LA RÉFORME DE L'ÉDUCATION AU QUÉBEC : LE CURRICULUM
Faculté des sciences de l'éducation
Université de Montréal
1998
Les antécédents de la réforme de l'éducation
Depuis de nombreuses années, dans la foulée de la critique de l'éducation qu'a connue l'Occident, de sévères reproches ont été adressés au système d'éducation du Québec : taux d'abandon trop élevé avoisinant les 35% pour les élèves du secondaire, méconnaissance du français démontrée par les finissants à l'oral et à l'écrit, déficit culturel lié aux soi-disant visées instrumentales et utilitaires des apprentissages, trop faible place à l'effort intellectuel, etc
L'intention gouvernementale d'apporter des modifications substantielles au système d'éducation s'est d'abord manifestée par le lancement des Etats généraux sur l'éducation, une vaste opération de consultation de tous les groupes sociaux qui, à titre d'acteurs, qui, à titre d'usagers, étaient intéressés aux processus ou aux résultats de l'éducation. Des audiences publiques se sont tenues dans toutes les régions du Québec par une commission dont les membres avaient été nommés par le Gouvernement. La commission a d'abord produit un Exposé de la situation (Gouvernement du Québec, Les États généraux sur l'éducation 1995-1996, Exposé de la situation) qui faisait état des problèmes auxquels était confronté le système d'éducation, des solutions envisagées et d'un ensemble de questions à débattre. La publication de ce premier rapport a donné lieu à une nouvelle ronde de consultations qui a mené au rapport intitulé Rénover notre système d'éducation : dix chantiers prioritaires (Gouvernement du Québec, Les États généraux sur l'éducation 1995-1996, Rénover notre système d'éducation : dix chantiers prioritaires). Les recommandations portent sur l'égalité des chances, les services à la petite enfance, le curriculum, la formation professionnelle et technique, l'enseignement supérieur, la formation continue, les personnels de l'éducation, la répartition des pouvoirs, la déconfessionnalisation du système scolaire et le financement.
La Commission a poursuivi ses travaux dans des délais très courts, sans pouvoir commander des études en profondeur des problématiques soulevées, ce qui a fait dire à plusieurs observateurs que ce rapport était fondé avant tout sur des discours d'opinion (Proulx, Ollivier, Lessard, l997). En dépit de ses limites, le rapport a eu le grand mérite de remettre à l'avant-scène un des objectifs premiers du système d'éducation, soit celui d'assurer l'égalité des chances, un objectif passablement mis en retrait avec l'arrivée en force de l'idéologie de l'excellence, de la compétitivité et de la mondialisation des échanges.
Les principales composantes de la réforme
Difficile de douter de la volonté gouvernementale d'effectuer un changement de cap en éducation, puisque en moins de six mois, la ministre de l'Éducation annonçait un plan d'action qui reprenait l'essentiel des recommandations de la commission. Dans Prendre le virage du succès (Gouvernement du Québec, Prendre le virage du succès, 1997), la ministère de l'Éducation énonce sept orientations qui sont autant de chantiers qu'elle entend mettre en oeuvre pour assurer la réussite éducative. L'objectif principal de la réforme est de passer de l'accès au succès du plus grand nombre. L'accessibilité, la préoccupation centrale du rapport Parent (l962-l965), cède maintenant la place à la qualité et à l'augmentation de la diplomation. Des cibles sont établies pour l'an 2010 : 85% pour le secondaire avant 20 ans, 60% pour le collégial et 30% pour le baccalauréat universitaire.
Sept grandes lignes d'action sont définies : 1. intervenir dès la petite enfance; 2. enseigner les matières essentielles; 3. donner plus d'autonomie à l'école; 4. soutenir l'école montréalaise; 5. intensifier la réforme de la formation professionnelle et technique; 6. consolider et rationaliser l'enseignement supérieur; 7. donner un meilleur accès à la formation continue. À l'été 1998, la plupart de ces actions étaient engagées, exception faite de la formation professionnelle et technique pour laquelle les intentions ministérielles ne sont pas encore connues.
Pour compléter ce tableau, mentionnons également deux autres changements dont les effets structurants sont majeurs: la réduction du nombre de commissions scolaires, de 150 à 72, et la mise en place des commissions scolaires linguistiques, ou la déconfessionnalisation, conséquence de l'amendement constitutionnel adopté par le Parlement du Canada. À la suite des récentes élections scolaires, les 72 nouvelles commissions scolaires linguistiques opéreront dès le 1er juillet 1998.
