| Gaston BOUTHOUL, La surpopulation dans le monde, Payot,
Paris, 1958, 269 p.
Sociologue non conventionnel, auteur d'une
vingtaine d'ouvrages et d'innombrables articles, Gaston Bouthoul a entrepris
au lendemain de la deuxième guerre mondiale de fonder la "polémologie"
- c'est-à-dire l'étude interdisciplinaire du phénomène
guerrier - sur la démographie, comme le signale la différence
entre le titre du livre qu'il publia en 1935 sur La population dans
le monde et celui qu'il consacra en 1958 à La surpopulation
dans le monde. Dans le premier, il se fonde essentiellement sur l'analyse
de l'évolution démographique de quelques Etats européens
et dénonce les thèses populationnistes comme enracinées
dans une mentalité archaïque, alors que dans le deuxième
il procède à une analyse principalement mondiale pour discerner
la mutation démographique induite par la révolution industrielle,
étudier les équilibres démo-économiques et
dénoncer les dangers inhérents à l'ère de la
surpopulation dans laquelle s'est d'ores et déjà engagée
l'espèce humaine. C'est ce deuxième ouvrage qui explicite
peut-être le mieux sa doctrine non seulement sociologique ou démographique
mais aussi anthropologique et même politique que nous résumons
ci-après.
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L'une des originalités de Gaston Bouthoul fut de poser l'hypothèse que, par delà les prétextes des guerres civiles ou internationales, le moyen propre à l'espèce humaine pour tenter de remédier aux tensions inhérentes à la surpopulation est le recours à la guerre, qu'elle soit civile ou internationale. Autrement dit, la guerre a une fonction inconsciente de régulation démographique. "Les prétextes ne manquent jamais. L'histoire est un réservoir de motifs de guerre toujours prêts et disponibles." (p.186) Certes, à première vue du moins, toute surpopulation ne conduit pas nécessairement à la guerre. Elle doit être précédée par l'apparition d'une "structure explosive" dont l'une des composantes majeures est "l'existence d'un surplus d'hommes jeunes non indispensables aux tâches économiques principales", une autre étant constituée par l'importance du secteur de la population active voué à préparer la destruction, secteur que Bouthoul a proposé d'appeler "secteur quaternaire". (p. 116) Certes encore, "la structure explosive ne conduit pas nécessairement à la guerre. Elle provoque simplement à l'intérieur du groupe ou de la nation considérée une sorte de force centrifuge. Au point de vue psychologique elle se manifeste par l'instabilité mentale, l'esprit de revendication, la reviviscence des griefs et des motifs de querelles. Ces expressions psychologiques de la structure explosive appellent le recours aux institutions destructrices propres à assurer la relaxation démographique." (p. 185) La vraie fonction de la guerre serait donc d'opérer une telle "relaxation démographique". Cette expression clinique comporte assurément une connotation d'inhumanité bien faite pour choquer ses lecteurs. Mais Gaston Bouthoul n'en avait cure persuadé qu'il était que notre époque, "remarquable par son indigence en tout ce qui concerne les humanités, le droit, la philosophie et la morale [...] peut s'enorgueillir cependant d'un concept politique nouveau: le génocide. Peut-être le génocide est-t-il le fruit le plus direct de la surpopulation." (p. 33) Si le diagnostic est sévère, il se veut surtout sans complaisance. Mais Gaston Bouthoul n'est pas pour autant fataliste, bien au contraire: "Car ce qui se passe aujourd'hui dans les pays sous-développés montre que l'on peut accorder tous les droits que l'on voudra à l'homme et à la femme hormis celui de procréer à leur fantaisie ou au hasard." (p.100) p.125
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| Pour lui, on l'aura compris, à notre époque
et au regard des conséquences qui ne peuvent manquer d'en résulter
pour l'espèce humaine à l'échelle planétaire,
toute politique nataliste est non seulement irresponsable mais encore criminelle.
"On ne peut concevoir d'harmonie entre les nations si leur expansion biologique,
principale source d'agressivité, n'est pas équilibrée.
Autrement dit, pas d'organisation internationale viable sans une réglementation
mondiale de la population. Enfin l'on ne pourra pas davantage songer sérieusement
au désarmement sans le désarmement démographique."
(p. 100) Toutefois, son livre se termine sur un constat plutôt pessimiste:
"Nous sommes arrivés au point où il faut faire quelque chose.
Mais hélas, l'expérience montre qu'il est plus facile aux
peuples de mourir que de réfléchir." (p. 267)
Les thèses de Gaston Bouthoul se heurtèrent, bien sûr, à l'hostilité des natalistes, très puissants en France, au scepticisme de nombreux représentants des sciences sociales en France où l'on n'appréciait guère un contestataire étranger au marxisme, à l'indifférence de leurs homologues anglo-saxons et scandinaves où les spécialistes de la "Peace Research" tenaient en suspicion notamment son aversion à la non-violence, et à l'indifférence quasiment générale des milieux politiques tant en France qu'à l'étranger. Ces circonstances expliquent le durcissement du ton de Gaston Bouthoul dans quelques-uns de ses derniers livres, L'infanticide différé (1971) et Lettre ouverte aux pacifistes (1972). Peut-être ont-elles contribué à dissuader Gaston Bouthoul de chercher des appuis tant du côté du philosophe français François Meyer, dont L'accélération évolutive est parue en 1947 et La problématique de l'évolution en 1954, que du côté des écologistes et démographes américains, comme Paul Ehrlich, dont La Bombe P date de 1968, qui l'un et l'autre auraient pu offrir à ses thèses démographiques un socle épistémologique autrement solide. Lynn WHITE, "The Historical Roots of our Ecological Crisis", in Science,10 mars 1967, vol. 155, no3767, pp 1203-1207. (Traduction française, Jacques Grinevald, Lynn White jr et les racines historiques de notre crise écologique, Editions du Sang de la Terre, Paris, à paraître.) Pour comprendre correctement ce qu'on appelle la thèse de Lynn White, selon laquelle la tradition judéo-chrétienne occidentale de l'Europe latine médiévale porte une importante part de responsabilité dans la dynamique techno-scientifique de l'actuelle société industrielle, il est nécessaire au préalable de présenter ce professeur américain peu connu du grand public, surtout dans le monde francophone, et de rappeler le contexte sociopolitique des Etats-Unis des années 60. Lynn White junior n'est pas un écologiste mais un historien, spécialisé dans l'histoire des techniques du moyen âge, et un théologien protestant (fils du Révérend Lynn White, professeur d' éthique chrétienne). Il s'intéresse en particulier aux relations entre évolution technique et société médiévale, soulignant les liens entre l'essor technique préindustriel occidental, fondé sur la force hydraulique et le bois, et la culture religieuse de l'Europe latine au cours de cette longue période appelée le Moyen âge. (suite )
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La fameuse thèse de Lynn White, explicitée lors d'une conférence prononcée à Washington en décembre 1966 et publiée en 1967, eut un retentissement considérable en Californie, haut lieu de la contre-culture. Elle rejoignait à bien des égards la contestation des beatniks et des hippies, sans toutefois partager leur fascination pour les mystiques orientales. Elle répondait notamment à leur critique du matérialisme, de la technocratie et du scientisme, ces derniers pouvant certes conduire sur la Lune, mais en même temps dégradant et polluant l'environnement. Après avoir rappelé que l'Occident prit le leadership mondial en matière de science et de technique à la suite de la «renaissance médiévale», surpassant les civilisations prestigieuses de Byzance, de l'Islam, de la Chine et de l'Inde, bien avant le XVe siècle qui vit la suprématie navale et militaire de l'Europe conquérante du globe, Lynn White examine, dans une perspective socio-historique, les présupposés fondamentaux et les développements de l'Occident médiéval pour comprendre leur nature et leur signification quant aux rapports entre l'homme et la nature. Il observe qu'au moyen âge, avec l'apparition de charrues techniquement plus perfectionnées mais nécessitant plus de boeufs tracteurs, les paysans durent mettre en commun leurs bêtes pour travailler la terre. Ce faisant, ce ne sont plus les besoins de la famille qui servent de mesure à la répartition des terres, mais plutôt la capacité d'une machine motrice de labourer la terre. La relation de l'homme au sol en est ainsi profondément transformée. En effet, auparavant l'homme faisait partie de la nature, à présent, il en est l'exploiteur. L'homme et la nature sont désormais séparés, et l'homme en est le maître. Selon Lynn White, ces innovations techniques semblent correspondre à des catégories intellectuelles plus générales. En effet, dit-il, ce que les hommes font de leur milieu naturel dépend de ce qu'ils pensent de leurs relations avec le monde qui les entoure. L'écologie humaine est donc profondément conditionnée par les représentations sociales et les croyances religieuses: ceci est valable pour nous-mêmes et nos ancêtres de l'époque médiévale comme pour les autres peuples. Lynn White souligne par ailleurs que la victoire du christianisme sur le paganisme fut la plus grande révolution psychologique dans l'histoire de notre culture. En effet, même s'il est courant aujourd'hui de dire que nous vivons à l'âge post-chrétien et même si les formes de notre pensée et de notre langage ont certainement cessé d'être chrétiennes, nous demeurons souvent étonnamment attachés à une tradition culturelle fortement marquée par le christianisme médiéval. Nos actions quotidiennes sont dominées par une foi implicite dans le progrès illimité, foi inconnue aussi bien de l'antiquité gréco-romaine que de l'Orient, et qui puise ses racines dans la théologie de la chrétienté latine. Nous continuons donc à vivre aujourd'hui, selon Lynn White, comme nous le faisons depuis la révolution technique médiévale, très largement dans un contexte d'axiomes chrétiens. p.126
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| Tandis que durant l'antiquité,
chaque arbre, chaque source, chaque colline avait son propre genlus
loci, son gardien spirituel, protection divine contre les excès
des humains, le christianisme, en détruisant l'animisme païen,
va désacraliser le monde et permettre l'exploitation de la nature
dans un climat d'indifférence spirituelle à l'égard
de la sensibilité des objets naturels. Lynn White remarque toutefois
que le christianisme est une foi complexe et que ses conséquences
varient selon les différents contextes socio-culturels. Ainsi, l'Orient
grec et chrétien, lui, ne semble pas avoir produit d'innovations
techniques notables après le VIIe siècle. Seul l'Occident
s'est lancé dans un progrès technique illimité!
Lynn White observe que Dieu a donné à l'homme la Bible, le livre des Ecritures, et puisque c'est Dieu qui a créé la nature, la nature par conséquent doit aussi révéler la sagesse divine. Ainsi, la théologie "naturelle" participe d'une meilleure compréhension de la pensée de Dieu, le grand architecte-ingénieur selon une métaphore médiévale allant de pair avec celle de l'horloger du monde. Tandis que dans l'Eglise primitive ou dans l'Orient grec, la nature fut conçue comme un système symbolique par lequel Dieu s'adresse aux hommes, dans l'Occident latin des XII-XIIIes siècles, la théologie prit une orientation très différente. Elle cessa d'être le décodage des symboles physiques de la communication de Dieu avec l'homme pour devenir l'effort de compréhension de l'Esprit divin à travers la découverte des mécanismes de sa création. Ainsi, dans l'Europe médiévale et jusqu'à Leibniz et Newton compris, les savants expliquèrent leurs motivations en termes religieux et ce ne fut qu'à la fin du XVIIIe siècle, avec Laplace, que l'hypothèse de Dieu devint inutile à la plupart des chercheurs. Néanmoins la science galiléenne, cartésienne, baconienne et newtonienne était fondée et poursuivait sa trajectoire! Lynn White conclut sa démonstration en affirmant que si les motivations des hommes de science occidentaux étaient bien d'ordre religieux, la science occidentale moderne évolua dans la matrice de la théologie chrétienne. Le dynamisme de la dévotion religieuse, inspiré par la vision judéo-chrétienne de la Création, lui a donné son impulsion initiale. En bref, selon le point de vue historique de Lynn White, la science moderne serait une extrapolation de la théologie naturelle médiévale et la technologie moderne pourrait en partie s'expliquer comme une réalisation volontariste occidentale de la pensée chrétienne, privilégiant l'homme par rapport au reste de la création. Ainsi l'actuel déséquilibre croissant de l'environnement serait le produit du dynamisme technologique et scientifique issu, à l'origine, de la culture médiévale occidentale. Lynn White conclut que davantage de science et davantage de technique ne viendront pas à bout de l'actuelle crise écologique tant que nous n'aurons pas une nouvelle conscience religieuse ou repensé nos sources. ( suite )
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Autrement dit, dès lors que les racines du malaise écologique actuel sont en grande partie religieuses, le remède, lui aussi, doit être d'abord d'inspiration religieuse. Nous devons donc modifier nos croyances, nos idées et nos sentiments quant à notre place dans la nature et notre destinée. Pour Lynn White, la solution à notre crise écologique pourrait venir de l'exemple du plus grand "révolutionnaire" de l'histoire chrétienne: saint François d'Assise. Pour Lynn White, c'est un hérétique, un dissident par rapport à la tradition anthropocentrique de l'Occident. Saint François avait une foi particulière dans la vertu de l'humilité, non seulement de l'individu, mais encore de l'homme en tant qu'espèce. C'est ainsi que saint François tenta de destituer l'homme de son rang de roi de la création et d'instaurer une "démocratie" de toutes les créatures de Dieu. Il proposa ainsi une vision chrétienne alternative de la nature et de la relation de l'homme avec elle, essayant, sans y parvenir, de substituer l'idée de l'égalité de toutes les créatures, à l'idée de la domination illimitée de l'homme. Lynn White concluait sa conférence en proposant François d'Assise comme saint patron des écologistes. On sait que le Vatican a repris l'idée en 1979, mais sans pour autant faire du moine d'Assise un hérétique, comme le prétendait Lynn White! La controverse provoquée par la thèse de Lynn White n'a jamais cessé depuis le début des années 70 et "la révolution de l'environnement", le livre que prépare Jacques Grinevald, sur ce sujet, est attendu avec impatience. Olivier Baldin
Avant de présenter la pensée
de René Dubos, il est nécessaire de préciser que l'auteur
est un scientifique franco-américain, spécialiste en micro-biologie
ayant fait une carrière de chercheur aux EtatsUnis. En outre,
il faut souligner que ce livre paraît en 1973, année du choc
pétrolier, tandis que l'opinion publique mondiale a depuis peu pris
conscience de la crise écologique, ainsi que des limites et des
dangers de la science et de la technique.
p.127
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| Il ne voit pas le lien qu'il y a entre ce que l'homme fait
de son environnement et ce qu'il pense de sa relation à la nature.
En effet il ne comprend pas la dimension psychologique, sociologique et
culturelle du judéo-christianisme qui, en faisant de l'homme le
souverain de la nature, a contribué à l'avènement
de la science et de la technique occidentales et à leur utilisation
massive à des fins dominatrices et destructrices du milieu naturel.
Bien au contraire, René Dubos développe une argumentation
déculpabilisant la science et la technique modernes de leurs effets
pervers, notamment en faisant remonter la domination de l'homme sur la
nature à la préhistoire avec l'évolution des outils.
