Archiver / Créer

Objet de savoir pour les historiens, les archives ont longtemps été protégées par le secret et d'un accès réglementé. Aller aux archives, c’était se rendre dans une sorte de crypte où le passé pourrait ressusciter. Le Goût de l’archive d’Arlette Farge (1989) est caractéristique de ce rapport sensible et romantique aux archives. Mais trente ans après, tout a changé et les archives se sont démultipliées ; elles ont envahi à la fois les débats publics et les pratiques ordinaires, les créations des cinéastes et celles des plasticiens.


C’est bien sûr d’abord un effet de leur numérisation, de plus en plus fréquente et systématique : consultables en dehors des lieux de leur conservation, partout, tout le temps, les archives s’ouvrent à toutes sortes de réinvestissement. Il faut évaluer les effets de cette dématérialisation, qui n’est pas simplement une évolution technologique mais un véritable changement de paradigme : les archives étaient rares, précieuses, protégées par le pouvoir qui les produisait et les conservait ; aujourd'hui, elles prolifèrent. Il est rare qu’un site Internet, une exposition, une administration, une exposition n’ait pas un onglet, un service, un secteur "archives" qui permette de documenter son travail mais plus encore de construire et de manifester son identité. La nature et les usages des archives se sont transformés : non seulement tout peut (voire doit) être archivé mais toute trace du passé, tout document finit par être considéré comme archive – l’archive au singulier l’emporte alors sur les archives (Mal d’archive de Jacques Derrida).


Cette extension du domaine de l’archive s’est trouvée prise, en outre, dans le tour mémoriel de notre rapport au passé (la commémoration, la passion de la généalogie en étant les autres symptômes, comme l’a montré Pierre Nora dans les Lieux de mémoire). Elles ne sont plus seulement un objet de savoir mais un lieu ou un support de la mémoire. Enfin, leur statut même de source a été remis en question. Par les historiens d’abord qui exigent à présent qu’on aille soit « dans le sens dans l’archive », soit « à rebours de l’archive » (reading along or against the archival grain), mais en considérant toujours celle-ci comme un lieu où le savoir n’est pas seulement récolté, mais construit au sein de dispositifs de pouvoir. Par les artistes et créateurs ensuite, qui les utilisent délibérément à contre-sens, non pas comme ce qui permet de documenter une histoire, mais comme matériau ou dispositif à part entière de l’invention (groupe Atlas de Walid Raad) : avec elles, on invente son passé, on le rêve, on le mythifie, on le reconstruit, qu’il soit personnel ou collectif (Christian Boltanski, Anselm Kiefer). Les archives sont parfois fabriquées de toutes pièces pour pouvoir raconter l’Histoire ou, à l’inverse, c’est la quête des archives qui devient la trame de l’écriture (Dora Bruder de Patrick Modiano, Austerlitz de W.G. Sebald) ; et parfois sont constitués comme archives de simples reliquats de la vie privée (« L’Herbier des villes » de Georges Perec, Time Capsule d'Andy Warhol) ; parfois encore leur montage est mis au service d’une réflexion sur le pouvoir, sans discours (Harun Farocki).


Si la formule de Georges Perec « Penser / classer » a pu apparaître rétrospectivement comme la devise des années 1970 et 1980, alors la formule « Archiver / créer » cristallise-t-elle peut-être quelque chose de notre présent et de notre passé récent. Ce sont ces usages multiples des archives qui vont nous intéresser : savoir, histoire, patrimoine, identité, mémoire, autant de pôles autour desquels s’organisent la connaissance et la création contemporaines.


Public cible

Cette École d'été de l'Université de Genève (Geneva Summer School of Criticism) s'adresse aux étudiants post-gradués et doctorants de toutes les disciplines des humanités.


Crédits (équivalence)

Une équivalence de 6 crédits ECTS (à valider par l’Université de rattachement) peut être délivrée sur remise d’un travail écrit.


Renseignements : archivercreer@unige.ch

Early Bird, 15 février 2019**:

Inscription anticipée : 1,200 CHF*


Extended Deadline, 31 mai 2019**:

Frais d’inscription (date limite) : 1,500 CHF*


Étudiants membres de la CUSO :

Frais d’inscription: 500 CHF*


*Including 100 CHF non refundable administrative fees

** Limited number of discounts available for Master and PhD students living on a low budget.

Responsables

Vincent Debaene

Université de Genève, Département de langue et de littérature françaises modernes

Atelier « Tentatives d'effraction : du document à l’archive, ou comment faire entrer le réel dans l’œuvre »


Après avoir enseigné dix ans à Columbia University, Vincent Debaene est professeur à l’Université de Genève. Ses recherches portent principalement sur l’histoire de l'anthropologie et des sciences sociales, les littératures d'expression française du XXe siècle, les rapports entre littérature et colonie. Il s'intéresse à la théorie littéraire, à l'histoire intellectuelle et aux points de contacts entre science et littérature autour, en particulier, de la notion de document.