Cette réforme qu'il faut qualifier de majeure, sinon d'aussi audacieuse que celle du début des années soixante, mériterait une analyse distincte de chacune de ses composantes et en particulier celle qui concerne la décentralisation des pouvoirs vers l'école, effective à compter de la rentrée l998-l999, suite à l'adoption de la loi 180. L'une de ses pièces maîtresses étant la réforme du curriculum, nous tentons, dans les lignes qui suivent, d'en présenter les principaux contours, en insistant sur le caractère novateur de certaines de ses propositions.
La réforme du curriculum
Le curriculum scolaire québécois n'est pas le produit d'une conceptualisation où la place de chacune des matières se justifierait en fonction d'un canevas général prédéterminé. Il est plutôt le résultat d'une juxtaposition historique de matières de base auxquelles se sont greffés au fil des ans des contenus de formation en réponse à des besoins nouveaux qui se sont manifestés. Ainsi, par exemple, sous la pression du mouvement féministe, les garçons en même temps que les filles, ont eu droit à des cours d'économie familiale.
Les sources d'insatisfaction étaient nombreuses, notamment la surcharge d'un ensemble de préoccupations que la plupart des intervenants voyaient comme des entraves à l'utilisation efficace et efficiente du temps d'enseignement. Il faut aussi reconnaître que les débats actuels dans la plupart des pays occidentaux sur le curriculum de base (Rapport Delors, 1996; Rapport Fauroux, 1996) ont eu pour effet de rendre encore plus évident le décalage entre le curriculum actuel et celui qu'exige ou qu'exigerait la société du savoir.
Quoiqu'au Québec, la notion de curriculum couvre la formation à partir de la première année, il n'est pas sans intérêt de s'attarder quelque peu sur les services éducatifs à la petite enfance, car des arrimages sont en voie de s'effectuer allant vers une plus grande scolarisation de la formation dispensée avant l'entrée en première année du primaire.
Les services éducatifs à la petite enfance
Tout le monde s'accorde pour reconnaître qu'il est prioritaire de stimuler l'enfant dès son plus jeune âge et que l'éveil à la lecture et à l'écriture doit se faire avant le début de l'école obligatoire. Même le document sur la politique de formation continue fait état de ce consensus consistant (Gouvernement du Québec, Vers une politique de la formation continue, 1998). C'est sans doute pour cette raison que le ministère de l'Éducation a d'abord fait connaître les services qu'il entendait rendre disponibles à la petite enfance (Gouvernement du Québec, Nouvelles dispositions de la politique familiale, 1997). Le développement de services éducatifs et de garde à la petite enfance, dont l'augmentation des places de garderie à un coût modique, fut donc l'un des premiers objectifs poursuivis.
Pour mieux répondre aux attentes en matière d'éveil, de stimulation et de soutien aux apprentissages, le ministère de l'éducation a mis en oeuvre en septembre 1997 les classes de maternelle cinq ans dans quelque deux mille écoles. La fréquentation de la maternelle n'est pas obligatoire. Toutefois, les parents qui choisissent d'inscrire leurs enfants doivent le faire à plein temps. Des groupes de parents ont voulu obtenir la possibilité d'inscrire leurs enfants à demi-temps, plutôt qu'à plein temps, mais la ministre a refusé de donner suite à cette demande. En revanche, l'intégration des élèves dans les classes a pu se faire progressivement selon le choix des parents au cours des premières semaines de l'année scolaire. Le programme de formation du préscolaire vise principalement le développement des facteurs clés de la réussite scolaire, c'est-à-dire l'attention et la concentration, la sensibilisation à l'écrit, la maîtrise du langage, l'estime de soi et la persévérance (Éducation Québec, 1998) et il a fait l'objet d'une évaluation au cours de l'année 1997-98. Son caracatère expérimental est reconduit pour une autre année. En dépit des appréhensions du milieu scolaire et des hésitations de certains parents, 98,3 p. 100 de la population scolaire cible a fréquenté les classes de préscolaire plein temps dès la première année de mise en oeuvre. La question principale qui va se poser est celle de savoir comment les apprentissages réalisés en maternelle s'harmoniseront avec ceux prévus en première année du primaire.
