Margaret Thatcher (née en 1925)
Ce n'est peut-être qu'une coïncidence, mais l'année même de la mort de Jean Monnet, Margaret Thatcher accédait au pouvoir comme Premier Ministre du Royaume-Uni : 1979. Comme Jean Monnet, Margaret Roberts est née fille de commerçants. Mais là, il s'agit de petit commerce, non de cognac, puisque son père était épicier à Grantham. Elle fit des études de chimie, puis de droit fiscal, et épousa en 1951 un certain Denis Thatcher. Elle travailla pendant un moment pour un fabricant de crème glacée, et la petite histoire dit que ses connaissances en chimie lui feront inventer une technique permettant d'augmenter la quantité d'air mélangée aux crèmes glacées, et donc de réduire la quantité, c'est-à-dire le coût, des matières premières (mais peut-être aussi la teneur gustative) nécessaires à leur production.
C'est aussi dans les années cinquante qu'elle se consacre à la politique, dans les rangs conservateurs, et dès l959, elle est élue députée à la Chambre des Communes. Elle sera plus tard porte-parole du Parti entre 1964 et 1970, période durant laquelle les Conservateurs sont retournés dans l'opposition. Lorsqu'ils retrouvent le pouvoir en 1970, elle est nommée Ministre de l'Education, poste qu'elle conserve jusqu'à la défaite de 1974 qui voit les Travaillistes revenir au 10 Downing Street. Suite à cette défaite, elle prend la direction du Parti, évinçant de cette position le Premier Ministre sortant (et battu), Edward Heath qui est resté pour l'histoire le Chef de gouvernement britannique europhile qui fit adhérer le Royaume-Uni à la Communauté européenne (1972-1973). Les Travaillistes s'essoufflent vite au pouvoir. Ils sont aussi très dépendants des syndicats. Sous la houlette de Margaret Thatcher, les Conservateurs peaufinent en revanche un programme axé délibérément sur un libéralisme économique pur et dur, semblable à ce qui se développera aux Etats-Unis avec Ronald Reagan, tranchant avec le réformisme social-démocrate des Travaillistes, et que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de « néo-libéralisme ».
Fille d'épicier, Margaret Thatcher est la première personnalité du Parti conservateur d'origine sociale aussi modeste à accéder à la fonction de Chef du Gouvernement britannique le 4 mai 1979, ainsi que la première femme tous partis confondus.
On se rend compte qu'il s'agit donc d'un personnage hors du commun qui, au pouvoir, va s'affirmer dans un registre qui n'est pas trop celui de la tendresse. A peine en fonctions, elle doit affronter une grève de la faim de militants irlandais de l'IRA en prison emmenés par Bobby Sands : elle les laisse mourir plutôt que de céder à leur exigences. Elle n'hésite pas en 1982 à déclarer la guerre à l'Argentine pour conserver les Iles Falklands (que les Argentins appellent Malouines) et elle la gagne militairement. Sur le sol britannique, elle vient à bout, par son intransigeance, de conflits sociaux très durs contre les syndicats, notamment des grèves des mineurs de 1984-1985 qu'elle parvient à casser. Pour toutes ces raisons, on la surnomme bien vite la « Dame de Fer » (Iron Lady), un qualificatif qui dans l'histoire anglaise évoque un certain « Duc de Fer » : Wellington, le vainqueur de Waterloo.
Le dossier européen va lui aussi être une occasion pour Margaret Thatcher de déployer ses qualités caractéristiques et d'illustrer son surnom. Dès son accession au pouvoir, elle guerroie sans relâche pour que la contribution britannique au budget communautaire n'excède pas ce que le pays reçoit en retour, à divers titres, de Bruxelles. En particulier, le Royaume-Uni, où les agriculteurs sont peu nombreux, paie beaucoup plus pour, qu'il ne reçoit de, la Politique Agricole Commune, premier poste (et de loin à l'époque : près de 60% !) du budget communautaire. C'est le fameux « chèque britannique », dérogation aux règles de la solidarité communautaire (où en principe les pays les plus riches paient pour les plus pauvres), que Margaret Thatcher cherche à obtenir sous le leitmotiv resté célèbre : « Je veux récupérer mon argent » (I want my money back). Après une inlassable guerre de position, elle finira par obtenir ce « chèque » lors du Conseil européen de Fontainebleau en 1984.
On croit alors les relations entre Bruxelles et Londres plus ou moins normalisées. Il n'en est rien. Tout va rebondir en effet avec la tentative de « relance » de la construction européenne qui coïncide avec la nomination en 1985 de Jacques Delors (voir infra) à la tête de la Commission. Européenne. On sait que cet effort de « relance » mènera à la signature de l'Acte Unique européen en 1986 qui prévoyait notamment des trains de directives pour réaliser le grand Marché intérieur (avec les quatre libertés de circulation des marchandises, des personnes, des capitaux et des services). Margaret Thatcher, alors qu'on aurait pu prévoir le contraire, signa sans difficulté l'Acte Unique européen. Mais, après coup, elle prétendit avoir été abusée sur son contenu réel. Elle fut particulièrement frappée, après l'entrée en vigueur de l'Acte unique en 1987, du rôle moteur que Jacques Delors voulait faire jouer à la Commission européenne en fixant un calendrier de réalisation du Marché unique pour fin 1992, et en prophétisant que d'ici une dizaine d'années, 80% des décisions seraient désormais prises à Bruxelles et non plus au niveau des Etats.
