Histoire d'un malentendu ?
Philippe Meirieu
Professeur des universités, Lyon
2001
La Convention internationale des droits de lenfant, adoptée par lAssemblée générale des Nations unies le 20 novembre 1989, est laboutissement dune très longue histoire. On peut, bien sûr, linscrire dans la filiation de Rousseau et, peut-être même, voir en Montaigne un de ses précurseurs. On doit, de toute évidence, la faire remonter aux années 1920, puisque que cest à ce moment-là que Janusz Korczak réclama pour la première fois à la Société des Nations une " Charte pour la protection des enfants ". Le 17 mai 1923, lUnion internationale de secours aux enfants proclama, pour la première fois, une Déclaration des droits de lenfant, dite aussi " Déclaration de Genève ", qui était essentiellement centrée sur le soutien et lassistance aux enfants en difficulté mais qui, néanmoins, comportait déjà un certain nombre de principes qui seront repris en septembre 1924 par lassemblée de la Société des Nations.
Mais la déclaration à laquelle nous nous référons aujourdhui, cest celle de novembre 1959, qui, 30 ans plus tard, le 20 novembre 1989, est devenue une convention. Une convention, cest-à-dire non pas une simple déclaration dintention, mais un texte ayant force de loi et constituant une référence obligée pour tous les pays qui y adhèrent. Un texte particulièrement important aujourdhui, à laube du XXIe siècle : un milliard et demi denfants vivent avec moins de 170 francs français par mois ; quinze millions denfants de moins de cinq ans meurent chaque année par manque de soins ; plus de cent millions vivent dans la rue ; quatre cents millions sont exploités par le travail, le plus souvent dans des conditions indignes ; en Afrique seulement, plus de cent cinquante millions denfants nont pas accès à la moindre forme de scolarisation et ce chiffre est en augmentation dannée en année, certains états africains comme le Congo ayant décidé dinterrompre tout financement en matière éducative. Pendant ce temps, dans les pays occidentaux, la marchandisation de lenfance sous toutes ses formes ne cesse de saccroître : exploitation éhontée de lenfance par la publicité et les médias, développement de sectes de tous ordres où labus sexuel sur des mineurs est considéré comme un " droit des adultes " Bref, plus de vingt ans après la Convention internationale des droits de lenfant, il nest pas nécessaire de sinterroger sur son actualité !
Pour autant, ce texte est loin de faire lunanimité et il soulève de nombreuses questions quil nest pas possible déluder. Cest pourquoi il est nécessaire den analyser précisément les enjeux. Nous le ferons en montrant, dans un premier temps, à quel point cette convention, si on la comprend comme " événement ", dans le mouvement même qui a permis son élaboration et qui amène nombre dentre nous à se référer à elle, est un texte absolument essentiel. Mais nous montrerons aussi que, pris dans sa littéralité, analysé indépendamment dune compréhension proprement pédagogique du phénomène de lenfance et de léducation, ce texte est profondément ambigu et suscite légitimement un certain nombre dinterrogations. Nous nous efforcerons de répondre à ces dernières en montrant, précisément, quelles sont au cur du travail de léducateur et quà ce titre, elles ne doivent pas nous faire peur mais, au contraire, nous permettre dentrer dans la complexité même de lentreprise éducative, loin des apories théoriques et des polémiques, là où sélaborent la conviction et les moyens nécessaires à tout éducateur aux prises avec la nécessité de transmettre sans conformer.
La Convention internationale des droits de lenfant : lexpression de linsurrection éducative fondatrice
Nhésitons pas à le rappeler et à le revendiquer : la Convention internationale des droits de lenfant est dabord un texte dindignation et de révolte. Daniel Hameline souligne admirablement que " léducateur est un insurgé " : " Car éduquer, en définitive, et quel que soit notre soin à en différer léchéance, cest trancher du mieux et du moins bon, cest sinsurger contre ce qui est au nom de ce qui devrait être. ( ) Une vertu fondamentale de léducateur, sil lui faut se concevoir vertueux, cest bien lindignation. ( ) Il est impossible déduquer sans croire, sans espérer, cest-à-dire sans sindigner de létat dans lequel se trouve aujourdhui le bien le plus précieux de lhumanité, son enfance, vouée aux nuisances de toutes sortes, à la stupidité, à lincurie de lespèce malfaisante que nous sommes. " Korczak, linspirateur des droits de lenfant est bien, dabord, un insurgé, comme toute son uvre en témoigne. Cest un homme qui ne supporte pas la violence faite à lenfance : la violence physique, bien sûr, la violence psychologique également, mais aussi la violence des institutions qui prétendent uvrer pour " son bien ".
Or, explique Korczak, la plus grande partie de ces violences tient précisément à ce que lenfant nest pas considéré comme un enfant ; sa spécificité dêtre fragile, en devenir, et qui nécessite, pour cela, une protection particulière, nest pas prise en compte. Il est enrôlé de force et beaucoup trop tôt dans nos querelles dadultes, nos rivalités dadultes, nos combats dadultes notre égoïsme dadulte. Nous manquons de ce plus élémentaire " respect " à légard de celui qui vient : lui faire une place, lui dégager un espace, lui permettre dexister et de grandir sans être malmené. Il faut donc entendre la revendication de droits pour lenfant comme une protestation contre le réductionnisme qui triomphait à lépoque, contre cette tentation permanente de ladulte de pratiquer ce que certains nomment " leffet Jivaro " : considérer que lenfant nest quun adulte en miniature, un peu comme dans ces tableaux de la Renaissance où les visages denfants sont, en réalité, des visages dadultes sur des corps denfants.
