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Martin Steinmann
L'architecture de
Diener & Diener:
une architecture pour la ville
Extrait de FACES n° 41,
été 1997, pp. 2-3
«A l'extérieur, nous ne serons jamais assez
généraux.» Comme l'écrit Heinrich
Tessenow en 1925, les formes et les couleurs calmes sont
«toujours quelque chose de très urbain ou de
communautaire». «Ainsi, les formes aussi bien que
les couleurs que nous montrons publiquement doivent
nécessairement être d'autant plus connues ou
neutres que nous aimons davantage l'urbain.»[1] Pour
cette raison, le gris est tout naturellement la couleur de
la ville.
Cette couleur doit être appréhendée de
manière métaphorique: en tant qu'expression de
la généralité qu'incarne la ville. En
ce sens, l'oeuvre de Diener & Diener est à
comprendre comme la recherche résolue d'une
architecture urbaine. On peut néanmoins se demander
de quelle ville il s'agit. La ville du début du XIXe
siècle, telle que la déterminent - encore -
les alentours des deux maisons de la rue de la Roquette? La
ville du début du XXe siècle qui, avec sa
vélocité nouvelle, a produit la maison des
frères Luckhardt à la Potsdamerplatz - et
stimulé par cette icône d'une architecture
urbaine, la maison de Diener & Diener à la
Burgfelderplatz?
Combien différents, si on les compare avec cette
réalisation de 1985, sont les bâtiments que ces
architectes ont conçus au cours des dernières
années à Bâle, ceux que nous traitons
dans ce numéro sous le titre Architecture pour la ville! Les moyens mis en oeuvre sont fortement
simplifiés: des murs en béton teintés
dans la masse - les maisons de Bâle avec leurs murs en
briques et celles de Paris avec leurs murs en calcaire, la
pierre de Paris, constituent des exceptions - et des
fenêtres traitées en tant que «trous dans
le mur», mais d'une telle taille qu'on ne sait pas
très bien comment les appeler, ce qui est
également le cas des murs; ils se situent à
cheval entre les catégories «mur» et
«ossature».
C'est tout; et c'est tout ce qui est nécessaire. Les
moyens de l'architecture sont réduits à
l'extrême, même si cela permet un jeu
très riche de différences entre les
bâtiments.
Ces différences ont leur origine dans le
sens d'une maison. Ainsi, l'oeuvre individuelle
se présente comme l'actualisation de règles
pour ce lieu-ci (le lieu où se dresse la maison). Ce
point sera abordé par la suite.
L'immeuble commercial de la Greifengasse, par exemple, se
dresse en face d'un grand magasin des années 30. Avec
ses murs faits d'un béton dense, sombre, beau et ses
fenêtres, qui sont tout aussi importantes que celles
du grand magasin, il rayonne un calme que je ressens comme
étant urbain. Cette signification ne se crée
pas sur la base de signes, comme c'est encore le cas dans la
maison de la Burgfelderplatz, ou disons plutôt, sur la
base de formes que nous pouvons lire comme des signes. Ce
sont le béton et le verre eux-mêmes qui, en
raison de leurs caractéristiques sensuelles,
suscitent l'impression d'urbanité, de la même
manière que le grand magasin, quoiqu'avec d'autres
moyens et de ce fait avec une autre tonalité.
L'urbanité ne consiste pas en un nombre fixe de
significations; elle se pare de diverses images, celles du
calme aussi bien que de l'agitation, celles du gris de la
pierre aussi bien que des couleurs des enseignes au
néon.
Dans le contexte de la Greifengasse, la façade de cet
immeuble commercial porte une certaine expression,
même si cette expression se mesure dans un autre
cadre, celui de l'oeuvre de
Diener & Diener. Dans
ce cas, les caractéristiques d'une
façade apparaissent comme quelque chose qui se
distingue des caractéristiques d'une autre
façade. Or, ce phénomène correspond aux
lois de la perception. Nous voyons les formes par
association/dissociation par rapport, notamment, à
d'autres formes, comme Victor Sklovskij l'a
constaté. Une forme est elle-même en se différenciant d'une autre - je
suis tenté de dire, en n'étant pas une autre forme.
