| Recherche et enseignement au féminin |
Avec ses 12% de représentation
féminine dans le corps professoral, l'Université
de Genève se démarque des autres universités
par un taux qui est le plus élevé de Suisse.
Récemment, deux femmes ont reçu le titre
hautement convoité de professeure ordinaire, d'une
part Aline Helg au Département d'histoire générale
de la Faculté des lettres, d'autre part Alicia Sanchez-Mazas
au Département d'anthropologie et d'écologie
de la Faculté des sciences. Regards croisés
sur la carrière académique et la position
des femmes dans l'institution.
Récemment nommée professeure
à l'UniGe, quel regard portez-vous sur la carrière
académique en général ? Ce parcours
a-t-il été plus dur parce que vous êtes
une femme?
Alicia
Sanchez-Mazas: J'ai eu beaucoup de chance. Au moment
où j'ai eu mes enfants, j'avais déjà
un poste stabilisé à l'Université.
Cela aurait été bien plus difficile si j'avais
été encore assistante. La carrière
académique demande une grande disponibilité.
Le travail n'est jamais terminé quand on rentre
à la maison. Il y a des échéances
à respecter et très souvent des déplacements
à l'étranger. Il faut participer à
des congrès pour se faire connaître, c'est
nécessaire pour ne pas rester sur la touche. Alors
oui, c'est vrai, il n'est pas évident de concilier
vie de famille et vie académique. Mais mon entourage
familial m'a beaucoup soutenue, et m'aide toujours d'ailleurs.
Aline
Helg: J'ai dû quitter l'Université de
Genève à la fin de mes études, car
rien ne se profilait à l'horizon pour moi. J'étais
une femme et en plus dans un domaine de recherche, l'histoire
latino-américaine, qui ne portait ni sur la Suisse,
ni sur l'Europe. J'ai obtenu un poste d'assistante puis
de maître-assistante à la Faculté de
psychologie et des sciences de l'éducation-mais
pas en histoire générale. Par contre, je
dois beaucoup au FNRS, qui m'avait déjà soutenue
pour ma thèse. Le FNRS m'a ensuite octroyé
une bourse pour chercheurs avancés qui m'a permis
de partir effectuer une recherche dans une grande université
aux Etats-Unis et en Amérique latine. En 1989, j'ai
été engagée comme professeure à
l'Université du Texas, très réputée
dans mon domaine, et j'y ai fait carrière. Depuis
mon retour à l'Université de Genève,
j'ai parfois l'impression que mon expérience professionnelle
de femme ici est un peu la même que celle que vivent
les minorités ethniques aux USA : on vous met dans
des comités visibles pour montrer que l'université
a des femmes.
Comment vivez-vous votre position
minoritaire dans votre vie professionnelle?
A.SM: C'est vrai qu'il y a beaucoup
d'hommes dans ce cadre professionnel! On demande aux femmes
d'avoir une forte personnalité et de mettre leur
sensibilité de côté, même si
celle-ci est souvent appréciée. Mais, au
fond, cela s'applique aussi aux hommes, car le contexte
de la recherche scientifique est hautement compétitif.
A.H: Aux USA, je n'en ai jamais
souffert, si ce n'est que ma situation était peut-être
un peu plus difficile, car j'étais une des rares
non-américaines d'un département de 70 membres.
Ici, mes collègues professeurs masculins témoignent
parfois d'un certain paternalisme qui montre qu'ils ont
de la peine à considérer les femmes comme
des égales, une attitude que je ne rencontre pas
dans le corps intermédiaire. Avec du recul, cela
a été une immense chance pour moi de ne pas
avoir obtenu mon premier poste à Genève.
J'ai dû me débrouiller seule, dans des milieux,
tant aux Etats-Unis qu'en Amérique latine, qui m'ont
acceptée pour ma contribution à la recherche.
J'ai aussi eu la chance de pouvoir devenir mère
de famille tout en menant ma vie professionnelle dans un
pays où c'était bien accepté-même
si cela ne m'a jamais laissé beaucoup de temps "pour
moi"!
Pensez-vous que les femmes apportent
quelque chose de plus à la recherche?
A.SM: Ça serait simpliste
de mettre toutes les femmes dans le même panier et
de dire que le regard féminin amène un plus.
La diversité chez les femmes est aussi grande que
la diversité masculine. Dans mon cas, je suis sensible,
de manière plus ample, aux regards des "minorités",
par exemple en tenant compte d' avis de chercheurs qui
n'ont que peu de moyens ou qui ne sont pas forcément
les premiers de cette compétition scientifique.
A.H: Oui
en tous les cas
dans mon domaine. Dans les entretiens que je mène
pour mes recherches, où il est question de lutte
pour l'égalité et des relations inter-raciales,
mon statut de femme me permet d'avoir un meilleur contact
avec les gens. Je ne suis pas considérée
comme détenant le pouvoir, cela me rend moins intimidante.
Comme mon terrain est l'Amérique latine, cela m'aide
aussi de ne pas être nord-américaine, donc
identifiée avec la puissance dominante dans la région.
Avez-vous été favorisée
dans votre récente nomination parce que vous faites
partie du sexe sous-représenté?
A.SM: Je dirais plutôt que
je n'ai pas été défavorisée!
Pour le reste, je ne suis pas à même de me
prononcer sur les dossiers scientifiques des autres candidats.
Nous avions tous des profils très différents.