À lépoque où Korczak initia lidée de droits de lenfant &emdash; mais aujourdhui encore certainement &emdash; il était essentiel daffirmer quil y a bien une spécificité de lenfance. Ce nest dailleurs pas un hasard si Korczak fut lun des premiers et reste lun des plus grands écrivains de littérature de jeunesse. Admettre quil y a une culture particulière possible pour les enfants, revendiquer le fait quil sagisse là duvres véritablement culturelles au plein sens du terme - et pas seulement de jouets ou de supports occupationnels -, cest reconnaître que les enfants ne sont pas simplement de petits adultes censés apprendre par cur, avant de pouvoir les comprendre, quelques extraits ou résumés médiocres des grandes uvres quils aborderont véritablement plus tard en tant quadultes.
Cela signifie que lenfant a bel et bien un présent, quil y a un présent de lenfance, que lenfance nest pas simplement une préparation à la vie adulte et à un avenir lointain qui - Rousseau lavait déjà souligné - nest pas, pour lui, de lordre des représentations possibles. "Travaille et tu auras un bon métier " : voilà une exhortation bien dérisoire pour un être qui ne peut comprendre ce dont on lui parle, accéder à des enjeux hors de sa portée, et qui finira simplement, parfois, par céder à la pression affective de ladulte ou par baisser les bras, en toute ignorance de cause !
Accepter que lenfant ait un présent, cest donc simposer comme devoir dadulte de lui permettre de donner sens aux activités quon lui propose, non pas en référence permanente à des gains ultérieurs mais parce que nous sommes capables de lui montrer que ces activités laident à grandir et à accéder à la compréhension du monde ; parce que nous parvenons à lui faire entendre quapprendre, cest, tout à la fois, gagner du pouvoir sur tous ceux et toutes celles qui voudraient penser à sa place et trouver du plaisir à entrer dans lintelligence des choses. Cest remplacer ainsi un hypothétique rapport marchand par une exigence de verticalité dans le présent : les savoirs deviennent alors " saveurs " parce quils permettent daccéder aux secrets de lhomme, au secret de sa propre naissance, aux énigmes de sa propre existence. Ladulte ne disparaît pas pour autant ; il quitte simplement le registre du troc pour celui de la promesse : la promesse de satisfactions entrevues dans la culture, la promesse - quil incarne lui-même - de la joie possible, de la jubilation même à laquelle on peut accéder si on accepte den payer le prix maintenant, par un effort qui, pour être difficile, nest ni reniement ni assujettissement. À cet égard, la maxime quÉdouard Clararède avait donnée à La Maison des Petits à Genève est pleinement conforme à linspiration korczakienne qui présida à lélaboration des droits de lenfant : " Lécole où les enfants ne font pas ce quils veulent mais veulent ce quils font. "
Mais, au-delà de cette nécessaire reconnaissance du présent de lenfance, la déclaration des droits de lenfant est aussi un texte à entendre comme une remise en cause de l'hégémonie du modèle de ladulte traditionnel en tant qu'être achevé, à imiter, par opposition à lenfant qui serait, lui, un être fondamentalement inachevé. Car, Korczak affirme que ladulte, lui-même, nest jamais achevé et que lenfant, même sil nest pas achevé, est déjà un être humain à part entière. Cest là un renversement essentiel.
On confond, en effet, trop souvent achèvement et complétude : or, il faut être un esprit fort ou totalement naïf pour penser quun adulte, un jour, puisse se prétendre achevé ; cest là le signe, assurément, dune suffisance qui ruine toute espérance dhumanité. Aucun dentre nous, aussi avancé soit-il dans sa vie, aussi lucide soit-il sur lui-même, na jamais fini de régler ses comptes avec son enfance, et celui qui sen croit définitivement débarrassé en est probablement le plus esclave. Un homme " achevé " nest pas un homme ; cest une image dÉpinal, quelquun qui a aboli définitivement toute inquiétude et toute question ; à ce titre, cest un " homme mort ".
Pour autant, nous devons accepter que tous les êtres, quel que soit leur degré dinachèvement, sont des " hommes complets ", au sens où, selon lexpression de Montaigne, " ils portent tout entière lhumaine condition ". Affirmer cela et le revendiquer pour lenfant aussi, c'est sinscrire en faux contre la conception qui enferme l'enfant dans les sentiments - voire le sentimentalisme - alors que l'adulte se définirait par la rationalité. Car, si lenfant a des sentiments, sil est un être de pulsions et de désirs, il est déjà, aussi, un être de raison, et cela avant même " lâge de raison ". Il faut être très ignorant de la réalité de lenfance pour ne pas voir à quel point l'enfant est un " raisonneur ", alors que, symétriquement, ladulte reste bien souvent un être très affectif, imperméable même parfois à toute forme de rationalité. Les enseignants savent bien à quel point les enfants, même très jeunes, peuvent être de redoutables " discuteurs " tout comme les formateurs dadultes ont maintes fois éprouvé à quel point des êtres apparemment en pleine maturité peuvent savérer infiniment fragiles dès que des savoirs nouveaux viennent les déstabiliser. Certes, les formes de rationalité sont différentes chez ladulte et chez lenfant : ce dernier, dailleurs, construit progressivement, comme la montré Piaget, des structures mentales différentes et de complexité croissante. Mais rien ne serait plus faux que davoir une vision linéaire de laccès à la rationalité : il y a déjà de la raison chez lenfant de deux ans et un adulte qui a accédé aux formes les plus complexes du symbolisme logico-mathématique reste, parfois, de son côté, tributaire de réactions tout à fait " infantiles ". En fait, nous sommes, dans ce domaine, en face dune réalité qui pourrait être décrite en termes géologiques : lordre dapparition des couches successives est souvent complètement bousculé par les événements au point quil est fort rare quon trouve les roches de lère quaternaire au sommet des montagnes tandis que celles de lère primaire resteraient enfouies loin sous nos pieds. Lenfant, comme ladulte, sont donc, tout à la fois, des êtres complets et inachevés. Ce qui ne veut pas dire, évidemment, quils soient identiques ni quil faille que ladulte abdique de ses prérogatives spécifiques.
