressés, vivent les parents comme des personnes qui les empêchent de faire leur métier et plus ils ont tendance à revendiquer leur irresponsabilité sociale, affirmant que léducation ne peut être soumise à la pression sociale, que linstitution scolaire nest pas un service, et quils nont pas de compte à rendre à dhypothétiques consommateurs.
1. Limpossible " métier de parent "
Nous sommes donc dans une situation de conflit plus ou moins larvé qui sexprime, dailleurs, plus par des attitudes que par des opinions. Globalement, en effet, les parents disent quils ont une bonne image de lÉcole, mais ils agissent de plus en plus individuellement comme sils avaient un droit de regard permanent sur ce qui sy passe et même, pour certains dentre eux, un droit dintervention permanente dans lÉcole. Peut-on donc imaginer une nouvelle alliance et sur quoi pourrait-elle se fonder ?
Aujourdhui plus que jamais, il est aussi difficile dêtre parent quenseignant. On sait quêtre parent est une tâche impossible en soi. Denis Vasse, un psychanalyste, explique que lorsquil voit entrer dans son cabinet un père revendiquant sa paternité, il est sûr que la personne est folle ! La paternité, comme la maternité, est quelque chose dextrêmement ténu, de miraculeux, qui se construit dans la durée et dont on ne sait jamais ce quelle va devenir. Être parent est difficile car cela consiste à se reproduire sans reproduire, à mettre au monde sans décider de la place que lautre occupera dans le monde, à donner ce que lon a de meilleur tout en acceptant que nos enfants trouvent leur propre voie. Comme le dit Albert Thierry, cet instituteur de la troisième République auteur dun ouvrage magnifique, Lhomme en proie aux enfants : " Léducateur doit consentir &endash; même sil le fait de mauvaise grâce &endash; à ce que des idéaux de sa jeunesse, ses enfants en fassent du fumier pour la leur ". La tâche a toujours été difficile pour les parents et il suffit de relire des textes fondateurs comme La Théogonie dHésiode, avec les rapports entre Ouranos, Chronos et Gaia, pour voir à quel point mettre des enfants au monde et sentendre avec eux nest pas simple. La littérature, dans son ensemble, montre que la famille est tout sauf un lieu de facilité et de paix. Elle est par définition un lieu de conflit. Léducation familiale nest pas " un long fleuve tranquille " !
2. Un métier denseignant de plus en plus complexe
Mais, enseigner est également infiniment complexe aujourdhui. Les instituteurs et les professeurs ne reçoivent plus seulement en classe des élèves déjà préparés à leur métier délève par leur famille. Javais, pour ma part, appris à la maison comment je devais regarder la maîtresse : assez franchement dans les yeux pour ne pas paraître hypocrite et pas trop longtemps pour ne pas paraître insolent. Javais appris à la maison quil ne fallait pas répondre aux adultes et quil fallait les interroger uniquement sur les questions dont jétais sûr quils avaient la réponse ! Je lavais appris parce que javais de " bons parents " qui mont appris le métier de " bon élève ". Aujourdhui, certains parents ne savent plus transmettre ces codes et la plupart nont plus vraiment le temps : ils envoient ainsi à lÉcole des élèves plus ou moins " barbares ", qui ne savent pas comment marcher, regarder, interroger, qui ne possèdent pas la panoplie du bon élève que la future élite scolaire trouvait jadis au pied de son berceau. Enseigner est donc devenu plus difficile. Et les conditions socio-économiques de certains lieux denseignement, comme leffondrement des modèles traditionnels de la famille accroissent ces difficultés.
Sajoutent, en outre, lenvironnement médiatique et linversion fondamentale des modèles identificatoires. Il y a trente ou quarante ans, ladulte pouvait demander que lon sidentifie à lui. Aujourdhui, cest linverse qui a lieu : il suffit douvrir les journaux pour se rendre compte que cest ladulte qui prend ladolescent pour modèle, que ce soit sur le plan langagier, vestimentaire ou comportemental.
Le métier denseignant est également devenu difficile parce que nous assistons à de nouvelles formes demprise qui viennent damer le pion à lautorité familiale : la bande, le gang, le clan, le groupe, etc. On oublie à cet égard que le pouvoir du père, selon la tradition, nest pas le pouvoir de coercition mais le pouvoir de délivrer lenfant du danger de subordination précoce à une influence trop forte. Le père doit avoir du pouvoir pour éviter que son enfant, alors quil est encore fragile, ne se soumette aveuglément à linfluence dun autre.
