Pillonel, M. & Rouiller, J.
(2001). Faire appel à l'auto-évaluation pour
développer l'autonomie de l'apprenant. Cahiers
pédagogiques, 393, avril
(diffusé sur site internet
http://www.cahiers-pedagogiques.com).
(Solicit self-evaluation to develop student autonomy -
Selbstbeurteilung im Dienste der Autonomie von Lernenden)
Jean Rouiller, Département des sciences de léducation, Université de Fribourg
A lheure où le discours portant sur les théories de lapprentissage constitue le leitmotiv de nombreuses réformes scolaires, il savère nécessaire de sarrêter quelque peu sur la philosophie sous-jacente à un changement clé désiré : à savoir la révolution pragmatique que constitue lémergence de lautonomie du sujet dans la construction des apprentissages et lappropriation des connaissances. Or, lessor de lautonomie de lapprenant est indissociablement liée à lauto-évaluation. Le propos développé dans cet article tente donc, au travers dun essai de conjonction des termes auto-évaluation et autonomie, didentifier le défi majeur que constitue latteinte de la visée dautonomie authentique, au sens étymologique voire épistémologique du concept, et ainsi déviter sa réduction à une simple ambition discursive caractérisée par de généreuses intentions non factuelles.
(auto-évaluation &emdash; autonomie &emdash; co-construction des apprentissages &emdash; émergence du sujet)
At a time when discussion concerning theories of apprenticeship has become the theme of many school reforms, it appears necessary to stop and reflect upon the underlying philosophy inspiring such an important change, i.e., the pragmatic revolution brought about by the emergence of subject autonomy in apprenticeship organization and knowledge acquisition. Namely, that the development of student autonomy is indissociably linked with self-evaluation. In this article, a contiguous approach of the terms self-evaluation and autonomy has been developed etymologically, even epistemologically, in an attempt to identify the major challenge that striving for authentic autonomy presents, in order to avoid the concepts reduction to a simple discursive ambition characterized by generous nonfactual intentions.
(self-evaluation &emdash; autonomy &emdash; co-construction of apprenticeships &emdash; subject emergence)
Momentan bildet die Diskussion um Lerntheorien das Leitmotiv vieler Schulreformen. In diesemZusammenhang erweist es sich als notwendig, die Philosophie genauer zu betrachten, welche einer Schlüsselstelle der beabsichtigten Veränderungen zugrunde liegt und die Praxis revolutioniert: Die Betonung der Autonomie des Subjekts in der Konstruktion der Lernprozesse und der Aneignung von Wissen. Nun ist die Entwicklung der Autonomie der Lernenden untrennbar mit Selbstbeurteilung verbunden. Thema dieses Artikels ist es, die beiden Begriffe Selbstbeurteilung und Autonomie zueinander in Verbindung zu setzen und so die grosse Herausforderung deutlich zu machen, welche mit der Zielsetzung verbunden ist, eine authentische Autonomie - im etymologischen oder sogar im epistemologischen Sinn des Konzepts - zu fördern. So soll verhindert werden, dass Autonomie auf eine rein verbale Ambition reduziert wird, welche durch grosszügige, nicht auf Tatsachen beruhende Vorsätze charakterisiert wird.
(Selbstbeurteilung &emdash; Autonomie &emdash; Konstruktion der Lernprozesse &emdash; Betonung des Subjekts)
"Eeyore est "idiot" ; son père, lui, devient fou.
De cette folie qui menace tout éducateur face à la résistance des êtres, à leur irréductible différence, à limpossibilité de les circonvenir, à lincapacité de maîtriser leur destin.
Le handicap est, ici, une forme limite de laltérité à laquelle est confronté tout adulte qui veut aider un "autre" à grandir. La folie, elle, est le malheur de cet adulte quand, découvrant les difficultés de lautre à grandir, il décide de grandir à sa place, de le faire grandir en lui."