Comme ladulte, lenfant est, tout à la fois, un être de sentiments et un être de raison ; mais cest aussi, précisément parce quil incarne déjà " lhumaine condition ", un être attentif à la qualité de ce quon lui propose. Cest même un être sérieux. Parfois plus sérieux que nous-mêmes dans nos activités les plus quotidiennes ce qui ne veut pas dire quil cultive " lesprit de sérieux " mais quil prend les choses au sérieux. Parmi les droits fondamentaux de lenfant, il y a donc en toute première place - et Korczak na cessé den témoigner jusquau seuil de Tréblinka - le droit à la qualité, le droit à lexigence, le droit à la culture. Ce nest pas là quelque chose danecdotique ; tout au contraire : cest lessentiel. La plupart des pédagogues ont travaillé, de Comenius à Alain, de Pestalozzi à Germaine Tortel, sur limportance de l " exercice " : lexercice, dans sa définition proprement pédagogique, est loin dêtre une simple activité occupationnelle ou même un simple moyen de vérifier des acquisitions ; cest beaucoup plus quun outil dapprentissage, voire de " construction des connaissances " ; cest le moment privilégié où toute lintelligence passe dans la perfection du geste. Et encore, cette expression est-elle fausse car elle suppose lantériorité de lintelligence par rapport au geste, alors que, précisément, lexercice exprime la simultanéité de lémergence des deux : lors de lexercice, lesprit existe dans et par le geste et ce dernier tient sa densité de ce quil exprime dintériorité. Maria Montessori, quand elle parle de " lesprit absorbant " et décrit lintensité de leffort dun enfant qui verse simplement le contenu dun récipient dans un autre ne dit rien dautre : elle témoigne de ce " sérieux " de lenfance qui requiert un éducateur capable de laccompagner dans cette " exigence dêtre " à laquelle il aspire. Tout cela, on le voit, est à mille lieues de la conception de " lenfant infantile ", du " mignotage " comme on disait au Moyen-Âge, de lenfant comme jouet des adultes, de l'enfant qui ne ferait que satisfaire notre goût douteux pour la régression vers ce que Witold Gombrowicz nomme " le cucul ".
Ce qui inspire la Convention internationale des droits de lenfant, cest ainsi, tout à la fois, la reconnaissance de lenfant comme irréductible à la vision dun adulte en miniature et la reconnaissance de lenfant comme un " être humain de plein exercice " : radicalement autre et radicalement même donc. Moi-même et un autre à la fois : un autre qui vient de moi-même et qui nest pas moi-même. Une banalité, apparemment. Mais une banalité quil nous aura fallu longtemps pour faire accepter et qui reste, encore, à bien des égards, éminemment subversive. Peut-être, au bout du compte, lenjeu, ici, est-il simplement laffirmation de lexistence de la réalité des enfants eux-mêmes. Des enfants irréductibles à notre propre désir sur eux, à lutilisation que nous pouvons en faire, à leur enrôlement dans nos affaires affectives et économiques. Des enfants qui résistent à nos fantasmes dadultes tout-puissants. Des enfants que nous devons délibérément nous refuser à utiliser : comme objets de satisfaction, force de travail, justification de notre propre existence Des enfants comme " événements ", aurait dit Gilles Deleuze. Des enfants qui résistent toujours, sait bien le pédagogue, aux projets - fussent-ils légitimes - que les adultes peuvent avoir sur lui.
Affirmer que les enfants existent bel et bien nest donc pas un simple truisme : cest le moyen de se prémunir contre la tentation de la confusion entre léducation et la fabrication tentation permanente qui traverse lhistoire des hommes et assimile obstinément parentalité et causalité. De Pygmalion à Pinocchio, du Golem aux films de science-fiction, cest bien le même mythe, en effet, qui se rejoue de mille manières. Le docteur Frankenstein en est, de toute évidence, une des incarnations les plus saisissantes : il croit pouvoir fabriquer un homme en cousant des morceaux de cadavres et en envoyant une décharge délectricité à la manière de ces éducateurs qui imaginent pouvoir fabriquer un élève en ajoutant des connaissances et en lui donnant, comme Gepetto à son pantin, un bon coup de pied au derrière.
Nous touchons là au point-limite, au bout du chemin, là où léducateur, poussé irréductiblement par son désir de bien faire et sa volonté de rechercher à tout prix ce qui est le mieux pour lautre, côtoie labîme : nous ne pouvons fabriquer personne. Sauf à nous vouer et à vouer lautre, irrémédiablement, au malheur. Le docteur Frankenstein a fait un mauvais calcul. En cherchant à maîtriser la fabrication de sa créature, en voulant sépargner les affres de limprévisibilité de la naissance et de la croissance de lenfant, il sest infligé des épreuves bien plus terribles : leffroi devant le sacrilège, labandon devant limpossibilité de contrôler lautre et la lutte à mort, finalement, entre la créature et son créateur. Il a cru pouvoir inscrire léducation dans la poiesis, alors que cette dernière ne peut être, comme lexplique Francis Imbert, que praxis : " Si la poiesis réclame une Figure dAuteur, Maître du sens, capable dassurer la prévisibilité et la réversibilité de ses tâches de production, la praxis se propose de faire avec des acteurs, des sujets singuliers qui sengagent et se rencontrent sur la base de leur non-maîtrise du sens, et de limprévisibilité de ce qui peut advenir de leur engagement et de leur rencontre. "
Inscrire léducation dans la praxis suppose daccepter léducation comme " rencontre " et lenfant comme " résistance ". Car, si lenfant existe, lenfant résiste : lenfant est là, je ne le contrôle pas, je ne sais pas, même au moment de sa plus grande soumission apparente, ce qui se passe dans sa tête, et je peux tout imaginer : quil échappe à mon pouvoir, résiste au projet que jai pour lui et senvole par la fenêtre avec loiseau de Prévert. Posons donc que cette résistance-là, je dois " faire avec ". Et " faire avec ", cest entrer dans ce que jai nommé ailleurs " le moment pédagogique " : ce moment où une " volonté bonne " (celle déduquer lautre " pour son bien ") rencontre un être qui ne désire jamais ce quil faut au bon moment, qui ne sait pas comment sy prendre, quand il ne récuse pas, tout simplement, la légitimité de mon action, voire la compétence ou même la bienveillance - pourtant attestée par ma fonction - de ma propre personne. Le choix, alors, est de sobstiner, de sengager dans un conflit de volontés, de chercher à briser lautre, à le séduire ou à le circonvenir ou bien daccepter de reconfigurer la situation elle-même, dinterroger son propre savoir et son propre comportement, dentendre la résistance de lautre comme un appel à réélaborer la relation éducative, à y prendre soi-même une autre place.