René Dubos ne répond donc jamais à Lynn White. Il essaie en revanche de justifier les bienfaits de la science et de la technique modernes et se fait l'avocat de cette cause. Sa plaidoirie nous semble peu convaincante et très simplificatrice. En effet, après avoir fait remonter la domination de l'homme sur la nature à la préhistoire, l'argumentation consiste ensuite à citer des peuples à tradition non judéo-chrétienne ayant aussi nui à la nature et à dire qu'en fin de compte l'Occident n'est guère plus coupable: "c'est sans doute l'érosion due aux activités humaines qui a causé la perte de la civilisation de Teotihualcan, dans l'ancien Mexique. Les premiers hommes - et la chèvre méditerranéenne, le plus utile et le plus nuisible de tous les animaux, les a particulièrement aidés - sont probablement responsables de plus de déboisements et d'érosion que tous les bulldozers du monde judéochrétien." On peut ajouter par ailleurs que la plaidoirie de René Dubos en faveur de la science et de la technique atteint un certain cynisme de mauvais goût, lorsqu'il cite l'exemple des atolls de "Bikini" et "d'Eniwetok" dans le Pacifique, pulvérisés par de multiples explosions nucléaires de 1946 à 1958 et qui sont revenus à un "état presque normal en 1964, malgré la destruction de tout leur sol superficiel". Ainsi, une fois de plus, la capacité de résistance de la terre entraîne René Dubos à penser que la science est presque inoffensive pour la nature. Comment l'homme peut-il retrouver une harmonie dans ses rapports avec l'environnement? Comment sortir de la crise écologique? René Dubos prétend qu'il faut pratiquer une "religion de la nature". Pourtant sa "religion de la nature" n'est pas celle de Lynn White. Selon Dubos, c'est la connaissance scientifîque qui doit créer l'harmonie avec la nature dans le cadre d'une théologie scientifique de la terre: "Lorsque l'homme entrera vraiment dans l'âge de la science, [...] il apprendra à s'intégrer dans l'environnement de telle manière que ses modes de vie et ses technologies le remettent en harmonie avec la nature." En fait, René Dubos trahit son enthousiasme de scientifique et encourage les manipulations de la nature qui peuvent, selon lui, enrichir "les qualités humaines". Il pense en effet que l'on peut manipuler la terre si on l'aime, et prêche en faveur d'un "anthropocentrisme éclairé": "Un anthropocentrisme éclairé reconnaît qu'à long terme l'intérêt du monde coïncide toujours avec celui, bien compris, de l'homme. L'homme ne peut manipuler la nature au mieux de ses intérêts que s'il l'aime d'abord pour elle-même." ( suite )
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En conclusion, notons que René Dubos exprime son désaccord avec l'idée d'égalité parmi tous les êtres de la création et légitime la volonté de domination: "Lynn White Jr fait valoir que l'exemple de saint François pourrait aider l'humanité à réaliser un équilibre harmonieux avec le reste de la création, comme si les animaux, les plantes, et même les objets inanimés étaient réellement nos frères et soeurs. Cette doctrine ne me convient pas tout à fait, parce que j'aime dessiner des jardins, des paysages, et que j'ai donc tendance à imposer aux processus naturels ma propre conception de l'ordre." Ainsi René Dubos ne partage-t-il pas la pensée de saint François et propose saint Benoît de Nurcie "comme le patron de ceux qui pensent qu'une véritable conservation consiste non seulement à protéger la nature contre les atteintes de l'homme, mais aussi à développer les activités humaines qui favorisent des rapports créateurs, harmonieux, entre l'homme et la nature." René Dubos est très élogieux à l'égard des moines bénédictins. En effet c'est à eux que l'on doit "le développement de la science et de la technologie européennes" issu de leur gestion du milieu naturel qui était par ailleurs "compatible avec le maintien de la qualité de l'environnement". René Dubos conclut: "Dans cette mesure, saint Benoît est beaucoup plus proche que saint François de la vie de l'homme dans le monde moderne, et de la condition humaine en général". Olivier Baldin
On doit à l'auteur plusieurs études
invitant le lecteur à une réflexion à la fois théologique,
philosophique, historique et sociale, Kants Religionsphilosophie, Theologie
und Kirche im 20 Jahrhundert; Wahrheit Vernunft Verantwortung, notamment.
Réflexions au bord du gouffre est la version française
d'un ouvrage intitulé Der Mut zur Utopie (titre fort différent
et qu'on pourrait traduire par: oser l'utopie) paru en 1969 à Munich
chez R. Piper Verlag.
p.128
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| Le professeur Picht évoquait
en 1969 les dangers menaçant la survie de l'humanité: l'explosion
démographique (pp 59-74), la famine, le manque d'eau, la pénurie
énergétique et enfin la guerre. Cependant, la cause première
de tous ces maux, analysait-il, demeure l'irrationalité du
monde politique. "La révolution scientifique a été
faite par les hommes, mais elle est traitée par la théorie
politique comme un phénomène naturel. C'est pourquoi nous
sommes incapables de contrôler intellectuellement ou politiquement
cette nouvelle puissance mondiale. [...] Le problème de la rationalisation
ne peut être résolu que si la raison politique et la rationalité
technico-scientifique s'interpénètrent." (p. 81)
L'auteur souhaitait alors davantage de concertation au niveau planétaire et une délégation de compétences à des institutions supranationales. (p. 83) Sans aller jusqu'à prôner un gouvernement mondial, il nous semble avoir alors fait grand cas d'une mondialisation des questions économiques, écologiques, énergétiques, voire pédagogiques. Dans le contexte politique de l'époque, l'établissement d'un dialogue entre les USA et l'URSS pouvait sembler prioritaire. Aussi Picht ignore-t-il parfaitement l'existence d'autres nations, d'autres peuples, d'autres civilisations, et semble naïvement se satisfaire de cette simplification. Au vu des rivalités et aspirations contraires auxquelles nous assistons aujourd'hui après la chute du Mur de Berlin - et que des historiens perspicaces pouvaient prévoir - son étude, sur ce point, paraît bien surannée. On a parfois l'impression de relire d'anciennes anticipations,de Huxley, de Wells ou d'Orwell, sans oublier Capek, le créateur - à partir du vocabulaire tchèque - du mot "robot". Plus intéressante, par contre, est son approche de l'utopie. Une discussion à la fois théologique et philosophique serait bienvenue, mais hélas impossible dans le cadre d'une recension. Picht rappelle que toute civilisation, en définitive, est artificielle: le produit de l'habileté manuelle de l'artisan, de l'artiste, voire sa conception de l'oeuvre, comme le raisonnement du savant, en bref, tout ce que l'homme a inventé pour compenser les insuffisances de sa constitution, est compris dans le mot grec tecnh d'où est issu le vocable qui a conquis tous les idiomes: technique. (p. 30) ( suite )
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Cependant "les fondations du monde technique ne sont pas techniques, mais politiques et sociales". (p. 37) Par conséquent "le monde artificiel que nous devons bâtir pour assurer à l'humanité future ses bases d'existence doit être esquissé dans ses grandes lignes dès maintenant". (p. 111) C'est ce que Picht appelle "l'utopie raisonnée". (p. 112) Enfin une utopie raisonnée fait appel à la "notion de responsabilité", notion eschatologique et religieuse (p. 181), révélée même. L'homme ne pourra survivre que grâce à son humanité. Mais où donc se cache cette qualité humaine? L'auteur lance ce cri lucide:" On peut se demander, avec Adorno (Neher et d'autres, ajoutons-nous), si nous ne sommes pas dupes de nous-mêmes en nous imaginant que nous avons survécu, en tant qu'hommes, aux chambres à gaz, aux bombes et à l'oeuvre de destruction des systèmes terroristes". (pp 195-196) Sans aucun doute Picht, en 1969, a perçu bien des menaces écologiques qui déjà pointaient à l'horizon, en particulier l'explosion démographique, alors que nous n'étions que 3,5.109 sur cette Terre. S'il est attentif au danger nucléaire (nous lisons toutefois en page 35: "Tous nos espoirs reposent sur l'énergie atomique"), il demeure, nous semble-t-il, profondément anthropocentrique et confiant dans la croissance économique susceptible d'apporter une réponse au sous-développement. Cependant il ne s'agit plus, aujourd'hui, de construire une "utopie raisonnée", un "monde artificiel", même à l'échelle humaine et pour sa survie, échelle de toute façon démesurée pour la santé de la Biosphère, mais bien plutôt de réintégrer l'homme dans son cadre, celui du Vivant. Georg Picht n'accomplit pas encore cette conversion à nos yeux indispensable dans ses Réflexions au bord du gouffre . Il faut le dire, car aujourd'hui son étude pourrait sembler toujours d'avant-garde - à bien des égards à juste titre - et séduire par son aspect rationnel et son appel à la responsabilité. Joel Jakubec
p.129 |
| Jean-Claude DELEIR, J.-P. DELEAGE et Daniel HEMERY, Les
servitudes de la puissance, une histoire de l'énergie, Flammarion,
Nouvelle bibliothèque scientifique, Paris, 1986, 432p.
Ouvrage publié avec le concours de l'Université
Paris VII et de l'Association E.D.E.N. (Ecologie, Développement
et Energétique). Oeuvre scientifique sans doute, néanmoins
somme culturelle également, véritable parcours de l'histoire
des idées, sociales, politiques, économiques... depuis la
plus haute antiquité jusqu'à nos jours, sans omettre les
hypothèses relatives à la période acheuléenne.
L'énumération de quelques collaborateurs en témoigne:
Françoise Grenot, diplômée de chinois de l'Université
Paris VII, Robert Philippe, professeur d'histoire du moyen-âge, Université
du Maine, etc. Les auteurs nous proposent une histoire de l'humanité
interprétée à travers la grille de la problématique
énergétique (ressources, répartition, technologies,
etc.) en vue d'une action future cohérente. L'exergue du livre,
de Xun Quang, IIIe siècle avant J.-C., atteste la hauteur de leur
vue: "Le Ciel a ses raisons, la Terre a ses ressources, l'Homme a son
ordre politique, formant ainsi avec les deux premiers une triade. Mais
il fait erreur s'il ne respecte pas les fondements de cette triade en empiétant
sur les deux autres ."
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Certes "l'analyse énergétique (telle que la pratiquent Howard T. Odum et, à sa suite, de nombreux écologistes, biologistes et thermodynamiciens) est un outil irremplaçable pour une bonne gestion des resssources naturelles". Cependant, on ne fait que substituer au "matérialisme économiste" construit sur le modèle de la mécanique rationnelle, un "matérialisme énergétique". Les alternatives énergétiques tiennent lieu d'alternatives sociales; "la société fondée sur l'éco-énergétique devient une simple ingénierie de l'environnement". (p.41) Mais les réalités sociales, politiques et historiques, sont autant contraignantes que les lois de la physique. Aussi les auteurs se proposent de "dépasser les limites actuelles des différentes approches de la crise de l'énergie", pour parvenir à une vision globale d'un "nouveau système énergétique". Pour ce faire, ils explicitent
les relations entre les sociétés humaines et la biosphère.
L'activité économique de l'homme (production, échange,
consommation) constitue une ''premiere sphère'', elle-même
incluse dans la "sphère sociale" (l'Etat, les idéologies),
cette dernière intégrée à la sphère
du vivant et des ressources naturelles. Par conséquent, soumettre
cet ensemble aux seules lois particulières de l'économie
va à l'encontre de toute logique. Tant que l'intervention humaine
est demeurée modeste, la biosphère en éliminait les
nuisances, quoiqu'encore le surpâturage des steppes de l'Asie centrale
fût peut-être "l'un des facteurs d'un désastre écologique
qui expliquerait, au moins partiellement, les phénomènes
migratoires séculaires vers l'Europe" (p. 18).
L'énergie exige un "convertisseur" en vue d'une utilisation précise: une centrale thermique transforme l'énergie chimique contenue dans le charbon en électricité, un moteur convertit cette électricité en force mécanique; le rendement d'un convertisseur est le rapport entre énergies finale et initiale, toujours inférieur à 1, résultat formulé par Carnot en 1824, et aujourd'hui référence fondamentale de l'écologie scientifique. Le rendement du convertisseur humain est d'environ 20%; en effet, des 2500 à 3000 kcal, sous forme d'aliments, consommées quotidiennement par l'homme, 500 à 600 pourront être réinvesties dans ses activités sociales. Sans organes exosomatiques (les outils), la machine humaine est donc bien limitée, toutefois supérieure au cheval dont le rendement est de 10%; celui du boeuf est encore inférieur. Les auteurs peuvent donc écrire sans cynisme: "Dans des conditions historiques de faible développement des organes exosomatiques, le système esclavagiste est un système énergétique d'une rationalité supérieure". (p. 22) Les exemples de recours à ce "système énergétique d'une rationalité supérieure" ne manquent point, et les auteurs de rappeler l'Egypte des pharaons, les transferts d'esclaves africains en Amérique, l'Allemagne de Hitler des années de guerre au cours desquelles le déficit énergétique devenait de plus en plus inquiétant, et dernièrement les grands chantiers staliniens. "De l'hominisation proprement dite aux premiers temps historiques, nos ancêtres en viennent à remanier complètement leur environnement du fait qu'ils détournent à leur profit exclusif une part grandissante de la productivité de la biosphère." (p. 37) Depuis les premières traces d'utilisation du feu, facteur d'hominisation et de socialisation, qui remontent à la glaciation de Mindel (soit un peu plus d'un demi-million d'années), jusqu'à l'Empire romain, en passant par Babylone, la Phénicie, la Grèce... les auteurs font l'inventaire des systèmes énergétiques en mentionnant entre autres la classification des instruments de Caius Terentius Varro, ami de Cicéron, dans son De re rustica: "Les outils sont doués de parole, semi-parlants ou muets. A la catégorie douée de la parole appartiennent les esclaves, à la semi-parlante les boeufs, à la muette les charrettes." (p. 69) p.130
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| Une part de l'ouvrage est consacrée
à l'histoire de l'énergie en Chine, au "primat des énergies
biologiques" (p. 77), à la culture des rizières, modifiée
par la démographie, aux convertisseurs éoliens, à
ses voies navigables systématiquement exploitées, moyen de
transport le plus économique jusqu'à l'invention du chemin
de fer... Enfin les caractéristiques de l'Occident médiéval
sont décryptées à l'aide de la loupe énergétique,
par exemple les "coûts énergétiques trop élevés
des transports, sans doute l'une des clés du cloisonnement de la
société féodale". (p. 133)
Le capital modifie profondément le paysage énergétique européen; "avec lui cesse le primat des énergies biologiques et s'instaure celui des énergies fossiles", non renouvelables. (p. 143) au lieu de leur utilisation. Ainsi se créent des réseaux, le système est élastique; mais surtout, caractéristique d'une société de gaspillage: l'offre d'énergie "tend à précéder la demande" (p. 175), induisant une surconsommation, illustrée entre autres par deux exemples. Le premier est la voiture privée, au rendement médiocre, agent non seulement gravement polluant, mais encore aux coûts élevés en vies humaines et en infrastructures. Le second est la préoccupation constante d'E.D.F. (Electricité de France) de susciter des besoins "pour gagner une nouvelle clientèle et construire le consensus social autour de la société tout électrique". (p. 356) Cependant le système aborde ses limites: d'une part, outre les pollutions qu'il favorise, et dont les coûts sociaux sont de plus en plus démesurés, il y a crise des ressources; et d'autre part "l'industrialisation a engendré un mode de vie à très forte intensité énergétique qui n'est pas extensible à l'ensemble de l'humanité". (p. 226) MM. Debeir, Deléage et Hémery, tout naturellement, traitent également du nucléaire, pour constater qu'avec cette dernière filière, "la fragilisation de l'écosystème prend des formes inédites". (p. 261) Quant à nous, nous sommes particulièrement sensible au fait qu'avec le convertisseur nucléaire, "l'appropriation sociale de l'énergie atteint son degré de concentration et d'étatisation maximal" (p. 261), avec le risque d'établissement d'une société policière. Dans Le Livre jaune sur la société du plutonium, publié aux éditions de la Baconnière, à Neuchâtel, en 1981, par l'Association pour l'Appel de Genève, le professeur Ivo Rens remarquait déjà que le nucléaire contribue à "la mise en place effective d'un type de société incompatible avec les valeurs dont se réclament encore nos démocraties pluralistes". L'engouement, du moins à Genève, des libéraux et néo-libéraux - par ailleurs si désireux de "dérèglementation"- pour l'électronucléaire n'est donc pas le moindre des paradoxes! Enfin, chacun le savait déjà, mais ce n'est pas sans Schadenfreude que nous relisons cette citation du général Thiry: "La France sait faire des armes atomiques de tous modèles et de toutes puissances. Elle pourra, pour des coûts relativement faibles, en fabriquer de grandes quantités dès que les surgénérateurs lui fourniront en abondance le plutonium nécessaire." (p. 287; à ce sujet, on lira avec profit, d'Angelo Miatello, La non-prolifération des armes nucléaires et l'ambiguïté de la filière surgénératrice nucléaire européenne , Peter Lang, Berne, Frankfurt, New York, 1986.) ( suite )
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Avec une bibliographie abondante (comme les auteurs, on regrettera qu'ils n'aient disposé de davantage d'informations quant à l'Europe de l'Est; en 1986, le Mur de Berlin n'était pas tombé!), un glossaire des termes scientifiquess, des statistiques et de nombreuses cartes, graphiques et organigrammes, cette Histoire de l'énergie est une oeuvre que tout politique et décideur devraient lire avant de s'engager dans un projet énergétique, avant d'engager la société. Si MM. Debeir, Deléage et Hémery n'hésitent pas à faire appel à l'histoire et à la culture, c'est, nous le croyons, afin d'éviter tout dogmatisme stérilisant et d'inciter les responsables du destin de l'humanité à considérer, enfin, le long terme et la biosphère dans sa totalité, car "la crise actuelle appelle l'invention d'une socialisation capable de respecter à la fois la diversité des écosystèmes, celle des capacités et des besoins humains". (p. 377) Il faut remercier les directeurs de la collection, MM. Georges Duby, Jean-Claude Pecker et Michel Serres de mettre à notre disposition un tel outil de travail. Par ailleurs la couverture du livre, un moulin à vent sur fond de centrale nucléaire, est suggestive. Joel Jakubec
François RAMADE, Les catastrophes écologiques,
McGraw-Hill, Paris, 1987, 300p.
