Jean Monnet (1888-1979)
L'Union Européenne (UE) est de loin le principal moteur aujourd'hui de la construction européenne. Or, l'UE a pour origine la pensée d'un homme, Jean Monnet, fils d'un marchand de cognac devenu haut-fonctionnaire français, sur laquelle repose encore de nos jours une grande part de sa démarche fondamentale et de ce qui en fait son originalité, parfois au détriment d'une certaine « lisibilité » pour le simple citoyen.
Si vous avez dans votre cave une très vieille bouteille de cognac de la marque Monnet, ne la buvez pas mais vendez-là plutôt aux enchères, vous en tirerez certainement un prix insoupçonné ! Au début du XXe siècle, Jean Monnet sillonne le monde en étant commis-voyageur de la marque familiale. Il découvre les autres en faisant des affaires, et en négociant sur du concret. Ouverture d'esprit et pragmatisme sont ainsi deux éléments indispensables à la compréhension du personnage. Durant la première Guerre Mondiale, il fomente déjà des initiatives, qui seront partiellement réalisées, de coordination de l'effort de guerre entre la France et la Grande-Bretagne.
Après un passage rapide comme haut-fonctionnaire international (secrétaire général adjoint de la Société des Nations à Genève), il se lance à partir de 1926 dans les affaires, plus exactement la finance en devenant banquier. Cette nouvelle activité va le conduire aux Etats-Unis où il connaîtra quelques revers mais élargira considérablement son carnet d'adresses outre-Atlantique, ce qui se révélera plus tard un de ses atouts majeurs.
Largement autodidacte, n'ayant au cours de sa longue vie jamais exercé de mandat électif, Jean Monnet est très éloigné de l'homme politique issu du sérail. Sa vision des relations internationales et sa méthode d'action sont également toutes différentes.
1940 : la France est envahie. Dans la ligne de ce qu'il avait déjà proposé lors du premier conflit, Monnet va même jusqu'à lancer l'idée d'une Union fédérative entre la France et la Grande-Bretagne avec des institutions communes pour la défense, l'économie et les relations extérieures ! Ce sera évidemment sans suite, mais on retrouvera cela plus tard (toutefois avec d'autres partenaires que les Britanniques).
En 1943, persuadé que l'Allemagne sera vaincue, il pense l'après-guerre en termes prophétiques, dans une note datée du 5 août, où il anticipe ce qu'il contribuera à créer en 1950, et qui n'est pas moins que l'acte de naissance de l'Union Européenne d'aujourd'hui. Constatant désormais qu'aucun pays d'Europe ne peut assurer seul la prospérité de sa population, il insiste pour qu'une part trop importante des ressources nationales ne soit pas utilisée pour la défense nationale au détriment de la croissance. Il en vient aussi à dire que la « prospérité et les développements sociaux indispensables sont impossibles, à moins que les Etats d'Europe se forment en une fédération ou une « entité européenne » qui fasse une unité économique commune ». Cette note d'août 1943 a incontestablement un caractère très éclairant sur la démarche que son auteur développera et fera aboutir dans les années qui suivront la fin de la guerre.
1945 : la guerre est finie, mais il faut tout reconstruire, et faire redémarrer l'économie française dans un contexte de privations et de pénuries de toute nature. Ainsi est créé par le Général de Gaulle le premier Plan quinquennal de redressement de l'économie française, le 3 janvier 1946. La réalisation des objectifs de ce Plan est confiée à un organe tout neuf, le Haut-Commissariat au Plan, placé sous la direction de.... Jean Monnet, qui renoue ainsi avec l'économie appliquée, mais organisée de manière interventionniste et volontariste par la puissance publique pour atteindre des objectifs d'intérêt général.
