Généralités

     Le faciès apénien
     Selon les données archéologiques, les habitants de la péninsule italique semblent partager, dès le milieu du 17e siècle av. J.-C. environ, un comportement culturel commun que l'on désigne du terme faciès apénien (ou apenninique d'après l'italien Apenninico). C'est dire que ces habitants, du nord de la Toscane actuelle jusqu'au détroit de Messine, répondent de manière plus ou moins pareille aux besoins de se nourrir et de se protéger des intempéries climatiques et procèdent de la même façon quand il s'agit d'ensevelir les défunts. Les moyens de subsistance comprennent l'élevage—de caprins surtout et d'ovins, mais aussi de bovins et, plus rarement, de suidés—l'agriculture (blé, orge et fève), la chasse et la pêche. Il s'agit d'un système économique semi-nomade d'autoconsommation, fondé principalement sur la transhumance entre les pâturages de montagne en été et les prairies du bas pays en hiver. Il est fort probable que la structure sociale est basée sur la famille, rien ne suggère l'existence de communautés plus grandes ou complexes ou d'une stratification sociale. Ces 'apéniens' habitent soit des grottes qu'ils aménagent selon leur besoins (par exemple, la Grotta della Pertosa), soit des hameaux composés de huttes construites en torchis sur clayonnage (comme, par exemple, à Porto Perone). Le site de Coppa Nevigata dans les Pouilles septentrionales fait exception: il s'agit du premier habitat muni d'une véritable enceinte, construite en pierres sèches.
     La céramique reflète plus clairement que les types d'habitat l'homogénéité du faciès apénien et suggère que de fréquents et réguliers contacts et échanges existaient entre les diverses régions. Caractérisée tant par sa technique que par son décor, elle se trouve pratiquement identique d'un bout à l'autre de la péninsule.

     Les Terramare
     Au nord de cette 'culture apénienne' s'étend l'aire des Terramare, qui correspond en gros à la région actuelle de l'Emilie-Romagne dans le delta du Pô et dont les habitations se distinguent à tout égard de celles du faciès apénien. Il s'agit de villages dont la taille varie entre une cinquantaine d'ares et plusieurs hectares (par exemple à Poviglio). Selon les trous de poteaux, que l'on a pu repéré par milliers en forme de taches sombres se détachant clairement du sol argileux, les maisons en bois étaient placées sur de vastes plates-formes entourées de terre-pleins de plusieurs mètres de hauteur et de fossés.
     L'intérêt très vif qu'ont suscité les sites des 'Terramaricoli' lors de leur découverte dans la 2e moitié du 19e siècle, s'explique par deux raisons: tout d'abord, les alignements rectilignes des poteaux font penser à la présence d'un système de centuriation et d'un véritable plan urbanistique. En outre, les 'Terramaricoli', contrairement aux autres habitants de la péninsule, incinéraient leurs morts. Les cendres des défunts étaient placées dans des vases auxquels un bol ou une tasse servait comme couvercle. Ces urnes cinéraires étaient ensuite déposées dans de petites fosses peu profondes. Occasionnellement, la présence d'une tombe était signalée par une pierre. Tout cela ressemble beaucoup aux rites funéraires pratiqués plus tard en Italie centrale (voir ci-dessous, villanovien) et la question se pose s'il existe un rapport direct entre les 'Terramaricoli' de la plaine du Pô à l'Age du bronze et les habitants de l'Italie de l'Age du fer.
     Comme leurs contemporains au sud, les 'Terramaricoli' vivaient d'agriculture et de l'élevage, alors que la chasse perdait graduellement d'importance (voir par exemple le terramare de Poviglio).
     La raison de l'abandon des terramare au courant de la 1ère moitié du 12e s. av. J.-C. est encore inconnue. Ce qui semble certain, en revanche, c'est que la plaine qu'ils avaient cultivée resta désertée pendant près de trois siècles.