Philippe Meirieu
Activité de lapprenant : de lordre du discours
Alors que la rhétorique pédagogique prégnante dans nos sociétés post-modernes soutient une conception socio-constructiviste de lapprentissage, le consumérisme scolaire exige des résultats desquels résulte une sélection des excellences. En effet, les pédagogies sinspirant des théories socio-constructivistes postulent une approche compréhensive et différenciée des processus dapprentissage, accordant à lenseignant le rôle de personne-ressource et à lélève celui dacteur dans lacquisition des apprentissages scolaires.
Ces pédagogies nécessitent une différenciation en actes par une individualisation des parcours de formation. Dans cette optique, le maître se voit confier la responsabilité daménager des espaces permettant à tout élève une appropriation des savoirs et savoir-faire au travers dune co-construction signifiante. Lenseignant agit en tant que maître-guide en sadaptant aux capacités et aux besoins de chaque apprenant au sein du groupe délèves. Or, à lopposé, dans nos sociétés férues de diplômes, lobligation de résultats privilégie une approche comparative, normative, hiérarchisant les excellences. Le rôle du maître se confine ici à une fonction d"attestateur" dexigences sociales. Il relègue ainsi le travail de lapprenant dans un processus passif et réactif qui lenferme dans un rôle de patient. Les pratiques enseignantes qui découlent de cette logique protagoniste conduisent à réduire lactivité apprenante au seul discours institutionnel, constitutif dune conformité sociale, témoin fragile de la désormais fameuse "perversité de lobligation de résultats", pour reprendre une expression chère à Meirieu.
Notre culture scolaire comporte un ensemble de normes qui soutiennent la nécessité de limplication de lapprenant dans son processus dapprentissage. Ces normes impliquent des attentes pédagogiques liées aux valeurs de la participation de lélève dans sa formation. Ces valeurs sont si prégnantes dans le discours, quil paraît déviant de sen détourner. Nonobstant, le discours semble malheureusement suffire pour accréditer un passage à lacte très incertain, confirmant par là léchec de la transmission de lapport des recherches pédagogiques à la pratique.
Performances scolaires : influences pédagogiques ou pressions sociales ?
Soumis aux logiques antagonistes énoncées précédemment, le processus dauto-évaluation, qui sest développé en réponse à la préoccupation de lactivité opératoire de lélève, nécessite une réflexion au sujet de son autonomie dans lapprentissage. Largement répandu dans le discours scolaire, le mouvement auto-évaluatif savère toutefois victime de son succès. Il souffre à notre sens dune ambivalence conceptuelle conduisant à des définitions plus ou moins restrictives, voire non consensuelles : lauto-évaluation se limite-t-elle à de lauto-correction ? nécessite-t-elle une décentration de lélève ? demande-t-elle un apprentissage, si oui dans quelles limites ?
Ces questions nous montrent à lenvi les larges zones obscures que recouvrent les nombreuses interprétations du concept. De plus, la réflexion se rapportant à la place de lapprenant cède souvent à linstrumentation. Celle-ci répond aux préoccupations toutes légitimes de la recherche de moyens permettant la mise en pratique de démarches auto-évaluatives au service de lélève. Néanmoins, occulter une analyse de fond conduit à des "bricolages" de pratiques auto-évaluatives ; bricolages se référant principalement à un consensus tolérable, se jouant au cur des pressions sociales, entre attentes réciproques des différents partenaires et autonomie réellement accordée à lapprenant.
Les pressions sociales auxquelles nous faisons allusion découlent naturellement des valeurs de nos sociétés occidentales qui encouragent une course-poursuite aux diplômes. La réussite scolaire dépend ainsi de la réponse adéquate des apprenants aux normes dexcellence. Les performances gagnantes, attestées par un diplôme, relèvent de lintégration des normes attendues. Paradoxe ! les différences interindividuelles y sont dune part exclues, ou tout au moins tolérées au travers décarts contrôlés par rapport aux performances scolaires attendues. Dautre part, le souhait de promotion dun individu "original", créatif, constitue une exigence dun monde du travail régi par la compétition, au sein duquel les diplômes ne suffisent plus. Dès lors, que chercher vraiment au travers dun processus auto-évaluatif ? le développement dun processus métacognitif chez lapprenant en fonction des attentes évaluatives de lenseignant, courant le risque de réduire le processus à un apprentissage de stratégies payantes ? ou laccompagnement du processus auto-évaluatif en respectant une authentique réalisation de lapprenant ?
