L’équipe du prof. Franz Schultheis, sociologue à l’Université de Genève, a été mandatée, en mars 2004, pour mener une étude complète sur la maltraitance envers les enfants. Riches d’enseignements, les résultats obtenus par les chercheurs de l’UNIGE font état de l’émergence d’une nouvelle sensibilité collective vis-à-vis de la question de la protection de l’enfance, tandis que les cas de maltraitance sont en forte augmentation. En passant de 12 à 300 en dix ans (1990-2000), le nombre de cas de maltraitance signalés sur le territoire genevois par l’Office de la jeunesse a été multiplié par 25. Les résultats de l'étude menée par les sociologues de l'UNIGE évoquent l'hétérogénéité des faits qui se cachent aujourd’hui derrière le terme de maltraitance. Ils montrent que, par-delà les dimensions morale et pénale de la maltraitance, c’est avant tout un problème social qui se noue. Au plan de la formation, cette étude aura vu plusieurs étudiant-e-s en sociologie de l’UNIGE participer activement aux travaux d’investigation. Une occasion particulièrement propice à pratiquer un nouveau type d’apprentissage, où la recherche est encore plus directement intégrée à l’enseignement. Enfin, les travaux de l’équipe du prof. Schultheis sur la question de la maltraitance vont se prolonger via une recherche fondamentale, puisque les scientifiques viennent de décrocher un financement de plus de 400.000 francs suisses pour les trois années à venir. La maltraitance: un nouvel intolérable Les scientifiques relèvent en effet que c’est suite à la médiatisation de certains scandales à fortes connotations sexuelles, comme l’affaire Dutroux en 1996, que la nécessité de «lutter contre la maltraitance» va progressivement devenir un credo collectivement partagé. De plus, l’évidence selon laquelle il faut combattre à tout prix et par tous les moyens toute forme de maltraitance se traduit au sein des pratiques professionnelles par l’adoption de grilles de repérage, sans cesse affinées, et par l’intégration de nouvelles facettes du phénomène. Des normes de repérage hétérogènes Ainsi, au fil de leur enquête, le prof. Schultheis et son équipe ont pu remarquer que les faits, rapportés dans les dossiers traitant de maltraitance, sont caractérisés par une forte hétérogénéité. Les symptômes considérés chez l’enfant vont de signes corporels traduisant un état de santé physique fragilisé à la présence de troubles psychiques en passant par des écarts vis-à-vis des normes scolaires ou de savoir-vivre. A la vue de cette hétérogénéité, les sociologues ont pu conclure que l’attention des acteurs de terrain engagés dans le repérage de la maltraitance touche à un grand nombre de faits. Mais ni l’ampleur ni la gravité de ces derniers ne correspond à l’image du phénomène tel qu’il est restitué d’ordinaire par les discours politiques, juridiques et médiatiques, discours où les abus sexuels et les violences physiques extrêmes sont le plus souvent mis en avant. L’enfant, baromètre de la dangerosité familiale En effet, aux yeux des sociologues, ces normes sont non seulement ambiguës, mais aussi contradictoires. Si le bon parent est celui qui est capable de cadrer son enfant, il ne doit pas le faire de manière autoritaire. De nombreux reproches adressés aux familles labellisées «maltraitantes» se réfèrent d’ailleurs à un parent ne sachant pas «poser de limites à ses enfants». Les parents sont alors qualifiés de laxistes, de démissionnaires, d’incapables de fournir à l’enfant un cadre normatif clair. La définition du bon parent, qui apparaît subséquemment dans les dossiers, oscille entre le pôle de l’autorité et de l’autoritarisme, menant à cette injonction contradictoire: «Ayez de l'autorité, mais ne soyez pas autoritaires!» Du normatif au normal: un modèle de «privilégiés»
imposé aux classes populaires Faire fructifier son capital humain La responsabilité parentale se déplace alors de la défense d’un modèle moral, imposé de l’adulte à l’enfant, à la promotion d’un modèle de proximité et de réciprocité non hiérarchique, où chaque parent est chargé de créer un environnement propice à l’individualisation de l’enfant. La nouvelle figure du parent devient celle d’un coach révélant le potentiel de l’enfant, qui l’entraîne à donner le meilleur de lui-même, à rentabiliser son capital humain. Cette figure du bon parent, en tant qu’entraîneur, suppose des dispositions à la souplesse, de la flexibilité, de l’autocontrôle, tout comme la nouvelle figure du «bon cadre», dispositions emblématiques demandées aux managers à l’heure de ce que certains sociologues nomment le nouvel esprit du capitalisme. Une diffusion inégale du savoir éduquer A cet égard, il ne s’agit en aucun cas pour les chercheurs genevois de critiquer la pratique quotidienne des acteurs institutionnels, une pratique qu’ils savent être délicate, complexe et particulièrement ingrate (étant donné qu’on les accuse soit «d’en faire trop», soit de «ne pas en faire assez»). Bien conscients de leur propre appartenance à ces classes moyennes et privilégiées, les sociologues partagent à l’évidence ces nouvelles normes éducatives. Cependant, ils savent aussi que l’évolution des normes du savoir éduquer ne se diffusent pas de manière égalitaire au sein de la structure sociale, et que ce sont les classes populaires qui ont le plus de difficulté à s’adapter à ces nouvelles normes et à la définition du bon parent, des critères élaborés par et pour les classes moyennes. Il est impératif de prendre conscience de cette diffusion inégale du savoir éduquer au sein de la structure sociale. |
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Université de Genève Presse Information Publications Novembre 2005 http://www.unige.ch/presse/archives/unes/2005/20051123socio_une.php Imprimer la page |