Ingénieur-agronome de formation, professeur d'écologie
et de zoologie à l'université de Paris-Sud, François
Ramade consacre une partie de ses activités scientifiques à
l'étude de l'écologie appliquée à la protection
des ressources naturelles. Son analyse établit une corrélation
entre les diverses catastrophes dans la mesure où elles présentent
toutes la caractéristique commune de posséder une dimension
écologique importante. L'approche de Ramade vise à mettre
en évidence les mécanismes qui provoquent les catastrophes
et les perturbations écologiques qui en découlent.
p.131
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| A notre époque et en quelques
décennies, notre espèce a commencé à dépasser
les limites homéostasiques, c'est-à-dire d'autorestauration
de la totalité des écosystèmes du globe: océans,
zones humides, formations herbacées, cultures et forêts. L'humanité
est en train de consommer à une vitesse accélérée
non seulement les matières premières minérales, correspondant
à un stock fossile, mais aussi les ressources naturelles renouvelables,
de sorte qu'elle dilapide son capital biologique.
Dans ces conditions, on ne peut être que consterné lorsque l'on constate avec quelle complaisance certains économistes (à l'instar de Julian L. Simon, auteur en 1981 de The Ultimate Ressource), méconnaissant les contraintes écologiques déjà en oeuvre, répandent l'opinion selon laquelle il n'y aurait aucune menace de surpopulation globale, car les problèmes de stabilisation démographique de l'humanité seraient dès à présent en grande partie réglés, et de toute façon la modernisation de l'agriculture dans le Tiers monde serait capable de répondre à l'accroissement de la population. Cette approche optimiste et temporisatrice des problèmes de surpopulation est non seulement erronée mais lourde de conséquences pour l'avenir. Si tant est qu'elle devait inciter à l'attentisme les gouvernements concernés. L'arrêt de la croissance démographique représente aujourd'hui un impératif catégorique pour la survie de l'humanité. Il est regrettable que les prévisions, y compris celles des Nations Unies, soient réalisées par les seuls démographes. En effet, si elles étaient l'oeuvre d'équipes pluridisciplinaires comprenant notamment des agronomes et des écologistes, elles seraient certainement plus réalistes car elles intégreraient la croissance démographique dans le cadre des contraintes provenant de la capacité limite des écosystèmes aux niveaux locaux et globaux. La relation population-ressources relevée par Malthus dans son Essai sur le principe de population - il a même sous-estimé la réalité - reste d'une actualité inquiétante. François Ramade analyse également d'autres types de catastrophes, notamment les catastrophes géophysiques (tremblements de terre, éruptions volcaniques, raz de marée...), la déforestation, la désertification, les pluies acides, et surtout la menace nucléaire considérée comme l'ultime catastrophe. En effet le développement des usages pacifiques de l'énergie nucléaire soulève un certain nombre de questions. Connaît-on avec certitude les conséquences biologiques à long terme des irradiations ionisantes? Estime-t-on à leur dimension réelle les risques écologiques inhérents au problème des déchets? La "sûreté" des réactions est-elle satisfaisante? La catastrophe de Tchernobyl (avril 1986), par le nombre de victimes, et par les dommages économiques consécutifs à la contamination radioactive des zones de culture, a donné une illustration concrète des dimensions réelles du risque nucléaire. De cette catastrophe on tire un enseignement édifiant en ce qui concerne ce qu'il pourrait advenir en cas de conflit nucléaire. ( suite )
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suite:
Bien que cette catastrophe ait présenté des conséquences infimes par rapport à celles qui découleraient d'une guerre atomique, elle a mis en évidence les difficultés considérables pour un pays développé de répondre de façon rapide et organisée aux problèmes médicaux et à ceux de radioprotection soulevés par l'exposition de la population à l'irradiation. On peut alors affirmer qu'aucun pays, quel que soit son régime politique, ne pourrait prendre en charge les dimensions humaines et médicales, à tout point de vue apocalyptiques, qui résulteraient d'un conflit nucléaire généralisé. Par ailleurs une guerre nucléaire, même "limitée", serait susceptible de bouleverser le climat global (hiver nucléaire) et de perturber l'équilibre de l'ensemble de la biosphère au point de compromettre la survie de l'espèce humaine et la pérennité des principaux écosystèmes terrestres et aquatiques. Franck Nseka
Paul R. et Anne H. EHRLICH, The Population Explosion , Touchstone,
New York, 1991,320 p.
Sur le plan mondial, probablement pas plus
d'une personne sur mille ne se soucie de la surpopulation. La famine a
reculé; dans les pays développés on mange trop; il
existe une surabondance de produits alimentaires. L'industrie numéro
un en France est l'agro-alimentaire. Qu'est-ce qui ne va pas?
p.132
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| En même temps, beaucoup de pays subventionnent la
croissance démographique en favorisant les familles nombreuses.
Ils profitent de l'excès actuel mais temporaire et local de nourriture
dont on sait qu'elle est contrôlée par des compagnies multinationales.
Cependant la production de nourriture en Afrique, au sud du Sahara, où
habitent un demi-milliard de personnes, a baissé de 20 % depuis
1968 (p. 81). Si cette dérive continue, la seule solution sera de
laisser périr de faim les pauvres, et non seulement en Afrique.
Il est peut-être regrettable que P. Ehrlich ait déjà écrit un livre (The Population Bomb, 1968) avec la même optique, qui l'a quelque peu discrédité en raison de ses prévisions trop alarmistes. Néanmoins il est évident que les auteurs ont fait dans le présent volume un grand effort d'approfondissement et d'exactitude. Peut-être les Ehrlich sont-ils trop impliqués; ils aiment les humains et la Terre, aussi leur vision est-elle colorée et respire-t-elle l'angoisse. Une telle démarche peut provoquer des contre-réactions. Exemple paradoxal: la politique de l'Église catholique semble générer des taux de naissance d'autant plus bas que le pays concerné est proche du Vatican! Ainsi, l'Italie a un taux annuel de natalité de 1,0 % seulement, loin derrière la France ou les USA, pour ne pas parler de l'Irlande ni de la Pologne (voir New Scientist 3 avril 1993, p. 4; Newsweek , 5 juillet 1993, p. 3; Quid 1992, p. 98). P. et A. Ehrlich affirment que seul un mouvement de masse peut résoudre la crise démographique. Mais leur livre ne développe pas une stratégie à cet effet. La perspective est très limitée dans la partie "What can you do?" (Que pouvez-vous faire?); aucun programme global n'est proposé; les exemples d'actions efficaces sont pour la plupart des copies de lettres écrites aux politiques et à d'autres responsables. Bien sûr, ils évoquent à maintes reprises leur équation I = PAT (Impact = Population x Affluence x Technology, Impact = Population x Opulence x Technologie). Cela semble assez irréaliste, voire naïf. En fait un individu ne peut rien faire seul. Ainsi la promesse faite dans la préface (que ce livre concernera ce que nous pouvons faire pour assurer un meilleur avenir) n'est-elle pas vraiment satisfaite. Enfin, sans le développer, les auteurs avancent l'esquisse d'un programme pour éviter une catastrophe mondiale (p. 180): 1. Arrêter la croissance démographique et entamer une réduction de la population jusqu'à une taille compatible avec la capacité de charge de la Terre. 2. Convertir le système économique en un système de permanence et d'équilibre en lieu et place de la croissance. 3. Quand cela est possible, remplacer les technologies actuelles par des démarches qui ne dégradent pas l'environnement. Toutefois, les Ehrlich ont raison sur un point essentiel: la vitesse de l'explosion démographique est affolante, presque 100 millions de nouveaux humains s'ajoutant chaque année à notre masse (admise dans la déclaration opulation Growth, Resource Consumption, and a Sustainable World" par Michael Atiyah, président de la Royal Society of London, et Frank Press, président de 1' U.S. National Academy of Sciences, 1992). ( suite )
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La grande balançoire, croissance démographique contre chômage, joue de plus en plus lourdement. Mais si mouvement de masse il doit y avoir, dans quel sens peut-il intervenir? Je ferme ce livre avec la conviction que les bons sentiments et l'information ne suffisent pas. Une volonté forte chez les responsables est la qualité nécessaire pour stabiliser la population à un niveau compatible avec la capacité de la planète. Pourtant, j'hésite à recommander un programme suffisamment fort pour être efficace, parce qu'il amènerait inévitablement trop de discorde et de souffrance. Une seule démarche, non suggérée par les auteurs, sera envisagée ici: un programme mondial, limité dans le temps, d'un enfant par famille. Ce programme a déjà été essayé pendant les années 1970-1980 par la Chine (voir pp 205-210 et A.J. Coale et al., Science no 251, 1991, pp 389-393, et ici-même ci-dessous p,135, l'analyse du livre de Jean-Christophe RUFIN, L'empire et les nouveaux barbares, rupture Nord-Sud). La première chose à faire, c'est de discréditer les politiques natalistes. A part l'idée qu'il faut des jeunes pour payer la retraite des vieux, les deux principaux arguments avancés par les natalistes sont de nature économique et militaire: le marché international exige incessamment plus de nouveaux consommateurs et la sécurité d'une nation exige un grand nombre de citoyens pour maintenir sa puissance militaire. Ce n'est pas le lieu de contester en profondeur ces deux arguments, mais des réponses peuvent être mentionnées: la régulation du marché international, à commencer par le marché des armements, est nécessaire; la logique devrait être: survie et équilibre en fonction de la capacité planétaire. Quant au besoin de chair à canon, les Ehrlich montrent (p. 170) l'illogisme de cette proposition. Arrêtons le rêve statistique et fataliste d'une population de plus de 10 milliards au XXIe siècle: un nouveau doublement du nombre des humains n'aura pas lieu! Richard Grantham
Georges-Yves KERVERN et Patrick RUBISE, L'archipel
du danger, introduction aux cindyniques, Economica, Paris, 1991, 444p.
De naissance récente (1987), les cindyniques
ou les sciences du danger s'appuient sur des disciplines déjà
existantes comme les mathématiques, les statistiques, la physique,
la chimie, les sciences du comportement, la psychologie... Dans cet ouvrage,
les auteurs exposent non seulement les concepts de base de cette nouvelle
discipline (le danger, le risque, la défaillance, la fiabilité,
la sûreté, la sécurité...), mais aussi les méthodes
générales d'études et de calcul du danger (théorie
des graphes, arbre de défaillance, théorie des catastrophes...)
et également les instruments de mesure (échelle Richter,
échelle internationale des événements nucléaires...)
ainsi que les lois de cette nouvelle branche du savoir (par exemple la
loi de l'accoutumance au danger).
p.133
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| L'un des mérites du livre
consiste dans la tentative des auteurs de faire un historique des attitudes
de l'homme face au danger. Au cours des siècles, cette attitude
s'est considérablement modifiée. Du fatalisme résigné,
l'homme est passé à un volontarisme moderne qui a pour ambition
la maîtrise du danger.
Le Discours de la méthode de Descartes, en 1637, marque la naissance de cet homme volontariste. Ainsi, en Europe, le XVIIe siècle connaît une accélération des découvertes dans diverses disciplines: 1602, Galilée en Italie énonce les lois sur la chute des corps; 1639, Pascal en France fabrique la première machine à calculer; 1643, Torricelli en Italie construit un baromètre à mercure; 1686, Newton en Grande-Bretagne énonce les lois de l'attraction universelle. Ce mouvement de recherches et de découvertes dans tous les domaines va s'accélérer au XVIIIe siècle. Pourtant, c'est à cette époque qu'un terrible tremblement de terre secoue Lisbonne en 1755, faisant plus de cent mille victimes en quelques secondes et déclenchant un débat philosophique sur les places respectives de la nature, de l'homme et de Dieu. Si Voltaire rend responsable la nature, Rousseau, avec qui il entretient sur le sujet une abondante correspondance, rend les hommes responsables: il fallait construire la ville autrement ou ailleurs. Au XIXe siècle, avec la naissance des grandes industries apparaît le risque technologique. Avec l'ère industrielle, les dangers se multiplient et les accidents augmentent dans les usines, les mines, sur les voies ferrées... Au delà du diagnostic antifataliste de Rousseau sur le tremblement de terre de Lisbonne, c'est l'ère industrielle qui va amener progressivement l'art de l'ingénieur à développer l'ambition de la maîtrise technologique. Les auteurs relèvent ainsi que notre civilisation et nos sociétés ont développé une culture d'infaillibilité et de succès techniques. Si autrefois, tout était ramené à Dieu et à la Providence, aujourd'hui on voue un culte à la technique et au progrès. Remontant à Platon, les auteurs montrent comment, dans une intuition prophétique, le philosophe athénien des Ve et IVe siècles avant Jésus-Christ aborda cette problématique pour nous donner sous la forme du célèbre Mythe de la caverne, la clé du risque d'hallucination qui découle du caractère artificiel des images fournies par les techniques avancées (La République). A vingt-quatre siècles de distance, la même menace pèse sur l'homme en situation d'esclave des symboles projetés sur un écran. Aujourd'hui, par l'intervention des multiples techniques pas toujours totalement maîtrisées, l'homme a décuplé les sources des dangers, mais parallèlement, il met des garde-fous pour en réduire les conséquences. Protection et prévention sont les maîtres mots de la lutte au quotidien contre les dangers car chaque innovation technique est synonyme d'un danger nouveau. Il faut donc cerner le danger, l'identifier, en connaître les causes pour pouvoir espérer en diminuer les conséquences négatives. Le livre déplore cependant que le thème de "catastrophe industrielle" n'ait véritablement émergé que depuis une vingtaine d'années: ni le premier Rapport au club de Rome, ni Bertrand Gilles (Histoire des techniques) ne consacre un chapitre à ce thème dans les années 1970. (suite )
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Les auteurs relèvent également la responsabilité des groupes de technocrates qui en général décident de la mise en oeuvre rapide des techniques de pointe et en font subir les conséquences à l'ensemble de la collectivité. Outre la catastrophe nucléaire dont on peut difficilement connaître avec exactitude les conséquences à long terme pour la santé des populations, les auteurs analysent également une autre catastrophe importante, à savoir l'explosion démographique. Ils relèvent que trois séries de phénomènes se combinent et se renforcent pour accroître les dangers qui menacent la population mondiale: la dégradation des sols, la déforestation, le réchauffement global de la planète dû à (l'augmentation de) l'effet de serre. La principale conséquence serait la montée du niveau des eaux du fait de la fonte des glaces. Certains pays, comme le Bangladesh, seraient inondés sur des surfaces considérables. Ils rappellent que le système climatique est basé sur un équilibre fragile entre l'atmosphère, la terre, les océans, les glaces... et que toute modification d'un de ces éléments peut faire "basculer" le système. Cette hypothèse serait-elle en train de se réaliser en cette fin du XXe siècle? Cet ouvrage remarquable se termine par une note d'optimisme, à la manière de René Dubos (Les dieux de l'écologie), en postulant que le mot accident pourrait disparaître de notre dictionnaire si toutes les mesures de prévention étaient appliquées. Cet optimisme me parait excessif compte tenu de la caractéristique de l"'insécabilité" des techniques (Jacques Ellul): il est illusoire de chercher à séparer les bonnes et les mauvaises techniques. Franck Nseka
Jean-Christophe RUFIN, L'empire et les nouveaux barbares, rupture Nord-Sud,
Editions Hachette/Pluriel, Paris, 1992, 256p.
