Lauto-évaluation :
une pratique prometteuse mais paradoxale
Jean Rouiller, Département des sciences de léducation, Université de Fribourg
La réflexion traitant du domaine de lévaluation amène à sinterroger sur une composante essentielle de sa fonction formatrice : lauto-évaluation. Celle-ci compose la pièce maîtresse dun dispositif pédagogique favorisant lémergence de lautonomie du sujet apprenant.
" Laction pédagogique est une violence, elle change lautre,
entame son intimité, tente de le séduire ou de faire pression sur lui. "Philippe Perrenoud
Les pratiques dauto-évaluation sont en vogue, en formation en tant que moyen dapprentissage métacognitif (visant une conceptualisation réfléchie des actes), et en cours dactivité professionnelle en tant que compétence recherchée. Dans cet article, nous centrons notre analyse sur les démarches dauto-évaluation liées à une activité réflexive du sujet ; activité stimulée par une confrontation à autrui. Linteraction doit permettre à lapprenant de se décentrer en portant un regard réfléchi et extérieur sur ses propres actes, accompagné par la réflexion de lautre.
Soutenue par les tenants dune conception socio-constructiviste de lapprentissage, mise en exergue dans les référentiels de compétences des établissements de formation, prônée comme compétence professionnelle à installer, lauto-évaluation a le vent en poupe. Cette popularité court à notre sens le risque dune adhésion formelle sans recul analytique. Cet article a pour objectif de sinterroger sur les enjeux relationnels générés par la démarche auto-évaluative ; enjeux qui, sils ne sont pas conscientisés et négociés, risquent de faire manquer les buts visés par lauto-évaluation. En effet, il ne suffit pas de décréter la mise en uvre de procédures auto-évaluatives pour parvenir aux finalités de réflexivité quelles sous-tendent. Sans opérer une analyse des changements, tant identitaires que des rapports à autrui que lauto-évaluation engendre, celle-ci se voit menacée dun danger de dérives sournoises. Notre propos se focalise sur la discussion de ces dérives.
User de stratégies dévitement pour éviter une conscientisation critique déstabilisante
Selon J. Cardinet (1988), lauto-évaluation invite le sujet dans linteraction à passer dun savoir-faire non réfléchi à un savoir-faire réfléchi lui permettant dintervenir et dagir consciemment. Ainsi conçue, lauto-évaluation peut parfois conduire à des prises de conscience désagréables : tel le renvoi dune image de soi peu valorisante lorsque le miroir de lauto-évaluation réfléchit brutalement ce que, face aux enjeux scolaires ou professionnels, il ne fait pas bon révéler. Cette auto-évaluation interactive, dont nombre de professionnels de léducation vantent bienfaits et mérites, ne cache-t-elle pas de pernicieuses stratégies de survie identitaire ? En effet, qui aime dévoiler ses lacunes, ses errements, ses tâtonnements, bref son incompétence, alors que lexcellence est demandée ? Qui aime revenir sur son passé, alors que la motivation face à lapprentissage oriente naturellement vers lavenir ? Qui na jamais usé de stratégies de bon élève, de bon collègue, de bon professionnel pour plaire ou du moins répondre aux attentes de lautre ? Le regard conscient, analysé, positionnant faits et gestes, est difficile à assumer. Il ne sautorise quà travers une bonne estime de soi habitée de lassurance que lexercice auto-évaluatif ne va pas la détruire. Que lon soit novice ou expert, tout discours sur soi, sil est réfléchi, se doit de dévoiler dans la prudence mesurée ses propos, une fois que lexercice auto-évaluatif a laissé des traces conséquentes sur son identité.
Lauto-évaluation est une démarche ardue, parce quintime, et complexe, parce que riche daspects affectifs. Force est de constater quune démarche réflexive ne peut se faire quavec la volonté du sujet de simpliquer réellement dans son processus dapprentissage. Or en formation, lhabitude nest-elle pas de faire comme si cette implication était évidente et navait nul besoin dêtre négociée ? Pourtant, sans cette volonté librement consentie, la tentation est grande pour létudiant duser de stratégies dévitement pour fuir une conscientisation critique dérangeante.
