Denis de Rougemont (1906-1985)

Si Jean Monnet incarne à merveille la construction européenne par l'économie, le Suisse Denis de Rougemont, né en 1906 à Couvet dans le Canton de Neuchâtel et mort à Genève en 1985, est le pionnier d'une Europe qui se construirait par la culture. Par ailleurs, au fédéralisme « bruxellois », il opposera un fédéralisme construit par en bas, et basé sur l'idée d'Europe des régions.

Contrairement à beaucoup de grandes figures européennes, Denis de Rougemont n'est ni un personnage politique, ni une éminence grise à la Jean Monnet, mais un écrivain, qui publie régulièrement des essais non seulement sur l'Europe, mais sur le devenir de nos sociétés.

Fils de pasteur, il fait une licence de lettres à Neuchâtel avant de partir à Paris en 1930 pour s'occuper d'une maison d'édition protestante, « Je Sers ». Il restera en France, et principalement à Paris, jusqu'à la guerre. Cette période est essentielle car Denis de Rougemont fera la connaissance de beaucoup d'écrivains et d'intellectuels de l'époque. Il se lance également dans le débat d'idées en fréquentant des cercles dits « personnalistes », dont il sera l'un des membres fondateurs et l'une des figures de proue. Ces cercles s'expriment dans diverses revues auxquelles il collabore, dont Hic et Nunc, L'Ordre nouveau, Esprit (qui existe encore mais est très différente aujourd'hui). Parmi les autres personnalistes, on peut citer Arnaud Dandieu, Emmanuel Mounier, Alexandre Marc.

Durant les années trente, qui voient la montée des totalitarismes, les débats se radicalisent, et les intellectuels aussi. D'un côté il y a les communistes, de l'autre les fascistes et autres nationalistes d'extrême-droite. Les personnalistes n'appartiennent à aucun de ces camps. Leur projet : reconstruire la société autour de l'homme, et sur la base d'une valeur : la Personne. La Personne ne se réduit pas à l'individu, car elle n'existe pas sans ses semblables. Elle est reliée à une communauté, et donc n'est pas seulement libre, mais aussi responsable envers autrui.

Durant les années 30, Denis de Rougemont se consacre pleinement à l'écriture d'articles de revues et d'essais comme Politique de la Personne ou Penser avec les Mains. Juste avant la guerre, en 1939, il sortira son livre le plus connu, qui sera un succès planétaire, L'Amour et l'Occident.

En 1940, il retourne en Suisse au moment de la mobilisation. Il s'associe aux efforts de la Ligue du Gothard prônant une résistance à tout prix à Hitler et publie un article dans la Gazette de Lausanne, journal très lu dans les Chancelleries à l'époque, au moment de l'entrée des troupes allemandes dans Paris en juin 1940. Le ton y est sans retenue : « L'envahisseur avait prophétisé : le 15 juin, j'entrerai dans Paris. Il y entre en effet, mais ce n'est plus Paris. Et telle est sa défaite irrémédiable devant l'esprit, devant le sentiment, devant ce qui fait la valeur de la vie ». La conclusion, pour ce penseur éthique qu'est Denis de Rougemont, est sans appel : « Qu'ils fassent dix fois le tour du monde ! Ils ne rencontreront partout que le fracas mécanique. Jusqu'au jour bien plus terrifiant que le jour de la pire vengeance où, s'arrêtant enfin, ils comprendront qu'aucun triomphe ne vaut pour eux la moindre des réalités humaines qu'ils ont tuées ».

C'en est évidemment trop pour la neutralité suisse de l'époque ! Après avoir été brièvement mis aux arrêts, il est expédié en mission de conférences le plus loin possible : aux Etats-Unis. Il y restera jusqu'en 1947. C'est depuis l'Amérique que Denis de Rougemont prend véritablement conscience de l'Europe, car selon lui, depuis l'Amérique on ne voit pas bien les différences entre un Suisse et un Suédois (on les confond !), un Néerlandais et un Danois, un Autrichien et un Tchèque, etc..., alors qu'en Europe ces différences sont survalorisées. Avec les explosions des bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, il prend aussi conscience d'une forme de globalisation avant la lettre, celle des armes de destruction massive capables de faire sauter la planète, et donc de la nécessité de faire naître une forme de Fédération mondiale pour assurer la paix (Lettres sur la bombe atomique, 1947).

De retour en Europe en 1947, il se battra pour que le vieux continent, surmontant ses démons, devienne le premier embryon de cette Fédération mondiale. L'écrivain s'est mué en militant fédéraliste européen. Il est un personnages-clés d'événements décisifs, comme la création de l'Union Européenne des Fédéralistes à Montreux en août 1947. Lors du célèbre Congrès de La Haye de mai 1948, dont l'importance dans la construction européenne est historique, Denis de Rougemont est à la fois rapporteur d'une des trois commissions (la commission culturelle) et rédacteur de la Déclaration finale, le Message aux Européens qui jette, entre autres, les bases de ce qui deviendra le Conseil de l'Europe et la Cour européenne des Droits de l'Homme. Ceci explique en partie pourquoi le buste de Denis de Rougemont orne, depuis une quinzaine d'années, une des galeries du Palais de l'Europe à Strasbourg.