L'auteur est un connaisseur des relations Nord-Sud
puisqu'il a participé à la coopération en Amérique
latine, en Afrique et en Asie. Il est actuellement maître de conférence
à l'Institut d'études politiques de Paris. On lui doit déjà
L'évolution
fixe, Presses universitaires de France, Paris, 1984, et Le piège
humanitaire, Editions Jean-Claude Lattès, Paris, 1986.
p.134
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| Comment dès lors justifier
les crédits militaires et les bénéfices des fabriquants
d'armes?, ajoutons-nous. Mais heureusement, continue ironiquement Rufin,
ce n'est pas encore la fin des misères, "la menace, la guerre, la
vie en somme, allaient bientôt nous être rendus". (p. 9)
En quelques pages remarquables l'auteur définit la problématique actuelle, la situant dans un cadre historique général. Il établit un parallèle entre la destruction de Carthage et la chute du Mur de Berlin et cite ces mots du vainqueur de l'antiquité, le Romain Scipion, à son ami Polybe: "C'est un beau jour Polybe, mais j'éprouve, je ne sais pourquoi, quelque inquiétude et j'appréhende le moment à venir où un autre pourrait nous adresser pareil avertissement au sujet de notre propre patrie." Carthage éliminée, Rome est la seule gardienne du droit, l'héritière de l'universalisme grec. Mais bientôt, succédant à un ennemi ponctuel et connu, se lèvent aux confins de l'Empire, des peuples hétéroclites, aux langues et religions diverses, menaçants, et auxquels les Romains donneront le nom de Barbares, c'est-à-dire les "Etrangers". Si la chute du Mur de Berlin fut d'abord considérée comme la victoire de la démocratie et de l'universalisme des Droits de l'homme, il fallut aussi bien vite reconnaître qu'il n'en est rien, et que l'Occident se retrouve seul, et pétri de doutes, face à lui-même et à l'inquiétante nébuleuse des pays du Tiers monde, les "nouveaux Barbares". Le terme de "barbare" n'étant ici bien évidemment pas à prendre dans son sens trivial de sauvagerie, précise l'auteur. L'axe Est-Ouest était un axe de confrontation idéologique: les valeurs dites occidentales face au marxisme d'Etat. Paradoxalement il "installait un équilibre de paix". (p. 22) L'axe Nord-Sud, lui, "contient le déséquilibre et l'affrontement", tant les peuples du Sud sont divers quant à leurs aspirations, leurs régimes politiques et leur développenient. Ce sont ces dangereuses oppositions Nord-Sud, ces théâtre de drames, présents ou potentiels, que Jean-Christophe Rufin se propose d'inventorier puis d'analyser, dans le monde arabe, en Asie, en Méditerranée, en Amérique du Sud. En postface de cette édition, il relève l'influence de son ouvrage auprès de responsables politiques, notamment aux Nations Unies à Genève. Les pages 47-63 de l'étude concernent particulièrement le présent volume de Stratégies énergétiques, Biosphère & Société, puisqu'elles abordent la question démographique. L'auteur y expose deux thèses en présence. La première, celle des néo-malthusiens, pour qui "la croissance démographique du Tiers monde est un frein au développement". Et la seconde, celle dite de "la transition démographique". A ce sujet, on lira également avec intérêt l'article de Jean-Marie POURSIN intitulé "La population mondiale en 2150", dans Le Débat (Editions Gallimard, Paris, no 75 mai-août 1993, 192 p.) (suite)
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suite:
En un premier temps, Jean-Marie Poursin y explicite la théorie de la transition démographique. Enoncée il y a plus de cinquante ans par un Français, A. Landry, elle est "la traduction dans le champ de la démographie de l'immense bouleversement apporté par le raz de marée de la modernisation". On crut en effet longtemps que la Révolution industrielle déterminerait un équilibre entre fécondité et mortalité; "le meilleur contraceptif, c'est le développement", tel était le credo des années 70-80. Les deux auteurs en montrent les limites. Jean-Christophe Rufin parle des "blocages" de la transition. En effet, la réussite économique de l'Inde devient "un exemple gênant" car "la fécondité n'a pas fléchi". (p. 54) Le dispositif de contrôle des naissances "a sombré dans la corruption"; les certificats de stérilisation sont l'objet d'un commerce, et pour profiter de l'indemnité qui s'ensuit, on a vu des femmes y recourir "après la ménopause". Par ailleurs les exhortations aboutissent parfois à l'effet opposé; ainsi "plus le Nord a expliqué que l'accroissement démographique était un drame, plus le Sud a compris qu'il pouvait être une arme". (p. 55) D'autres paramètres interviennent encore, notanunent les pratiques religieuses. Le fondamentalisme musulman est peu favorable à la contraception; l'Iran, en quinze ans, et malgré une guerre longue et meurtrière, est passé de 33 à 56 millions d'habitants. (Curieusement l'auteur ne parle pas des interdictions du Vatican.) Les rivalités claniques également modifient les données, en Ethiopie, en Inde, etc... en accentuant la pression démographique car "masse et pouvoir sont liés". Enfin Rufin explicite les options politiques qui se cachent derrière ces différentes approches. L'auteur termine ce chapitre par une nouvelle comparaison avec l'antiquité romaine: "Le Sud retrouve, dans notre imaginaire, le caractère fondamental qui distinguait les barbares à l'âge antique: la capacité de déferlement, de migration, de débordement. [...] La capacité de déferlement ne vient pas seulement du nombre mais d'une certaine aptitude au mouvement qui oppose les barbares aux peuples sédentaires, stables et prospères de l'Empire." (p. 63) Les nomades d'autrefois sont les déracinés d'aujourd'hui. Devant tous ces facteurs qui influent les uns sur les autres, ce règne de l'exponentiel, le scepticisme quant à l'utilité des mesures à prendre pourrait s'instafler, se traduisant, soit par le renoncement à toute action, soit par le choix arbitraire d'une méthode coercitive de contraception (comme en Chine). Il reste une troisième voie, celle d'une radicale et humble solidarité. Alain Perrot
p.135
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| The World Uranium Hearing Society ed.,
Poison
Fire Sacred Earth, Testimonies, Lectures, Conclusions,München
(Schwanthalerstrasse 88), 1992, 322 p. format A4.
The World Uranium Hearing Society a été
fondé en 1987 à Munich (avec des correspondants à
Salzbourg, New York et Montréal) par Claus Biegert, et participe
dès lors à de nombreuses rencontres: International Uranium
Mining Conference à Saskatoon (Canada), Green Energy Conference
à Montréal, Global Forum of Parliamentary and Spiritual
Leaders à Moscou, dernièrement le Sommet de Rio...
(suite )
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suite:
En fait, ces quelque trois cents pages avec graphiques, statistiques et photos ne nous apprennent rien de nouveau sur le nucléaire en tant que tel. Leur incontestable utilité réside dans la mise en regard et la comparaison ainsi possible de données souvent éparses, objets de citations éventuelles pour de nombreux travaux et articles. Le lecteur prend également connaissance d'un nombre impressionnant de correspondants et d'instituts, tous préoccupés par les dangers de l'industrie électronucléaire. Ce volume est un véritable Who 's Who de la contestation écologique. Enfin, la couverture est ornée d'une reproduction d'un serpent gravé sur une roche de la tribu Njamal en Australie. Selon la mythologie des Aborigènes, il dort dans la terre et ne doit pas être réveillé, sinon il sème la mort. Quelle vision prophétique, et combien les symboles se ressemblent! Joel Jakubec
Commission économique pour l'Europe, Genève, Efficacité
énergétique Est-Ouest, politiques et programmes techniques
et répertoire des participants et experts, Série CEE
sur l'énergie no 10, Nations Unies, New York, 1992, 304p.
Cet ouvrage, format A4, comme beaucoup de publications
des Nations Unies, a la sécheresse des tableaux, des bilans et des
statistiques. Il a été élaboré dans le contexte
du projet "Efficacité énergétique 2000" adopté
par les conseillers des gouvernements des pays de la CEE pour l'énergie
en vue de favoriser la coopération en ce domaine. Il s'agit de l'énumération
des mesures prises par les différents Etats du continent, tant en
Europe occidentale, qu'en Europe centrale et orientale, en vue d'une utilisation
rationnelle de l'énergie; le but final déclaré étant
bien entendu l'économie d'énergie, l'une des conditions de
la sauvegarde de l'environnement. Nous nous demandons néanmoins
si l'aspect financier et commercial n'est pas par trop privilégié.
Joel Jakubec
p.136
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| G. Baer, S. Hammacher, A. Seiler-Baldinger, éd.,
Die Neue Welt 1492-1992, Indianer zwischen Unterdrückung und
Widerstand, Birkhäuser Verlag, Basel, Boston, Berlin, 1992, 156p.
Cet ouvrage est le fruit du travail d'une équipe
d'ethnologues, professeurs aux universités de Bâle, Zürich,
Budapest, Freiburg i. Br., Marbourg, Berne, de conservateurs de musées
d'ethnographie suisses, ou encore de chercheurs sur le terrain, au Brésil
et au Mexique. Comme tout recueil de ce type, il présente des reproductions
d'anciennes gravures: cartes de géographie des lieux de l'invasion
espagnole, indigènes massacrés ou se donnant volontairement
la mort, missionnaires imposant sans vergogne la croix de leur Christ,
végétation tropicale, etc., sans oublier divers objets utilitaires.
Signalons encore des photos réalistes, entre autres du cinéaste
Volkmar Ziegler.
(suite )
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suite:
Il n'est pas sans intérêt de constater que dans les pays industrialisés d'Europe, l'agriculteur, en cette fin de siècle, est confronté à un enjeu - mutatis mutandis - parallèle: est-il un producteur-prédateur uniquement ou peut-il contribuer à la préservation des écosystèmes? Peter R. Gerber, directeur du musée d'ethnographie de Zürich et conservateur au département américaniste, dévoile un conflit fréquent à propos des ressources énergétiques (pp 145-151). A l'occasion des jeux olympiques d'hiver au Canada en 1988, le Glenbow-Museum organisa une rétrospective sur les premiers habitants du pays, et demanda à divers musées des objets en prêt à exposer. La communauté indienne du lac Lubicon, au nord de l'Alberta, engagea les prêteurs à refuser, car des 2,6 millions de Ca-$ nécessaires à la manifestation, la moitié provenait d'un don de Shell-Canada, qui, dans la région du lac Lubicon précisément, prélève quotidiennement pour 1 million de Ca-$ de pétrole, non sans détruire l'environnement, indispensable pour la vie économique des indigènes, comme pour la conservation de la biodiversité. L'auteur précise que les grands musées d'Europe du Nord renoncèrent à prêter leurs collections. Quant aux musées suisses, certains acceptèrent, à condition que figurât sur le catalogue de l'exposition la mention de leur souci écologique. Les responsables du Glenbow-Museum acquiescèrent, mais le texte n'apparut jamais, le catalogue étant déjà imprimé: c'était un coup monté (ein abgekartetes Spiel, p. 148) ajoute Peter Gerber! Ces deux exemples tirés d'une "ethnologie engagée" montrent que les démarches indigéniste et écologique aujourd'hui peuvent se rejoindre; il y a là une solidarité possible, déjà entrevue au Sommet de Rio, à poursuivre avec attention (cf. la recension dans ce même volume de SEBES de Poison Fire Sacred Earth). Avec le Working Group on Indigenous Populations des Nations Unies, nous avons remarqué combien la revendication écologique est primordiale chez les Amérindiens, alors que dans les pays industrialisés, elle demeure trop souvent un luxe, vite jugé secondaire, pour la gauche comme pour la droite politique, en cas de récession économique, prouvant ainsi combien le rapport de l'Occidental à la Biosphère est perverti. Joel Jakubec
Bella et Roger BELBEOCH, Tchernobyl une catastrophe,
quelques éléments pour un bilan, Editions Allia, Paris,
1993, 220 p.
Deux physiciens font le bilan de la catastrophe
de Tchernobyl sept ans après l'événement. Le lecteur
pourrait, dans un premier temps, craindre de se trouver immergé
dans une marée de données techniques qu'il aurait de la peine
à maîtriser. Il n'en est rien. L'ouvrage se lit comme un roman
policier.
p.137
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| Hiroshima avait été
salué unanimement par la presse comme un triomphe du génie
humain. L'humanité était promise à un avenir radieux
- pour reprendre le titre volontairement ironique d'un ouvrage de l'ex-Soviétique
Alexandre Zinoviev! Les morts comptaient peu. C'était l'ouverture
vers la modernité. Tchernobyl est un désastre, et met définitivement
un terme aux vains espoirs. Le nucléaire a failli à toutes
ses promesses. Et, curieusement, c'est au moment où les scientifiques
nucléaires n'ont plus rien à promettre que leur pouvoir s'installe
le plus inéluctablement et le plus dangereusement.
