Introduction
Le problème soulevé ici est celui de la nature technologique des plus anciennes industries néolithiques de Grèce, de leur rapport avec les industries mésolithiques et de leur signification quant aux processus de mise en place d'une économie de production en Grèce.
Cette analyse repose sur un nombre de sites limité, en raison du manque de fouille; mais elle conduit à une réévaluation des modalités de Néolithisation de la Grèce, qui pourra constituer la base de futures recherches.
Le plus ancienne Néolithique grec, défini par la présence d'ovicapridés domestiqués et de céréales cultivées, est qualifié de "précéramique" tant en Thessalie que dans le Péloponnèse, à Franchthi. En réalité, la céramique est toujours présente, mais en quantité bien moindre que dans le Néolithique ancien; sa fréquence diminue d'ailleurs du sommet à la base des dépôts "précéramiques" et son statut reste incertain: contaminations à partir des niveaux supérieurs ou premiers essais de fabrication de la céramique?
Ces dépôts, qui ont été datés au radiocarbone de l'extrême fin du VIIème millénaire b.c. et du tout début du VIème millénaire b.c., peuvent être de toute façon considérés comme les plus anciens niveaux néolithiques connus en Grèce.
Historique du problème
Ce sont les fouilles de V. Milojcic à Argissa, près de Larissa en Thessalie, qui ont permis pour la première fois d'identifier, en 1956, des niveaux qualifiés de précéramiques: à la base d'une longue séquence néolithique et helladique, ils consistent en dépôts de 40 cm d'épaisseur recoupés de fosses et dépressions qui atteignent le sédiment stérile. A ce jour, c'est encore le site où cette strate a été fouillée sur la surface la plus étendue (plus de 60 m2). La même année, D. Theocharis effectue un sondage au nordest de l'acropole de Sesklo (Thessalie) et retrouve des niveaux comparables, également sous forme de fosses. Des traces d'habitat auraient toutefois été mises au jour dans des sondages situés à 125 m des précédentes. D. Theocharis identifie également des dépôts précéramiques à la base d'un petit sondage à Soufli-Magoula, sur 1 m d'épaisseur. Il en retrouve en 1961 à Achilleion, puis en 1962 à Gendiki, toujours sur des surfaces très limitées. Toutefois la reprise de fouilles plus importantes à Achilleion, avec M. Gimbutas, contrdira ces premiers résultats. A la suite de son "échec", M. Gimbutas en est venue, en fait à remettre en question l'existence même d'un Néolithique précéramique en Grèce.
Aucune fouille plus récente n'a permis, en Grèce, de renouveler le problème. Aussi depuis 10 ans, la discussion porte-t-elle essentiellement sur la réalité d'une phase précéramique, négligeant par là même une question aussi essentielle: précéramique ou non, il y a bien un très ancien Néolithique en Grèce. Celui-ci témoigne-t-il d'un développement local ou d'un phénomène exogène?
L'industrie lithique joue de toute évidence un rôle essentiel dans la solution de ce problème. De ce point de vue, c'est la description de l'industrie d'Argissa, assez riche et publiée de façon détaillée, qui a fourni les éléments de référence auxquels on se rapporte encore de nos jours. Cette industrie, manufacturée sur obsidienne et diverses variétés de roches siliceuses locales, est décrite comme à la fois lamellaire et microlithique. Aux lames correspondent, dans l'outillage, des éléments lustrés non retouchés et des lames à courte retouche souvent abrupte. Le terme de microlithique désigne, lui, tout à la fois le débitage et de rares "armatures transverses ou trapézoïdales". Dans l'ensemble Milojcic reconnaît à cette industrie un aspect "peu caractéristique", "pauvre en types caractéristiques" et il l'oppose aux industries du Néolithique ancien par la présence des "microlithes".
En s'appuyant sur cette description, et tout en reconnaissant le caractère "appauvri" de cette industrie, S. Weinberg estime qu'il y a suffisamment de rapprochements entre le Néolithique précéramique de Grèce et celui du Proche-Orient pour faire dériver le premier du second[...].
En revanche, en insistant sur le caractère "microlithique" et "archaïque" de cette industrie, D. Theocharis y voit précisément la preuve d'une tradition pré-néolithique locale, même si celle-ci n'a pas encore été reconnue effectivement en Thessalie[...].
