| Prévention anti-tabac: la Suisse traîne encore les pieds |
La Suisse est le quatrième
consommateur mondial de cigarettes par habitant et la proportion
de jeunes fumeurs y est très élevée.
Les pouvoirs publics cherchent à inverser cette
tendance, comme l'illustre la récente décision
de l'Université de Genève d'interdire la
fumée sous ses toits. Pour Jean-François
Etter, de l'Institut de médecine sociale et préventive
(IMSP),
ces changements restent toutefois insuffisants. Attaché
à une approche strictement scientifique de la prévention,
il est favorable à des messages forts, mais qui
évitent la stigmatisation des fumeurs. Entretien.
Jean-François Etter et son équipe de chercheurs
jouent un rôle de premier plan pour la prévention
du tabagisme en Suisse romande, voire au-delà, grâce
notamment au site internet stop-tabac.ch
qu'il ont mis en ligne dès 1996, la face la plus
visible de leur action. Classé, l'an dernier, par
une étude de Brown University aux Etats-Unis, dans
le "top 5" des meilleurs sites de prévention
du tabagisme, cet outil fournit des conseils aux personnes
souhaitant arrêter de fumer et permet de tester leur
niveau de dépendance. Il permet, en outre, aux utilisateurs
d'échanger leurs expériences, via un forum
de discussion, la partie du site rencontrant le plus de
succès. Mais la prévention passe aussi par
tout un travail de recherche, qui fait l'objet de publications
régulières dans des revues scientifiques.
Comment a évolué le message de prévention
ces dernières années?
Jean-François Etter: Il devrait suivre le
développement des recherches scientifiques. Dans
les années 70, par exemple, les responsables de
santé recommandaient aux fumeurs de passer aux cigarettes
légères. Or, on s'est aperçu depuis
que ces dernières étaient tout aussi nocives,
provoquant parfois d'autres types de cancer. De plus, le
goût plus doux de ces cigarettes a incité
les jeunes et les femmes à commencer à fumer.
C'est un exemple où des messages bien intentionnés
ont été contre-productifs. En la matière,
les bonnes intentions ne suffisent pas.
Quelle est aujourd'hui la catégorie d'individus
les plus exposés aux dangers du tabac?
Les personnes d'âge moyen sont celles qui fument
le plus, même si l'on constate une augmentation auprès
des jeunes. De même, il y a aujourd'hui tout autant
de jeunes femmes que de jeunes hommes fumeurs dans nos
pays. Cela se traduit déjà par une augmentation
du nombre de cancers du poumon chez les femmes.
La Suisse est souvent montrée du doigt pour
son retard dans ce domaine. Comment l'expliquez-vous?
La Convention anti-tabac de l'OMS est un traité
international par lequel les Etats s'engagent à
développer leur législation nationale. La
Suisse a signé ce traité mais ne l'a pas
encore ratifié. Comparé à l'Union
européenne (UE), qui a pris une direction très
forte, la Suisse suit par la petite porte. La nouvelle
ordonnance fédérale sur le tabac marque cependant
un saut qualitatif important. Elle reprend certains éléments
des directives de l'UE, notamment en matière d'étiquetage.
Mais la mesure la plus efficace reste l'augmentation du
prix des cigarettes, surtout auprès des jeunes.
Des études ont montré qu'une augmentation
de 10% du prix était suivie par une diminution de
la consommation de cigarettes de 3% ou 4% parmi l'ensemble
de la population, tandis que chez les jeunes cette diminution
est de 7% ou 8%.
Mais comment expliquer cette tiédeur lorsqu'il
s'agit de prendre des mesures?
Une explication possible pourrait se trouver dans le fait
que la Suisse abrite le siège mondial de Philip
Morris, à Lausanne, et les sièges européens
des autres multinationales du tabac. En s'établissant
ici, ces compagnies échappent aux droits américain
et européen beaucoup plus contraignants. Par sa
situation géographique, la Suisse est utilisée
comme base pour s'attaquer aux marchés émergeants
en Asie ou en Europe de l'Est. 70% des hommes fument en
Chine, contre 2% des femmes, mais avec l'occidentalisation
du pays, la proportion de fumeuses ne cesse d'augmenter.
C'est ce public que vise désormais l'industrie du
tabac. En Suisse, cette dernière dispose de très
bons relais au niveau politique. Une étude a révélé
comment plusieurs tentatives pour renforcer la législation
ont été freinées avec succès
au Parlement par les politiciens proches de l'industrie
du tabac. Les Suisses ont aussi un pouvoir d'achat élevé,
c'est un des pays au monde où le nombre de minutes
de travail pour se payer un paquet de cigarettes est le
moins important.
Percevez-vous malgré tout une évolution?
Oui. Une partie des taxes prélevées sur la
vente de tabac est désormais utilisée pour
la prévention. L'affichage publicitaire dans les
lieux publics est interdit à Genève. Ce sont
des signes encourageants. De même, l' "affaire
Rylander", par exemple, a favorisé une prise
de conscience de l'influence occulte de l'industrie du
tabac. En ce qui concerne l'Université de Genève,
cela a même eu un impact direct sur l'interdiction
faite aux chercheurs de recevoir de l'argent de cette industrie.
Nous avons affaire à un adversaire puissant, qui
a recours à des stratégies très sophistiquées.
L'industrie du tabac utilise, par exemple, la contrebande
pour lutter contre l'augmentation des taxes, notamment
au Canada.
On parle beaucoup des effets nocifs du tabac sur la
santé, mais votre discours prend également
en compte l'environnement
C'est en effet un aspect rarement évoqué.
Pourtant, en Afrique, les cultivateurs ont recours au feu
de bois pour sécher les feuilles de tabac, ce qui
contribue au déboisement, car il faut une grande
quantité de bois pour sécher le tabac. Il
y a également des phénomènes de pollution
des sols à cause des engrais, et la culture du tabac
appauvrit les sols et utilise beaucoup d'eau.
Ne craignez-vous pas qu'en stigmatisant les fumeurs,
ces derniers se sentent marginalisés, dévalorisés,
entraînant d'autres types de problèmes de
santé publique?
Il faut éviter les messages qui blâment. Je
suis très critique, par exemple, vis-à-vis
d'un concours qui se met en place dans les écoles
suisses, mais qui a été refusé à
Genève, pour de bonnes raisons à mon sens,
car cette approche soulève de graves questions éthiques.
Ce programme consiste à récompenser avec
de l'argent les classes d'école où personne
ne fume
On imagine la pression que doivent subir
les fumeurs, qui deviennent alors des boucs-émissaires.
On sait également que les programmes d'éducation
anti-tabac dans les écoles n'ont aucun impact sur
le nombre de jeunes fumeurs. Mais on continue à
dépenser de l'argent à cet effet. C'est absurde.
Je suis pour une approche strictement scientifique. Les
messages de prévention doivent être systématiquement
évalués et ils doivent être très
directs.
C'est-à-dire?
Montrer sans détour les dégâts provoqués
sur les artères, par exemple, comme cela s'est vu
dans un clip récent. Il est prouvé que cela
a un impact, contrairement aux campagnes plus "douces",
genre "j'aime embrasser les non-fumeurs". Je
suis donc pour des messages forts, mais sans stigmatisation,
des messages qui offrent aussi une solution.
> www.stop-tabac.ch
> Institut
de médecine sociale et préventive
> Publications
scientifiques de J.F. Etter
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