La réforme du curriculum du primaire et du secondaire
À cause des nombreux groupes d'intérêt en présence, dont les enseignantes et enseignants spécialisés dans l'enseignement de chacune des matières, la réforme du curriculum du primaire et du secondaire constituait un défi de taille. Le mandat de proposer des recommandations concernant les changements devant être apportés à ce curriculum, a été confié à un groupe de travail composé de sept personnes. Le rapport Réaffirmer l'école (Gouvernement du Québec, Réaffirmer l'école, 1997), qu'il a déposé dans un laps de temps très court, déclarait qu'il prenait appui sur l'ensemble des demandes de renouvellement du curriculum exprimées par des individus, des groupes et des organismes depuis plus de dix ans, et plus particulièrement sur les discussions ayant eu cours pendant les États généraux sur l'éducation. Ce rapport fut assez bien reçu et somme toute peu contesté au moment de sa publication, laissant supposer que les membres du groupe de travail avaient visé juste, et qu'il répondait assez bien aux reproches faites au curriculum d'études.
Encore une fois, le ministère de l'Éducation a fait connaître rapidement son énoncé de politique éducative (Gouvernement du Québec, L'école, tout un programme, Énoncé de politique éducative, 1997) qui reprenait la plupart des recommandations contenues dans le rapport du groupe de travail.
S'agissant de la mission de l'école, le virage est assez remarquable puisqu'on trouve en première place, instruire. L'accent est mis sur le développement des activités intellectuelles et sur la maîtrise des savoirs et non plus sur le développement de la personne qui avait été en quelque sorte le leitmotiv de la période précédente. En seconde place, l'école doit socialiser, soit promouvoir les valeurs qui fondent la démocratie et préparer à l'exercice d'une citoyenneté responsable. Enfin, en troisième place, l'école doit qualifier, c'est-à-dire soit préparer aux études post-secondaires, soit développer les compétences professionnelles requises pour le marché du travail.
Les principes qui fondent la réforme s'inspirent des grands courants actuels en éducation dans le monde occidental, notamment l'accent mis sur l'essentiel et le développement des bases de la formation continue. D'autres sont liés au besoin ressenti de redressement du système scolaire québécois tels le rehaussement du niveau culturel des programmes d'études, l'introduction de plus de rigueur à l'école et l'attention particulière à accorder à chaque élève reposant sur la prémisse que tout élève est éducable. Ces principes peuvent donner lieu à des applications larges et humanistes, ou au contraire, étroites et axées sur des comportements mesurables. L'esprit de la réforme appelle des applications du premier type.
Les changements emglobent les contenus de formation, l'organisation de l'enseignement, les programmes d'études ainsi que l'évaluation des apprentissages et le matériel didactique.
Le coeur de la réforme, et sans aucun doute son enjeu majeur, demeure la conception proposée des contenus de formation à cause de son incidence sur les programmes d'études qui en découleront et sur les réaménagements qui devront être faits des affectations des enseignants et des enseignantes, sans oublier les efforts qui devront se déployer en matière de formation continue pour le personnel en exercice.
L'originalité, relativement à la situation antérieure, est le découpage proposé non plus en disciplines ou matières distinctes, mais en domaines d'apprentissage regroupant plusieurs matières. Le curriculum comprendra à l'avenir, cinq grands domaines de connaissance:
1. Les langues : langue maternelle ou d'enseignement, secondes et tierces;
2. La technologie, les sciences et les mathématiques;
3. L'univers social : histoire et éducation à la citoyenneté, géographie et économie;
4. Les arts : arts plastiques et musique;
5. Le développement personnel : enseignement moral et enseignement religieux, éducation aux valeurs, éducation physique et éducation à la santé.
Cet axe dit vertical du curriculum doit se déployer en conjonction avec un axe dit horizontal, comprenant les compétences transversales : les compétences intellectuelles, méthodologiques, celles liées aux attitudes et aux comportements et les compétences linguistiques, c'est-à-dire la langue d'enseignement (français ou anglais) dans toutes les disciplines ou matières. Par exemple, le développement des compétences liées aux attitudes et aux comportements et qui font référence à des thématiques telles que l'éducation interculturelle et le respect des différences, l'ouverture à la compréhension internationale, l'éducation aux médias, l'éducation à l'environnement, etc., doit se faire à même l'apprentissage des domaines de connaissance appropriés au lieu d'occuper une place autonome dans la liste des matières figurant au curriculum. Ces thématiques pourront donc être abordées selon des perspectives différentes.
Notons une confusion entre des compétences générales et transversales, qui ne relèvent pas d'un domaine exclusif de connaissance (e.g. la capacité d'argumenter), et des thématiques transversales (e.g. l'environnement). Dans l'implantation de la réforme, il faudra clarifier cette question, afin de bien asseoir et articuler les deux préoccupations, également légitimes.