La réplique ne se fit pas attendre. Elle survint dans un temple européen, le Collège d'Europe de Bruges, créé en 1950 en conséquence directe de la résolution finale du Congrès de La Haye par des militants européens, et depuis lors principal lieu de formation des futurs fonctionnaires de Bruxelles.
Le 20 septembre 1988, Margaret Thatcher y avait été invitée à prononcer le discours d'ouverture de l'année académique. Elle plaide alors pour une Europe de « coopération volontaire et active entre Etats souverains indépendants » et récuse le modèle d'une Europe fédérale : les Etats-Unis ne peuvent ici servir de référence, insiste-t-elle, car leur histoire est « très différente de celle de l'Europe ». Elle enfonce le clou en disant : « coopérer plus étroitement n'exige pas que le pouvoir soit centralisé à Bruxelles, ni que les décisions soient prises par une bureaucratie mise en place par voie de nomination ». Elle invoque les pays d'Europe de l'Est qui, de l'autre côté du rideau de fer, regardent vers la démocratie et la liberté. Il faut être à la hauteur de leurs attentes et non « aller dans le sens opposé ». Cette partie du discours marquera beaucoup certaines élites politiques de l'Est dans leur parcours vers l'Europe après la chute du Mur de Berlin.
L'autre thème majeur du « Discours de Bruges » est le prolongement exact de la politique néo-libérale conduite au Royaume-Uni, qui vise à déréglementer pour laisser jouer les forces du marché et faire reculer l'intervention de l'Etat dans la sphère économique. Margaret Thatcher ne saurait tolérer que l'Europe suive un autre courant et en vienne à saboter les réformes opérées par elle-même avec tant de volontarisme au Royaume-Uni. Une des phrases les plus célèbres du Discours de Bruges dit ainsi : « Si nous avons réussi chez nous à faire reculer les frontières de l'Etat, ce n'est pas pour les voir réimposées au niveau européen, avec un super-Etat européen exerçant à partir de Bruxelles une domination nouvelle ». Elle insiste beaucoup dans le reste de son discours sur une Europe ouverte à la logique des entreprises, capable de rompre avec le protectionnisme et les réglementations excessives pour faire jouer à plein la concurrence et les lois du marché.
Le Discours de Bruges eut un grand retentissement. En février 1989 naîtra ainsi un groupe de pression, le « Groupe de Bruges », destiné à en promouvoir les principales thèses au plan européen. Comme nous l'avons mentionné, son influence se fera aussi sentir dans l'Est de l'Europe après la Chute du Mur de Berlin. Le Discours de Bruges est la re-naissance d'une conception « souverainiste » de la construction européenne au plan politique : celle d'une coopération entre Etats souverains excluant le supranationalisme, les velléités de bâtir un embryon d'Etat fédéral, et fustigeant les fonctionnaires de Bruxelles et en premier lieu la Commission. Tout cela renoue avec ce que le Général de Gaulle avait déjà dit avec force dans les années 1960. Mais ceci se marie avec une approche différente de l'intégration économique : alors que le Général appuyait une forme d'interventionnisme et de régulation de Bruxelles dans ce domaine, comme par exemple en matière agricole, Margaret Thatcher voit l'avenir européen, comme celui du Royaume Uni, dans la déréglementation et les recettes néo-libérales.
Contre l'avis de son Ministre des Finances, Nigel Lawson, qui démissionna, Margaret Thatcher s'opposa d'emblée à l'entrée du Royaume-Uni dans les mécanismes de change du Système Monétaire Européen, avant de s'y résoudre sans enthousiasme en 1990. Au sein même de son Parti, un courant qualifié de « néo-réaliste » critiquait de plus en plus ses positions dogmatiques à l'égard de la construction européenne et plaidait pour une approche moins idéologique et plus pragmatique de cette question.
Le Premier Ministre était aussi affaibli par des réformes fiscales très impopulaires et aux effets pervers mal évalués comme la création de la poll tax (nouvel impôt local), qu'elle défendait toutefois becs et ongles dans le style qui a toujours été le sien. Elle finit par devenir minoritaire dans son propre parti et dut démissionner de son poste en novembre 1990. Elle sera tout de même restée onze ans et demi au 10 Downing Street, ce qui constitue le record du XXe siècle. Son successeur et ancien dauphin, John Major, la fera plus tard Baronne et Paire du Royaume, siégeant donc de droit à la Chambre des Lords.