La découverte de riches niveaux mésolithiques à Franchthi, plus au sud, dont certains très microlithiques, n'a fait qu'appuyer par la suite cette position qui prévaut de nos jours. Mais l'étude de la séquence de Franchthi, le réexamen du matériel d'Argissa et l'étude en cours du matériel de Sesklo me conduisent en fait sinon à la rejeter, du moins à la reformuler de manière très différente.
La séquence de Franchthi
Celle-ci commence au début du Paléolithique supérieur et se poursuit jusqu'à la fin du Néolithique. [...]
Les industries du Néolithique "précéramique" de Franchthi [phase X], datées de 6000 b.c. sont [tout comme celles du Mésolithique] pauvres (130 pièces retouchées). [...] En l'état, cette industrie est très proche, dans l'ensemble, de celle de la phase précédente [phase IX]: 70 % du matériel est constitué du même "gros outillage" où dominent les coches, suivies des retouches linéaires et des denticulés, des grattoirs, becs et outils composites, toujours sur éclats et très peu standardisés. Mais deux points importants l'en distinguent: d'une part, la réapparition de l'obsidienne, qui s'élève maintenant à près de 12 % du matériel. D'autre part, la présence de lames d'obsidienne et de silex, très régulières, très plates, à bords et nervures rectilignes. bien que fragmentaires, on peut penser qu'une partie au moins de ces lames étaient faites par pression. Celles-ci sont le support exclusif de rares trapèzes, très caractéristiques et complètement différents de ceux du Mésolithique. [...] Le matériel est très pauvre pour déterminer si ces lames (et les outils qui en sont issus) sont fabriqués localement ou non. Tel qu'il a été recouvré, le matériel de la phase X de franchthi comporte donc deux composantes très distinctes: d'une part, un outillage sur éclat, largement majoritaire (70 % du total), pratiquement indiscernable de l'outillage mésolithique. D'autre part, une fraction minoritaire, fondée sur un débitage laminaire de très grande qualité, que rien n'annonçait dans les phases précédentes. Cette dernière comprend, outre les trapèzes déjà mentionnés, des fragments de lames à troncature simple (fragments de trapèzes?), des fragments à bord abattu (aucune pièce entière), des lamelles appointies, mais pas de pièces lustrées. Il faut enfin mentionner un élément important, la présence de deux armatures transverses à courte retouche bifaciele bilatérale semi-abrupte, analogues à celles du Mésolithique final.
A première vue, les caractéristiques de l'industrie lithique "précéramique" de Franchthi sont donc compatibles avec ce qui a été décrit du matériel thessalien, à la fois "laminaire", "atypique" et "microlithique". Mais les études préliminaires de A. Moundrea-Agrafioti sur le matériel précéramique de Sesklo laissent entrevoir des contradictions importantes: ce matériel apparaissait, lui, déjà complètement néolithique. Ce problème m'a donc conduite à réétudier le materiel princeps, des fouilles d'Argissa [...].
Révision du matériel d'Argissa
Loin d'une industrie "archaïque" ou "microlithique", j'y ai trouvé une industrie très laminaire, orientée vers la production de supports de très grande qualité technique, où le débitage par pression est présent aussi bien pour les lames de silex que d'obsidienne. Les lames d'obsidienne (qui représente 50 % des matières premières) présentent un très petit talon lisse allongé, avec préparation du point d'impact sur le plan de débitage du nucléus et suppression complète de la corniche. C'est la technique utilisée pendant tout le Néolithique ancien et moyen en Grèce, dont ces lames ne pourraient être distinguées. En revanche, le fait que la même technique soit utilisée sur une grande partie des lames de silex, en vue de la production de supports identiques dans leurs caractéristiques morphométriques, est un trait caractéristique, sinon du "précéramique" exclusivement, au moins des périodes anciennes du Néolithique grec. Il semble d'ailleurs que pour pouvoir utiliser la pression sur le silex, les artisans d'Argissa aient été rechercher un type de silex à grain très fin, bien particulier, que l'on ne retrouve pratiquement pas dans les séries les plus récentes [...].