En fait tous les experts nucléaires du monde, théoriquement responsables de la protection des populations, sont au service de l'industrie atomique et de sa promotion. Dès lors, il était logique que, dans les suites de la catastrophe de Tchernobyl, la priorité fût donnée à la manière de gérer les conséquences médiatiques de l'événement et non aux secours urgents à apporter aux populations en danger. La gravité de la situation sanitaire dans les régions contaminées devait être minimisée. Il fallait mentir, il en allait de l'intérêt vital de l'industrie nucléaire mondiale. Prendre les mesures nécessaires pour secourir la population, c'eût été avouer la gravité du désastre, et par conséquent compromettre l'avenir du business nucléaire. C'est ainsi que les experts ont transformé une catastrophe en un crime! Officiellement ils prétendent mentir pour ne pas affoler les populations. Pour expliquer les troubles multiples dont souffrent les gens, les "experts" médicaux ont inventé une nouvelle maladie: la radiophobie. Selon eux cette maladie, purement du domaine de la psychiatrie, sera d'autant mieux prévenue qu'on évitera d'alarmer la population avec d'inutiles informations. Un tel réseau de mensonges n'a pu être mis sur pied que grâce à une vaste solidarité internationale de la nucléocratie, constituant un véritable complot. Le bruit médiatique autour de Tchernobyl risquait de contaminer le nucléaire occidental. La France l'a particulièrement bien compris, dépêchant immédiatement ses spécialistes en URSS pour aider à camoufler l'ampleur du désastre. Des médecins ont prêté leur concours à ce jeu! Le professeur Pelletier, responsable français en matière de radioprotection, s'est distingué par des propositions particulièrement méprisantes à l'égard de la santé. Pour résoudre le problème de l'évacuation des habitants sinistrés, les "respectables" experts proposèrent par exemple aux Soviétiques de modifier les normes de radioprotection dans le sens d'une plus grande tolérance. Le rapport de l'AIEA (Agence Internationale de l'Energie Atomique à Vienne) de 1991 estime que les mesures prises par les Soviétiques contre les effets à long terme ont été "excessives". Le rapport donne ainsi une bonne idée de la gestion des experts occidentaux en cas de catastrophe nucléaire dans leur propre pays Le lecteur découvrira avec beaucoup d'intérêt comment le drame s'inscrit dans une sorte de logique historique du nucléaire. Il trouvera aussi, au milieu de l'étude, des chapitres davantage scientifiques sur la situation dosimétrique et sanitaire en Ukraine, en Biélorussie et en Russie ! (suite )
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Même dans cette partie plus technique le langage demeure facilement accessible, et pour ceux qui le désirent, un glossaire donne les explications nécessaires. Des notes documentaires et bibliographiques très complètes témoignent du sérieux de l'ouvrage. Jacques Moser
Fabrizio CARLEVARO et Franco ROMERIO, Gestion du risque et systèmes
énergétiques, Université de Genève, Série
de publications du Centre universitaire d'étude des problèmes
de l'énergie No 52, Case postale 81, CH-1231 Conches-Genève,
1993, 240 p.
Il s'agit des Actes de la quatrième
Journée du Centre universitaire d'étude des problèmes
de l'énergie (CUEPE) qui eut lieu le 13 octobre 1992, et donc de
la publication, avec la collaboration de l'Office fédéral
de l'énergie, des diverses contributions présentées
ce jour-là. Ce cahier pluridisciplinaire aborde la problématique
du risque sous plusieurs angles et se termine par un débat général.
p.138
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| Dans cette même section,
Thierry Schneider, du Centre d'étude sur l'évaluation de
la protection dans le domaine nucléaire, de Fontenay aux Roses,
en France, traite la dimension probabiliste du risque dans le cadre de
la filière nucléaire. On ne sait s'il s'agit de complaisance
ou de crainte face à ses employeurs, de naïveté, d'absence
d'informations ou encore de malhonnêteté intellectuelle. Toujours
est-il que pour lui Tchernobyl se résume à...31 victimes!
(p. 29) Par conséquent, on ne s'étonnera guère de
ne point trouver, dans sa bibliographie pourtant abondante, l'expertise
des professeurs Jochen Benecke et Michael Reimann, de Münich, commanditée
par l'Association pour l'Appel de Genève, et abordant précisément
la Critique de la recherche sur la sûreté et de l'estimation
du risque que présente la Centrale nucléaire Superphénix
de Creys-Malville. (Cf. dans ce cahier-ci de Stratégies énergétiques,
Biosphère & Société les recensions des ouvrages
de B. et R. Belbéoch et de A. Yarochinskaya qui explicitent la politique
française à ce sujet.)
Christine Mironesco, du Département de Science politique de l'Université de Genève, introduit la deuxième partie de l'ouvrage, intitulée "Outils d'analyse et d'évaluation du risque", par une comparaison de l'évaluation du risque nucléaire en Europe et aux USA. Suivent des études d'Henri Loubergé (Département d'Economie politique, Université de Genève), de Matteo Ferrari (Istituto Ricerche Economiche, Bellinzona) et d'Eduard Kofler (Institut für Empirische Wirtschaftsforschung, Universität Zürich) ainsi que de Paolo F. Ricci et Anthony L. Cox jr (University of San Francisco, Berkeley) qui abordent entre autres les risques d'atteinte à la santé. Les troisième et quatrième parties des Actes - "Risques dans les sociétés industrielles" et "Risques des filières énergétiques" - traitent plus particulièrement des dommages à l'environnement. En ce qui concerne les grandes catastrophes industrielles de ces dernières années, "il est important d'en dégager les enseignements afin de mettre en oeuvre ce que l'on pourrait appeler une gestion des risques industriels majeurs, gestion qui inclut les préoccupations relatives à la protection de l'environnement", écrit Jean-Baptiste Lesourd, du Groupe de Recherche en économie quantitative et en économétrie de l'Ecole des Hautes études en sciences sociales de Marseille. (p. 125) Deux praticiens, Michel Giannoni et Klaus Yvon envisagent deux cas très concrets, l'un, le stockage du gaz propane, et l'autre, de l'hydrogène. Enfin la dernière section accorde une place à l'éthique (Joel Jakubec, de l'Association pour l'Appel de Genève) et au "consensus politico-social en matière de risques technologiques". En effet, la promiscuité et l'organisation de la société contemporaine obligent les décideurs, industriels et politiques, à tenir compte des paramètres éthiques et sociaux dans leurs choix énergétiques et technologiques, surtout - et c'est de plus en plus le cas - lorsque ces derniers sont susceptibles de mettre en cause les générations futures. (suite )
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Ici le professeur Lucien Borel affirme: "Nous sommes dans une situation de fuite en avant et de pédagogie des catastrophes. [...] Maintenant ce qui nous est demandé est un effort d'anticipation." (p. 223) Cette dernière remarque résume notre fréquent malaise à l'audition, puis à la lecture de ces diverses contributions - malaise déja ressenti à la lecture des études de Patrick Lagadec sur les mêmes sujets. En effet, nous avons l'impression que les risques d'accidents écologiques majeurs sont souvent considérés comme faisant inéluctablement partie du paysage industriel, économique et social, voire mental, de cette fin de siècle, et que leurs gestions - apprendre à "vivre avec", et au besoin porter remède à l'environnement mutilé comme aux populations victimes - préoccupe davantage que leurs préventions. Par ailleurs Lucien Borel met en garde, et l'histoire lui donne raison, contre le totalitarisme qu amène insensiblement un scientisme dogmatique et refusant la contestation. La science, comme la religion, a ses inquisiteurs et ses bourreaux. Jean-Guy RENS, L'empire invisible, histoire des télécommunications au Canada de 1846 à nos jours, Presses de l'Université du Québec, Sainte-Foy (Québec), Canada, 1993, 2 volumes, 1200 p. L'auteur, né à Montréal,
a étudié à l'Université de Genève. Il
domine particulièrement la matière qu'il présente
aujourd'hui puisqu'il est consultant en télécommunications
et a travaillé durant neuf ans auprès de Bell Canada, la
grande compagnie des téléphones. Son étude que nous
présentons ici fera date en matière d'historiographie de
la technologie.
p.139
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| Il est impossible, et ce
n 'est pas le lieu ici, de résumer 1200 pages très denses
d'une étude encyclopédique, qu'on lit parfois comme un roman.
L'auteur rappelle les débuts du télégraphe, le télégraphe
optique de Chappe, puis le télégraphe électrique,
ainsi que les artisans du câble transatlantique avant d'aborder téléphone
puis radio. Par ailleurs il ne craint pas l'anecdote, très souvent
reflet des enjeux et des mentalités. En 1877 par exemple, le professeur
Alexander Melville Bell, titulaire de 75% des droits canadiens sur le brevet
du téléphone, conctacte le pasteur Thomas Henderson qui lui
avait conseillé de venir au Canada. A eux deux, le professeur et
le pasteur "organisèrent une tournée de conférences
dans tout l'Est canadien afin d'expliquer ce qu'était le téléphone
et de le vendre". (p. 105) Puis Jean-Guy Rens résume et compare
divers procédés de téléphonie (pp 201-240)
sans omettre quelques aspects, secondaires peut-être, mais néanmoins
révélateurs de multiples réalités, par exemple
la numérotation téléphonique et les commutateurs.
Le volume II aborde les aspects les plus actuels de la télécommunication; en ce domaine le Canada est à l'avant-garde. "Quand le fameux <bip-bip> du premier Spoutnik retentit dans l'espace, le Canada était prêt. En quelques heures, le Defence Research Telecommunications Establishment avait capté et enregistré les émissions spatiales. En effet, la situation géographique particulière du Canada avait de longue date éveillé la curiosité des chercheurs pour les aurores boréales et les fluctuations du champ magnétique terrestre, autant de manifestations qui perturbaient les communications radio. Les recherches qui avaient commencé dans les années 30 furent mises au service de l'effort de guerre dans les années 40, entre autres pour la détection des sous-marins allemands." (p. 338) A l'aide d'équations, cartes, tableaux, photos, le lecteur apprend comment la parole est transmise par satellite autour du globe. "L'air que nous respirons est balayé par des ondes électromagnétiques, les rues que nous parcourons sont irriguées de câbles souterrains en cuivre ou en fibre optique. Le réseau de télécommunications est partout, mais demeure le plus souvent invisible. Pourtant, cette technologie imprègne notre façon de travailler, de nous divertir, bref, de vivre. Elle exerce à proprement parler un empire invisible sur la société de l'information." Ces mots en introduction, d'une poétique évoquant un futur partiellement déjà présent, non sans rappeler l'univers effrayant d'Orwell, annoncent l'un des aspects les plus importants de l'ouvrage, à savoir l'impact profond et irréversible de la technologie des télécommunications sur la société canadienne et d'ailleurs En effet, le Canada a conquis son identité nationale autour d'infrastructures est-ouest, et les télécommunications en constituent l'une des principales. Et J.-G. Rens précise: "Quand nous disons d'une évolution historique qu'elle est guidée par la technologie, cela n'implique pas l'acceptation d'un déterminisme mécaniste. Cela renvoie très explicitement à une série de libres choix." Une telle affirmation prête à discussion; J.-G. Rens le sait bien, qui ajoute: (suite )
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" L'empire invisible s'efforce d'avancer sur la mince cordelette du cours du temps à la manière d'un équilibriste tour à tour sollicité par la tentation de la pure liberté créatrice et la fatalité du déterminisme technologique." On le voit, par delà
l'énumération des événements historiques et
la description des diverses acquisitions technologiques, l'auteur invite
son lecteur à une réflexion fondamentale sur les stratégies
de télécommunications, voire informatiques. Il le fait au
travers de faits concrets: rivalité entre compagnies au sujet des
monopoles (rivalité qu'il nomme balkanisation de la téléphonie
au Canada!), opposition linguistique entre provinces (Québec et
Ontario), problèmes syndicaux, travail féminin, pénétration
à travers d'infinis territoires dans le microcosme des localités,
de l'Atlantique à l'Océan Pacifique, sans oublier le Grand
Nord... Les télécommunications remettent en
question l'ensemble de la société en créant une nouvelle
toile d'araignée de relations financières, industilelles
et de service.
On pourrait reprocher à Jean-Guy Rens - et c'était notre intention première - quelques longueurs ou détails inutiles qui parsement ces 1200 pages. A la réflexion nous y renonçons: il faut lui être reconnaissant d'avoir poursuivi son enquête jusque dans ses ultimes conséquences. L'inventaire est à ce jour heureusement achevé, il n'est plus à faire. Ajoutons que la facture des deux volumes et la succession logique des chapitres et sections permettent heureusement une lecture parcellaire selon les besoins; deux index et une bibliographie, que nous pensons quasi exhaustive, une table des matières détaillée, la liste des accords internationaux, plusieurs bilans mondiaux, etc. facilitent la consultation occasionnelle de l'ouvrage et le rendent indispensable à plus d'un point de vue. Enfin une belle iconographie, ancienne et actuelle, agrémente le tout. Joel Jakubec
René LONGET, Au delà des apparences, textes politiques, Georg éditeur, Genève, 1992, 200p. L'auteur - faisant le bilan de son engagement
politique, notamment en tant que parlementaire fédéral helvétique
- nous livre une soixantaine de textes, publiés en leur temps dans
la presse politique, sociale, financière, écologique, d'information,
voire religieuse, ou encore prononcés au Conseil National. Le tout
pourrait paraître disparate, mais un enchaînement logique des
matières en facilite la lecture.
p.140
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| Puis Longet passe en revue les
grandes préoccupations de la Suisse contemporaine, qui sont en définitives,
celles, sinon de la planète, en tous cas des pays voisins: justice
sociale, Europe, Droits de l'Homme, santé, science et culture, environnement,
etc. Dans chacun de ces vastes domaines, sujets à controverses,
voire à d'acerbes polémiques, Longet est en quête d'un
dénominateur commun, pas toujours facile à discerner, mais
qui pourrait être l'adéquation de l'homme, et par extension
de la société, à son milieu naturel, le Vivant pris
dans son ensemble. Cette adéquation figure en quelque sorte l'épine
dorsale d'une échelle des valeurs tant individuelle que sociale.
La santé, écrit-il par exemple, dépend à la
fois "des conditions de travail et d'environnement". (p. 85) Les questions
agricoles également, autre exemple, retiennent naturellement son
attention: "Une bonne partie du monde paysan lui-même, les paysans
de la montagne et les petites exploitations, sont des victimes de la politique
agricole. [...] La politique des prix en vigueur encourage la surproduction
au détriment de la qualité, du respect de l'environnement
et du maintien des petites exploitations." (pp. 87 et 88)
René Longet a participé aux débats parlementaires (il y participe encore indirectement en tant que directeur romand de la Société suisse pour la protection de l'environnement); il s'est penché sur les problèmes les plus concrets et en donne un écho dans son livre: caisses de retraite, travail à temps partiel, logements, investissements, gestion, etc. Néanmoins il se situe avec bonheur dans une perspective mondiale (relations Nord-Sud), historique et éthique - on aimerait que tous les députés en fussent capables - lorsqu'il écrit: "On peut comprendre l'histoire de l'humanité comme l'histoire d'une course de vitesse entre démographie, production alimentaire, et capacité du milieu, course conditionnée par l'état des techniques. [...] Tant que l'on concevra le progrès technique non comme une création libre de l'esprit humain, mais comme une sorte de fatalié, l'homme ne sera pas vraiment maître de son destin, alors même qu'il est bien le véhicule des changements qui se déploient sous nos yeux!" (pp. 92 et 93) Les pages consacrées à l'environnement proprement dit (117-157) nous paraissent des plus perspicaces. En introduction René Longet se fait théologien lorsqu'il s'adonne à l'exégèse du premier chapitre de La Genèse avec le mythe de la Création et la fameuse citation: Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la". Ce n'est pas le lieu ici d'ouvrir un débat! Constatons seulement que, contrairement à bien des historiens contemporains (en particulier Lynn White, in "The Historical Roots of our Ecologic Crisis", Science Review, no 155, 1967, etc.), Longet se garde d'accuser le christianisme d'anthropocentrisme impérialiste et destructeur et préfère lire ce chapitre dans le contexte d'une "humanité peu nombreuse, disséminée et fragile, pour laquelle la nature constituait une réelle menace". Il mentionne l'une des étymologies latines de religion, à savoir "relier", c'est-à-dire relier "l'homme à la Création". (suite )
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Aussi peut-il écrire: "Un christianisme qui admettrait le non-respect, voire la destruction de la Création, se renierait en tant que religion. On voit donc qu'en plus du contexte temporel qui nous fait comprendre le sens véritable de la citation, son contexte spirituel, en tant qu'il s'agit d'un texte religieux, nous montre l'impossibilité de l'interpréter contre la Création: l'appel à l'action que contient La Genèse, c'est dans le respect de la Création que l'homme doit le réaliser." Par ailleurs, ajoute-t-il avec lucidité, l'obscurantisme n'est plus à rechercher dans la religion exclusivement - comme le croient maints naïfs! - mais dans le scientisme doctrinaire. Kant rappelait: "Science et religion ont chacune leur place dans le champ de la connaissance". Puis l'auteur énumère et commente les questions actuelles concernant l'environnement: couche d'ozone, effet de serre, nucléaire, recyclage des déchets... et résume les trois dimensions de la crise écologique: rupture du cycle des ressources, rupture du cycle de dégradation des déchets, atteinte à la biodiversité. L'ancien parlementaire sait que le fanatisme écologique est inutile et va à fin contraire; on ne peut évacuer les réalités économiques et sociales. En effet, il affirme: "Ce n'est évidemment pas la croissance économique qui pose problème à l'environnement, mais les modalités de celle-ci". (p.132) Nous faisons nôtre son exhortation: "Il faut bien réaliser que l'écologie signifie un changement en profondeur de règles ancrées dans nos société. C'est l'exigence de donner leur juste place à des biens collectifs jusque-là considérés comme illimités et gratuits: les éléments de la nature. [...] Il faut être infiniment pédagogue et clairement répéter pourquoi et comment opérer de tels changements, qui font peur, [...] démontrer concrètement qu'ils sont stimulants, prometteurs, que le véritable danger pour notre survie et notre qualité de vie est bien l'inaction. Ce sont des enjeux de survie qu'on ne doit pas, par un comportement politique inapproprié, agaçant ou provocateur, laisser se marginaliser!" Joel Jakubec
Jean-Bernard RACINE, La ville entre Dieu et les hommes, Presses bibliques universitaires et Anthropos-Economica, Genève et Paris, 1993,356 p. Professeur à l'Université de Lausanne et directeur de l'Institut de géographie, Jean-Bernard Racine enseigne sa discipline et ses méthodes de recherche à la Faculté des lettres et à l'Ecole des hautes études commerciales. Son dernier ouvrage est une véritable mine d'or, tant par la bibliographie riche de quelque trois cents études, que par les diverses perspectives adoptées. En effet l'auteur est tantôt archéologue, tantôt historien et sociologue, urbaniste et économiste, tantôt théologien; le thème de la ville est le prétexte à un vaste et passionnant survol de l'histoire des idées depuis l'aube de la fondation des villes jusqu'à l'approche de quelques pistes futures. Survol parfois ardu, car "il s'agit de parler ici, en tant que scientifique, de quelque chose qui ne l'est pas forcément". (p. 5) p.141
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| Quelle est l'origine des villes?