Ainsi, par la reconnaissance de la résistance de lautre, peut-on sortir de ce quAlbert Thierry nomme " la vanité, lenivrement dautorité et le délire ". Car, tout éducateur est menacé par le délire et doit être rappelé à lordre de la praxis. Albert Thierry, lui-même, alors quil tentait denseigner les mathématiques à un groupe denfants réfractaires, nota dans ses Mémoires : " Je vis un jour le Marcel brun souffrir sous ma pensée comme on souffre sous le fer rouge ". " Le Marcel brun ", ce nest pas nimporte qui : un être de chair et de sang, un être avec une histoire, un être qui est là et qui résiste. Un être qui demande dabord à être reconnu dans sa simple existence. " Nous doutons si souvent de la réalité de lexistence des enfants eux-mêmes. " avoue Albert Thierry. Nous en doutons si souvent quil faut nous rappeler que le premier droit de lenfant, le droit sans lequel il ne peut être promu dans son humanité, cest bien le droit à la reconnaissance.
Bien sûr, nous sentons confusément que cette reconnaissance-là doit se payer de renoncements : renoncement à faire de lenfant un objet de satisfaction narcissique à limage de la statue de Pygmalion ; renoncement à le transformer en un serviteur docile qui, tel le Golem, pourrait disparaître dès quil risquerait de prendre le pouvoir sur nous ; renoncement à lenfermer dans les images plus ou moins pieuses de nos propres souvenirs denfance quil serait, tel Pinocchio, condamné à reproduire ; renoncement à le réduire à une pathologie censée expliquer les malheurs de Sophie et ses moindres faits et gestes ; renoncement à décider, tel le docteur Frankenstein, ce que doit être notre créature Comme sil suffisait, par exemple, de " décréter lélève " pour abolir de facto toutes ses " adhérences ", en faire un être abstrait totalement disponible à notre pouvoir, une raison sans corps, un esprit sans histoire, une cire molle sur laquelle nous naurions quà apposer notre sceau, soit, étymologiquement, à lenseigner.
Ce que nous dit tout le mouvement pédagogique initié par Korczak et qui trouve son expression dans la Convention internationale des droits de lenfant, cest que nous devons renoncer à grandir et à apprendre à la place de lenfant. Renoncer, autant que faire se peut, à faire violence à lenfant, à faire violence à lenfance : cest là une insurrection fondatrice dont on voit bien limportance mais dont on peut, effectivement, se demander si elle naboutit pas, in fine, à labstention éducative, à la démission de ladulte et à labolition de toute éducation.
La convention internationale des droits de lenfant : au cur des contradictions de lacte éducatif
Les objections faites à la Convention internationale des droits de lenfant relèvent de plusieurs registres mais renvoient toutes au même présupposé : le seul véritable droit de lenfant est le droit à être éduqué, à recevoir une éducation que seuls des adultes, éduqués eux-mêmes, peuvent lui donner.
Ainsi, lon fait observer que la Convention joue en permanence sur deux registres, " deux exigences difficilement conciliables, deux exigences disjointes " : la nécessité de protéger lenfant pour tenir compte de sa fragilité particulière (" Lenfant, en raison de son manque de maturité physique et intellectuelle, a besoin dune protection spéciale et de soins spéciaux ") et la nécessité de lui reconnaître " le droit à la liberté dexpression ", le libre choix de ses opinions et appartenances, de le traiter comme un être responsable, déjà capable de penser par lui-même ce que, précisément, il nest pas encore. On stigmatise ainsi la démission dadultes qui, en reconnaissant aux enfants des droits quils sont incapables dexercer, sexonèrent de leur obligation première : lexigence éducative. On ajoute quen renonçant à cette exigence, on bascule dans la démagogie : on oublie que ce qui est formateur pour un enfant ce sont les devoirs qui lui sont imposés par les adultes et auxquels il doit se soumettre pour grandir. Parallèlement, lon souligne quen imposant à des enfants dexercer prématurément des responsabilités auxquelles ils ne sont pas préparés, on fait peser sur leurs épaules un poids quils ne peuvent porter et que lon compromet gravement leur avenir. Tout cela relèverait, en fait, dune " ontologisation de lenfance ", une fascination pour un moment de la vie dont on oublierait quil est le moment de limmaturité inévitable. Cette " ontologisation " serait corollaire de notre propre infantilisation : nous refuserions nous-mêmes de grandir et ferions de lenfance un horizon mythique nous rêverions, en secret, dun monde réduit à létat denfance qui sabîmerait dans lirresponsabilité collective, fasciné par Mac Donald, les jeux vidéos, la célébration dHalloween et la publicité télévisée Bref, les droits de lenfant auraient ouvert la porte à un univers de " lenfant-roi " dans lequel légalitarisme entre enfants et adultes permettraient aux uns et aux autres de se rejoindre dans le culte de linfantile.