L'outillage lui-même, qui comprend environ 70 pièces, est manufacturé aux 5/6èmes sur lames et lamelles. Il s'agit d'un outillage peu diversifié où la retouche proprement dite concerne en grande majorité des lames et lamelles à bord abattu et, contrairement au matériel de Franchthi, les éclats retouchés, coches et denticulés sont très rares ou absents. Les géométriques ne sont représentés que par deux trapèzes (plus un fragment probable) et un mauvais segment. Ces trapèzes sont comparables à ceux du précéramique de Franchthi, à troncatures obliques symétriques sur lames très minces, mais également proches de ceux du Néolithique ancien céramique. De la même façon, les éléments lustrés (qui constituent un quart de cet outillage) sont identiques à ceux du Néolithique ancien: il s'agit d'éléments sur segments de lames régulières non retouchées, à lustre peu développé.
Ainsi, par l'utilisation abondante de matières premières importées, par son débitage orienté vers la production de supports très réguliers et standardisés, par son outillage laminaire et peu diversifié, l'industrie "précéramique" d'Argissa s'avéra très proche de celle du Néolithique ancien de thessalie, de Franchthi et, dans une certaine mesure, de Macédoine (Néa Nikomédia). Je n'y ai relevé aucune trace de "tradition mésolithique", telle qu'elle est connue à Franchthi.
Cette présentation du matériel d'Argissa s'éloigne bien évidemment de celle qu'en ont donné V. Milojcic et plus encore D. Theocharis. Ceci tient en particulier à la qualité très médiocre des dessins (qui ne laissent absolument pas soupçonner la très grande qualité du débitage) et à des incertitudes typologiques (armatures transverses et trapézoïdales qui sont des fragments simples de lames prismatiques, grattoirs qui sont des parties proximales de lame avec préparation du point d'impact sur la face de débitage, etc...). Mais il y a peut-être aussi des raisons plus profondes: pour établir la réalité d'un Néolithique précéramique en Grèce (dont personne jusqu'alors ne soupçonnait l'existence), il fallait qu'il apparaisse comme nettement distinct et nettement plus archaïque que le Néolithique ancien qui le surmonte stratigraphiquement (surtout si l'on se rappelle que le "précéramique" contient de la céramique!). Que Theocharis reprenne et amplifie cette déformation de V. Milojcic s'explique aussi aisément: quitte à admettre la "pauvreté" d'un développement autochtone, ceci lui permet de rejeter l'hypothèse d'un Néolithique intrusif, venu du Proche-Orient. En effet, les conséquences de cette déformation ne sont pas négligeables: elles affectent non seulement la diagnose des industries elles-mêmes, mais aussi l'interprétation des processus de néolithisation en Grèce.
Nouvelles hypothèses
Cette révision des industries dites précéramiques conduit à une situation plus complexe que précédemment, puisque les données de Franchthi et celles de Thessalie ne sont pas en tous points analogues.
Dans le premier cas, nous avons affaire à une industrie encore fortement empreinte de caractères mésolithiques, sur lesquels se greffent, en plus faible quantité, des éléments technologiques nouveaux. Dans le second cas (la Thessalie), on trouve des industries déjà pleinement néolithiques, dans leur conception, leur technique et leur outillage. Trois possibilités s'offrent pour expliquer ces différences:
a) une variabilité d'ordre fonctionnel: ces industries correspondraient à des modes d'occupation des sites et des activités différentes. Il est vrai que nous avons affaire, dans un cas, à une grotte, dans les autres à des sites en plein air sur des terres fertiles; et il est logique de penser que l'absence d'éléments lustrés à Franchthi s'explique ainsi, d'autant que l'agriculture n'était apparemment pas encore pratiquées autour du site. Mais ceci ne peut expliquer les différences dans les stratégies d'exploitation des matières premières, et encore moins dans les conceptions de débitage et le choix de supports. Une variabilité d'ordre fonctionnel doit venir en complément de l'une ou l'autre des explications suivantes;
b) une variabilité chronologique: les sites en question ne seraient pas véritablement contemporains. Nous ne rentrerons pas ici dans une discussion de détail des dates radiocarbones. Disons simplement que celles-ci, peu nombreuses et souvent incertaines, ne dénient ni n'affirment une contemporanéité absolue. Toutefois, la présence d'éléments communs aux différentes séries (trapèzes sur lames par pression) me conduit plutôt à admettre cette contemporanéité et envisager une troisième explication;
c) une mise en place du Néolithique en Grèce selon des processus régionalement différenciés: deux processus, sinon trois, peuvent être invoqués pour rendre compte des caractères observés dans les industries lithiques du plus ancien Néolithique grec.