Quand, et sur quels critères, l'archéologue peut-il parler
d'une ville pour décrire l'agglomération qu'il explore? Possibilité
d'un surplus alimentaire grâce à une agriculture prospère,
migrations de masses, conflits militaires, commerce, etc. Mais le véritable
élément moteur dans l'apparition du paysage citadin ne serait-il
pas d'ordre religieux? "Très souvent situé sur des lieux
réputés pour avoir été l'objet d'une hiéro
ou théophanie, le centre urbain primitif apparaît souvent
davantage comme un lieu de culte que comme un foyer économique ou
politique." (p. 27) La religion, explication de la naissance urbaine, c'est
l'hypothèse de Fustel de Coulanges en 1864, hypothèse abandonnée
au profit de thèses matérialistes, "mais qui revient depuis
une vingtaine d'années au centre des préoccupations". (p.
31) La ville est un lieu de passage, entre le divin et l'homme, une
échelle de Jacob; Babylone, c'est Babilani, c'est-à-dire
la porte des dieux. Ainsi le professeur de géographie énumère
les grandes cités de l'antiquité assyro-chaldéenne:
Assur, Ninive, Ur, Eridu... sans oublier la première de toutes,
Hénoch, bâtie par Cain selon le livre de La Genèse
au chapitre 4.
Ensuite Racine relève ces mots, à méditer aujourd'hui tout particulièrement, de Pierre Chaunu (in Trois millions d'années, quatre-vingts milliards de destins, Laffont, Paris, 1990): "L'Empire romain ne s'est pas effondré sous les coups des barbares, mais sous le coût de son excès de taille. Un tel système ne peut trouver son point d'équilibre, il passe sans transition de l'explosion à l'implosion." (p. 61) Après avoir brièvement envisagé l'influence de l'Eglise chrétienne puis de la sécularisation progressive dans le façonnement des cités européennes durant et après le moyen âge, l'auteur aborde les "ordre et désordre métropolitains" contemporains. "Je ne connais rien de plus imposant que le spectacle offert par la Tamise lorsqu'on remonte le fleuve depuis la mer jusqu'au London Bridge. Tout cela est si grandiose, si énorme qu'on est abasourdi et qu'on reste stupéfait de la grandeur de l'Angleterre avant même de poser le pied sur son sol." Ainsi s'exprimait Engels en 1845 dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Que dirait-il aujourd'hui des villes du Tiers monde, des 12 millions d'habitants du Caire (mille personnes y naissent chaque jour), de la démographie galopante à Bombay, à Calcutta, des favelas du Brésil? Des 2,6 milliards d'individus qui verront le jour dans les vingt ans à venir, 88% seront des citadins! Quelle serait donc la ville idéale? De Babel aux planifications démentes de Ceaucescu en passant par Thomas Morus, Le Corbusier... nombreuses furent les utopies, villes ou sociétés tantôt radieuses, tantôt disciplinaires. L'écologie, littéralement "science de la demeure", intervient naturellement dans le débat. "Le troisième millénaire ne sera pas forcément religieux, comme l'avait prophétisé Malraux, mais réellement écologique; c'est une nouvelle génération de projets humains qui est à élaborer, dont l'adéquation écologique sera garantie par des qualités primordiales telles que la fiabilité et la durabilité." (Pierre Hainard, professeur de géobotanique à l'Université de Lausanne, cité par Racine) (suite )
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L'auteur approfondit deux aspects essentiels dans la problématique contemporaine. D'une part l'écologie rappelle "le principe de l'unité de l'homme et de la nature", principe "parfaitement biblique en tant qu'expression de l'unité d'un même acte créateur" (le professeur Racine s'oppose ainsi aux penseurs accusant la foi judéo-chrétienne d'anthropocentrisme prédateur). Et d'autre part, "le thème de la justice sociale est maintenant recoupé par celui de la justice environnementale". Aussi Racine se méfie-t-il de ce qu'il nomme ''un écologisme, ambigu sinon mystificateur, dans le cadre d'une idéologie présentée comme un projet socio-politique où l'homme est de plus en plus perçu comme un perturbateur, voire un destructeur pur et simple de la nature''. Les ''mauvaises relations" que l'homme entretient avec la biosphère sont d'abord le reflet de déséquilibres politiques, sociaux et culturels, par conséquent le "discours écologiste", bien qu'introduisant sans doute des réformes utiles, "risque de se tromper de cible". (pp 206-222) "Comment conclure en définitive?", se demande l'auteur. Il ne prétend pas résoudre les problèmes, ni architecturaux, ni d'aménagement du territoire; tout au plus propose-t-il une approche. Ce ne sont pas les "manipulations spatiales" seules qui sauront introduire la convivialité et la civilité, ni respecter l'environnement dans l'agglomération humaine (en un mot, redonner son plein sens au vocable "urbanité"). Il s'agit d'abord de réfléchir sur les conditions d'apparition de relations sociales nouvelles, c'est-à-dire partir "du social pour aller au spatial, et non l'inverse". Poursuivant son exégèse de la Bible, livre plus que jamais contemporain du vécu de la société, qui "nous conduit d'un jardin pour nous amener, au terme d'un long voyage, dans une ville [la Jérusalem céleste]" (p. 258), Racine sait le retour aux origines illusoire. Par ailleurs cette "progression" n'est pas sans "cassure" ni "discontinuité": la ville idéale suppose un autre homme, un homme nouveau au sens biblique du terme. (pp 320-324) Ici le géographe confesse sa foi en la transcendance. Si le professeur Racine n'envisage guère les questions pratiques liées aux thèmes abordés, la lecture de son ouvrage n'en demeure pas moins précieuse pour l'urbaniste, le démographe, le politique... Elle apporte hauteur de vue à ceux qui risqueraient de corrompre leurs décisions et actions par ignorance ou connaissance trop partielle de leurs sujets. Aussi ne sommes-nous point étonnés de voir cités, à côté des auteurs indispensables dans leur domaine (Botta, Mumford, Raffestin...), les noms et études de théologiens, philosophes, historiens, romanciers (Bonhoeffer, Bourdieu, Chouraki, Casalis, Duby, Eliade, Ellul, Jung, Ramuz, Serres...). Un regret: l'absence d'index; et surtout une typograhie médiocre, nous attendions plus de soins des imprimeurs. Doris et Joel Jakubec
p.142
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| Alla YAROCHINSKAYA, Tchernobyl,
vérité interdite, édition originale en russe,
1991; traduction française en co-édition: Artel, pour la
Belgique et le Canada; Editions de l'Aube, pour la France et la Suisse,
1993, 144p.
Alla Yarochinskaya a vécu jusqu'à
la fin de 1991 à Jitomir, ville d'Ukraine déjà dévastée
durant la dernière guerre mondiale, dans une région qui a
directement souffert de la catastrophe de Tchernobyl. Ex-députée
du Soviet suprême, elle est maintenant conseillère politique
du président Boris Eltsine. Son livre sortira cette année
en Allemagne, au Japon et dans les pays anglophones; il est publié
avec l'aide du Groupe Vert au Parlement européen et a valu à
son auteur le prix Nobel alternatif.
(suite )
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En effet, le communiqué de presse du 6 mai 1986 du Ministère de l'Agriculture affirmait: "Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l'accident de Tchernobyl". Enfin mensonge également à l'égard de l'Agence internationale de l'énergie atomique (A.I.E.A.) à Vienne. En aucun cas l'accident ne devait être attribué à une erreur de conception de la science soviétique, seule "une conjonction invraisemblable de non observation du réglement" en était responsable. (p.97) Puis l'Agence se fit complice. Alexandre Lioutsko, professeur de physique nucléaire à l'Université de Biélorussie déclara: "Le directeur du laboratoire, Roberto Danesi, avait l'air fort mal à l'aise, lorsqu'il m'a annoncé que l'A.I.E.A. me priait instamment de ne pas exiger les résultats des analyses des échantillons de sols". (p. 103) L'auteur nous livre les soucis dérisoires des autorités contemporaines de la catastrophe: "Aucun des dirigeants de la république n'a fait la moindre allusion à Tchernobyl lors du premier Congrès des députés du peuple. Tout les préoccupait: les insignes que portaient sur leur vestons les députés des pays baltes, une construction en Yakoutie, l'organisation des milices en Géorgie, les tracts de soutien à deux délégués ouzbèques glissés sous les portes des chambres d'hôtel. Il n'y avait, semble-t-il, que dans notre république que l'on n'avait pas trouvé de problèmes dignes d'attention." (p. 124) Avec un humour slave désespéré, elle évoque des propos entendus sur les lieux de la catastrophe. Les habitants nomment "allocation cercueil" le complément de salaire représentant en quelque sorte une indemnité. "On raconte cela comme une blague en Ukraine: le district de Naroditchi, le plus contaminé, a remporté la compétition sociale pour le premier semestre 1989! Il a livré l'an passé mille tonnes de viande de plus qu'il y a deux ans." (p. 85) Relevons que cette production fut exportée dans toutes les régions de l'ex-URSS (excepté Moscou): Moldavie, Transcaucasie, pays baltes, Kazakhstan... Cette relation des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl n'est pas un ouvrage historique; elle appartient encore au domaine du témoignage existentiel et quotidien, d'où les nombreuses imprécisions, l'absence de vision d'ensemble, des citations souvent confuses, la traduction peut-être (?) hâtive; l'histoire devra sans doute opérer des choix. (A ce propos, on s'étonne quelque peu du titre de l'un des chapitres, Les quarante Protocoles secrets des sages du Kremlin (p. 127), qui évoque par trop un faux célèbre, Les Protocoles des Sages de Sion.) p.143
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| L'étude n'en est pas moins
utile dans la mesure où elle met en évidence les conflits
d'intérêts, tantôt financiers, le plus souvent politiques.
Son mérite est d'engager à demeurer lucide et surtout méfiant
quant aux déclarations péremptoires des autorités
et transmises sans discernement par des média serviles et ignorants!
Nous ne pouvons nous empêcher d'établir un parallèle
avec CreysMalville, notamment avec la prétention prudente et
légitime sans cesse renouvelée des villes (Genève,
Lausanne, La Chaux-de-Fonds...) et des associations de protection de la
nature (l'Association pour l'Appel de Genève, le WWF, les Médecins
en faveur de l'environnement, Contratom...) de participer pleinement et
démocratiquement à l'enquête publique sur
le redémarrage de la centrale Superphénix, et restée
jusqu'à ce jour insatisfaite. Comme le rappelle madame Yarochinskaya,
les Gorgones mythiques font périr les mortels.
Joel Jakubec
François VATIN, Le travail, économie et physique,
1780-1830, Collection Philosophies, PUF, Paris, 1993, 127 p.
On a trop souvent tendance à croire que les sciences sociales empruntent beaucoup plus aux sciences naturelles que ces dernières aux premières. Le mérite de ce petit ouvrage, tout en nuances, est de démontrer que, pour la notion mécanique de travail, et celle qui lui est liée de rendement, toutes deux centrales en thermodynamique, les ingénieurs qui les fondèrent entre 1780 et 1830, à savoir Coulomb dans son Mémoire sur la force des hommes de 1798, Navier dans ses Notes sur Bélidor de 1819 et Coriolis dans Du calcul de l'effet des machines de 1829, suivis par les physiciens Ampère et Poncelet, sont tributaires des économistes et en particulier de Adam Smith et Jean-Baptiste Say.On relèvera que, pratiquant une manière d'épistémologie historique à la façon de Gaston Bachelard, l'auteur s'inspire explicitement des prémisses épistémologiques de Nicholas Georgescu-Roegen, René Passet et Jacques Grinevald que nos lecteurs connaissent bien. Brigitte Zweifel
Luc FERRY,
Le nouvel ordre écologique, Grasset, Paris, 1992,
275 p.