Il y a là - il ne faut pas sen cacher - de véritables objections qu'il faut absolument prendre au sérieux. Elles trouvent leur meilleur soutien argumentaire dans luvre dHanna Arendt. Pour cette dernière, le rôle de léducation est, simultanément, dintroduire lenfant dans le monde, de manière ordonnée et progressive, et de préserver lenfant des vicissitudes du monde pour garder intact son pouvoir de " renouveler le monde ". Dans ces conditions, il est absurde daffirmer, par exemple, que les enfants pourraient choisir ce qu'ils doivent apprendre : les enfants doivent apprendre la langue que parlent les parents ; ils doivent apprendre les disciplines scolaires que leurs enseignants considèrent comme nécessaires pour leur développement. Ils doivent délibérément " être éduqués " par des adultes qui assument sereinement la dénivellation inhérente à tout rapport éducatif.
" La ligne qui sépare les enfants des adultes, explique Hannah Arendt, devrait signifier quon ne peut ni éduquer les adultes, ni traiter les enfants comme des grandes personnes. " Il est donc nécessaire de fixer une frontière qui permette didentifier à quel moment un être doit être statutairement considéré comme " adulte ", responsable de ses actes et participant aux décisions dans la Cité. Cette " frontière " est même constitutive de lexistence de toute démocratie : elle garantit que lon se donne les moyens de former les citoyens avant quils ne soient reconnus officiellement comme tels et que, simultanément, on sinterdit d " éduquer les adultes " : quel adulte en effet, et au nom de quelle investiture, peut-il sarroger le droit déduquer ses semblables, sinon dans une perspective totalitaire ? Certes les adultes doivent-ils continuer à apprendre mais ils doivent le faire, contrairement aux enfants, en décidant eux-mêmes de ce qu'ils vont apprendre.
Et, effectivement, sur le plan politique, Hanna Arendt a indiscutablement raison. Toute démocratie suppose une frontière à partir de laquelle on considère l'individu en tant que citoyen, donc capable de participer à la vie sociale. Cette frontière est nécessairement arbitraire, fixée à partir dun âge donné, liée à un rite initiatique particulier ou identifiée à lentrée dans une activité spécifique, un niveau détudes ou le travail salarié, par exemple. Peu importe, finalement, ce qui constitue la césure : lessentiel cest qu'à un moment bien repéré, lon considère qu'un individu peut participer pleinement à la décision collective ; nul n'a le droit, alors, en dehors des instances juridiques compétentes, de récuser la voix de quiconque sous le prétexte qu'il est mal éduqué, qu'il est pas vraiment conscient de ses actes ou quil ne serait pas assez mature. On ne peut pas plus renvoyer un adulte dans limmaturité quon ne peut précipiter un enfant dans la responsabilité civique de manière prématurée. Seuls les régimes totalitaires font voter les enfants, les utilisent pour dénoncer les adultes qui " pensent mal " et, simultanément, infantilisent systématiquement ces derniers.
Jusque-là, il est difficile de récuser lanalyse dHannah Arendt : elle a raison dinsister sur limpérieux devoir dantécédence de ladulte, sur la nécessité de préparer lenfant à lexercice de sa vie citoyenne par une éducation qui ne le précipite pas trop vite dans un monde quil ne pourrait pas encore affronter, sur la nécessaire distinction entre le devoir déduquer les enfants et linterdiction déduquer les adultes. Doù vient alors quil y ait débat et sur quoi porte-t-il ?
Chacun saccorde sur le fait que le premier droit de lenfant est le droit à léducation, chacun saccorde sur la nécessité dune préparation à lexercice de la citoyenneté mais le désaccord porte sur les conditions de cette préparation et la nature de léducation à lui proposer. Dun côté, il y a ceux qui affirment que, parce quil est dans la minorité, lenfant doit recevoir une éducation qui lui impose les principes nécessaires à son développement et les comportements permettant lémergence de sa liberté. Dun autre côté, il y a ceux qui affirment quon ne forme à la liberté que par lexercice de la liberté et que léducation doit faire de cette dernière non seulement son objectif mais aussi son moyen. Dun côté, il y a ceux qui pensent quen prenant les enfants pour ce que lon voudrait quils soient - conscients, responsables, capables de jugement - on les empêche de le devenir. Dun autre côté, il y a ceux qui soutiennent quon ne peut pas préparer à la liberté par la contrainte et quen repoussant à plus tard lexercice de la responsabilité, on sinterdit de le former. Dun côté, il y a ceux qui croient que la soumission à une discipline imposée forme la volonté nécessaire à lexercice de la citoyenneté adulte. Dun autre côté, ceux qui pensent que la libre implication dès lenfance dans une activité collective permet de découvrir soi-même les règles nécessaires à laccès à la responsabilité citoyenne. Dun côté ceux qui croient possible de former à la démocratie par la rigueur de linstruction. De lautre, ceux qui sont convaincus quon ne peut former à la démocratie que par la démocratie elle-même.
