| Le recteur réagit aux dernières propositions de Pascal Couchepin |
Le conseiller fédéral
Pascal Couchepin, lors d'un séminaire du parti radical
suisse le 19 juin dernier, a lancé un ballon d'essai
sur l'avenir du système universitaire. Les coopérations
entre hautes écoles mises en place depuis 1999 sont
louables, mais insuffisantes, a-t-il dit en substance.
Pourquoi dès lors ne pas aller un pas en avant et
confier à la Confédération la responsabilité
de tout le système universitaire? Les cantons verseraient
une contribution correspondant au nombre d'étudiants
qu'ils accueillent. Et les universités se verraient
chapeautées par un organe national, à l'image
des Ecoles polytechniques fédérales (EPF).
Dans le cas où ce modèle serait jugé
trop radical, ajoute Pascal Couchepin, l'on pourrait au
moins envisager de "soulager les universités"
de la charge considérable que représentent
pour elles les Facultés de médecine. Dans
ce dernier cas de figure, la "Confédération
se chargerait des EPF, de la recherche et des Facultés
de médecine". Les cantons garderaient le reste.
Comment ces propositions sont-elles reçues par
le Rectorat de l'Université de Genève? Le
recteur André Hurst, tout en soulignant qu'il est
normal pour un ministre de poser des questions, même
dérangeantes, voit mal comment l'ajout d'une nouvelle
couche hiérarchique pour piloter les universités
pourrait aider à relever les défis qui attendent
les hautes écoles.
Cette fièvre centralisatrice n'est-elle pas
étonnante, alors que la population a maintes fois
eu l'occasion d'exprimer son attachement à des services
de proximité?
André Hurst: Ce qui est valorisé dans
une approche locale, proche du terrain, c'est la qualité.
Plus on centralise et plus on prend le risque de perdre
en créativité et en spontanéité,
qui sont les moteurs de la recherche scientifique. Il est
surtout étonnant que Pascal Couchepin ait prononcé
ce discours alors qu'il revenait d'une visite dans la région
de Boston. Sur un territoire équivalent à
celui de Genève sont concentrés des instituts
aussi renommés que Harvard, le MIT, Northeastern
University, avec chacun leur direction et leur propre manière
de faire. Et le Conseiller fédéral n'a pas
critiqué ce modèle de développement.
Il semble donc y avoir une contradiction.
Comment l'expliquez-vous?
Je crois qu'il faut être attentif au calendrier.
Ces propositions sont arrivées alors que la Conférence
universitaire suisse (CUS)
allait se réunir pour discuter de la réorganisation
de la médecine. On peut donc penser qu'il y a un
élément tactique dans la démarche
de Monsieur Couchepin: on lance une proposition assez énorme,
tout en sachant qu'elle risque d'être refusée,
pour pouvoir faire passer l'élément qui tient
réellement à cur, à savoir le
regroupement des Facultés de médecine à
l'échelon national.
Une proposition à laquelle vous êtes aussi
opposé
Ce serait un retour en arrière complet par rapport
aux réformes de l'enseignement de la médecine
mises en place depuis 12 ans. On accorde maintenant une
place importante à l'approche clinique et humaine
dès les premières années. Or, avec
le modèle préconisé par Charles Kleiber,
on retournerait à un système où les
trois premières années seraient purement
scientifiques et théoriques. Par ailleurs, on voudrait
créer des usines à gaz, en regroupant les
Facultés, alors qu'il faudrait plutôt scinder
en deux la Faculté de l'Université de Zurich,
beaucoup trop grande.
Vos collègues recteurs des autres universités
sont-ils sur la même longueur d'onde que vous?
En ce qui concerne la médecine, le modèle
conçu par notre vice-recteur Peter Suter, qui vise
à maintenir les facultés de médecine
dans le tissu des universités, fait maintenant la
quasi unanimité. Seul Patrick Aebischer, président
de l'EPFL, s'y oppose. C'est de bonne guerre, la réforme
préconisée par Charles Kleiber donne aux
EPF la possibilité d'enseigner les trois premières
années de médecine
L'approche centralisatrice ne permet-elle pas une vision
plus objective sur les orientations à prendre?
Elle favorise une vision quantitative. On décide
de la valeur d'une université ou d'une filière
au montant des subventions FNS obtenues ou au nombre de
citations dans des revues. On oublie de préciser
que les crédits du FNS servent aussi à financer
des équipements et pas seulement des recherches
en tant que telles. Et pour ce qui est du nombre de citations,
je reprendrais les propos d'un de mes collègues
: vous voulez augmenter votre "index de citations"?
Rien de plus facile. Publiez un article contenant une grosse
bêtise et vous êtes sûr de provoquer
une avalanche de citations
Il s'agit naturellement
d'une boutade. Mais elle indique le caractère souvent
arbitraire de ces critères quantitatifs. Selon cette
logique, on voudrait aussi renoncer à enseigner
certaines disciplines, sous prétexte qu'elles ne
sont pas "rentables"(1). Voilà à
quoi aboutit une approche par le haut.
Ne pensez-vous pas que la perspective de voir la Confédération
s'impliquer davantage financièrement représente
tout de même un avantage?
Que les universités soient financées par
les cantons ou par la Confédération, c'est
toujours notre argent, celui du contribuable, qui est en
jeu. Savoir si l'argent passe par la poche gauche ou par
la poche droite, passez-moi l'expression, mais c'est une
question qui n'a pas beaucoup de sens.
(1) Voir à ce sujet le dernier "Mot
du recteur"
Pour en savoir plus:
Allocution
de Pascal Couchepin du 19 juin 2004 (document
pdf 26kb)
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