Je pense que la signification de cette architecture
réside dans le fait que, au lieu de courir d'une
invention à l'autre, elle se base sur le principe que
la perception est toujours la perception de différences. Ainsi, l'oeuvre de Diener & Diener se
fonde sur la différenciation qui fait
apparaître un bâtiment pris individuellement
comme un objet à la fois unique et universel, de la
même façon que, dans un jeu, une partie
actualise des règles générales: elle
est singulière et pourtant liée à toute
autre partie par ces règles mêmes. C'est dans
ce cadre que les caractéristiques d'un bâtiment
se déterminent comme banales, calmes ou
élégantes. Mais le jeu qui est joué par
cette oeuvre se nomme «la ville».
Il s'agit d'un jeu paradoxal, car si l'on en croit Bernard
Huet, les notions d'architecture et de ville s'excluent, du
moins aussi longtemps que l'architecture se comprend comme
un art selon la conception qui s'est
concrétisée au XIXe siècle. Dans son
important article «L'architecture contre la
ville», Bernard Huet a exposé comment
l'architecture, lorsqu'elle se présente en tant
qu'invention - et elle le fait lorsqu'elle se comprend de la
manière décrite - parvient à s'opposer
à la ville. La ville, écrit-il, est le lieu
des conventions. «C'est elle qui (...) fixe les
règles du jeu des significations sociales. C'est
pourquoi la ville est par nature conservatrice. Elle
résiste aux transformations qui mettraient en crise
les conventions qui la fondent. Au contraire, l'architecture
comme oeuvre d'art exalte l'invention (...).»[2]
La conception de l'art qui se trouve à la base de
cette invention est avant-gardiste. Selon elle, l'art doit
prouver son statut par son altérité - par le
fait qu'il s'écarte des règles auxquelles il
demeure néanmoins attaché: sinon, de quoi
pourrait-il bien s'écarter? La relation entre l'art
avant-gardiste et les règles est donc de nature
parasitaire. En ce sens, il est possible d'identifier l'art
à partir du XIXe siècle - depuis le
siècle bourgeois - avec la nouveauté.
Afin d'illustrer la relation difficile, ou devenue
difficile, de l'architecture et de la ville, il suffit de
comparer deux immeubles commerciaux de Bâle, distants
de quelques centaines de mètres à peine,
l'immeuble SUVA de Herzog & de Meuron et l'immeuble
FIDES de Diener & Diener. Avec Bernard Huet, nous
pouvons décrire l'attitude qu'ils adoptent par
rapport à la ville comme une attitude contre,
respectivement pour la
ville.
Les divers effets que produit l'immeuble SUVA se
déclenchent lorsque l'on reconnaît
derrière la façade en verre - une image
familière - une façade en pierre qui, en
fonction des conditions de luminosité, apparaît
de manière plus ou moins lisible, à la
façon des tableaux dans lesquels Rémy Zaugg
recouvre plus ou moins des mots de peinture. Dans ce projet,
il s'est agi de savoir comment cet immeuble des
années 50 pouvait être
réhabilité. Dans la mesure où il met en
scène l'exceptionnel, il ne peut être reproduit
et, ne pouvant être reproduit, il s'oppose aux
règles de la ville. «L'architecture comme oeuvre
d'art exalte l'invention», écrit Bernard Huet et
décrit ainsi, sans le vouloir, l'architecture de
Herzog & de Meuron.
