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Robert Schuman (1886-1963) et Konrad Adenauer (1876-1967)

Au tournant des années 1950, qui fut décisif pour la construction de l'Europe que nous connaissons aujourd'hui à travers l'Union Européenne, Robert Schuman était Ministre des Affaires étrangères français, un poste qu'il occupera de manière continue de 1948 à 1953, malgré les changements incessants de gouvernement si caractéristiques du régime parlementaire de la IVe République en France. Cette stabilité fut un événement déterminant. Un autre élément déterminant fut la renaissance de l'Allemagne en 1949, avec une nouvelle Constitution et à la tête de son gouvernement Konrad Adenauer, élu chancelier cette année-là, et qui le demeurera, en dépit de son âge avancé, jusqu'en 1963.

Schuman et Adenauer avaient de très forts points communs, qui les prédisposaient non seulement à s'entendre, mais à devenir les pionniers de la réconciliation franco-allemande en plaçant celle-ci dans le cadre d'une réconciliation européenne plus vaste.

Tous deux étaient des hommes de la frontière : le Lorrain né à Luxembourg, qui avait grandi à Metz, et le Rhénan de Cologne. Ils en avaient expérimenté les malheurs et, d'une certaine manière, les absurdités. Ainsi Robert Schuman était né allemand, puisque l'Alsace-Lorraine avait été incorporée au Reich après la défaite française de la guerre de 1870. Il avait fait toutes ses études d'avocat dans l'Empire allemand, à Bonn, à Munich, à Berlin, à Strasbourg (allemande à l'époque), et était donc parfaitement bilingue. Durant la grande Guerre de 1914-1918, il avait été mobilisé dans l'armée allemande, bien sûr, mais ne combattit pas : réformé en 1908, il fut affecté dans des bureaux éloignés du front. La fin de la guerre le vit donc changer de nationalité, en même temps qu'il s'engageait en politique dans l'Union Républicaine Lorraine, ce qui lui valut en octobre 1919 d'être élu à la Chambre des Députés à Paris ! Il y siégera sans discontinuer jusqu'à ce qu'une nouvelle guerre survienne, en 1940.

Konrad Adenauer, son aîné de dix ans, fait lui aussi des études de droit, à Fribourg-en Brisgau, à Munich et à Bonn, avant de retourner à Cologne où il devient en 1901 l'assistant de l'avocat Klausen qui se trouve être le Président du groupe catholique Zentrum à l'assemblée municipale. Dans ce sillage, le jeune Konrad gravit rapidement tous les échelons de la vie politique locale. Elu pour la première fois en 1906 à l'Assemblée municipale, il finira par être élu Maire de Cologne en 1917, un mandat qu'il conservera jusqu'en 1933, date où il sera démis de ses fonctions par les nazis arrivés au pouvoir.

Outre la proximité des origines, deux autres éléments communs apparaissent clairement de leurs biographies. Tous deux étaient de fervents catholiques, et se sont engagés en politique sous la bannière d'un parti catholique. Ce fut le Zentrum, parti catholique sous le Reich et la République de Weimar, pour Konrad Adenauer, qui après la deuxième guerre mondiale fut le fondateur de la CDU, un parti principalement catholique. Ce furent des formations catholiques aux noms divers sous la IIIe République pour Robert Schuman, qui a été après 1945 l'un des fondateurs et l'une des figures de proue du parti catholique de la IVe République : le MRP (Mouvement Républicain Populaire). L'autre élément, c'est bien sûr leur opposition au nazisme. Adenauer refusa de s'y rallier en 1933 et fut évincé de la Mairie de Cologne. En 1940, Schuman, bien qu'ayant voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, refusa de faire partie du nouveau gouvernement et fut placé en résidence surveillée avant de s'évader et d'entrer dans la clandestinité.

Janvier 1950, Robert Schuman se rend à Bonn en visite officielle auprès de la toute nouvelle République Fédérale d'Allemagne, créée l'année d'avant. Il perçoit parfaitement l'importance des doléances exprimées par son gouvernement (occupation de la Sarre), ainsi que la nécessité de ne pas renouveler les erreurs de 1918 et de redonner toute sa place à l'Allemagne comme Etat souverain, si possible dans un cadre européen plutôt que purement national. Lorsqu'au début du mois de mai, Jean Monnet lui transmet son projet dans le plus grand secret, il l'examine et décide d'en endosser la responsabilité politique.

Il prévoit de le présenter en Conseil des Ministres du 9 mai 1950. Le même jour, un de ses proches collaborateurs est à Bonn pour en informer le Chancelier Adenauer qui transmet sans délai sa réponse positive. La suite est connue : Schuman attend patiemment la fin de la réunion du Conseil, afin d'éviter de grands débats. Il évoque son Plan en termes assez anodins, sans en distribuer le texte à ses collègues qui n'expriment ainsi guère de réticences. Fort de cela, juste après la séance, il convoque à 18 heures, au Ministère des Affaires étrangères, une Conférence de presse durant laquelle le « Plan Schuman », acte de naissance de l'Europe communautaire, est officiellement lancé. Cette opération (c'était une condition du succès) s'est vraiment faite à deux : Schuman, on l'a vu, a opéré en catimini et évité tout débat auprès de ses collègues, alors que le même jour, Adenauer donnait son accord à l'émissaire de Robert Schuman sans même en informer ses Ministres !

Le Plan Schuman débouchera sur le Traité CECA. Les deux hommes lutteront ensuite, mais sans succès pour le projet CED. Après son départ du Ministère en 1953, Robert Schuman s'associera à diverses initiatives pro-européennes, et collaborera notamment avec Denis de Rougemont lors de la création à Genève en 1954 de la Fondation Européenne de la Culture.

A la tête du gouvernement allemand, Adenauer engagera son pays dans le Traité CEE et son projet de Marché commun en 1957.

En 1962, la coopération franco-allemande connut une étape supplémentaire après le voyage symbolique d'Adenauer en France, culminant dans la cathédrale de Reims (où étaient couronnés les Rois de France), et le voyage du Général de Gaulle en Allemagne. A l'initiative commune du vieux Chancelier et de l'ancien Chef de la France libre, devenu Président de la République, les deux pays signèrent un Traité d'entente, signé au Palais de l'Elysée le 22 janvier 1963, qui couvre divers domaines de réalisations communes, notamment culturelles, et qui est toujours en vigueur (la chaîne de télévision ARTE en est un produit contemporain).