Dans la réalité quotidienne de la classe, la juste distance à privilégier entre réussite scolaire et soutien à la différence savère souvent subie par des contraintes inhérentes à lenseignement, plutôt quanalysée.
Notion dautonomie pédagogique : là où la réflexion sarrête !
Le concept dautonomie et les intentions pédagogiques sy référant se situent en bonne position dans tout plan détudes, néanmoins les objectifs pédagogiques attenants sont peu pensés, laissant la place à de fréquentes dérives. La plus pernicieuse de celles-ci a fort bien été décrite par Philippe Meirieu (1996) dans son ouvrage "Frankenstein pédagogue", tout comme par Michel Vial :
"La formation est sensée remplir un vide ou redresser une mal-façon. On corrige parce quon a la réponse à la place de lautre. Dans ce contexte ordinaire, lauto-évaluation nest que la mise en demeure de répondre à une conformité. Le formateur dans ce cas na pas conduit sur lui-même le travail de deuil de ses désirs de re-faire lautre, de faire uvre efficace parce que vraie." (Bonniol & Vial, 1997, pp. 297-298)
Le concept dautonomie soppose à ceux de dépendance et de contrainte auxquels est lié lindividu privé de sa liberté ou obéissant à une autre loi que la sienne ; sans toutefois omettre le fait que : "Lautonomie est possible non pas en termes absolus mais en termes relationnels et relatifs." (Morin, 1999, p. 145). En ce sens, comme le souligne Touraine (1984), le sujet-apprenant demande une autonomie dans la relation aux autres, se distinguant par là de lindépendance.
Les limites de la notion dautonomie se situent donc au cur de la problématique de lindividu et du collectif : "Lautonomie nest pas autre chose que linaliénable devoir des personnes de se reconnaître des droits, et que leur droit, tout aussi inaliénable de se donner des devoirs." (Hameline, 1999, p. 57).
Lauto-évaluation se développe grâce à un apprentissage impulsé par le maître qui accorde à lélève une part suffisante de liberté afin que ce dernier puisse poser un regard critique sur lui-même. Or, promouvoir une conception et une mise en uvre de procédures auto-évaluatives accordant à lélève une implication active dans son processus dapprentissage, cest accepter, selon Bélair (1999), une diminution progressive des formes classiques dhétéro-évaluation assurées par lenseignant au profit de modalités dauto-évaluation assumées par lapprenant. Lenseignant évite toute réglementation de lauto-évaluation qui la bornerait à un auto-contrôle stérile. Pour entendre lautre, il sautorise une mise à distance de sa raison raisonnante pour entrer en résonance, en compréhension avec lapprenant, sans aucun jugement de valeurs.
A lheure où la visée dautonomie des élèves est à lhonneur dans les pratiques discursives, lauto-évaluation y découlant trouve naturellement sa place au sein du cursus de formation. Or, développer chez lapprenant une véritable compétence auto-évaluative en actes, au service dun apprentissage signifiant, cest oser affirmer son identité sans occulter laltérité. Se risquer à laisser lélève prendre des initiatives doit permettre son cheminement vers lautonomie. En ce sens, accorder à lapprenant une véritable autonomie dans son projet scolaire cest le reconnaître comme sujet ; reconnaissance identitaire indispensable pour quil puisse se former. Au contraire, avoir pour objectif de transformer lélève, cest le priver de la possibilité de se constituer par lui-même, assise pourtant nécessaire à la motivation et à lapprentissage. Il est toutefois surprenant de constater à quel point face à lévidence partagée dencourager le développement de lautonomie de lélève dans ses apprentissages, les pratiques expriment souvent le contraire de ce qui est préconisé :
"Ainsi, ce serait aller à linverse des idées en faveur que dassigner explicitement à léducation la finalité de diminuer lautonomie des éducables, même si la réalité donne tous les jours la preuve que, si un tel effet négatif nest ni recherché ni prescrit, il est souvent obtenu." (Hameline, 1999, p. 47).