Les effets que produit l'immeuble FIDES, par contre,
résultent de la déclinaison d'un terme
architectural en relation avec le lieu où il se
dresse. Ce terme, en l'occurrence, ce sont les
fenêtres qui, comme toujours dans l'oeuvre de Diener
& Diener, sont inhabituellement grandes. Ces
dernières présentent sur l'une des
façades, déterminée par le grand pont,
cinq parties, sur l'autre trois parties, en fonction des
échelles différentes du contexte. Or, ces
échelles s'expriment dans la mesure où les
caractéristiques des fenêtres - les unes par
rapport aux autres - se constituent en tant que
différences.
Dans ce processus, des règles sont reconnaissables,
qui déterminent de plus en plus
précisément l'oeuvre de Diener & Diener.
Elles se basent sur l'hypothèse «que l'on peut
toujours concevoir l'architecture comme une collection
d'éléments; que ces éléments
peuvent être constamment utilisés et
réutilisés de manière
différente; et que cette collection formera un jour
ou l'autre la base d'une nouvelle convention»[3]. Or,
ces éléments se modifient, du moins leur
forme, de cas en cas, mais ils se modifient par
l'interprétation de règles qui deviennent
identifiables dans le cadre d'une telle déclinaison.
Ceci donne à chaque bâtiment isolé une
grande stabilité, parce qu'il est ainsi relié
à l'histoire de l'architecture.
Il est possible de décrire le développement
qu'emprunte l'oeuvre de ces architectes en tant que
recherche progressive de règles, actualisées
de cas en cas, en lieu et place de l'invention de
règles toujours nouvelles. Ainsi, la contradiction
qui s'exprime dans le «contre» de Bernard Huet
s'annule: les bâtiments de Diener & Diener ont
leur «raison d'être» dans le débat
avec la ville et avec les «règles de la
signification sociale», contrairement aux
bâtiments de Herzog & de Meuron, qui sont
fondés en partie sur le débat avec l'art. Il
est donc logique que ces bâtiments trouvent le
même genre d'attention que celle prêtée
à l'art.
Dans une conférence
intitulée «Firmitas», Roger Diener a
défini cette stabilité dans le sens que nous
avons tenté de décrire. Elle découle
des règles de l'architecture et du fait que des
maisons édifiées selon ces règles nous
paraissent familières. Il ne s'agit pas là
d'une question d'images, même s'il n'est pas possible
de les effacer (ou alors comme les images d'une
«ardoise magique», où les lignes sont
conservées dans la cire), mais bien de ces
règles qui relient des bâtiments
différents. Ils sont apparentés «du fait
de l'expression universelle que prennent des bâtiments
qui sont conçus de cette manière; aucun geste
architectural ne paraît les déterminer, ils
paraissent déterminés par des règles
qui sont hors de portée des
architectes.»[4]
De telles phrases laissent
apparaître la recherche d'un «degré
zéro», dans lequel les décisions
conceptuelles découlent des conditions mêmes
d'un programme architectural. Ceci ne doit cependant pas se
concevoir comme quelque chose de naturel. Les
décisions découlent du champ des règles
mentionnées plus haut. Ainsi, dans l'architecture de
Diener & Diener, la réduction des moyens signifie
moins le choix d'une forme particulière - d'une forme
au sens d'une «tradition minimaliste» ou d'une
«forme essentielle», comme celle qu'a
recherchée Brancusi - que du choix de règles
à l'aide desquelles l'architecture et la ville
peuvent être mises dans une relation dans laquelle
l'une se fonde sur l'autre.
© Faces, 1997
Traduit de l'allemand par Françoise et Jean-Pierre
Lewerer
[1] Heinrich Tessenow, «Die äussere Farbe der
Häuser», nouvelle publication in H. Tessenow,
Geschriebenes, Braunschweig, 1982, pp. 45-51.
[2] Bernard Huet, «L'architecture contre la
ville», in AMC,
n° 14, 1986, pp. 10-13.
[3] Roger Diener dans une conversation du 14.3.1997.
[4] Roger Diener, «Firmitas», conférence
donnée à l'EPFZ le 29.10.1996; notes
typographiées, p. 4.
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