A.H: Non, selon ce que l'on m'a
dit, j'étais plus qualifiée que les autres,
des personnes jeunes, qui n'avaient encore que peu publié.
D'ailleurs, je n'aurais pas aimé cette situation.
Quel conseil donneriez-vous aujourd'hui
à une jeune étudiante qui a envie de se lancer
dans une carrière académique?
A.SM: De ne surtout pas renoncer
à sa vie de femme et à sa vie de famille,
de revendiquer le droit à une vie privée
tout en montrant une importante motivation professionnelle,
de se défendre le mieux possible pour concilier
les deux. Je lui conseillerais aussi de bien se renseigner
sur les possibilités d'encouragement offertes aux
femmes, comme, par exemple, le système de mentorat
de l'Université ou les bourses que propose le Fonds
national suisse de la recherche scientifique.
A.H: Partir
5 juin 2059 - 500ème anniversaire
de l'Académie - Quel est votre pronostic quant à
la proportion de femmes professeures à l'Université?
A.SM: J'espère que cette
proportion aura augmenté. Cela ira de pair avec
une évolution de la société, un changement
des mentalités et de meilleures possibilités
de prise en charge des enfants. Les hommes devront accepter
que les femmes accèdent à ce type de poste
plutôt "chronophage". Je souhaite que l'on
arrive un jour à une société où
toute forme de discrimination aura disparu, qu'elle soit
liée au sexe, à l'origine des individus ou
autre. On peut rêver.
A.H: Je ne serai plus là,
mais si l'Université de Genève existe encore
à cette époque
J'imagine plutôt
une Université romande à ce stade. Mais si
le parcours académique reste un système "
féodal " avec un nombre limité de fonctions
prestigieuses dotées de titres honorifiques, je
dirais que seuls 20% des postes iront aux femmes. En revanche,
si le système s'ouvre et devient moins hiérarchique,
le pourcentage de représentation féminine
pourra alors augmenter massivement. Toutefois, les structures
doivent évoluer en Suisse : par exemple les horaires
des écoles primaires devraient passer à la
journée continue.
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Alicia Sanchez-Mazas sera professeure ordinaire
de biologie à la Faculté des sciences,
plus précisément au Département
danthropologie et décologie, dès
le 1er octobre 2004. Originaire de Genève, née
en 1962, Mme Alicia Sanchez-Mazas a obtenu en 1990
son doctorat ès sciences à lUniversité
de Genève, avant dy exercer les fonctions
de chargée de cours, maître denseignement
et de recherche et dy être nommée
professeure titulaire en juillet 2002. Spécialiste
en génétique moléculaire des populations
humaines, elle sest dabord impliquée
dans le recueil de données et la constitution
de bases de données, à léchelle
mondiale, concernant des systèmes génétiques
étudiés par des méthodes immunologiques
ou par typage de lADN, en vue de la reconstitution
de lhistoire des peuplements concernés.
Elle a joué un rôle déterminant
dans la coordination des recherches en anthropologie
du groupe international détude de lhistocompatibilité
(étude du système génétique
conditionnant les greffes), en collaboration avec des
équipes européennes, nord-américaines
et suisses, notamment le laboratoire national dhistocompatibilité
aux HUG. Avec le soutien du Fonds national suisse de
la recherche scientifique et de lUnion européenne,
elle a développé un groupe et des programmes
de recherche sur le peuplement de lAfrique sub-saharienne
et de lAfrique du Nord, puis sur celui de lAsie
orientale à propos duquel elle organise un important
congrès international à Genève
en juin 2004 (http://geneva.unige.ch/geneva2004/).
Pédagogue très appréciée
des étudiants, elle est aussi reconnue au plan
international.
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Aline Helg a obtenu le titre de professeure
ordinaire d'histoire contemporaine à la Faculté
des lettres en octobre 2003. Suissesse, Mme Aline
Helg a accompli ses études à Genève
où elle a obtenu le titre de docteure en 1983,
après des études doctorales à
Londres. Avant sa nomination, Mme Aline Helg a enseigné
à l'Université des Andes à Bogotá,
puis elle a été professeure à
l'Université du Texas à Austin de 1989
à 2003. Spécialiste de l'histoire des
Amériques, ses recherches ont porté
sur les problèmes sociaux, l'esclavage et
les relations inter-raciales, en particulier en Colombie
et à Cuba. Elle a étudié la
pensée d'importants intellectuels latino-américains
et leur influence sur la politique de pays tels que
l'Argentine et Cuba, ainsi que le mouvement pour
les droits civiques aux Etats-Unis. De 1992 à
1995 elle a créé et dirigé le
premier programme d'échanges académiques
entre une université des Etats-Unis et une
université cubaine, grâce au financement
de la Fondation MacArthur. Ses recherches ont été
financées en Suisse par le FNRS et le Ministère
Suisse des Affaires étrangères, et
aux Etats-Unis par les Fondations Rockefeller et
Mellon, le National Humanities Center, le National
Endowment for the Humanities, l'American Philosophical
Society et l'Université du Texas. Ses principaux
ouvrages sur "L'Education en Colombie, 1918-1957"
et sur "La lutte pour l'égalité
des Afro-cubains, 1886-1912" ont été
publiés en anglais et en espagnol. Un nouvel
ouvrage " Liberté et égalité
: la Colombie Caraïbes, 1770 - 1830 " sortira
fin juillet aux Etats-Unis.
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