S'inscrivant dans une certaine tradition française, le Haut-Commissariat au Plan est une petite instance composée de fonctionnaires et d'experts de grande qualité - on parlerait aujourd'hui de structure technocratique, au sens positif du terme. C'est dans ce contexte que Jean Monnet saura constituer autour de lui une équipe demeurée légendaire et qui partagera avec lui, dans les années qui suivront, la paternité du projet européen qui sera identifié à son nom : Pierre Uri l'économiste (futur inventeur de la TVA), Paul Reuter le juriste, Etienne Hirsch, Robert Marjolin, Jacques van Helmont, François Fontaine, Jacques-René Rabier, etc... Dans des domaines d'une telle envergure, il est difficile de réussir si l'on est seul. Et l'une des grandes qualités de Monnet, outre ses contacts multiples, a été de savoir excellemment s'entourer.
Le contexte international va bientôt donner une chance aux idées de Jean Monnet. On travaille à la reconstruction d'un Etat allemand (l'Allemagne n'étant après-guerre qu'une zone d'occupation alliée) avec sa Constitution et ses organes démocratiquement élus. Mais quelle place lui donner sur l'échiquier européen ? Il faut désamorcer les inquiétudes que suscite parfois cette perspective. Par ailleurs, les Américains, qui ont lancé le plan Marshall de reconstruction de l'Europe en 1948, souhaitent que les pays de ce continent collaborent plus étroitement sur le plan économique notamment. La même année arrive au poste de Ministre des Affaires étrangères en France un homme parfaitement bilingue, soucieux de réconciliation durable avec l'Allemagne, et qui cherche le cadre approprié pour réaliser cet objectif : il s'agit de Robert Schuman (voir infra).
Les éléments nécessaires sont désormais en place. Ne manque que l'inspiration pour en faire quelque chose : là va résider le travail de Jean Monnet et de son équipe. Au printemps 1950, ils rédigent un projet de mise en commun de la production de charbon et d'acier entre la France et l'Allemagne. Pourquoi le charbon et l'acier ? Parce qu'il s'agissait de deux secteurs-clés de l'économie qui de plus étaient la base traditionnelle des usines d'armement, donc les moyens concrets pour les deux pays de se faire la guerre. Ainsi, en mettant en commun des secteurs économiques stratégiques, on rendrait improbable de nouveaux conflits. La paix, donc, par l'intégration économique... Et pourquoi pas la réconciliation durable ? Et pourquoi pas, au-delà, la stabilisation du continent, voire même un processus d'union plus politique, si d'autres pays acceptaient de se joindre à l'effort de réconciliation franco-allemand ?
Les bases de ce que l'on appellera la « Méthode Monnet » sont donc lancées : on part, non du ballet diplomatique classique, mais du concret de l'activité économique pour tenter de réaliser des objectifs aussi ambitieux qu'inédits, et qui dépassent la simple sphère de l'économie.
Le Ministre des Affaires étrangères, Robert Schuman, acceptera de porter politiquement ce projet qui, retouché, connaîtra neuf version successives (la dernière datant du 6 mai à 4 heures du matin). Cela donnera un court texte, accepté le 9 mai en Conseil des Ministres, connu sous le nom de « Déclaration Schuman » et qui constitue, sans exagération, l'acte de naissance du processus qui conduira à l'Union Européenne d'aujourd'hui. A telle enseigne que le 9 mai est devenu la Journée de l'Europe, célébrée comme telle dans tous les pays de l'Union.
Dans la Déclaration du 9 mai 1950, le lien entre la construction européenne et la paix est affirmé d'emblée, d'une manière lapidaire : « L'Europe n'a pas été faite, nous avons eu la guerre ». Suit alors la phrase la plus célèbre du texte, celle qui définit la méthode originale pour parvenir à l'objectif (Méthode dite « Monnet ») : « L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait ». Cette méthode « consiste à porter immédiatement l'action sur un point limité mais décisif » (l'intégration des productions de charbon et d'acier entre la France, l'Allemagne et les autres pays qui voudraient les rejoindre) pour atteindre, dit le texte, deux objectif plus ambitieux : la paix d'abord, la « fédération européenne » ensuite.
