Anne Grobet (2002):
L’identification des topiques dans les dialogues
Bruxelles, De-Boeck-Duculot.
(Anne.Grobet@lettres.unige.ch
)
Résumé
Mots-clés : topique – organisation informationnelle – dialogue – identification du topique – interrelation de différents facteurs – expressions référentielles – constructions syntaxiques – structure hiérarchique et relationnelle du discours – structure conceptuelle du discours
L’analyse de l’organisation informationnelle rend compte de la continuité et de la progression de l’information dans le discours : elle vise à décrire comment les propos sont activés à propos de topiques (ou « thèmes »). Dans ce cadre, ma recherche porte sur l’identification des topiques, question qui présente à la fois un enjeu théorique, car elle conduit à préciser la définition du topique, et un enjeu pratique, dans la mesure où elle concerne le repérage effectif des topiques dans un corpus formé de dialogues authentiques :
Sur le plan théorique, la notion de topique soulève de nombreux problèmes, comme le flou terminologique et conceptuel entourant cette notion (Mondada 1994) qui entraîne de fréquents malentendus. Les définitions insuffisantes du topique rendent son identification problématique, car trop intuitive ou circulaire (Fradin & Cadiot 1988). De plus, ainsi que l’a souligné en particulier Galmiche (1992), la notion de topique et la structure informationnelle ne constituent pas des données primitives au même titre que des notions purement syntaxiques par exemple, mais elles résultent de l’interrelation de facteurs sémantiques, syntaxiques et pragmatiques ou discursifs. Dans ce cadre, l’étude de l’identification du topique apparaît comme la pierre de touche d’une bonne définition du topique, ainsi que comme un angle d’attaque permettant d’étudier systématiquement l’interrelation des facteurs linguistiques et discursifs intervenant dans l’organisation informationnelle.
Le repérage effectif des topiques dans les dialogues n’est quant à lui que très rarement abordé de front. En effet, certains linguistes choisissent de travailler sur des exemples fabriqués, qui s’inscrivent dans un contexte défini par l’analyste et donc simplifié. D’autres étudient la structure informationnelle à partir d’exemples conversationnels attestés de plus grande ampleur (p. ex. Berthoud 1996, Brown & Yule 1983, Crow 1983), mais en se cantonnant au traitement des topiques les plus évidents, car les mieux marqués. S’inscrivant dans la lignée des travaux de Daneš (1974), la présente thèse vise à montrer comment l’identification du topique peut être étudiée de manière systématique (pour chaque unité discursive minimale) dans le cadre de l’analyse précise de segments discursifs dialogiques attestés et étendus.
Cette recherche s’organise en quatre parties. La première (chapitres 1 et 2) est essentiellement théorique. Elle débute par un état de la question (chapitre 1), qui discute les principaux problèmes que rencontre l’étude de l’organisation informationnelle et réagit par rapport aux points de vue défaitistes préconisant son abandon. Après avoir relevé la complexité de cette problématique qui implique des niveaux d’analyse très différents, je souligne l’intérêt d’une méthode de type modulaire pour en rendre compte, ainsi que la nécessité d’une analyse à la fois précise et applicable à des segments discursifs étendus. J’examine ensuite plus précisément trois approches qui remplissent cette dernière condition (Daneš 1974, Maynard 1986 et Roulet 1996) : si la dernière d’entre elles paraît la mieux adaptée à la description de la structure informationnelle du discours oral dialogique, elle soulève encore plusieurs problèmes, dont celui de l’identification des topiques qui reste très intuitive.
Le deuxième chapitre vise à préciser, en tenant compte des observations effectuées dans l’état de la question, les définitions et les hypothèses de travail sur lesquelles repose ma recherche. Le choix d’une unité discursive minimale constitue la première question traitée : en conformité avec le modèle modulaire utilisé dans ce travail, j’adopte l’unité de l’acte tout en soulignant la diversité des critères (morpho-syntaxiques, prosodiques, etc.) qui participent à son repérage. Je précise ensuite les définitions des notions de topique et de propos qui jouent un rôle central dans l’analyse de l’organisation informationnelle : le topique est défini comme une information située en mémoire discursive fonctionnant comme un point d’ancrage immédiatement pertinent pour l’interprétation du propos, tandis que le propos est défini comme une proposition activée par un acte et dont la nouveauté peut résulter de sa relation avec le contexte. A partir de ces notions, je montre comment s’établit la continuité informationnelle dans le discours, et je propose, en partant de certaines propositions de Daneš (1974) et Combettes & Tomassone (1988), une typologie de différentes progressions informationnelles. Le deuxième chapitre s’achève sur une discussion plus détaillée du problème de l’identification des topiques. La thèse défendue est que l’identification du topique peut être considérée comme un processus complexe impliquant différents facteurs. L’étude de ce processus est essentielle, non pas parce qu’il est important de trouver « le » bon topique (souvent, plusieurs topiques restent possibles), mais plutôt parce qu’elle permet d’analyser l’interrelation de ces différents facteurs. Ceux-ci sont donc étudiés successivement dans les parties suivantes.