Face aux enjeux de pouvoir et de reconnaissance sociale, le formé recourt à la séduction et à divers autres mécanismes de défense. Dans le rapport entre pairs certaines analyses convergent dans le même sens, mettant en exergue cette problématique de la prégnance affective qui conduit à une non remise en question sur le plan cognitif (Allal, 1998). Dans tous les cas, le sujet natteint pas lautonomie et la conscientisation souhaitées, du fait quil use de divers stratagèmes de fuite afin déviter la confrontation déstabilisante au jugement de lautre.
Se conformer aux attentes
du formateur pour éviter de trop sen distancer,
courant par là le risque dêtre mal
évalué
Les stratégies mises en uvre par lapprenant sont renforcées également par un piège relevant des pratiques auto-évaluatives, piège décrit dans divers travaux de recherche (Allal & Michel 1993, Allal 1998, Paquay 1998). Ce piège résulterait dune hétéro-évaluation intériorisée du type : " Je dois mévaluer comme il mévaluerait ! ", détournant lauto-évaluation de sa visée dautonomie du sujet. Ainsi, une analyse des rôles respectifs des acteurs savère nécessaire afin de dépasser léventuelle communication paradoxale dans laquelle se situe lauto-évaluation. Cette communication paradoxale, engendrée souvent de manière inconsciente par linvitation non négociée à sauto-évaluer, place le sujet dans une situation dambiguïté, voire de contradiction. Devant répondre à une injonction paradoxale (Bateson 1972, Watzlawick & al. 1972) du type : " Jugez-vous comme je vous jugerais ! ", le sujet qui se sent piégé, piégera en retour linitiateur du processus dauto-évaluation. Plusieurs injonctions paradoxales peuvent être présentes lors de démarches auto-évaluatives. Elles pourraient être traduites par ces quelques paraphrases : " Sois spontané ! Sois toi-même ! Ne fais pas attention à moi ! ". Injonctions paradoxales du fait que ces énoncés transmettent des messages contradictoires, plaçant le sujet à qui ils sadressent dans une situation inconfortable namenant aucune bonne réponse. Or, lauto-évaluation authentique (Wiggins 1989, Tardif 1998) demande une prise de position délibérée du sujet, sautorisant le risque de séloigner de ce que lobservateur dirait à sa place. Dès lors, une telle auto-évaluation ne peut résulter de lobligation de sauto-évaluer et/ou de la conformité aux attentes de lautre. Au " Jugez-vous comme je vous jugerais ! " sajoute alors le " Jugez-vous cependant en toute indépendance desprit et pas pour me faire plaisir ou esquiver tout désaccord avec moi ! ".
Circonvenir lapprenant à ses attentes pour éviter dêtre confronté à la liberté de lautre qui méchappe
La réflexion se rapportant à la place de lapprenant cède souvent à linstrumentation. Celle-ci répond aux préoccupations légitimes de la recherche de moyens permettant la mise en pratique de démarches auto-évaluatives au service du sujet. Néanmoins, occulter une analyse de fond conduit à des bricolages de pratiques auto-évaluatives ; bricolages se référant principalement à un consensus tolérable, se jouant au cur des pressions sociales, entre attentes réciproques des différents partenaires et autonomie réellement accordée à lapprenant.
Limplication de lapprenant ne peut se réaliser sans changer le rapport pédagogique visant lautonomie du sujet, rapport qui actuellement ne permet souvent pas datteindre cette finalité.