La responsabilité de conduire l'intégration des marchés du charbon et de l'acier sera confiée à un organisme original, qui préfigure la Commission européenne d'aujourd'hui : une « Haute Autorité », composée de « personnalités indépendantes » des Gouvernements, et dotée de pouvoirs forts, que l'on qualifiera plus tard de « supranationaux ». Cette Haute Autorité organise à coups de règlements les marchés par le haut, de manière volontariste et dans une tradition d'interventionnisme étatique à la française, dont le Plan quinquennal français d'après-guerre, qu'avait piloté Jean Monnet, était l'incarnation. Par ailleurs, la Haute Autorité apparaissait dans la logique de la Méthode Monnet comme le fer de lance de l'intégration dans sa finalité non seulement économique, mais aussi politique, ce que certains n'admettront jamais ou très difficilement. Cette forme d'interventionnisme, caractéristique des efforts de relance des économies nationales ruinées par la guerre, contredisait en effet la doctrine libérale classique, très ancrée dans la tradition anglo-saxonne, consistant à laisser faire les acteurs économiques et les lois du marché. Cette dernière approche, dans une volonté (dite « néo-classique ») de retour aux sources, fut notamment relancée avec force par Margaret Thatcher durant les années 1970 (on l'appela « néo-libéralisme »).
De la Déclaration Schuman naîtra la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA) l'année suivante. Lorsque la Haute Autorité sera établie à Luxembourg en 1952, Jean Monnet en deviendra - logiquement pourrait-on dire - le premier Président. La même année, et dans la « brèche » ouverte par la CECA, sera signé un projet de Communauté Européenne de Défense (CED) qui prévoyait une défense européenne intégrée et permettait le réarmement de l'Allemagne (rendu inéluctable par la Guerre froide) sous ce parapluie européen. Mais les séquelles de la guerre étaient encore présentes dans de nombreux esprits, et la polémique s'enfla autour de la CED et du réarmement allemand, le projet étant définitivement abandonné en 1954. La construction européenne connaissait ainsi un coup d'arrêt majeur.
Prenant la mesure de la gravité des événements, Jean Monnet choisit de quitter Luxembourg à l'expiration de son mandat (pourtant renouvelable) en février 1955. Il s'active à relancer l'idée européenne et crée pour cela en octobre de la même année le « Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe », structure de la société civile qui réunit des entrepreneurs, des syndicalistes, des personnalités politiques de toutes tendances. Ce groupe de pression pro-européen soutiendra les efforts des Gouvernements pour relancer le processus en créant un Marché commun couvrant une vaste part des activités économiques, et une mise en commun des efforts européens dans le domaine du nucléaire civil. Jean Monnet croyait particulièrement en cette dernière idée, très sectorielle et concernant une forme d'énergie destinée en partie à succéder au charbon et à l'acier. Le processus donnera les deux Traités de Rome signés en mars 1957 créant entre les six Etats de la CECA la Communauté Economique Européenne (ou CEE) et Euratom dans le domaine nucléaire. Si Jean Monnet plaçait beaucoup d'espoir dans l'Euratom, ce sera toutefois la CEE, avec son projet de Marché commun, qui réussira de loin le mieux, puisqu'elle constitue le socle de l'intégration européenne d'aujourd'hui.
Durant les années 1960, Jean Monnet quitte un peu le devant de la scène et ?uvre surtout à travers le Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe. Il défend ainsi les institutions européennes, et notamment la Commission, vilipendée par le Général de Gaulle qui en qualifiera les membres de « technocrates apatrides ». Il militera aussi (et là encore contre De Gaulle) pour l'adhésion du Royaume-Uni à la CEE, dont le Général ne voulait pas entendre parler.
Le 9 mai 1975, le jour même du vingt-cinquième anniversaire du Plan Schuman, Jean Monnet dissout symboliquement le Comité d'Action pour les Etats-Unis d'Europe. Il rédige de très intéressantes Mémoires. En 1976, il est la première personne à recevoir le titre de Citoyen d'Honneur de l'Europe. Il s'éteint en 1979, et le 9 novembre 1988, ses cendres sont transférées au Panthéon où il repose désormais.
