Penser la société autrement - Regard d'un anthropologue

Latsis Lecture

PENSER LA SOCIÉTÉ AUTREMENT - Regard d'un anthropologue
Le mardi 24 janvier 2017 | Uni Bastions, B106 | 18h30

Pour en parler, nous accueillerons le professeur Maurice Godelier.

Comme l’a montré Levi Strauss, se référant à Marx et Saussure, les rapports sociaux s’organisent en systèmes structurés – religieux, de parenté, politiques ou autres - fondés sur des éléments invariants. Tout rapport social existe entre les individus et en eux. Pour les appréhender, les liens de parenté constituent un champ d’investigation fructueux, tout comme cet invariant des religions - la conviction que la mort n’est pas la fin de la vie et s’oppose en cela, non à la vie, mais à la naissance.

Chercher la structure sous-jacente d’un ensemble d’éléments et l’articulation entre leurs rapports n’est pas une invention des anthropologues. Toutes les sciences vont de l’apparent à ce qui ne l’est pas mais qui l’explique. C’est à ce titre que l’apport de l’anthropologie à la connaissance des systèmes sociaux, présents et passés, et donc aux autres sciences humaines, reste irremplaçable.


Maurice Godelier a reçu, pour l’ensemble de son œuvre, la médaille d'or du CNRS, soit la plus haute distinction scientifique française. Il lui a également été décerné le prix International Alexander von Humboldt pour ses travaux académiques qui ont eu un impact significatif sur les sciences humaines.

 

Cette conférence a lieu dans le cadre du colloque international «Le Cours de linguistique générale, 1916-2016: l'émergence» (9-13 janvier 2017, Uni Bastions).

Elle est soutenue par la Fondation Latsis.

 

 

Développement du thème

Cette conférence tend à montrer l’apport irremplaçable de l’anthropologie à la connaissance des systèmes sociaux, présents et passés. Car les rapports sociaux font système tout comme les représentations que les hommes se sont fait et se font d’eux-mêmes et du monde.

Le fait est que tout rapport social existe simultanément entre les individus qui y sont engagés et en eux. La part qui existe en eux est faite des représentations qu’ils s’en font et qui dépend de la place qu’ils y occupent. À ces représentations sont associés des jugements de valeur positifs et négatifs, sources de normes de conduite vis-à-vis des autres et de soi-même. Dans les sociétés où le mariage existe, un individu – homme ou femme – ne peut pas se marier s’il ignore la signification du mariage dans sa société ni sans savoir avec qui il peut ou ne peut pas se marier. Selon que le système de parenté est patrilinéaire ou matrilinéaire, il ou elle sait d’avance que les enfants à naître appartiendront au clan paternel ou au clan maternel.

L’autre aspect d’un rapport social est tout ce qu’il implique entre les individus qui s’y trouvent engagés, soit l’ensemble des relations affectives, matérielles, des formes d’autorité et de pouvoir qui conditionnent sa production et sa reproduction. Rappelons le principe de la patria potestas, du droit de vie et de mort sur ses enfants qu’avait le père dans l’ancien droit romain, en tant que citoyen romain.

Pour comprendre la façon dont les individus pensent et agissent, il faut donc comprendre la nature du système social et mental au sein duquel ils agissent. Or, pour comprendre la nature d’un système social - religieux, politique ou autre -, il faut découvrir comment se combinent les éléments qui le composent car cette combinaison en explique le fonctionnement et en éclaire les conditions de production et de reproduction – dans certaines limites. Elle en constitue la structure sous-jacente et permanente.

Chercher la structure sous-jacente d’un ensemble d’éléments et l’articulation entre leurs rapports n’est pas une invention des anthropologues. Toutes les sciences - de la nature ou de la société - procèdent de même, aller de l’apparent à ce qui ne l’est pas mais qui en explique la raison d’être. Lévi-Strauss n’a pas inventé la recherche des structures d’un système. Il s’est inspiré de Marx et de Saussure pour élaborer le « structuralisme ». Tant qu’un système se reproduit, ses structures profondes constituent son socle invariant.

Pour le montrer, on choisira deux domaines. D’abord, on comparera le système de parenté de nombreuses sociétés occidentales avec d’autres systèmes, en Océanie ou en Afrique. Puis on montrera qu’il existe un invariant commun à toutes les religions, qu’elles soient polythéistes ou monothéistes, qu’elles promettent le salut éternel ou la délivrance de la souffrance d’exister : le postulat que la mort n’est pas la fin de la vie - qui continue après elle - et, donc, que la mort ne s’oppose pas à la vie mais à la naissance. Et si la vie continue après la mort il doit exister un « séjour » des défunts. Dans les religions du salut et les religions de la délivrance, à cet invariant commun s’ajoute un autre invariant partagé : après leur mort les humains seront jugés pour leurs actes. Pour certains, ce sera le paradis, pour d’autres l’enfer et pour les Bouddhistes le Nirvana, l’extinction dans l’être ou le rejet dans la roue des Renaissances. C’est tout le domaine des rapports politico-religieux qui s’ouvre devant nous.

 

Maurice Godelier

8 décembre 2016

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