Ouvrages (sélection)

  • L’Adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris: Gallimard, "Bibliothèque des sciences humaines", 2010 ; traduction anglaise : Far Afield: French Anthropology between Science and Literature, Chicago & London, the University of Chicago Press, 2014. (trans. Justin Izzo)
  • Claude Lévi-Strauss. L’Homme au regard éloigné, Paris: Gallimard, "Découvertes", 2009 (en collaboration avec Frédéric Keck)
  • Nadja d’André Breton, ‘Profil d’une œuvre’, Paris, Hatier, 2002.


Nathalie Piégay

Université de Genève, Département de langue et de littérature françaises modernes

Atelier « Le récit, l’enquête, l’archive au 21e siècle »

Spécialiste de littérature française des XXe et XXIe siècles, Nathalie Piégay est professeure à l’Université de Genève depuis 2015, après avoir enseigné à l'Université Paris-VII-Denis-Diderot. Elle a publié des travaux sur la littérature contemporaine, sur Aragon, Claude Simon, Robert Pinget, et a travaillé sur la représentation des savoirs et le statut des archives dans la fiction.

Ouvrages (sélection)

  • Le futur antérieur de l’archive, collection Confluences, éd. Tangence, préface de J. 
Martel, 2012, Montréal, Canada.
  • L’érudition imaginaire, Droz, coll. « Titre courant », 2009.
  • Aragon et la chanson, Paris, Textuel, 2007, 2 v. 



Intervenants

Jean-François Bert

Université de Lausanne, Département d’histoire et de sciences des religions

Atelier « Pratiques de l’archive, pratiques du savoir »

Sociologue et historien des sciences sociales, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, Jean-François Bert s’intéresse à l’histoire des pratiques savantes, à l'anthropologie des savoirs et aux archives des sciences humaines et sociales.

Ouvrages (sélection)

  • Comment pense un savant, Un physicien des Lumières et ses cartes à Jouer, Anamosa, Paris, 2017.
  • Une histoire de la fiche érudite, Presses de l’Enssib, 2017
  • Qu’est ce qu’une archive de chercheur ?, Openédition Press, Marseille, Paris, 2014.
  • L'Atelier de Marcel Mauss. Un anthropologue paradoxal, Éditions du CNRS, Paris, 2012.


Jérôme David

Université de Genève, Département de langue et de littérature françaises modernes

Atelier « Archives littéraires et humanités numériques »

Professeur à l’Université de Genève, spécialiste de Balzac et de l’histoire globale de la littérature, Jérôme David est co-directeur du Bodmer Lab, un projet de recherche et de numérisation issu d'un partenariat entre l'Université de Genève et la Fondation Martin Bodmer. Ses recherches portent sur l’histoire comparée de la littérature et des sciences sociales, la mondialisation culturelle, ainsi que sur la théorie esthétique et la didactique de la littérature à l'ère numérique.

Ouvrages (sélection)

  • Martin Bodmer et les promesses de la littérature mondiale, Paris, Ithaque, 2018
  • Spectres de Goethe. Les métamorphoses de la «littérature mondiale», Paris, Les Prairies ordinaires, 2011.
  • Balzac, une éthique de la description, Paris, Honoré Champion, coll. «Romantisme et modernités», 2010.
  • L’implication de texte. Essais de didactique de la littérature, Presses universitaires de Namur, 2010.


Emmanuelle Saada

Columbia University, Department of French and Romance Philology

Atelier « Décoloniser les archives »

Emmanuelle Saada est professeure de français et d’histoire à l’Université de Columbia (New York), où elle dirige le Centre d’études françaises et francophones. A l’intersection de la sociologie, de l’histoire et du droit, ses recherches portent principalement sur la formation des identités sociales et des catégories qui y sont associées dans l’empire colonial français (XIXe et XXe siècles) et sur l’articulation de la violence et du droit dans le colonialisme français.

Ouvrages (sélection)

  • Civilizing emotions : concepts in nineteenth century Asia and Europe / Emmanuelle Saada [et al.] (dir), Oxford University Press, 2015.
  • Les enfants de la colonie. Les métis de l’empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007 ; traduction anglaise Empire’s Children: Race, Filiation and Citizenship in the French colonies, University of Chicago Press, 2012.


Coordination

Éléonore Devevey

Université de Genève, Département de langue et de littérature françaises modernes

Maître-assistante à l’Université de Genève, Éléonore Devevey a consacré une thèse de doctorat aux rapports entre écrivains et anthropologues français dans la seconde moitié du XXe siècle. Elle travaille actuellement sur plusieurs fonds d’archives d’ethnologues, et s’intéresse à l’usage des savoirs dans la littérature moderne et contemporaine.



Programme

Outre cinq séminaires intensifs animés par des spécialistes renommés, elle comporte un ensemble d'animations et d'événements autour des archives et de leurs usages savants et/ ou esthétiques.

Les cinq séminaires combineront réflexion théorique et approche pratique des archives :

  • Le récit, l’enquête, l’archive au 21e siècle (Nathalie Piégay, Université de Genève)
  • Décoloniser les archives (Emmanuelle Saada, Columbia University)
  • Pratiques de l’archive, pratiques du savoir (Jean-François Bert, Université de Lausanne)
  • Archives littéraires et humanités numériques (Jérôme David, Université de Genève)
  • Tentatives d'effraction : du document à l’archive, ou comment faire entrer le réel dans l’œuvre (Vincent Debaene, Université de Genève)