Dans le prolongement de son activité durant le Congrès de La Haye, notamment au sein de la commission culturelle, Denis de Rougemont va ensuite se lancer dans une voie originale, celle de la construction de l'Europe par la culture. Il organise en décembre 1949 à Lausanne la première Conférence européenne de la Culture qui donne une impulsion décisive à la création du Centre Européen de la Culture, inauguré à Genève en octobre 1950 et dont il prend la direction. En 1954, il crée également à Genève, avec Robert Schuman (voir supra), la Fondation Européenne de la Culture qui s'installera à Amsterdam en 1957.

La culture selon Denis de Rougemont

La culture, selon Denis de Rougemont, c'est « ce qui donne un sens à l'existence et aux relations entre les hommes ». Il ajoute: « Ce n'est pas seulement un héritage à conserver mais une commune manière de vivre et de créer, en accord avec une conception générale de l'homme, de sa dignité et de sa destinée ».

En 1960, lors de la célébration du dixième anniversaire du Centre Européen de la Culture, il propose cette distinction entre « culture » et « civilisation » : « La culture représente à nos yeux l'activité humaine créatrice de valeurs, de sens, d'?uvres nouvelles et d'inventions ; la civilisation étant plutôt l'ensemble ou le système des résultats sociaux, à la fois matériels et moraux, produits par cette activité ». Une civilisation comme la civilisation européenne est donc l'ensemble des produits (englobant les sciences et les techniques) d'une culture spécifique, qui est un système de valeurs parfois contradictoires entre elles (comme liberté et responsabilité, individualité et collectivité, idée et matière, ouverture et fermeture, tradition et modernité, etc...). C'est, d'après Denis de Rougemont, l'équilibre mouvant réalisé entre ces valeurs contradictoires qui dote la culture européenne de son caractère et de son dynamisme particuliers.

La culture est selon lui ce qui donne véritablement sens à la construction européenne. Car Denis de Rougemont ne croit pas à une union basée uniquement sur des intérêts politiques ou économiques, lesquels dépendent de rapports de force qui sont changeants par définition et peuvent amener à défaire après-demain ce qui aurait été construit demain. Tout ceci est évidemment logique, mais il y a un élément qui fait que l'on peut adhérer ou non à l'approche de Denis de Rougemont. Car on peut - ou non - être d'accord avec lui pour dire que la culture européenne est fondamentalement une (même si elle est diverse), et la voir (ou pas) comme une « unité non unitaire », base du futur fédéralisme européen, préexistant dans l'histoire très largement à la création des Etats modernes qui morcellent le continent, et donc aux cultures nationales. Les grands courants culturels européens, le gothique, la renaissance, les lumières le romantisme, etc... ont par ailleurs, écrit-il, toujours traversé les frontières nationales qu'ils ont superbement ignorées. De plus, les foyers de création culturelle en Europe n'ont pas été les Etats et leurs administrations, mais des villes comme Vienne, Florence, Weimar, Grenade, Paris ou Genève. Tous les courants culturels pan-européens se sont en fait déployés à l'échelon local, et se sont diffusés de proche en proche, suivant le modèle horizontal du réseau. Il n'y a donc pas de cultures nationales selon Denis de Rougemont, mais une culture européenne d'une part, et des foyers locaux de création qui l'animent d'autre part.

Le modèle de diffusion de la culture européenne selon Denis de Rougemont correspond au fédéralisme « par en bas » qu'il prône pour réaliser une Europe basée sur le citoyen et sur les valeurs de l'engagement civique. Le contraire d'une Europe qui oublie le citoyen.

Mais la question de la construction européenne basée sur la culture amène tout naturellement à s'interroger sur ses rapports avec les autres grands ensembles culturels de la planète. Denis de Rougemont en est très vite conscient et, dès les années 1950, il développe des activités de réflexion pour lancer ce qu'il nomme un futur « Dialogue des Cultures ».

En réalité, constate-t-il, les grandes cultures de la planète se sont parfois, au gré des hasards et des conflits, un jour ou l'autre plus ou moins trouvées en relation. Or, ce qui est nouveau dans le monde d'aujourd'hui, c'est que « les contacts sont dorénavant inévitables ». Car l'Occident a déversé ses produits partout sur la planète, créant parfois des dommages aux autres cultures et certaines formes d'uniformisation, mais qui ne touchent en général que les apparences des modes de vie, comme les vêtements, les divertissements ou les bâtiments. En revanche (et ce constat fait il y a plus de quarante ans prend tout sons sens), « les cultures réelles sont loin de se rapprocher. Bien au contraire ! ». D'où des risques aujourd'hui mieux perçus de replis, d'incompréhensions et de conflits.