Or, dans ce débat, la Convention internationale des droits de lenfant semble prendre parti : elle affirme dabord, dans ses articles 5 et 6, le devoir des adultes duvrer pour le développement de lenfant, puis, plus loin, aux articles 28 et 29, elle insiste sur " le droit à léducation " et précise que cette éducation doit viser à " inculquer à lenfant le respect de ses parents, de son identité, de sa langue et de ses valeurs culturelles, ainsi que le respect des valeurs nationales du pays dans lequel il vit, du pays duquel il peut être originaire et des civilisations différentes de la sienne ". Elle ajoute ensuite que cette éducation doit " préparer lenfant à assumer les responsabilités de la vie dans une société libre, dans un esprit de compréhension, de paix, de tolérance, dégalité entre les sexes et damitié entre tous les peuples et groupes ethniques, nationaux et religieux, et avec les personnes dorigine autochtone. " Entre temps, entre laffirmation du droit à léducation et celle de la nécessité d " inculquer " des valeurs à lenfant, la convention, en son article 12, explique que " les États garantissent à lenfant qui est capable de discernement le droit dexprimer librement son opinion sur toute question lintéressant. "
Certes, la Convention prend ici une précaution oratoire significative puisquelle parle dun enfant " capable de discernement " ; mais, outre le caractère assez évasif de lexpression, elle développe plus loin, et là sans réserve particulière, le droit à la liberté dexpression, de pensée, de conscience, de religion, dassociation, de manifestation ainsi que le droit de donner son avis dans tous les problèmes qui le concernent. Sauf à faire injure aux rédacteurs, on ne peut imaginer quils pensaient là à lexpression de " droits positifs " juridiquement reconnus quels que soient lâge, le niveau de développement, léducation et les conditions de vie des enfants ; il ne peut sagir, en aucun cas, de droits qui témoigneraient de capacités existantes et équitablement réparties entre les personnes, indépendamment de la formation quelles reçoivent. Il ne peut sagir, en réalité, que du droit à former les enfants à ces droits par leur exercice même. Ce qui revient, on le voit, à se ranger dans le camp des " pédagogues " contre celui des " philosophes " à affirmer, comme Freinet, que " cest bien en forgeant quon devient forgeron " ou, comme Dewey, que " seule la pratique de la démocratie forme à lexercice de la démocratie " et à récuser la vision que Kant, par exemple, pouvait avoir de lécole : " On envoie dabord les enfants à lécole, non pour quils y apprennent quelque chose, mais pour quils sy accoutument à rester tranquillement assis et à observer ponctuellement ce quon leur ordonne "
Le Ministère de la Solidarité et des Affaires sociales a proposé, en 1999, une analyse de la Convention à partir des trois " P " : Protection, Prévention, Participation. Or, lon voit bien que les deux premiers volets ne sont pas du tout sur le même registre que le troisième, dans la mesure où la " participation " est impensable en dehors du processus éducatif qui laccompagne Ce qui nest évidemment pas le cas pour la protection et la prévention qui sappliquent en quelque sorte " de lextérieur " aux enfants : ils sont " objets " de protection et de prévention, ils sont " sujets " en matière de participation. Et cest bien ce troisième volet qui fait question : ainsi, dans lenquête publiée par le journal Le Monde, le 8 novembre 1999, les lecteurs interrogés sur les droits fondamentaux de lenfant mettent dabord en avant le droit à la nourriture, à la santé, à la protection contre les violences sexuelles ou lexploitation par le travail ils ninvoquent le droit à la " participation " que dans un seul cas quils placent en septième position : le droit de donner son point de vue en cas de divorce des parents. Cest que " la participation " nest pas, stricto sensu, un droit. Cest une exigence, une position pédagogique, une manière de concevoir léducation à la responsabilité et à la citoyenneté.
Cest par ce biais que la Convention internationale des droits de lenfant nous conduit au cur de la question éducative, vers larticulation difficile entre le nécessaire exercice de lautorité de ladulte et la prise en compte indispensable de la liberté de lenfant
Si elle a jamais vraiment existé, la tentation non-directive est aujourdhui bel et bien abandonnée en pédagogie : chacun sait dorénavant que labandon de lautorité par léducateur ne produit pas miraculeusement lorganisation démocratique des enfants : quand ladulte laisse tomber le pouvoir, il y a toujours un petit chef pour le ramasser et pour l'exercer d'une manière infiniment moins éclairée et beaucoup plus tyrannique ! Mais, a contrario, que ladulte saccroche au pouvoir comme à un privilège, quil confonde éducation et assujettissement, et il favorise chez les enfants la soumission, la dissimulation ou le double jeu. De la même manière, que ladulte renonce à tout impératif de transmission culturelle et il laisse les enfants démunis, incapables de résister aux emprises affectives, idéologiques et marchandes qui le guettent de toutes parts. Mais, a contrario, quil confonde transmission et imposition, oublie que seul un sujet libre peut décider dapprendre et de grandir, et il suscite immanquablement le rejet et la violence. Ou encore, que ladulte oublie les fins de lactivité éducative et perde de vue les intérêts supérieurs de lenfant et il bascule dans le fatalisme. Mais, a contrario, quil cherche à faire le bien de lenfant au forceps et lui impose de lextérieur une nourriture dont ce dernier ne veut pas, et il bascule dans lillusion de celui qui croit pouvoir soigner lanorexie par le gavage.
Le désir de lautre est la limite de ma volonté. Cela ne veut pas dire que je doive renoncer à ma volonté ou à ma détermination éducative : je veux légitimement que les enfants grandissent, acquièrent des savoirs, intègrent ce qu'il y a de mieux dans ma culture et dans la culture universelle. Ma volonté, sur ces points, doit rester intacte. Mais ma volonté ne peut rien si elle ne s'engrène pas sur le désir de l'autre ou, plus exactement, si le désir de l'autre de grandir et dapprendre ne s'engrène pas sur ma volonté de léduquer. Léducation est bien ainsi, comme le pensait Freud, un " métier impossible " : impossible parce que son projet est irréductible à un ensemble de compétences aussi élaborées soient-elles ; impossible parce quil faut tenir simultanément deux discours et deux positions contradictoires à lenfant : " Je peux tout pour toi " et " Toi seul peut ten sortir " Ou bien : " Cest à moi de tout faire pour que tu apprennes et grandisses " et " Je ny parviendrai pas si tu ne le fais pas toi-même, librement et à ta propre initiative. " Position intenable parce que contradictoire, mais seule position possible, la seule que lenfant puisse vraiment entendre, la seule qui sinscrive dans la tension même de la relation éducative. Contradiction difficile à formuler dans le cadre dune Convention qui, nécessairement, aplatit les choses, abolit la tension du vivant et oublie la temporalité. Mais contradiction dont nous pouvons sortir, précisément, par la pédagogie, cest-à-dire par laction, et plus exactement par laction dans le temps.