L'abandon de matières considérées de moindre importance telle que l'économie familiale ou l'éducation au choix de carrière et l'augmentation des heures d'enseignement du français et de l'histoire bousculent la place qu'occupe chacune des matières d'enseignement.
Par-delà cet agencement des contenus de formation, la conception même de la formation est revisée: les neuf premières années de la scolarité doivent permettre d'acquérir la formation de base que tout citoyen devrait posséder dans une société technologiquement avancée, et les deux dernières années du secondaire, devront s'ouvrir à une diversification des parcours selon que les élèves s'orienteront vers le milieu de travail ou vers la poursuite d'études collégiales, en formation générale ou professionnelle.
Une deuxième nouveauté qu'il convient de mentionner est celle de l'organisation des programmes par cycle d'enseignement. Ainsi, le primaire comportera trois cycles de formation de deux ans et le secondaire deux, dont le premier de trois ans et le second de deux. Pour le primaire et éventuellement le secondaire, ces dispositions auront pour effet de modifier la répartition des tâches des enseignants, qui auront à travailler davantage en équipe ainsi que les pratiques d'évaluation des apprentissages alors que le bilan ne se fera plus à chaque année mais à la fin du cycle. Les nouveaux programmes seront rédigés en fonction des cycles envisagés, et non en fonction des degrés actuels.
Finalement, la réforme du curriculum traite de l'évaluation des apprentissages, non seulement en regard des bilans qui seront effectués à la fin des cycles, mais aussi de la nature et de la forme des instruments de mesure. Les épreuves devront à l'avenir s'appuyer davantage sur l'expression écrite et sur l'explicitation de la pensée que sur les examens objectifs; ils devront donc recourir à des questions ouvertes et à développement.
En terminant, la Commission des programmes d'études, un nouvel organisme indépendant du ministère de l'Éducation, se voit confier les orientations et les encadrements généraux qui serviront de guides pour l'établissement des programmes d'études, ainsi que leur approbation et leur adaptation continue.
Conclusion
Une fois la période de consultation terminée, les décisions à propos de la réforme de l'éducation au Québec, se sont succédé à une cadence rapide et la mise en oeuvre se réalise avec une certaine précipitation, pour le moment sans dérapage. La mise en oeuvre des nouveaux programmes du curriculum du primaire est prévue pour septembre 1999. En définitive, la manière dont les enseignants et les enseignantes accueilleront ces programmes sera déterminante pour la réussite de la réforme. Il est bien connu que les réformes en éducation réussissent ou échouent à la phase de mise en oeuvre. Il faudra donc attendre quelques années pour savoir si celle-ci a mené aux changements envisagés.
Delors, J. (1996). L'éducation - un trésor est caché dedans. Rapport à l'UNESCO de la Commission internationale sur l'éducation pour le vingt et unième siècle. Paris : Éditions Odile Jacob, 312 p.
Éducation Québec. (1998). Réforme de l'éducation. Prendre le virage du succès. Québec, 8 p.
Fauroux, R. (1996). Pour l'école. Rapport de la commission présidée par R. Fauroux. Paris : Calmann-Lévy, 300 p.
Gouvernement du Québec. (1997). L'école, tout un programme. Énoncé de politique éducative. Québec : Ministère de l'Éducation, 40 p.
Gouvernement du Québec. (1996). Les États généraux sur l'éducation. 1995-1996. Exposé de la situation. Québec : Ministère de l'Éducation, 132 p.
Gouvernement du Québec. (1996). Les États généraux sur l'éducation 1995-1996. Rénover notre système d'éducation : dix chantiers prioritaires. Québec : Ministère de l'Éducation, 90 p.
Gouvernement du Québec. (1997). Nouvelles dispositions de la politique familiale. Les enfants au coeur de nos choix. Québec : Secrétariat du Comité des priorités du ministère du Conseil exécutif, 40 p.
Gouvernement du Québec. (1997). Prendre le virage du succès. Plan d'action ministériel pour la réforme de l'éducation. Québec : Ministère de l'Éducation, 55 p.
Gouvernement du Québec. (1997). Réaffirmer l'école. Rapport du Groupe de travail sur la réforme du curriculum. Québec : Ministère de l'Éducation, 151 p.
Gouvernement du Québec. (1998). Vers une politique de la formation continue. Québec : Ministère de l'Éducation, 58 p.
Proulx, J.-P., Ollivier, É, Lessard, C. (l997). Le Rapport des États Généraux, Recherches Sociographiques, vol. XXXVIII, 2, 335-344.
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Innovation-Formation-Éducation
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