Le philosophe français Luc Ferry critique, avec une plume alerte et pas désagréable à lire, tous ceux qui sapent les fondements de notre modernité démocratique occidentale ou ne partagent pas le dogme humaniste de notre culture judéochrétienne. Avec le succès médiatique que l'on sait, il vient de frapper un grand coup sur l'avant-scène du théâtre des opinions publiques et de lancer sur le forum un "J'accuse" retentissant en direction des vrais responsables de notre malaise écologique: les écologistes! (suite )
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Comme les écologistes dérangent tout le monde, tout le monde a dit bravo et a applaudi. Luc Ferry a reçu tous les honneurs, y compris le prix Médicis de l'essai. Dans la foulée, le jury du prix Jean-Jacques Rousseau de la Ville de Genève l'a plébiscité avec une étonnante unanimité. Pourtant, la première des choses à dire, c'est bien que la cible des attaques de Luc Ferry semble à géométrie variable. Il critique pêle-mêle "l'écologie anglo-saxonne", les "idéologies politiques catastrophistes et catastrophiques", "l'idéologie dominante des mouvements alternatifs en Allemagne et aux Etats-Unis", "l'écologie américaine", les "versions américaine, allemande et française de l'écologie profonde", "l'écologie fondamentale", "le fond idéologique d'une organisation telle que Greenpeace", "l'écologisme radical", "l'écologie profonde", "l'écologie contemporaine", "l'écologie nazie" et en fin de compte, pour faire bonne mesure, "l'écologie" tout court! On se demande vraiment si l'auteur de ce pamphlet, nullement isolé en France (cf. La Peste verte de Gérard Bramoullé, L'imposture écologiste de Philippe Pelletier, etc...), sait de quoi il parle (la critique pourrait se demander depuis quand et pourquoi Luc Ferry s'intéresse à l'écologie). Son silence sur l'écologie scientifique, sur les véritables périls écologiques (comme la crise de la biodiversité déclenchée par la destruction systématique des forêts tropicales), sur "la thèse de Lynn White" et sa filiation avec les théoriciens de la Deep Ecology, son ironie vis-à-vis de Michel Serres ou de Hans Jonas ("en qui certains voient un philosophe authentique"), son chapitre sur "l'écologie nazie ou son incompréhension de "l'écoféminisme" lui réservent sans doute une place privilégiée au panthéon des précieuses ridicules et des nouveaux «télé-m'as-tu-vu». On pourrait faire un livre autrement plus instructif avec les nombreux articles sérieux qui ont démontré, point par point, l'extrême faiblesse intellectuelle de ce coup médiatique, et idéologique, de la nouvelle rhétorique philosophique typiquement parisienne qui s'en tient au slogan de Glucksmann: "Descartes, c'est la France"! Autrement dit, la philosophie indépassable de l'Hexagone! Pour ma part, j'ai assez dit ailleurs ce que je pensais de ce procédé qui n'est qu'un procès d'intention. Jacques Grinevald
Lester R. BROWN, éditeur, L'état de la Planète
1992 (traduit de l'américain State of the World 1992 par Denis
Guyseley), Economica, Paris, 1992, 319 p.
L'état de la Planète est l'une des meilleures publications faisant le point annuellement sur les grands problèmes écologiques mondiaux, proposant des solutions logiques et impartiales, et évaluant l'évolution des progrès et des reculs en cours. Sous l'impulsion de Lester R. Brown, il est publié régulièrement depuis 1983 par le Worldwatch Institute aux éditions Economica. p.144
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| Traduit en plus de vingt langues, diffusé et enseigné
dans le monde entier, il bénéficie d'une solide réputation
de sérieux. Chaque édition comprend une dizaine de chapitres
abordant chacun un problème spécifique traité par
un spécialiste reconnu. Nous présentons brièvement
les éditions 1992 et 1993 afin de donner l'envie d'en savoir
plus.
Chapitre 1: "L'aveuglement de la décade décisive" par Sandra POSTEL. La dernière décennie de ce siècle sera cruciale pour l'avenir, et l'attitude adoptée déterminera si l'humanité choisit la voie d'un suicide collectif ou celle d'un changement radical. Malheureusement, la myopie des dirigeants et de l'économie, le poids de l'habitude et du confort matériel acquis par les pays industrialisés, empêchent une vision globale de la situation. Pourtant, sans changements radicaux, les effets de l'activité humaine sur l'environnement se révéleront rapidement irréveribles. Il faut impérativement tirer parti de la fin de la guerre froide pour élaborer une nouvelle coopération internationale (difficile au vu du conflit Nord-Sud au sujet de l'environnement). Deux pour cent des dépenses militaires mondiales, devenues inutiles, suffiraient pour assurer à tous les habitants de la planète, nourriture, éducation, eau potable et système de santé. Les économies d'énergie peuvent aussi libérer des sommes considérables, tout en réduisant l'accroissement de la pollution (les USA, pourtant les plus gros gaspilleurs d'énergie de la planète, ont "économisé" environ 160 milliards de dollars par ce moyen entre 1973 et 1990). Chapitre 2: "Préserver la diversité
biologique" par John C. RYAN.
Chapitre 3: "Se diriger vers une énergie
durable" par Christopher FLAVIN.
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Il faudra donc dépasser la seule amélioration des rendements énergétiques des combustibles fossiles. Les possibilités de l'énergie solaire et de ses dérivés sont immenses et encore largement inexplorées. Les USA pourraient produire environ 25% de leur électricité en couvrant seulement le 8% de leurs terrains militaires de cellules photovoltaïques. Chapitre 4: "Confrontés aux déchets nucléaires" par Nicholas LENSSEN. Depuis décembre 1942, date des premiers essais nucléaires par Enrico Fermi dans un laboratoire militaire de Chicago, 80'000 tonnes de déchets radioactifs ont été produits, dont 95% par les réacteurs civils (le reste venant du secteur militaire, médical, etc.). En 1992 les 413 réacteurs du monde ont produit 5% de l'énergie mondiale et environ 9'500 tonnes de déchets, soit 30 fois plus qu'en 1970 et encore 3 fois plus qu'en 1980. Les coûts de démantèlement des centrales existantes ne sont pas pris en considération et sont évalués en 1992 entre 200 millions et 1 milliard par centrale. Les radiations peuvent provoquer cancers, maladies génétiques, mutations et déficiences immunitaires. Des études japonaises réalisées entre 1986 et 1989 sur les effets des bombes de Hiroshima et Nagasaki ont révélé une augmentation de 3 à 4 fois du nombre de cancers, conduisant à une réévaluation à la baisse des doses limites acceptables. Dans le Tiers monde, des contaminations ont lieu avec du matériel usagé, rayons-X, télévisions, matériel médical ou militaire, de même que dans tous les gisements d'uranium. Ce sombre tableau ne dépeint que les aspects civils du nucléaire, le côté militaire est encore plus sombre car il engendre de nombreux problèmes connexes (trafic, secret, raison d'Etat). Chapitre 5: "Réformer la politique de
l'élevage" par Alan Thein DURNINO et Holly B. BROUGH.
p.145
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| Chapitre 6: "Améliorer
la maternité" par Jodi J. JACOBSON.
On estime que les problèmes liés à la maternité causent un million de mortes et 100 millions d'infirmes par année, principalement dans le Tiers monde: 20 à 40% des décès des femmes en âge de procréer et jusqu'à 50% pour les femmes entre 15 et 49 ans. Pour les accouchements, dont environ 1/3 seulement sont assistés en Afrique et en Asie, les risques de mortalité sont de 1/21 en Afrique, 1/38 en Asie et 1/73 en Amérique latine; ils causent au moins 500'000 morts par an selon l'OMS (dont 99% dans le Tiers monde). Sans oublier les nombreuses maladies, anémie, gonorrhée... Il suffirait de réorienter une faible fraction des ressources dans l'éducation, l'hygiène, la santé et le planning familial pour obtenir de notables résultats qui seraient encore renforcés par un meilleur contrôle des naissances et de la démographie. Chapitre 7: "Exploiter la Terre" par John E.
YOUNG.
(suite )
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Dans les pays industrialisés,
de nombreux progrès peuvent être réalisés: si
la population de New York a augmenté de 5% entre 1985 et 1990, sa
surface a progressé de 61%. Par la création de zones mixtes
(habitations, commerces, industries, ceinture verte) on peut écourter
les trajets entre résidence et lieu de travail, créer des
emplois et rendre la ville plus habiable.
On peut aussi favoriser les transports publics; ainsi Portland aux USA a vu ses emplois augmenter de 50% entre 1970 et 1992 sans pour autant augmenter son parc automobile. Il faut jouer sur l'aménagement du territoire, les transports, la fiscalité pour améliorer le bien-être des villes. Malheureusement de tels plans semblent impossibles dans les mégalopoles du Tiers monde, car les investissements nécessaires sont insuffisants. Chapitre 9: "Créer des emplois durables dans les pays industrialisés"
par Michael RENNER.
Chapitre 10: "Renforcer la maîtrise d'un
environnement global" par Hilary F. FRENCH
p.146
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| Trois problèmes retardent l'entrée en vigueur
de tels traités:
1 Le temps long s'écoulant entre les
négociations et la ratification au niveau national;
Chapitre 11: "Lancer la révolution environnementale"
par Lester R. BROWN.
1 Réformer radicalement l'économie
mondiale;
Cependant, la révolution environnementale ne pourra s'imposer si elle ne s'attaque pas simultanément à la pauvreté et à la définition de la sécurité (qui n'est de loin plus seulement militaire) et du progrès (l'espérance de vie est en 1992 plus élevée de deux ans au Costa-Rica qu'aux USA!). Les médias doivent mieux traiter les problèmes écologiques globaux qu'ils ne le font actuellement. Les obstacles sont si nombreux et importants que la réussite de la révolution environnementale dépend du soutien de tous, des gouvernements, des média et des 202 milliardaires de la planète. Christian Marti
Lester R. BROWN, éditeur, L'état de la Planète
1993 (traduit de l'américain State of the World 1993
par Ph. de Lavergne et G. Sudrie), Economica, Paris, 1993,322 p.
Chapitre 1: "Vers une ère nouvelle"
par Lester R. BROWN.
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il faudra ajouter 200 milliards de doflars pour dépolluer
les décharges nucléaires! La production mondiale de céréales
par habitant à décru de 6% entre 1984 et 1992. La consommation
d'eau a été multipliée par 3 entre 1950 et 1990. Ces
faits conduisent inexorablement à l'auto-destruction du système
économique actuel, et peut-être avec lui de l'humanité
entière. Pourtant de nombreux remèdes sont connus, mais pas
ou peu appliqués; nous savons pertinemment ce que nous devons faire
pour sortir de ce cercle vicieux (efficience énergétique,
agricole, gestion intergénérationnelle des flux renouvelables
et des stocks finis, énergies renouvelables), mais les "lois" économiques
nous en empêchent.
Chapitre 2: "Faire face à la rareté
de l'eau" par Sandra POSTEL.
p.147
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| Chapitre 3: "Revivifier les récifs
coraliens" par Peter WEBER.
Dès 1987, on assista dans le monde à un blanchissement généralisé des récifs coraliens du monde, sorte de maladie du corail qui le détruit. Les causes n'en sont pas encore claires, mais la pollution (marée noire, rejets des mines), l'eutrophisation et le réchauffement des mers semblent les principaux responsables. Les coraux ne constituent que 0,17% des fonds marins et ne se développent que dans les eaux peu profondes, pourtant ils abritent une diversité biologique extraordinaire puisque 25% de toutes les espèces marines connues y vivent. Leur utilité s'étend dans les domaines de la protection des côtes contre l'érosion marine, de la pêche (10% des poissons pêchés mondialement le sont dans les récifs coraliens), du tourisme et même de la médecine (greffes d'os, certains médicaments). Totalement autonomes, puisque dépendant uniquement de l'eau et des rayons solaires pour la photosynthèse, ils constituent les plus vieux écosystèmes connus. Peter Weber dresse un sombre tableau et il en conclut qu'au rythme actuel 60% des récifs coraliens auront disparu dans les 20 à 40 années à venir, entraînant des conséquences économiques et sociales immenses. Les solutions sont l'arrêt de la pollution marine, de l'eutrophisation, des rejets des mines, la création de réserve et la cogestion des récifs par les populations indigènes. Chapitre 4: "Eliminer les disparités
entre les sexes dans le développement" par Jodi L. JACOBSON.
Chapitre 5: "Soutenir les populations indigènes"
par Alan Thein DURNINO.
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Ceux qui ont pu survivre et préserver leurs traditions jusqu'à aujourd'hui sont les seuls à posséder une économie et une gestion des ressources naturelles durables. Souvent chassés des meilleures terres, ils ont émigré dans des régions hostiles et isolées où ils vivent reclus, mais en accord avec l'environnement. Cependant, la mondialisation de la civilisation occidentale et de l'économie libérale les font disparaître à une vitesse alarmante. On estime que 87 tribus ont disparu du Brésil entre 1900 et 1950 et que dans 100 ans, 50% des langues de la planète auront disparu. Pour prévenir le déclin de ces peuples indigènes et de leur environnement, il est urgent de leur reconnaître des droits spécifiques de propriété collective et inaliénable sur leurs terres, et d'organisation socio-politique autonome. Certains droits leur sont peu à peu reconnus dans le grand Nord et en Amérique latine, mais sont encore bien insuffisants. Les principaux ennemis de ces peuples sont avant tout l'économie mondiale engendrant une exploitation forestière, minière, pétrolière, hydroélectrique ou agro-industrielle les privant progressivement de leurs terres et de leurs ressources. Chapitre 6: "Les approvisionnements en énergie
dans les pays en développement" par Nicholas LENSSEN.
p.148
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| Le Tiers monde doit impérativement se tourner vers
un meilleur rendement énergétique, utiliser davantage son
gaz naturel et développer l'apport des énergies renouvelables
s'il veut pouvoir répondre à la demande future. Par exemple,
on pourrait doubler l'offre actuelle d'électricité en couvrant
seulement 0,2% du territoire du Tiers monde de panneaux photovoltaïques.
Chapitre 7: "Redécouvrir le rail" par
Marcia D. LOWE.
Chapitre 8: "Préparer la paix", par
Michael RENNER.
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Pour cela, il faudrait que les Etats acquittent leurs cotisations, car il manquait 859 millions de dollars en janvier 1992 pour les opérations de maintien de la paix et seule la Chine parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité a payé l'intégralité de son dû ainsi que 28 des 159 membres de l'ONU. Chapitre 9: "Concilier le commerce international
et l'environnement" par Hilary F. FRENCH.
p.149
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| Chapitre 10: "Façonner la prochaine
révolution industrielle" par Christopher FLAVIN et John E. YOUNG.