D'une part, comme le proposait D. Theocharis, un processus d'évolution locale, mais qui serait actuellement attesté dans le sud de la Grèce (Franchthi), et non en Thessalie. En fait, plus qu'une véritable transformation locale et progressive, on observe la persistance d'une tradition du Mésolithique local sur laquelle viennent se greffer des "emprunts" techniques: lames par pression et trapèzes sur lames. Rien dans les industries antérieures ne venaient annoncer ces innovations techniques. Elles restent par ailleurs distinctes du reste de l'industrie, tant au niveau des chaînes opératoires de production des supports que de l'outillage lui-même: l'outillage sur éclat n'est manufacturé sur des éclats de mise en forme ou de reprise des nucléus à lames, et correspond à des groupes typologiques distincts de l'outillage sur lames. C'est pourquoi, je considère plus probable que ce dernier soit un emprunt technique plutôt qu'une innovation locale. Or, puisque l'on sait que les groupes de Franchthi ont été nécessairement en contact avec des groupes producteurs (introduction du mouton domestiqués), il est aisé de concevoir que les échanges ne se soient pas limités aux seuls animaux, mais aient porté également sur des idées ou des produits techniques. L'origine direct ou indirecte peut en être la Thessalie, où tous ces éléments sont déjà bien représentés à cette époque.
A ce processus de néolithisation sur un substrat autochtone, peut être opposé le Néolithique "précéramique" de Thessalie, tel qu'il est connu à Argissa, Sesklo, Soufli et Gendiki. Celui-ci ne peut être rattaché à aucune tradition égionale connue à ce jour, mais présente, du point de vue des industries lithiques taillées, de très fortes affinités avec le Néolithique ancien. De plus, le choix de l'emplacement de ces sites "précéramiques" est le même que celui des sites du Néolithique ancien à céramique (toujours présent dans les mêmes sites), mais sans qu'aucun Mésolithique ne soit présent à la base. Rnfin, la base économique de ces établissements repose sur l'exploitation d'espèces animales et végétales dont les progéniteurs sauvages sont inconnus à ce jour en Grèce. C'est pourquoi, je considère ce Néolithique comme exogène.
Il convient, enfin, de mentionner brièvement le Néolithique précéramique (ou "acéramique") de Crète, aussi ancien, et qui relève peut-être d'un troisième processus de mise en place d'une économie de production, par voie de déplacements maritimes. Mais les rares éléments lithiques de cette phase acéramique ne peuvent porter témoignage des traditions dont ils relèvent.
Conclusion
Les hypothèses présentées ici, et qui reposent sur un nombre de sites malheureusement très limité, conduisent donc à opposer, pour la Grèce continentale, un Néolithique exogène dans les plaines fertiles précédemment inoccupées et un premier Néolithique par emprunts (ou acculturation) dans une zone de collines où le Mésolithique est présent. Ceci conduit, en fait, à aligner le "cas grec" sur l'ensemble des Balkans, voire même d'une bonne partie de l'Europe. Dès 1971 en effet, R. Tringham soulignait les différences profondes entre les industries du Néolithique ancien balkanique qui font suite à une occupation mésolithique et celles des plaines non exploitées durant le Mésolithique. Mais paradoxalement, ce réalignement de la Grèce sur le reste des Balkans apporte plus de problèmes qu'il n'en résoud.
En premier lieu, se pose, bien évidemment, le problème actuellement sans réponse de l'origine de ce Néolithique thessalien. Car le considérer comme exogène ne signifie pas qu'il faille nécessairement chercher son origine au Proche-Orient, comme le faisait S. Weinberg [...].
Notre analyse du Néolithique "précéramique" de Thessalie relancera le débat sur le caractère véritablement "précéramique", ou "acéramique", de celui-ci: mais la réponse à cette question ne saurait, de toute évidence, provenir des industries lithiques taillées. Le caractère déjà pleinement néolithique de ces dernières ne peut en aucune façon être considéré comme une réfutation de l'existence d'un Néolithique précéramique. Quoique différentes approches puissent contribuer au débat, seules de nouvelles fouilles pourront un jour permettre de trancher.