     Le faciès Thapsos/Milazzese
     En Sicile, le faciès principal de l'Age du bronze moyen prend son nom du site de Thapsos, situé sur une petite presqu'île à 10 km au nord de Syracuse. Ses nécropoles, explorées par Paolo Orsi dès 1894, ont fourni un riche mobilier céramique. L'intensité des échanges avec le monde mycénien se révèle dans les nombreuses importations provenant de Grèce ainsi que dans la production de la céramique locale, dont le répertoire traditionnel est enrichi par des formes à haut pied inspirées par des modèles égéens. Toutefois, c'est dans le domaine de l'architecture résidentielle que les effets de ces rapports de plus en plus étroits se manifestent de manière carrément spectaculaire, dès

     Le faciès Pantalica/Ausonien.
     Constitué de huttes de type traditionnel dans sa première phase, le village de Thapsos change radicalement de physionomie dès le milieu du 13e siècle (phase qui prend son nom de Pantalica, un site à quelques kilomètres au sud-ouest de Thapsos), au point à susciter la question si le changement n'est pas dû à la présence d'un groupe d'immigrants mycéniens.
     A Lipari aussi, les très nombreuses importations mycéniennes, et plus encore la petite tholos de San Calogero, font supposer que des Mycéniens se sont établis sur l'île dès le 14e siècle. En revanche, le passage du faciès Thapsos/Milazzese à celui de Pantalica/Ausonien ne semble pas s'être effectué aussi paisiblement qu'en Sicile, bien au contraire. Dans les îles éoliennes, tous les villages du faciès Thapsos/Milazzese ont subi une destruction violente autour de 1250 av. J.-C., après quoi seul le site sur l'acropole de Lipari fut réoccupé.
     La poterie que fabriquent les habitants de la nouvelle agglomération ressemble beaucoup, techniquement tant qu'en ce qui concerne ses formes et son décor, à la céramique sub-apénienne du continent. Il est donc fort probable que les nouveaux occupants soient venus de l'Italie continentale. La proposition de Luigi Bernabò Brea de mettre en rapport les données archéologiques avec la tradition littéraire, selon laquelle les îles auraient été envahies par des Ausoniens venus de l'Italie méridionale menés par le roi Liparus, est donc tout à fait convaincante.

     Le faciès sub-apénien
     Sur le continent comme en Sicile et sur les îles éoliennes, les contacts avec le monde mycénien, de plus en plus fréquents dès le 16e siècle, ne tardent pas à avoir un effet profond sur l'économie et la structure sociale des peuples indigènes. Parmi les sites qui semblent avoir joué un rôle prédominant dans ce processus on citera notamment Scoglio del Tonno et Porto Perone dans le golfe de Tarente, ainsi que Termitito et Broglio di Trebisacce en Basilicate.
     Dès le 13e siècle, l’Italie fait partie d'un réseau d'échanges qui, sous la houlette de l'empire mycénien, couvre pratiquement tout le bassin méditerranéen, de Chypre, le Levant et l'Egypte au sud et à l'est jusqu'à Malte, la Sardaigne et la bouche du Pô au nord et à l'ouest. L’intensité des échanges est telle qu’un véritable marché commun semble se former. Il se manifeste particulièrement clairement dans l'homogénéité typologique de la production métallurgique.
     Des dépôts d'outils et de fragments de bronze datant de cette période ont été trouvé en maint endroit (par exemple à Lipari). Connus comme ripostigli, ces dépôts révèlent que par rapport à la période précédente, l'économie est nettement plus diversifiée et qu'elle ne se base plus uniquement sur l'agriculture et l'élevage. Contrairement à la Grèce, qui traverse une crise profonde entre le milieu du 12e siècle et la fin du 11e, l'Italie jouit d'une période de développement considérable, ce qui n'est probablement pas dû à une simple coïncidence. En effet, l'affaiblissement d'abord (dès la fin du 13e siècle), puis la disparition totale (vers 1150 av. J.-C.) de l'empire mycénien rendent les réseaux méditerranéens de moins en moins fiables et efficaces. L'Italie dépend donc de ses propres ressources, notamment en ce qui concerne l'approvisionnement en métaux. Il en résulte que les régions métallifères, telle la Calabre au sud et surtout l'Etrurie en Italie centrale, gagnent rapidement en importance (Sorgenti della Nova, Tarquinia).
     Autre conséquence de l'effondrement des réseaux méditerranéens: l'ouverture de l'Italie sur le nord. D'importants changements s'ensuivent, dont nous pouvons observer certains reflets dans la culture matérielle. Les nouvelles formes qui caractérisent la céramique, mais aussi les rites funéraires, constituent un ensemble qu'on appelle