Enfin, nous vivons une période où les conflits dopinion envahissent la classe. Le plus souvent, le maître parvient à imposer son opinion mais sans être sûr que cette victoire dépassera le seuil de la classe. Doù des situations de rapports de force qui sont extrêmement éprouvantes pour les enseignants : les élèves vivent dans une sorte de " surchauffe affective " où ils saffrontent à des adultes dont ils refusent la loi. Les maîtres cherchent alors, en face, à imposer leur pouvoir et sépuisent dans des conflits où passe lessentiel de leur énergie. La médiation du savoir et de la culture qui venait " lester " les relations personnelles a tendance à disparaître. Le référent qui servait de " régulateur " à la relation pédagogique ayant tendance à disparaître, comme la table des joueurs de cartes dont parle Hannah Arendt, les êtres saffrontent dans un face à face qui bascule parfois même dans le corps à corps.
3. Des missions communes
Parents et enseignants sont donc en face de tâches difficiles et, pour construire une nouvelle alliance, il leur faut sortir, à la fois, de la complicité et de la rivalité entre lesquelles ils oscillent sans cesse. Car les enfants ne supportent pas plus leffet de tenaille que crée la complicité parents-enseignants que la rivalité de leurs éducateurs quand ces derniers, plutôt que de laider à grandir, cherchent, chacun, à exercer le pouvoir sur lautre. Et pour sortir, tout à la fois, de la rivalité et de la complicité, il faut que parents et enseignants se donnent des missions communes.
La première de ces missions pourrait être la construction de la séparation entre lespace privé et lespace public. Les parents et les enseignants sont co-responsables de cette construction. Ils doivent, ensemble, aider lenfant à distinguer lordre de la croyance et lordre de la connaissance, lordre des convictions de celui de la vérité, lordre de la communauté affinitaire de celui de la société régie par des règles qui simposent à tous. Les enseignants, de leur côté, doivent aussi respecter la séparation entre espace public et espace privé, en évitant, en particulier, linflation des devoirs à la maison : à peu près tous les parents qui ont essayé de faire travailler leurs enfants savent à quel point ces devoirs sont un danger majeur pour les relations familiales.
La seconde des missions communes pourrait être lapprentissage de la liberté. Grandir, cest sortir de lemprise. On a parlé ce matin de lalcool, de la drogue et lon pourrait parler des sectes et des autres formes de fanatisme, des regroupements tribaux et claniques qui semparent des enfants et constituent de nouveaux et particulièrement dangereux " joueurs de flûte ". Les parents, comme lÉcole, doivent promouvoir ici une posture critique, la suspension du jugement, du passage à lacte immédiat, la retenue, lhésitation assumée à légard du joueur de flûte. Il sagit de placer au cur de la filiation comme au cur de linstruction la méfiance à légard de tous les clercs et de tous les clans. Il sagit dapprendre à résister à lemprise, y compris de celui qui éduque ou enseigne. Il sagit dapprendre que la vérité dune parole nest jamais relative au statut de celui qui lénonce. Telle est la condition de laccès à la liberté. Il faut réinventer le pouvoir émancipateur des savoirs, qui permettent de subvertir le pouvoir, celui du père comme celui du maître. Cest cela, au fond, la véritable laïcité pour aujourdhui : il y a un siècle, la laïcité combattante cherchait à éradiquer les formes demprise sur les esprits que constituaient la religion ou la superstition. De nouvelles formes demprise sont dominantes aujourdhui : il nous faut les identifier et mettre en place une pédagogie capable de nouveaux arrachements.
Car, sortir de lemprise, cest bien refuser de senfermer dans le face-à-face mortifère, qui oppose les enfants entre eux et quil faut sans cesse désamorcer par lintroduction dobjets médiateurs. Et cest à cela que tous les grands " pédagogues historiques ", de Pestalozzi à Montessori, de Korczak à Makarenko, ont travaillé inlassablement. Freinet expliquait quil fallait introduire limprimerie pour médiatiser les relations entre lenfant et le maître. Or aujourdhui, jamais les relations affectives nont été aussi exacerbées dans lécole et jamais les classes nont été aussi vides dobjets capables de lester ces relations affectives.
Refuser le face-à-face, cest, enfin, refuser de senfermer dans les conflits entre parents et enseignants pour tenter de trouver un projet politique partagé pour lÉcole. Seul un tel projet permettra de donner aux uns comme aux autres un horizon commun afin de ne plus senfermer dans le consumérisme scolaire ni dans lirresponsabilité sociale. Il permettra de définir des priorités et de construire ensemble une École pour la nation et pour nos enfants. Car, le problème des Français est quils veulent une " école sur-mesure " pour leurs enfants et une belle et grande École pour la nation, mais dans laquelle ils ne mettraient pas leurs enfants ! Peut-être faudrait-il, dabord, réconcilier les Français avec eux-mêmes ? Ou, peut-être, que cette réconciliation ne sera possible quà travers une grande réflexion collective sur léducation ? Ce ne serait pas la première fois que nos enfants nous rendraient service en nous obligeant à être cohérents et responsables pour assurer leur avenir.
LIFE
Laboratoire de
recherche
Innovation-Formation-Éducation
Université de Genève - life@pse.unige.ch