Aussi, nous ne devons donc plus comme hier laisser faire le hasard, mais systématiquement organiser le nécessaire dialogue des cultures. Denis de Rougemont relève que les relations entre l'Occident et les autres cultures sont déjà bien étudiées. Mais quid des relations entre l'Afrique et l'Inde ? ou entre l'Afrique noire et le Monde arabe ?, etc... Il préconise donc la constitution, dans chaque grand ensemble de la planète, de Centres régionaux, un peu comme il l'a fait pour l'Europe avec le Centre Européen de la Culture, qui collecteraient sur la culture concernée les données pertinentes tandis que l'ensemble de ces centres constituerait un réseau d'échanges et de dialogue.

Quels pourraient être les domaines du dialogue ? Il pense aux notions de l'homme, de la liberté ou de l'amour et leurs spécificités dans chacun de ces ensembles, à l'éducation et à la formation des élites, au rôle des loisirs « dans les pays où l'automation va les augmenter considérablement », à la prise de conscience des nouveaux ensembles culturels et à leur adaptation à la civilisation technique « ou leurs raisons de la refuser et de lui opposer des idéaux nouveaux », à l'intégration des découvertes scientifiques dans une vision globale de l'être humain, etc...

L'approche culturelle de Denis de Rougemont de la construction européenne en terme de valeurs lui fait dire que non seulement cette construction ne pourra se faire sans les citoyens, mais qu'elle doit répondre au développement d'un esprit et d'un comportement spécifiques qui correspond à ce qu'il appelle le « civisme européen ».

C'est pour développer un tel civisme européen qu'il prend un certain nombre d'initiatives à la tête du Centre Européen de la Culture. C'est notamment la Campagne d'Education Civique Européenne (ancêtre de la Plate-forme EuroCité), lancée en 1961 et qui va durant près de quinze ans former dans les divers pays d'Europe occidentale des enseignants du primaire et du secondaire afin qu'ils soient capables d'expliquer à leurs élèves la problématique européenne, ses défis, ses chances, ses institutions aussi, de façon à les mettre en position d'insuffler à leurs élèves un esprit européen. Car il s'est rendu compte bien avant d'autres que l'Europe sera faite par les citoyens qui la composent, et qui lui imprimeront en toute fin de compte leurs attentes et leur capacité d'engagement. Sans cela, l'échec est selon lui programmé à court ou moyen terme.

C'est cette même philosophie mettant le citoyen, en tant que Personne, au centre de la société, donc de la politique, qui va lui faire voir la chance de l'Europe dans sa capacité de fédérer de petites communautés civiques qu'il appelle les « régions ». Développée à partir du début des années 1960, c'est la vision connue sous le nom d' « Europe des Régions ». L'Europe de Denis de Rougemont n'est donc pas une Fédération d'Etats-nations. Ce n'est pas non plus, en tout cas pas forcément, une Fédération d'entités administratives existant sous les Etats (que l'on appelle Régions en France ou en Italie, Communautés autonomes en Espagne, Länder en Allemagne ou en Autriche, Provinces aux Pays-Bas, etc...). Non. Ce sont des régions fonctionnelles à géométrie variable correspondant à l'aire d'action publique la mieux appropriée pour résoudre des problèmes concrets d'environnement, de traitement des eaux, de transports, d'aménagement, d'éducation, de bassin d'emploi, etc..., et qui favorise un engagement maximum des citoyens concernés (donc, pas des territoires trop étendus). Certaines de ces régions peuvent chevaucher les frontières nationales existantes : il s'agit alors de régions transfrontalières, comme à Bâle ou à Genève et bientôt un peu partout en Europe, dont Denis de Rougemont dira toute l'importance pour la construction d'une Europe à l'échelle humaine, une Europe du concret dépassant les mythes nationaux.

Cet accent sur le civisme et sur leur cadre, les régions conçues comme espaces européens de participation civique, amènera Denis de Rougemont, dans les vingt dernières années, à une réflexion sur l'écologie. Cette réflexion culminera avec son dernier grand ouvrage L'avenir est notre affaire (1977). Il y montre du doigt la catastrophe planétaire qui s'annonce, et qui est due au gigantisme, au culte de la croissance infinie, à la course aux armements, aux glorioles nationales, etc... Nos sociétés, dit-il, et l'Europe avec elles, souffrent d'un problème de finalités : il ne faut pas chercher la Puissance, mais la Liberté. Or cette liberté s'exprime le mieux, pense-t-il, dans des systèmes fédéralistes basés sur de petites entités comme les régions qu'il prône où les citoyens sont capables de s'engager en toute responsabilité, car ils peuvent y voir les conséquences de leurs actes, bien mieux que les fonctionnaires ou les technocrates des capitales. Son mot d'ordre sera donc : « Régions, écologie, Europe fédérée : même avenir ».

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