     Le faciès proto-villanovien.
     Parmi ses 'fossiles directeurs' on notera tout d'abord la tombe à incinération. L'inhumation, qui avait prévalu dans pratiquement toute l'Italie pendant la période précédente—avec l'exception du faciès Terramare au nord—, ne se pratique plus qu’en Sicile, où elle constitue un des rares éléments qui distinguent le faciès Ausonien du proto-villanovien. Ce dernier est présent à travers pratiquement toute la péninsule, qui préserve ainsi son homogénéité en ce qui concerne sa culture matérielle telle qu'elle la présentait dès l'Age du bronze moyen. Cette uniformité sera graduellement remplacée par des faciès régionaux au courant des prochains deux siècles et demi. A la fin de cette période transitoire, coïncidant avec le début de l'Age du fer, l'Italie se présente comme une mosaïque composée de diverses cultures ethniques. Elle conservera cette caractéristique jusqu'au 1er s. av. J.-C., quand elle retrouvera une unité culturelle—sous la direction de Rome.
     Les raisons qui ont mené au changement de comportement culturel dont nous observons aujourd'hui les reflets archéologiques dans les différences entre les faciès sub-apénien et proto-villanovien, restent incertaines et continuent d'être vivement débattues (voir Problématique). Alors que bien des éléments, surtout dans le domaine de la céramique, suggèrent qu'il s'agit d'une évolution graduelle, d'autres données indiquent que le passage fut plutôt soudain et lié à des événements belliqueux. Dans plusieurs sites de l'Italie méridionale l'occupation proto-villanovienne survient après qu'une destruction violente ait mis fin à la phase sub-apénienne (ce fut le cas, par ex., à Torre Castelluccio et à Leuca dans le Salente). Sur l'acropole de Lipari aussi, l'habitat de l'Ausonien I, lui-même établi sur les vestiges d'un site détruit violemment, subit une fin soudaine vers le milieu du 12e s. av. J.-C. Les nouveaux habitants n'inhument plus leurs morts comme l’avaient fait leurs prédécesseurs: ils adoptent le rite de l'incinération selon le rite proto-villanovien (faciès Ausonien II correspondant au faciès sicilien Pantalica II/Cassibile).
     A la même époque, c'est-à-dire au courant de la seconde moitié du 12e siècle, de nouveaux habitats apparaissent sur des sites qui n'avaient pas été occupés auparavant. Il s'agit d'endroits facilement défendables, de préférence sur une hauteur à quelque distance du littoral. Sans exception, ces nouveaux centres (comme par exemple Torre Galli en Calabre, Monte Saraceno en Daunie, Capoue en Campanie, Tarquinia en Etrurie et Frattesina dans le delta du Pô) continuent à jouer un rôle important pendant la période successive.


     Le début de l'Age du fer et l'arrivée des Grecs
     En Emilie-Romagne et en Etrurie ainsi que dans une partie de la Campanie et de l'Italie méridionale, les formes caractéristiques du faciès proto-villanovien se métamorphosent graduellement en celles que l'on subsume sous le terme de culture villanovienne. Elle prend son nom du petit village de Villanova di Castenaso, où fut découverte en 1853, à quelques kilomètres de Bologne, la première nécropole appartenant à cette culture. (Le villanovien a donc été défini le premier, et ce n’est qu’en 1937 que Patroni forgea le terme de proto-villanovien pour la dernière phase de l’Age du bronze, tirant ainsi l’attention sur les nombreuses affinités qui relient les deux faciès.)
     Si l'économie de la culture villanovienne est fondée en premier lieu sur l'agriculture, et que les centres dans la plaine du Pô, comme par exemple Bologne, maintiennent un caractère rural en tout cas jusqu'au 7e siècle, l'essor extraordinaire que connaissent les sites villanoviens en Italie centrale le long de la côte tyrrhénienne (notamment Vulci, Tarquinia et Véies) est lui sans doute dû aux ressources minières de l'Etrurie méridionale dont l'exploitation est stimulée, dès le début du 8e siècle, par les activités commerciales grecques et phéniciennes. Cet essor a des répercussions profondes sur la société villanovienne. Les villages fusionnent au courant du 8e siècle pour former de véritables centres urbains et la structure sociale, foncièrement égalitaire au départ, se hiérarchise rapidement. Dès le milieu du 8e siècle une classe dirigeante émerge dont l'étonnant engouement pour les produits de luxe provenant du Proche-Orient ainsi que pour la culture grecque et surtout pour sa 'culture du vin' se manifeste dans les richissimes 'tombes princières'. L'adoption de l'écriture grecque, au plus tard vers 700 av. J.-C., marque l'aboutissement de ce processus et la naissance de la civilisation étrusque.

