François Mitterand (1916-1996) et Helmut Kohl (né en 1930)
L'une des images fortes de la construction européenne a été prise à Verdun, le 22 septembre 1984. On y voit le Président de la République française, François Mitterrand, et le Chancelier fédéral allemand, Helmut Kohl, main dans la main, se recueillant devant des tombes de soldats français et allemands victimes de cette bataille de la Première Guerre mondiale qui fit près d'un million de morts. C'était réaffirmer la réconciliation entre la France et l'Allemagne comme pierre angulaire de la construction de l'Europe.
Le parcours de François Mitterrand a été maintes fois narré. En 1940, il est fait prisonnier et parvient à s'évader après deux tentatives infructueuses. En 1942, il travaille brièvement pour Vichy avant de nouer des liens avec la Résistance. Il entre dans la clandestinité en 1943 et fonde son propre réseau. A la Libération, il se lance en politique, parallèlement à son métier d'avocat, dans les rangs d'une petite formation, souvent présente dans les coalitions gouvernementales de la IVe République : l'Union Démocratique et Socialiste de la Résistance, qu'il présidera de 1953 à 1965. Il sera ainsi plusieurs fois Ministre jusqu'en 1958, date de l'arrivée du Général de Gaulle et de l'avènement de la Ve République. Il participe aussi au Congrès de La Haye en 1948.
Attaché au régime parlementaire précédent, il écrit un pamphlet contre l'autoritarisme du nouveau régime, publié en 1964 sous un titre sans équivoque : Le coup d'Etat permanent. Il se profile ainsi en tête de liste des opposants de la gauche non communiste au régime en place et à son chef. C'est ainsi que lors des élections présidentielles de 1965, c'est lui qui représente ce courant. Contre toute attente, il fait un très bon score et pousse le Général à un deuxième tour, qu'il perd par 45% contre 55% des voix. Dans la foulée de ce résultat au départ inespéré, il rassemble la gauche non communiste au sein d'une nouvelle formation, la Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste (FGDS). Aux législatives de 1967, la victoire est manquée de peu. En mai 1968, après avoir constaté le départ du Général, il se déclare candidat à l'élection présidentielle. C'était un peu prématuré puisque de Gaulle revient, et l'opposition de gauche est balayée aux législatives de 1968.
Il rejoint le Parti socialiste en 1971 dont il devient le Premier Secrétaire. A nouveau candidat aux présidentielles de 1974, il est encore battu (certes de peu), cette fois par Valéry Giscard d'Estaing (49,2% contre 50,8%). Mais il demeure à la tête du Parti socialiste et se présente une troisième fois aux Présidentielles, en 1981. Ce sera la bonne : il est élu avec 51,8% des voix contre le Président sortant. Et réélu en 1988 contre Jacques Chirac avec 54%. Il restera donc quatorze ans au pouvoir suprême (deux septennats), ce qui constitue à ce jour le record.
Originaire de Ludwigshafen en Rhénanie-Palatinat, Helmut Kohl entre encore plus précocement en politique que François Mitterrand, puisque c'est à l'âge de 16 ans, en 1946, qu'il adhère à la toute nouvelle formation qui vient d'être créée par Konrad Adenauer : la CDU (Union chrétienne démocrate). Parallèlement, il mène des études qui le conduisent à un doctorat d'histoire contemporaine. Il trouve un poste de conseiller dans une firme chimique. Il est élu au Conseil municipal de sa ville natale en 1960, puis au Parlement du Land de Rhénanie-Palatinat, dont il deviendra Président (« Ministre-Président ») en 1969. Il se profile alors comme un leader de la CDU. Après un premier échec en 1971, il est élu Président de son Parti, alors dans l'opposition, en 1973. Sa première candidature au poste de Chancelier date des législatives de 1976 : la CDU est battue par les Sociaux-démocrates d'Helmut Schmidt appuyés par les Libéraux. Son parti perd à nouveau les élections de 1980, mais il reste à sa tête.
Son heure arrive en 1982, lorsqu'un vote de défiance du Parlement contre Helmut Schmidt le propulse à la Chancellerie. Dans la foulée, il gagne les législatives de 1983, puis celles de 1987, de 1991 et de 1994, avant d'être battu par les Sociaux-démocrates de Gerhard Schroeder. Point commun avec Mitterrand : il détient le record de longévité au poste de Chancelier (16 ans), devançant Konrad Adenauer. Il est aussi le Chancelier qui a mené à bien la réunification de l'Allemagne en 1990.
Le Rhénan Helmut Kohl et le Charentais François Mitterrand ont tous deux vécu la guerre, mais de manière sensiblement différente : comme adolescent pour l'un, comme acteur porteur des ambiguïtés de l'époque pour l'autre. Mais tous deux avaient profondément le sens de l'histoire, et perçurent très bien le prix de la réconciliation franco-allemande pour l'avenir de l'Europe.
Ils se sont rencontrés beaucoup : souvent six ou sept fois par année. Ils ont pris aussi un certain nombre d'initiatives communes qui ont fait pendant un temps du « couple » franco-allemand ce que l'on a appelé le « moteur » de la construction européenne.
Après le Conseil européen de Fontainebleau et la levée de l'hypothèque du « chèque britannique », générateur de blocages de la part de Margaret Thatcher, le couple Mitterrand-Kohl joue un rôle décisif dans la relance du processus d'intégration, qui mènera à la signature de l'Acte Unique européen en 1986, et dans la désignation de Jacques Delors comme Président de la Commission en 1985, qui en conduira la mise en ?uvre.
Quelques mois après la chute du Mur de Berlin, les deux dirigeants français et allemand adressent, le 19 avril 1990, une lettre commune à la Présidence irlandaise de la Communauté européenne pour réclamer que l'on donne une véritable identité politique à la construction européenne, parallèlement aux efforts entrepris par Jacques Delors (voir supra) pour renforcer l'Union Economique et Monétaire et aller vers une monnaie européenne unique. Il est temps, écrivent-ils, de « transformer l'ensemble des relations entre les Etats-membres en une Union Européenne ». C'est ainsi que le Traité de Maastricht, signé en 1992, créera l'Union Européenne, dotée d'un volet politique, à travers la Politique Extérieure et de Sécurité Commune (PESC).
1990 : Helmut Kohl saisit à bras le corps l'occasion de la réunification allemande, dont il accélère considérablement le processus. Son action prend de court un certain nombre de dirigeants d'autres pays, dont François Mitterrand, et l'idée d'une Allemagne réunifiée à marche forcée inquiète. Le Chancelier saura apaiser les craintes, et montrer que ce processus était dans l'intérêt de l'Europe. Néanmoins, quelques divergences subsisteront entre l'Allemagne et la France à cette époque. L'épisode le plus connu est celui de l'éclatement de la Yougoslavie en 1992, que favorisera le Gouvernement allemand, et notamment son Ministre des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher, en reconnaissant unilatéralement l'indépendance de la Croatie. Ceci prendra une nouvelle fois de court la diplomatie française, François Mitterrand en tête, qui agissait résolument en faveur du maintien de la Fédération yougoslave. En cette occasion, les deux promoteurs de la PESC (pas encore en vigueur) ont montré le chemin encore à parcourir pour que l'Europe parle d'une seule voix sur les sujets les plus sensibles.
Outre le symbole de Verdun, François Mitterrand et Helmut Kohl sont aussi à l'origine d'initiatives bilatérales marquantes et de portée européenne, comme la création d'Ambassades communes entre les deux pays, et - surtout - celle de l'Eurocorps, sorte d'embryon d'armée commune, décidée à La Rochelle en 1992.