" La formation est censée remplir un vide ou redresser une malfaçon. On corrige parce quon a la réponse à la place de lautre. Dans ce contexte ordinaire, lauto-évaluation nest que la mise en demeure de répondre à une conformité. Le formateur dans ce cas na pas conduit sur lui-même le travail de deuil de ses désirs de re-faire lautre, de faire uvre efficace parce que vraie. " (Bonniol & Vial, 1997, pp. 297-298)
Tirée dun ouvrage général sur les modèles dévaluation, cette citation traduit parfaitement le paradoxe qui mine, ou tout au moins guette, tout processus auto-évaluatif : à savoir le risque de circonvenir le sujet apprenant aux attentes de lobservateur. P. Meirieu (1996, 1999) relève dailleurs fort bien cette constante de désirer construire un être à son image, ni trop semblable, ni trop différente, souvent inconscient que son effort de fabrication est voué à léchec face à la résistance de lautre différent, non conforme. Dans un tel rapport pédagogique le formateur nengendre-t-il pas inévitablement les injonctions paradoxales décrites précédemment ?
Le désir de conformité salimente du spectre de la non-compétence dans des situations imprévues, non maîtrisées. Cette peur canalise ce voyage interactif quest le processus denseignement-apprentissage, naccordant pas au sujet la possibilité de sortir des chemins balisés. Si danger il peut y avoir à skier hors piste, dans lapprentissage scolaire, cette témérité autorisée octroie pourtant une place de choix à la motivation et au sens qui donnent accès au désir dapprendre. Toutefois, quoi de plus angoissant que daccompagner un sujet apprenant justement là où lon peut se révéler peu, voire non compétent. Vision effrayante lorsque lapprenant sauto-évalue en conduisant son formateur sur un sentier que ce dernier connaît mal. Situation néanmoins improbable, du fait quen règle générale le guide de la démarche auto-évaluative sarrange pour que ce cas de figure ne puisse avoir lieu, se confortant par là dans lillusoire maîtrise de la situation.
Allier auto-évaluation, éducation émancipatrice du sujet et respect de laltérité de lapprenant semble la seule façon de quitter les dérives décrites antérieurement.
Lauto-évaluation exige limplication du sujet dans son apprentissage qui aura pris conscience de la nécessité de sauto-évaluer pour apprendre et de la difficulté de le faire. Le motiver à sauto-évaluer, cest lui démontrer que cette démarche ne peut lui être que bénéfique, en étant acteur de son apprentissage et maître de sa progression. Ce processus requiert la compréhension par lapprenant du sens quil y a à sauto-évaluer, sens souvent occulté ou biaisé par les enjeux relationnels soulignés précédemment. Or, le sens discuté et questionné permet de situer lauto-évaluation dans une visée pédagogique authentique, défiant la méfiance dont elle est souvent lobjet de par son exposition à de grands dangers identitaires. La compréhension du sens de lauto-évaluation permet la progression de chaque personne impliquée dans la situation vers un apprentissage signifiant.
Apprendre à sauto-évaluer cest accepter de voir en arrière pour porter un il critique sur soi, appuyé sur des critères de jugement négociés et appropriés. Ce regard réflexif conduit à une prise de décision pertinente et efficiente reposant sur un référentiel intériorisé. Pour que cette réflexion puisse avoir lieu il semble impératif que lauto-évaluation soit délibérée et provienne dun acte émergeant dune personne libre (Paquay, 1998). En effet, sauto-évaluer relève de lidentité de la personne et plus spécifiquement de limage de soi, constituée par le regard et lintériorisation dautrui. Or il est évident que porter un jugement sur un travail accompli implique doser montrer lécart entre ce qui est et ce qui était attendu, en se confrontant à lautre. Ce jugement demande la participation du formé qui a construit, ou tout au moins fait sien les critères dévaluation. Cette activité est la priorité même de lévaluation formatrice qui a contribué au développement du concept dauto-évaluation. Dans ce sens, il nest pas vain de rappeler que ce processus ne saurait avoir lieu que dans une logique de différenciation pédagogique, intégrée dans le quotidien et respectant les