Les questions écologiques vont obliger l'économie, en grande partie responsable de notre comportement collectif non "soutenable", à changer profondément. Malgré une croissance extraordinaire, l'économie mondiale n'a pas atteint les buts de progrès qui devaient en découler automatiquement, mais elle n'a pas manqué de poser de nouveaux problèmes. En premier lieu, il faut rappeler que la ''réussite" du modèle occidental libéral s'est faite en bonne partie aux dépens du Tiers monde, colonisé politiquement, puis économiquement, et en quasi-totalité au détriment des générations futures de l'humanité entière. Si le pouvoir politique appartient aux gouvernements, le vrai pouvoir appartient largement à l'industrie qui devra aussi se réformer ou disparaître sous le poids de ses propres déchets. Les réformes prioritaires se feront dans les domaines suivants: mines, déforestation, énergie, agriculture, chimie, transports. Des mesures simples sont connues et directement applicables par les gouvernements et la communauté internationale (instruments économiques et fiscaux, normes de rendement énergétique, internalisation d'une partie des coûts externes calculables, inventaire des déchets) pour autant que la volonté politique existe. A Rio, les Etats se sont prononcés en faveur d'un "développement soutenable", même s'ils n'ont pas bien saisi la signification de ces termes ni les conséquences économiques, politiques et sociales qu'ils impliquent. Ils sont maintenant au pied du mur; c'est aux opinions publiques de leur rappeler leurs promesses. Christian Marti
Stephan SCHMIDHEINY, éditeur, avec le Business Council for Sustainable Development, Changing Course: a Global Business Perspective on Development and the Environment,MIT Press, Cambridge Massachusetts, Londres, 1992,374 p. (Il existe une version française intitulée Changer de cap) En 1992, Stephan Schmidheiny, l'un des plus importants industriels de Suisse, fait de quelques industriels et hommes d'affaires en faveur du développement soutenable, l'un des principaux partenaires de l'ONU lors de la Conférence des Nations Unies sur l'Environnement et le Développement (CNUED). Ce groupe, le Business Council for Sustainable Development (BCSD), a publié Changing Course et prétend représenter la position des industriels progressistes faoe aux défis écologiques du XXIe siècle. Stephan Schmidheiny fut nommé conseiller spécial pour les questions touchant à l'industrie et à l'économie auprès du secrétaire général de la CNUED, Maurice Strong, après avoir participé au financement de la conférence pour 7 millions de SFr. C'est son projet de développement durable exposé dans Changing Course que nous analysons ici. (suite ) |
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Le livre débute par une déclaration dans laquelle le BCSD explicite sa notion de "développement durable" en reprenant mot pour mot celle qui fut proposée dans le Rapport Bruntland, à savoir un développement qui satisfasse aux besoins de la génération présente, sans nuire aux générations futures. Le BCSD insiste sur l'idée, à notre avis erronée, que la protection de l'environnement est liée à la croissance économique future qui, dans un marché totalement libre, permettrait une meilleure répartition des ressources disponibles et l'élévation du niveau de vie des pauvres. Les moyens pour atteindre un développement durable sont avant tout de nouvelles techniques (efficience énergétique), le libre marché international tel que le définit le GATT, l'internalisation des "externalités", ainsi que des traités internationaux. Tout produit jugé éco-efficient, c'est-à-dire techniquement plus performant que le modèle précédent, est considéré comme contribuant à un développement durable. Ainsi une voiture à essence consommant 10 litres aux cent kilomètres est éco-efficiente par rapport à un modèle antérieur en consommant 11 et sera considérée comme "soutenable" indépendamment du fait qu'elle continue à consommer un stock de combustible fossile limité. On voit ici l'amalgame entre augmentation de l'efficience énergétique et "soutenabilité". Le premier chapitre traite de l'essor fantastique de l'économie mondiale, en la dissociant totalement de toutes conséquences écologiques. En revanche, le BCSD s'insurge contre les subventions agricoles, qui faussent le libre marché; il incite ainsi les paysans à dégrader l'environnement. Selon le BCSD, les paysans pauvres du Tiers monde sont les principaux responsables de la destruction des écosystèmes et des ressources naturelles renouvelables. Pas un mot sur la distinction pourtant essentielle entre flux et stocks de ressources naturelles, étant tous deux en majorité consommés par les pays industrialisés. Le deuxième chapitre s'attache à démontrer que les prix ne sont pas justes, car les économistes ont négligé les "externalités" des fonctions de production, notamment les coûts environnementaux. Il faut donc les internaliser pour obtenir un Full Cost Pricing et des prix réels qui indiqueront au marché les voies à suivre. Conscient de certaines difficultés, le BCSD ne doute cependant pas que cela sera réalisable dans un avenir proche, cependant sans en indiquer la voie, car une internalisation totale est théoriquement impossible, ce qu'il semble ignorer, tout comme les coûts d'assurance des risques environnementaux et ceux liés à la déplétion des stocks ou aux effets irréversibles. Les moyens de fixer le juste prix seraient de trois types: une réglementation par les Etats, l'auto-régulation volontaire par l'industrie, ou encore des instruments économiques et fiscaux (taxes, permis de polluer). Il va de soi que ces moyens ne sauraient empiéter sur le libre marché, donc par exemple être pris unilatéralement par un seul Etat, ou avoir un quelconque effet sur les régimes fiscaux (principe de neutralité fiscale). p.150
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| La suite du livre est consacrée
à l'apologie de l'amélioration des rendements énergétiques,
aux bienfaits de la croissance économique, du libre marché,
de l'industrie, de l'économie et du OAT'T, qui aspirent tous "naturellement"
à l'avènement d'un développement durable. Le BCSD
déclare explicitement que les accords internationaux sur l'environnement
ne pourront déroger aux règles du GATT sur le libre commerce
que si l'on peut prouver le primat de l'environnement et justifier que
les mesures prises n'auront aucune incidence protectionniste. L'efficience
énergétique étant moindre dans le Tiers monde, les
subventions et barrières douanières davantage visibles, la
propriété privée mal défendue et la démographie
exponentielle, le BCSD utilise ces arguments pour faire croire que les
pays du Tiers monde endommagent davantage l'environnement que les pays
industrialisés, responsables pourtant de la quasi totalité
des déchets toxiques, dangereux et nucléaires ainsi que de
toutes les techniques non "soutenables" (ce que le BCSD omet soigneusement).
L'industrie occidentale doit alors créer et exporter de nouvelles
techniques "soutenables", tenir compte du cycle de vie complet du produit,
investir dans l'efficienoe énergétique avec le moins de contraintes
possibles. On voit mal cependant la logique économique et industrielle
d'elle-même et sans contraintes "changer de cap".
Dès le chapitre 11 pourtant, le BCSD présente une étude de 38 cas de réussite de "développement soutenable" par diverses industries. En fait, ces entreprises ont essentiellement réalisé des gains de rendement énergétique dictés par l'économie et permettant de diminuer les coûts de production ou de les transférer sur les consommateurs. Le livre veut faire croire aux "techiques propres du charbon", à une gestion "soutenable" de l'exploitation forestière (alors que selon l'Organisation internationale du commerce des bois tropicaux, moins de 0,1% des coupes mondiales sont effectuées de manière soutenable), à une "exploitation minière soutenable" (une mine renferme par définition un gisement limité, son exploitation ne peut en aucun cas être soutenable) ou encore à la "soutenabilité" de Nippon Steel. L'étude parle encore de l'engagement écologique de firmes telles que Du Pont, pourtant principal producteur mondial de CFC, d'industries chimiques produisant des centaines de nouveaux produits (et donc de déchets) par année, ou encore d'entreprises entièrement basées sur des ressources non renouvelables. En résumé, il est intéressant de lire Changing Course afin de se familiariser avec les arguments néo-libéraux du BCSD, mais il est indispensable de rester critique, car ils sont tantôt erronés, tantôt délibérément trompeurs. Cette approche est, à notre avis, une malhonnêteté intellectuelle, car les solutions proposées - même si certaines sont ou seraient bonnes pour l'environnement - sont totalement insuffisantes pour parler de développement durable, surtout accompagnées d'une poursuite de la croissance économique. Le livre aide à mieux comprendre l'idéologie qui se cache derrière ces bonnes intentions et quel est le but réel du BCSD: la continuité du business et des profits, si bien que certaines organisations écologistes l'ont surnommé, non sans ironie, le Council for Sustainable Development of Business (CSDB)! Christian Marti
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Albert JACQUARD, Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau, Seuil, Paris, 1987, 172 p. Albert Jacquard travaille depuis plus de vingt
ans sur la démographie et la génétique des populations.
Profondément humaniste, il est également vulgarisateur scientifique
et fervent combattant du "racisme scientifique". Cinq milliards d'hommes
dans un vaisseau est surtout un ouvrage de vulgarisation de démographie
et de génétique (ainsi que de leurs conséquences aux
plans social, politique et économique), et insiste également
sur le danger nucléaire et l'obligation de vivre ensemble dans un
monde qui atteindra les 11 milliards d'individus à la fin du siècle
prochain.
p.151
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| Ces révolutions démographiques entraînèrent
de grands changements dans la pyramide des âges, dans la société
et l'économie, se stabilisant "naturellement" à un nouveau
niveau après un certain temps. Cependant, la quatrième révolution
prit place d'une manière si brutale, surtout dans le Tiers monde,
qu'elle entraîna de profondes distorsions ne laissant pas le temps
aux sociétés de s'adapter. Conséquences: un risque
évident de saturation de la Planète et un changement radical
de la répartition démographique sur la Terre. Ces changements
ne pourront plus être ignorés, à l'avenir, des sociologues,
économistes et politiques, ni même des militaires.
Ainsi la part des populations du Tiers monde va croître d'une manière difficile à imaginer, ce qui ne manquera pas d'inspirer une grande crainte aux habitants des pays industrialisés, débouchant habituellement sur le racisme. C'est pourquoi le troisième chapitre est entièrement consacré à la démonstration scientifique que le concept même de race n'a aucun sens, ni en biologie, ni en anthropologie, ni même en génétique des populations. La diversité culturelle, liée à la diversité génétique, serait plutôt un avantage qu'un inconvénient et Albert Jacquard prône une société pluriculturelle. Cependant, les quelque 5 à 6 milliards d'habitants de la Planète sont, depuis la deuxième guerre mondiale, menacés d'extermination. La course aux armements nucléaires rend désormais possible un suicide collectif de l'humanité et fait peser sur chacun de nous la "terreur nucléaire". Un tableau clair et très ingénieux permet de nous faire une idée de la puissance de destruction accumulée: plus de trois tonnes d'équivalent TNT par habitant, dont 2% seraient suffisants pour nous anéantir d'après les théoriciens de "l'hiver nucléaire". Albert Jacquard ne mentionne cependant pas tous les problèmes écologiques liés à la filière nucléaire. L'humanité doit donc détruire son arsenal nucléaire et apprendre à vivre ensemble dans le respect des différences. Le problème principal consiste en l'attribution inégale des ressources, comme le montre clairement la comparaison entre la répartition démographique et économique (en PNB/hab.) sur la Planète. Albert Jacquard critique particulièrement la science économique occidentale qui tend à chosifier et quantifier des qualités par le biais de la valeur économique (prix), arbitraire et fausse. Il dénonce aussi des phénomènes tels le chômage et la faim, qui ne devraient pas exister. Il insiste également sur la mondialisation de l'économie et des techniques qui entraînent une puissance, une interdépendance et une responsabilité accrue, fait que nos schémas de pensée n'ont pas encore intégré. Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau est un excellent livre de vulgarisation qui pousse à la réflexion et démontre qu'il existe encore des humanistes scientifiques. Un seul regret (relatif): le livre laisse de côté les problèmes écologiques globaux liés à la démographie, mais cette lacune est aisément comblée par la lecture d'ouvrages écologiques, par exemple L'état de la Planète. Signalons encore qu'A. Jacquard vient de publier L'explosion démographique, Flammarion, 126 p., essai dans lequel il présente, entre autres statistiques, les pyramides des âges (ndlr). Christian Marti
(suite )
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Tony BARNETT et Piers BLAIKIE, Aids Africa, its Present and Future Impact, Bethaven Press, London, 1992, 193 p. La plupart des ouvrages récents ont
dénoncé la pauvreté et la dégradation de l'environnement
dans les pays en voie de développement en rapport avec l'explosion
démographique. Un nouveau livre, Le sida en Afrique, présente
un point de vue plutôt différent selon lequel la population
et l'économie sont pareillement en train d'être décimées
par une maladie d'une virulence jamais connue depuis la peste noire du
moyen âge. L'OMS en parle comme d'une pandémie et, selon des
estimations modérées, il y avait, en 1992, 13 millions de
personnes dans le monde infectées par le HIV, le virus précurseur
du SIDA. Les estimations de l'OMS pour l'an 2000 prévoient 30 à
40 millions de personnes infectées par le HIV pendant que d'autres
projections font état d'un chiffre de 100 millions. L'Afrique aurait
les 2/3 de ces cas et certaines régions seraient plus gravement
atteintes comme l'Ouganda où le taux est supérieur à
500 cas pour un million d'habitants.
David Pitt
p.152
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| A. BROOKS, B. FRANKE, H. HU, M. HOENIG,
A. MAKHIJANI, S. SALESKA, K. YIH, Plutonium, or mortel de l'âge
nucléaire (ISSN no 0981 3341), traduction de Plutonium,
Deadly Gold of Nuclear Age , réalisé par une commission
de l'Association internationale des médecins pour la prévention
de la guerre nucléaire (IPPNW) et de l'Institut pour la recherche
sur l'énergie et l'environnement de Takoma Park dans le Maryland
aux Etats-Unis (IEER). Version française disponible auprès
de l'Association des médecins français pour la prévention
de la guerre nucléaire (AMFPGN), 5, rue Las Cases, F-75007 Paris.
L'attention du public a été récemment
attirée par un transport maritime de plutonium entre la France et
le Japon, illustrant de manière éloquente les risques croissants
que va entraîner la manipulation de tonnes de cet élément
hautement nocif pour l'humanité, décrit comme la "substance
la plus dangereuse du monde". Sujet fort actuel, puisque le désarmement
des têtes nucléaires va multiplier par cinq les quantités
dont il va falloir se préoccuper. Cet ouvrage fait le point d'une
manière claire et accessible sur tous les risques connus engendrés
par la manipulation du plutonium, ainsi que sur les solutions envisagées
pour s'en débarrasser, dont aucune n'est d'ailleurs sans inconvénient
majeur.
François Burnier
Umwelt Oekonomie/Economie de l'environnement, Universitas friburgensis
éditeur, octobre 1993, 48 p.
L'Université de Fribourg nous livre
un cahier fort intéressant et divers traitant des rapports, hélas
trop souvent encore empreints d'incompréhension, voire
d'hostilité, entre sauvegarde de l'environnement et impératifs
économiques, tant les intérêts parfois divergent, ou
même s'opposent, malgré les risques d'accidents ou de catastrophes
dites naturelles. Selon la tradition universitaire fribourgeoise, le cahier
est bilingue, français-allemand; les contributions ne sont toutefois
pas traduites. Par ailleurs les textes sont accompagnés de graphiques
et photos, qui ne sont point là pour rassurer, cependant non sans
humour noir.
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Le professeur André Strasser, de l'Institut de géologie de l'Université de Fribourg, aborde les "Biogeochemische Zyklen: eine natürliche Biooekonomie" (Cycles biogéochimiques: une bioéconomie naturelle). Il met en relief les relations entre l'homme et la biosphère, en définitive entre la technosphère et l'environnement. Dans "Comment donner un prix à la pollution", Dominique Martin envisage l'internalisation des coûts externes, les systèmes de consignation, les taxes et aides financières, susceptibles de corriger les méfaits de l'économie. Gonzague Pillet, chargé de cours en économie de l'environnement, traite de "La capacité écologique des nations". Il rappelle que "le marché n'est pas juge de l'échelle à laquelle il est fait usage de l'environnement" (p.30); d'autres critères, par exemple la rareté des ressources, doivent intervenir. Enfin un article intitulé "Une responsabilité civile plus sévère pour mieux protéger l'environnement" de Ferdinando Albanese, directeur de l'Environnement et des Pouvoirs locaux au Conseil de l'Europe et chargé de cours de droit international de l'environnement à Strasbourg, termine ce cahier. L'auteur mentionne que le 21juin de cette année, à Lugano en Suisse, "était ouverte à la signature des Etats membres la Convention sur la responsabilité civile des dommages résultant d'activités dangereuses pour l'environnement. Elaborée au sein du Conseil de l'Europe, la Convention a été signée jusqu'à présent par Chypre, la Finlande, la Grèce, l'Islande, l'Italie, le Liechtenstein, le Luxembourg et les Pays-Bas." Cette convention, à la connaissance de Ferdinando Albanese, est la première en droit international reconnaissant explicitement l'indemnisation du dommage écologique. Elle qualifie d'activité dangereuse, "une activité menée à titre professionnel et impliquant des substances dangereuses, des organismes génétiquement modifiés ou des micro-organismes ainsi que les opérations portant sur des déchets" (p. 41). Point très important, la responsabilité n'est plus liée à un "comportement fautif", mais au "risque créé par l'activité dangereuse". Lisant cela, nous nous demandons néanmoins comment - et surtout avec quoi - indemniserait-on les personnes lésées en cas de catastrophe majeure dans un dépôt de déchets radioactifs! Les articles, bien qu'académiques, sont accessibles à un très large public et devraient être médités par les décideurs, par tous ceux qui ont une responsabilité dans le domaine de l'environnement. Ajoutons encore que chacune des contributions est suivie d'une abondante bibliographie, tant en anglais, en allemand, qu'en français. Citons plus particulièrement de E. U. von WEIZSAECKER: Erdpolitik, ökologische Realpolitik an der Schwelle zum Jahrhundert der Umwelt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 1990. Joel Jakubec
AL GORE, Earth in the Balance. Ecology and the Human Spirit, Houghton
Mifflin, New York, 1992, 408p.
Voir sous "Réflexions" l'article de Richard Grantham . p.153
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