Aux apories théoriques, le pédagogue répond donc par un inlassable travail dinvention de dispositifs : un dispositif, pour lui, cest un ensemble de conditions qui offrent à lenfant la possibilité dapprendre et de grandir par lui-même ; cest une situation élaborée pour permettre à lautre de sengager dans une activité nouvelle, dy trouver des prises pour son désir, des points dappui pour sa volonté, des ressources pour son propre travail délaboration, une aide pour se dégager de toutes les formes demprise et, dabord, de lemprise de lui-même, des images qui lui collent à la peau, de linfantile auquel le regard des autres le condamne si souvent. Un dispositif cest une manière originale de dépasser lalternative entre " formation à la démocratie par linstruction contrainte " et " formation à la démocratie par la pratique de la démocratie " ; cest un travail sur les conditions démergence de lattitude qui permet dentrer dans la démocratie : lattitude qui consiste à " oser penser par soi-même ", à prendre ses distances avec les préjugés, à contredire la loi du plus vieux comme la loi du plus fort.
Cest donc dans des dispositifs pédagogiques adaptés que lenfant va pouvoir découvrir les règles indispensables au vivre ensemble et accéder à lintelligence de la loi. Il nest pas nécessaire, pour cela, que ladulte soit réduit au silence et quen une sorte d " autogestion pédagogique " permanente les enfants, seuls, inventent toutes les règles et édictent toutes les lois Dailleurs, sils en étaient capables, cest quils seraient déjà éduqués ! En revanche, ladulte a la charge de faire entendre que les règles quil est chargé de faire respecter - et, en tout premier lieu, la règle fondatrice de linterdit de la violence - némanent pas de son caprice personnel, du désir d " avoir la paix " ou de larbitraire clanique dun groupe qui chercherait à imposer sa loi aux autres. Il a la charge difficile dincarner " la promesse des interdits " et daider les enfants à comprendre que les interdits ne simposent que parce quils autorisent : ils garantissent lintégrité physique et psychologique de chacun, la possibilité de léchange et de lenrichissement réciproque, le développement de tous. Bref, dans un dispositif pédagogique, les interdits garantissent précisément les droits de chacun. Il nest donc nullement question dy brandir ces droits pour renoncer aux interdits, mais bien dassumer délibérément ces interdits et daccompagner laccès de lenfant à leur formalisation formalisation que devrait permettre, à lissue de la scolarité obligatoire, lenseignement du droit. Car, comme lexplique Bernard Defrance, " si la loi simpose à ladulte, elle sinstitue progressivement en lenfant mineur grâce à lapprentissage du vivre ensemble " : institution qui exige la construction spécifique dun espace et dun temps, autour dobjets et de projets identifiés, quand des personnes se rassemblent avec une véritable " médiation ". Car, cest bien labsence de médiations qui tue léducation, labsence dobjets et de textes, labsence de projets et de tâches, labsence de toute forme de " lest " capable de médiatiser la rencontre des subjectivités. Si rien nest proposé et construit qui permette de travailler ensemble, alors cest le face à face qui simpose, la partie de bras de fer, " ma parole contre la tienne " et, au final, la mort - symbolique évidemment, mais inéluctable - dun des partenaires. La médiation, en revanche, permet à chacun de " se mettre en jeu ", de " sengager à propos de ", avec ce quil est et ce quil peut devenir, à partir de ce quil sait faire et de ce quon lui propose dapprendre.
Inventer des dispositifs, pour le pédagogue, cest donc pratiquer lanticipation raisonnée : il lui faut, en effet, se garder de toute rétention dans lenfance et le donné, en même temps quil faut éviter de " placer la barre trop haut ", imposer des exigences que les enfants ne peuvent honorer avant de revenir aux " bonnes vieilles méthodes " sous lil satisfait des spécialistes du " je vous lavais bien dit ". Affaire de discernement, affaire d " estime ", dirait Daniel Hameline : anticiper sur ce que lenfant sait et peut faire, juste assez pour que cela ait, pour lui, valeur dentraînement et pas trop afin de ne pas le décourager inutilement. Affaire de " zone proximale de développement " dirait Vygotsky. Affaire d " imputation ", dirait le juriste : placer les personnes dans des situations où elles peuvent sengager et simputer elles-mêmes la responsabilité de leurs propres actes, revendiquer leur propre liberté, exister en tant que sujets.
Trois conditions doivent être réunies pour quun dispositif joue véritablement son rôle : il doit permettre la constitution dun " espace hors-menace ", il doit être un lieu où lenfant puisse faire alliance avec un adulte contre toutes les formes dadversité et de fatalité, et il doit, enfin, être riche doccasions, de stimulations et de ressources diverses.