différences de rythme au travers dune variété de moyens denseignement / apprentissage. En dehors de cette philosophie de lapprentissage individualisé, lapprenant comprend très rapidement que le mouvement auto-évaluatif nest que simulacre, dont il ne récoltera aucun bénéfice. La différenciation requiert lacceptation de la différence, non quant aux objectifs noyaux dapprentissage qui doivent être les mêmes pour tous, mais dans le respect de lidentité de lapprenant qui tend à lautonomie. Cette position seule permet de déjouer ces injonctions paradoxales antérieurement citées qui enferment le formateur dans un savoir-être allant à contresens dune démarche auto-évaluative authentique. En ce sens, dans un précédent article nous soutenions que :
" Lauto-évaluation se développe grâce à un apprentissage impulsé par un observateur qui accorde au sujet une part suffisante de liberté afin que ce dernier puisse poser un regard critique sur lui-même. Or, promouvoir une conception et une mise en uvre de procédures auto-évaluatives accordant au sujet une implication active dans son processus dapprentissage, cest accepter, selon L. M. Bélair (1999), une diminution progressive des formes classiques dhétéro-évaluation assurées par lobservateur au profit de modalités dauto-évaluation assumées par lapprenant. " (Pillonel & Rouiller, 2000)
Développer chez lapprenant une véritable compétence auto-évaluative en actes, au service dun apprentissage signifiant, cest oser affirmer son identité sans occulter laltérité. Se risquer à laisser le formé prendre des initiatives doit permettre son cheminement vers lautonomie. Accorder à lapprenant une véritable autonomie dans son projet scolaire cest le reconnaître comme sujet pensant ; reconnaissance identitaire indispensable pour quil puisse se former. Au contraire, avoir pour objectif de le transformer, cest le priver de la possibilité de se constituer par lui-même, assise pourtant nécessaire à la motivation et à lapprentissage. Il est toutefois surprenant de constater à quel point, face à lévidence partagée dencourager le développement de lautonomie de lapprenant, les pratiques expriment encore souvent le contraire de ce qui est préconisé. Gageons cependant que la réflexion en évaluation accorde enfin une place prépondérante à sa fonction formatrice critérielle alors quelle est souvent plus tentée par sa fonction certificative normative.
Allal, L. & Michel, Y. (1993). Auto-évaluation et évaluation mutuelle en situation de production écrite. In L. Allal, D. Bain & P. Perrenoud (Ed.), Evaluation formative et didactique du français (pp. 239-264). Lausanne : Delachaux & Niestlé.
Allal, L. (1998). Impliquer lélève dans lévaluation : Promesses et pièges de lauto-évaluation. Conférence dans le cadre de lADMEE, Mons (Belgique), 9-10-11 septembre.
Bateson, G. (1972). Vers une écologie de lesprit, tome 1. Paris : Seuil.
Bélair, L. M. (1999). Lévaluation dans lécole. Paris : ESF.
Bonniol, J.-J. & Vial, M. (1997). Les modèles de lévaluation : textes fondateurs avec commentaires. Bruxelles, Paris : De Boeck & Larcier.
Cardinet, J. (1988). La maîtrise, communication réussie. In M. Huberman (Ed.), Assurer la réussite des apprentissages scolaires ? Les propositions de la pédagogie de maîtrise (pp. 155&emdash;195). Paris & Neuchâtel : Delachaux & Niestlé (TDB).
Meirieu, P. (1996). Frankenstein pédagogue. Paris : ESF.
Meirieu, P. (1999). Des enfants et des hommes. Littérature et pédagogie. 1. La promesse de grandir. Paris : ESF.
Paquay, L. (1998).
Lauto-évaluation au cur de la formation initiale
denseignants professionnels : espoirs, écueils,
perspectives. Texte dune conférence, IUFM de
Grenoble,
6 février.
Perrenoud, P. (1998). Lévaluation des élèves. Paris, Bruxelles : De Boeck & Larcier.
Pillonel, M. & Rouiller, J. (2000). Faire appel à lauto-évaluation pour développer lautonomie de lapprenant. A paraître dans les Cahiers pédagogiques.
Tardif, J. (1998). Intégrer les nouvelles technologies de linformation. Quel cadre pédagogique ? Paris : ESF.
Watzlawick, P., Helmick Beavin, J. & Jackson, D.D. (1972). Une logique de la communication. Paris : Seuil.
Wiggins, G. (1989). A true test : Toward more authentic and equitable assessment, Phi Delta Kappa, 70, 703-714.