| Le mot du recteur - Laïcité! |
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Beaucoup se sont émus récemment,
et dans des sens parfois opposés, de ce que lUniversité
de Genève se soit trouvée le théâtre
dévénements communément mis
en relation avec ce que lon nommera de manière
neutre l«irrationnel», et que lon
désigne diversement dans le vocabulaire courant:
par exemple «religieux», «croyance»,
«foi», «cérémonie»
lorsquon veut témoigner son respect pour autrui
en la circonstance, ou «secte», «aberration»,
«rituel» lorsquon désire au contraire
marquer sa désapprobation ou son mépris.
Ces termes ne sont pas anodins, et lon rappellera
que les chrétiens des premiers siècles se
sont mutuellement condamnés et entre-déchirés
à coup de semblables moyens terminologiques.
Deux manifestations organisées par des associations
détudiants se trouvent en cause, mais elles
ne figurent ici quà titre dillustration
dune question plus générale :
- une manifestation de l «Association des
étudiants de Falun Gong de lUniversité
de Genève (AEFG)» dans le hall central dUni-Mail
à loccasion de la journée internationale
des droits de lhomme ;
- sous légide dune autre association
détudiants, les «Groupes bibliques
universitaires», une mise à disposition,
pendant la période pascale, dexemplaires
du Nouveau Testament dans les halls principaux des grands
bâtiments universitaires. Précisons que
ces exemplaires étaient offerts, sous la responsabilité
de cette association, par le groupe des «Gédéons»,
dont on sait quil sagit dune société
américaine se proposant de mettre à disposition
le texte biblique (vous en avez sans doute trouvé
à loccasion dans le tiroir dune table
de nuit dans une chambre dhôtel). On naccordera
pas de considération particulière au fait
que les «Gédéons» ajoutent
au texte biblique une préface (la lecture des
préfaces nest à lévidence
pas obligatoire, et elle ne saurait en tout état
de cause pas inquiéter un public universitaire
rompu à lexercice de la critique intellectuelle),
ni au fait quils se proposent de convertir les
âmes au christianisme, dès lors que cest
lobjectif avoué du christianisme lui-même.
Les points communs sont aussi évidents que les
différences :
Points communs:
- Il sagit dans les deux cas dactivités
qui ne relèvent pas des missions spécifiques
de lUniversité telles que les définit
la loi, mais bien dactivités associatives
annexes exercées par des membres de lUniversité
en conformité avec le «Règlement
de lUniversité».
- Les deux associations en question sont inscrites en
tant que telles à lUniversité («enregistrées»):
elles ont par conséquent le droit dutiliser
les panneaux daffichage prévus à
leur intention et de demander lusage des locaux
universitaires pour des activités conformes aux
objectifs qui leur ont été reconnus au
moment de leur enregistrement.
- Enfin, les deux manifestations se réfèrent
au domaine des convictions, non de la science.
Différences:
- Principalement, la différence réside
dans les courants de pensée religieuse qui président
aux deux manifestations. Le Falun gong (ou «Falun
dafa») est issu du bouddhisme. La distribution
de textes bibliques, avec ou sans préface, relève
pour sa part dune pratique chrétienne surtout
illustrée par le protestantisme, une pratique
dans la mouvance de laquelle a été fondée
lAcadémie de Calvin dont est issue lUniversité
de Genève (on a beaucoup imprimé le Nouveau
Testament à Genève à lépoque,
et dans le même but qui est aujourdhui celui
des «Gédéons»: répandre
le texte pour convertir des âmes).
- Une autre différence se trouve dans le fait
quil y eut un malentendu dans le premier cas, et
pas dans lautre.
En effet, la manifestation de lassociation des
étudiants de Falun Gong dans la rue centrale dUni-Mail
repose sur un malentendu relatif au contenu de lautorisation
accordée. La lettre dautorisation rappelait
que les associations doivent sen tenir à
leurs droits; or, en loccurrence, ils ont été
légèrement outrepassés, notamment
dans le fait quune dénonciation du régime
chinois avait été explicitement retirée
des objectifs de lassociation au moment de son
enregistrement (mars 2002), et que ce fut là lessentiel
de la manifestation, qui visait des violations des droits
de lhomme en Chine.
On rappellera cependant que lUniversité
de Genève est fière de son «auditoire
des droits de lhomme Alexei Jaccard» (MR380),
du nom dun étudiant qui avait milité
contre le régime de Pinochet et qui paya de sa
vie son engagement politique.
Dans le cas de la mise à disposition du Nouveau
Testament, en revanche, la vice-rectrice Nadia Thalmann
avait très explicitement donné lautorisation
pour la période de Pâques, forte de la tradition
culturelle dans laquelle nous vivons, et du fait que
notre Université comporte une faculté de
théologie dont lenseignement repose pour
lessentiel sur ce texte même.
Question:
- Quels sont, au-delà des conditions formelles
(articles 73 et 77 du «Règlement de lUniversité»),
les objectifs admissibles pour quune association
détudiants soit «enregistrée»
ou «reconnue»?
- Faut-il montrer patte blanche et «certificat
de laïcité»? Non, certainement pas:
on voit où mènerait cette position, à
commencer par linterdiction des groupes bibliques
universitaires, des aumôneries universitaires,
de lexécution par le chur de lUniversité
dune messe de Mozart
.dailleurs, on
ne pourrait faire de pire injure à la belle idée
de laïcité que de lui reconnaître dune
manière ou dune autre le statut dune
religion plus intolérante que toutes les autres.
La question ne peut à lévidence pas
saccommoder de réponses préfabriquées.
Lexercice difficile de louverture et de la
tolérance, dont on souhaite ardemment quil
constitue une partie intégrante de la vie associative
universitaire, relève de la pratique quotidienne
dans un monde en mouvement.
Nen déplaise à qui voudrait des interventions
à coups de vigoureuses réglementations, darticles
de loi bien sentis, bref de textes supposés rassurants
(à valeur «religieuse»?) et qui nous
délivreraient une fois pour toute du pénible
devoir de réfléchir en continu: nous préférerons
nous situer dans la ligne de ladage de Jean-Paul
Sartre, «faire et en faisant se faire». LUniversité,
à travers son devoir de «développer
et diffuser une culture fondée sur les connaissances
scientifiques (article 1A,c de la loi sur lUniversité)»
peut se référer à lun des atouts
majeurs de la recherche scientifique: léthique
implicite dans lexercice de lhonnêteté
intellectuelle.
Plutôt que de jouer les pères fouettards
de la bonne conscience, attachons-nous à faire de
léthique impliquée dans le cur
de la recherche scientifique une forme de laïcité
doù rayonne la tolérance et le respect
dautrui.
André Hurst, le 7 mai 2004
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