Un dispositif pédagogique doit être, dabord, un " espace hors-menace " : parce quapprendre et grandir sont des choses difficiles, inquiétantes et dans lesquelles on ne peut se lancer sans disposer dun minimum de sécurité. Nous savons, depuis Platon et Aristote, quapprendre, c'est faire quelque chose qu'on ne sait pas faire pour apprendre à le faire. Et il faut franchir le pas : sortir de sa coquille, sessayer, tâtonner, risquer de trébucher sans craindre la moquerie des pairs ou le couperet dune évaluation qui vous emprisonne à jamais. Le droit à léducation, pour un enfant, cest donc dabord le droit à vivre dans un temps et un lieu où soient suspendues les menaces que le monde fait planer sur tout apprenti : menace de ceux qui profitent de la moindre maladresse pour lhumilier, menace de ceux qui veulent lui interdire lapprentissage parce que cela nest pas " rentable " et fait perdre du temps, menace de ceux qui voient dun mauvais il que dautres acquièrent des compétences dont ils avaient le privilège, menace de tous ceux qui préfèrent le voir rester immobile, campé dans son ignorance, conforme à lidée quils se faisaient de lui
Mais labsence de menace ne suffit pas : il faut aussi pouvoir compter sur un adulte, une main tendue pour échapper à ladversité et à la fatalité, quelquun qui puisse vous aider à vous dégager de la gangue : la gangue de soi-même et de ce personnage que lon trimbale parfois depuis longtemps : le timide ou le caïd, le " fort en gueule " ou lenfant sage, lamuseur public ou le besogneux en échec Et puis, il faut aussi se dégager de la gangue du groupe, de la pression de la conformité, de ceux et celles qui vous imposent le mimétisme et vous font payer très cher le moindre éloignement, la moindre trahison. Pour faire face à cela, il faut un allié sûr : un " maître ", un vrai. Et le droit à léducation, cest aussi cela : le droit au maître, à son appui chaque fois que lon fait un effort, même ténu, pour sexhausser au-dessus de tous les fatalismes. Le droit à un maître qui vous présente les apprentissages comme des " défis " disait Korczak, comme des conquêtes sur soi, comme le moyen de grandir et daccéder ainsi, progressivement à de nouveaux droits et à de nouveaux devoirs. On na pas assez médité, à cet égard, sur le sens de la proposition de Fernand Oury - pourtant maintenant bien connue - qui consiste à utiliser pour lévaluation des élèves, dans chaque discipline, le système des ceintures de judo : passer à léchelon supérieur sy fait à la demande de lintéressé, à loccasion dépreuves quil choisit de passer, avec un maître et une classe exigeants et sans complaisance mais un maître et une classe qui sont de véritables alliés dans une démarche difficile et exaltante. Une démarche rythmée par des étapes successives et où chaque niveau atteint est reconnu : reconnu comme un niveau de compétence qui permet de rendre des services, qui permet aussi de revendiquer des droits, des droits conquis grâce au travail et à leffort.
Et dans lespace hors-menace, au côte à côte avec le maître qui lui tend la main pour laider à grandir, lenfant a besoin, enfin, de disposer de ressources, dobjets, de textes, de situations variées qui sont autant doccasions pour lui de se mobiliser, dapprendre et de se développer. La recherche pédagogique a développé la notion de " pédagogie différenciée " pour désigner leffort fait par un enseignant pour adapter les supports, les rythmes et les itinéraires dapprentissage aux " besoins " des élèves. On a, malheureusement, trop souvent utilisé cette notion de manière étroitement applicationniste : en faisant correspondre à un hypothétique diagnostic préalable une réponse strictement individualisée. Cette conception-là, restrictive, peut produire des effets ravageurs, enfermant strictement chacun dans un " donné préalable ", une " nature " quil suffirait de respecter. En revanche, on doit mettre en avant une conception ouverte de la pédagogie différenciée, qui consiste à multiplier les propositions, à offrir toute une palette dexercices, de possibilités dinvestissements personnels, de projets possibles : il sagit alors d " enrichir systématiquement le milieu " comme disent les psychologues, de rendre présents une multitude dobjets culturels afin de solliciter lattention et lintérêt de lenfant. Ainsi définie, la pédagogie différenciée pourrait même être comprise comme un des droits fondamentaux de lenfant : éduquer imposerait de le placer dans un " jardin de culture ", un lieu de rencontre avec les uvres héritées de lhistoire, un lieu où les contes et les chants, les mythes et les images fortes laissées par les hommes soient présents, disponibles et accessibles. Certes, cela ne résoudra pas miraculeusement toutes les questions proprement pédagogiques et ne supprimera en rien ni la nécessité dune professionnalisation poussée du métier denseignant ni celle dun approfondissement systématique de la dimension didactique de lentrée dans les savoirs. Mais penser léducation comme la mise à disposition de lenfant de ressources culturelles multiples et exigeantes constitue, du point de vue des droits de lenfant, une exigence fondatrice.
Les droits de lenfant : un enfant reconnu pleinement comme un " sujet " mais qui a besoin dêtre éduqué pour devenir " citoyen "
Finalement, les droits de l'enfant nous ont entraîné au cur des questions vives de léducation à la rencontre de lenfant, à la rencontre dun sujet, déjà pleinement " sujet " et quil est pourtant impossible, avant quil ait accédé à la majorité, de considérer comme un " citoyen ". Déjà sujet et pleinement sujet : sujet qui existe et résiste au pouvoir que je cherche à exercer sur lui ; sujet qui peut seul se mobiliser sur des apprentissages et décider de grandir, résister à toutes les formes demprise et accéder à la pensée critique Mais un sujet qui ne peut faire seul que ce que nous savons faire avec lui, dans des conditions dont nous décidons, dans des situations éducatives dont nous assumons la pleine et entière responsabilité. Lautorité de ladulte, ici, nest pas abolie, bien au contraire ; elle est au cur du dispositif : quand lautorité remplit vraiment sa fonction, quelle autorise Elle autorise lautre à grandir et à se revendiquer, un jour, de plein droit, citoyen
Et peut-être, à cet égard, les droits de l'enfant sont-ils particulièrement bien résumés par l'article 7 de la Convention ? On y lit que " tout enfant a droit à un nom ". Voilà une affirmation trop évidente peut-être pour paraître importante. Et pourtant, la littérature nous montre bien, à travers, par exemple, lhistoire de Perceval, quavoir un nom nest pas chose facile : Perceval ne sait, en effet, au début de lhistoire, ni qui il est, ni comment il se nomme. Et, à lissue de la quête du Graal, la seule chose quil aura découverte, cest précisément son propre nom. Il peut alors dire d'où il vient, qui il est, il peut dire " je ". Car le nom permet de sortir de la confusion, de l'anonymat ; il permet, tout à la fois, de s'inscrire dans une histoire, de se donner un présent et, peut-être, de laisser une trace dans le futur. Il permet de nouer tout ce qui, mystérieusement, vient de soi pour, progressivement, le revendiquer, devenir capable de se limputer, et, enfin, de le signer.
Les droits de l'enfant nont pas dautre signification : ils témoignent de lengagement des adultes pour que chaque enfant puisse, un jour, signer sa propre vie.