La deuxième partie (chapitres 3 et 4) approfondit l’étude des facteurs linguistiques intervenant dans l’identification du topique. Le troisième chapitre est centré sur le rôle des expressions référentielles anaphoriques et déictiques. Prenant pour point de départ les notions d’accessibilité, d’identifiabilité et d’état d’activation, je montre comment une approche sémantico-pragmatique comme celle de Kleiber (1994) permet de décrire le rôle des pronoms personnels et démonstratifs, ainsi que des syntagmes nominaux définis et démonstratifs dans l’identification du topique. Toutes ces expressions référentielles renvoient à des points d’ancrage, mais certaines, comme les pronoms il et ça, paraissent renvoyer au topique plus systématiquement que les expressions pleines. Cela dit, il apparaît dans tous les cas nécessaire de prendre en considération le contexte syntaxique et discursif dans lequel ces expressions référentielles s’insèrent.
Le quatrième chapitre concerne le rôle de la syntaxe dans l’identification du topique. Tout d’abord, j’examine le rôle joué par la fonction de sujet, en particulier dans le cadre d’une proposition assertive simple (sujet – verbe – objet). Je montre que dans ce cadre, l’identification du topique dépend de facteurs contextuels plutôt que syntaxiques, malgré une correspondance statistiquement fréquente entre le topique et le sujet. En revanche, des structures telles que les segmentées à gauche et à droite ainsi que les clivées jouent souvent un rôle décisif. En m’appuyant en particulier sur certains travaux de Lambrecht (1994), je montre que la segmentée à droite marque systématiquement le référent détaché comme le topique, tandis que la clivée renvoie par sa structure même à un topique propositionnel. La segmentée à gauche fonctionne quant à elle en deux temps : après avoir activé un référent dans le constituant détaché, elle le marque comme le topique de l’acte qui suit.
La troisième partie (chapitres 5 et 6) concerne le rôle des facteurs discursifs influençant l’accessibilité du topique et pouvant guider son identification, en particulier lorsque les marques linguistiques se révèlent insuffisantes. Dans le cinquième chapitre, j’étudie le rôle de la structure hiérarchique et relationnelle (Roulet et al. 1985, Roulet 2000) dans l’identification du topique. Premièrement, le topique d’un acte est fréquemment issu du constituant qui le précède immédiatement. En partant de l’étude de la segmentée à gauche, qui articule deux actes, je suis amenée à distinguer les relations interactives de topicalisation, de cadre et de préparation, qui peuvent, combinées ou non à des expressions référentielles anaphoriques, guider l’identification du topique. Ces relations caractérisent des constituants hiérarchiques de complexité variable dont la structure intervient également dans le processus conduisant à l’identification du topique. Deuxièmement, on assiste parfois à des ruptures du flux discursif combinées à des enchaînements à distance. Après avoir décrit différents types d’enchaînements à distance, je montre comment, lorsque le topique d’un acte est implicite ou repris sous une forme pronominale, les constituants principaux de la structure hiérarchique peuvent contribuer à justifier la saillance de ce topique et par là même, guider son identification.
Le chapitre 6 vise à montrer la place qu’il convient d’accorder à la structure conceptuelle du discours (qui peut dans une certaine mesure être rapprochée du topique discursif étudié par les approches conversationnelles) dans l’identification du topique, et cela même lorsque la structure hiérarchique ne peut plus être convoquée. Je commence par discuter les notions de cadre topical (Brown & Yule 1983) et de structure conceptuelle (Roulet 1996). Dans la structure conceptuelle s’inscrit l’entité topicale (Brown & Yule 1983), que je décris comme un référent faisant l’objet de chaînes de référence, caractérisé par une grande importance référentielle et pouvant être rattaché à d’autres entités topicale par des relations de dérivation. La mise en relation de l’entité topicale et de la structure informationnelle, permet d’observer une correspondance fréquente entre entité topicale et point d’ancrage. Différents cas de figure sont distingués : l’entité topicale peut correspondre à un topique constant, mais elle peut aussi être doublée par un ancrage linéaire explicite ou implicite. Lors d’ancrages à distance échappant à l’analyse hiérarchique, la prise en compte de l’entité topicale, qui se caractérise par une accessibilité forte et persistante, paraît particulièrement pertinente pour guider l’identification du topique.
Durant ce parcours, l’interrelation des facteurs intervenant dans l’identification du topique apparaît à travers l’analyse de certains exemples repris et analysés sous des angles différents dans les chapitres successifs. En outre, dans la quatrième partie (chapitre 7), je reprends les résultats des chapitres 3 à 6 pour étudier cette interrelation de manière plus systématique, à partir de l’analyse de segments discursifs monologiques et dialogiques étendus. La discussion de ces exemples fait apparaître que la structure des textes influence la pertinence relative des différents facteurs conduisant à l’identification des topiques, et elle permet de dégager différentes configurations dans lesquelles l’identification du topique soulève de plus ou moins grandes difficultés. Elle me conduit aussi à esquisser un parcours méthodologique que peuvent suivre par exemple le linguiste ou l’apprenant pour identifier le topique. Une brève conclusion (chapitre 8) souligne les principaux apports de mon approche par rapport aux travaux antérieurs, ainsi que les développements possibles.
Quelques références
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