Lauto-évaluation : une réponse à lintention dautonomie
Lattitude auto-évaluative sapprend : "Cest un travail sur soi pour une conscientisation critique." (Donnadieu, Genthon, & Vial, 1998, p. 110). Apprendre à sauto-évaluer cest accepter de voir en arrière pour porter un il critique sur soi, appuyé sur des critères de jugement négociés et appropriés, conduisant à une prise de décision pertinente et efficiente sur la base dun référentiel intériorisé.
Cette aptitude réflexive permet une prise de conscience de son action ; lucidité indispensable à tout apprentissage signifiant que seul lélève, en tant que sujet, peut réaliser.
"En effet, les exigences dun tel recul et dune telle distanciation sont considérables, car elles obligent lévalué à se regarder, à sanalyser, à fouiller dans ses propres difficultés, au risque entre autres daltérer son image de soi et ainsi de devoir la construire à nouveau ou sous dautres angles." (Bélair, 1999, p. 65)
Le vertige que peut provoquer ce regard sur soi extérieur, distancié, constitue pourtant la condition essentielle de ce dessein dautonomie de lapprenant visé par la démarche auto-évaluative. Se comprendre de lintérieur, se questionner, permet de dégager des pistes pour ses actions futures. Lenseignant guide ce processus métacognitif en invitant lapprenant à développer des conduites réfléchies et autonomes. Lauto-évaluation consiste bien en un processus de régulations dynamiques et interactives de formation. Elle ne peut donc se réduire à une simple instrumentation externe, aux mains dun enseignant qui ferait fi de limplication du sujet dans son apprentissage.
Selon Cardinet (1988), lapprentissage de lauto-évaluation constitue le moyen essentiel permettant à lélève de dépasser un simple savoir-faire non réfléchi, purement opératoire, pour accéder à un savoir-faire réfléchi grâce auquel il peut intervenir et agir consciemment.
Pour clore notre propos rappelons que face à limportance créditée aux compétences adaptatives dans nos sociétés libérales, il savère essentiel que les étudiants apprennent à distinguer leurs forces et leurs faiblesses. En ce sens, seul le développement de processus auto-évaluatifs visant lautonomie permettra aux apprenants de gérer leurs façons de faire au travers du pouvoir quelle leur confère.
Références bibliographiques
Belair, L. (1999). Lévaluation dans lécole. Paris : ESF.
Bonniol, J.-J., & Vial, M. (1997). Les modèles de lévaluation : textes fondateurs avec commentaires. Bruxelles, Paris : De Boeck Université.
Cardinet, J. (1988). La maîtrise, communication réussie. Dans M. Huberman (éd.), Assurer la réussite des apprentissages scolaires ? Les propositions de la pédagogie de maîtrise (TDB) (pp. 155-195). Paris & Neuchâtel : Delachaux & Niestlé.
Donnadieu, B., Genthon, M., & Vial, M. (1998). Les théories de lapprentissage. Quel usage pour les cadres de santé ? Paris : InterEditions, Masson.
Hameline, D. (1999). Autonomie. Dans J. Houssaye (éd.), Questions pédagogiques (pp. 47-58). Paris : Hachette.
Meirieu, Ph. (1996). Frankenstein pédagogue. Paris : ESF.
Meirieu, Ph. (1999). Dites-nous comment survivre à notre folie, de Kenzaburô Ôé ou "aider lautre à grandir en le préservant de notre folie", Educateur, 9, 22-27.
Morin, E. (1999). La tête bien faite. Paris : Seuil.
Touraine, A. (1984). Le retour de lacteur. Essai de sociologie. Paris : Fayard.