     Au Latium, la culture matérielle du début de l'Age du fer ressemble beaucoup à celle de l’Etrurie. Toutefois, les différences ne sont pas négligeables et justifient pleinement que l'on parle de culture latiale. Ses premières manifestations remontent à la fin du 10e siècle et proviennent de plusieurs sites dans les Monts Albains, où le temple de Jupiter Latiaris sur le Monte Cavo restera toujours le principal sanctuaire de tous les Latins. Les habitats, dont on ne connaît toutefois que les nécropoles, devaient être de taille très modeste, le nombre d'occupants ne dépassant certainement pas la centaine. Ce n'est que dès le milieu du 8e siècle que certains de ces hameaux fusionnent pour former des agglomérations qui s'urbanisent rapidement. L'évolution suit le même cours que celle que l'on observe en Etrurie et aboutit, ici aussi, avec l'adoption de l'alphabet grec encore avant la fin du 8e siècle, à l'émergence d'une civilisation historique, celle des Romains. Les données archéologiques, qui montrent que des potiers grecs se sont installés dans la vallée du Tibre dès le milieu du 8e siècle, correspondent de manière étonnante à la tradition légendaire selon laquelle Rome fut fondée en 753.
     Quant à la Campanie, elle présente un tableau moins homogène que le Latium ou l'Etrurie. En effet, on y distingue au début de l'Age du fer deux faciès distincts: d’une part une variante de la culture villanovienne, connue sous le nom de villanovien méridional, et de l’autre la Fossakultur ou civilisation des fosses, caractérisée précisément par le fait que ses porteurs inhument leurs morts dans de grandes fosses allongées. Parmi les sites villanoviens les plus importants on citera Capoue, Pontecagnano et Sala Consilina, dont les nécropoles, comptant chacune des milliers de tombes, suggèrent que les agglomérations ici aussi étaient de taille considérable. Cumes constitue le lieu principal de la civilisation des fosses.
     Comme en Etrurie et au Latium, l'apparition de céramique et d'autres objets importés parmi les offrandes funéraires dans les nécropoles appartenant tant au villanovien méridional qu'à la Fossakultur, montrent que les contacts avec la Méditerranée orientale, et la Grèce en particulier—interrompus depuis le milieu du 12e siècle—, sont rétablis dès le 2e quart du 8e siècle. Ils sont facilités (mais pas nécessairement monopolisées) par Pithécusses, port établi sur l'île d'Ischia par des Grecs et des Phéniciens vers 770 av. J.-C. Le résultat de cette connexion au réseau méditerranéen se voit immédiatement en céramique, où les produits locaux font preuve d’une rapide amélioration technique. Dès le milieu du 8e siècle, les potiers indigènes se mettent à produire, comme leurs confrères en Etrurie et au Latium, outre les vases traditionnels en impasto, de la céramique faite "à la grecque", c'est-à-dire en argile épurée, façonnée au tour rapide, à décor peint et non plus incisé, et cuite à une température supérieure à 900°.
     Vers le milieu du 8e siècle, des Grecs—venus en partie de Pithécusses toute proche—fondent leur première colonie sur le continent. Ils s'établissent à Cumes, d'où ils chassent les indigènes. On observe ici une différence fondamentale dans les rapports entre les Grecs et les populations italiques selon l'affiliation culturelle de ces dernières. Dans les 'aires villanoviennes', en Etrurie, au Latium, en Campanie ou dans les Pouilles, les contacts avec les Grecs et d'autres marins venus du Proche-Orient ont un effet stimulant sur les collectifs indigènes. Ceux-ci se transforment, grâce au considérable essor économique engendré par les échanges, de communautés rurales et analphabètes en sociétés structurées, urbaines et historiques. Toutefois, les contacts se limitent à des visites et des rapports 'commerciaux' ponctuels. Il se peut qu'exceptionnellement un Grec, ou un petit groupe de Grecs, s'établisse au sein d'une communauté indigène, comme en témoignent certains produits artisanaux, en poterie par exemple, mais aussi, occasionnellement, les sources littéraires (l'exemple le plus célèbre étant sans doute Démaratus, prince corinthien qui se réfugie à Tarquinia). En revanche, aucune colonie grecque à proprement parler y sera fondée avant le 6e siècle. Avec l'exception de Tarente, qui représente la fameuse exception confirmant la règle, la colonisation grecque se limitera aux territoires qui n'ont pas été touchés par la culture villanovienne et se concentrera par conséquent sur la Basilicate en Italie méridionale (Sybaris) et sur la Sicile (Syracuse, Mégara Hyblaea) du faciès Pantalica III. Elle entraîne la disparition, plus ou moins soudaine, des faciès indigènes.