La relative proximité de Creys-Malville, distante
de Genève de moins de cent kilomètres, n'est pas étrangère
à l'intérêt exceptionnel que le SuperPhénix
y a suscité dès le milieu des années 1970. Néanmoins,
force est de constater que la majorité des habitants d'Annecy, Chambéry,
Grenoble ou Lyon, qui en sont séparés par des distances du
même ordre, sont loin d'avoir manifesté autant de préoccupation
pour le projet puis la centrale qui, potentiellement, les menace tout autant.
Certes, le fait que le SuperPhénix leur ait d'emblée été
présenté comme une percée technologique typiquement
française se situant dans le prolongement du réacteur à
neutrons rapides Phénix de Marcoule était bien de nature
à flatter l'orgueil national de beaucoup, même si, dans la
réalité des choses, le maître d'oeuvre qu'est la NERSA
comporte, aux côtés d'une participation française légèrement
majoritaire, une très forte participation italienne de l'ordre de
33%, une participation allemande non négligeable de quelque 15%,
le reste se répartissant entre Belges, Britanniques et Néerlandais.
D'ailleurs, ces années dernières
en tout cas, les habitants de Lausanne et de La Chaux-de-Fonds, géographiquement
plus éloignés, ont manifesté un intérêt
plus proche de celui des Genevois que de celui des villes françaises
sus-mentionnées. Dans le même sens, il est symptomatique d'observer
que la presse genevoise, voire celle de Suisse romande, a dans les années
1980 davantage rendu compte des aléas du projet de surgénérateur
de Kalkar que la presse française, alors que la région de
Kalkar, en Rhénanie, est bien plus éloignée de Genève
et de la Suisse que de certaines régions du nord-est de la France.
Il en fut ainsi en raison peut-être du quasi-jumelage de ce projet
avec celui de Creys-Malville, mais en dépit d'un montage financier
analogue, auquel la Suisse n'était pas davantage associée
qu'à ce dernier.
En bref, il apparaît que si la proximité
géographique de Creys-Malville a joué un rôle dans
l'intérêt que lui portent la majorité des Genevois,
elle est loin d'en offrir une explication suffisante. Il convient donc
d'en rechercher ailleurs les éléments principaux.
La socialisation politique de la Suisse, et
en particulier celle de Genève, est tellement différente
de celle de la France que l'on peut être tenté d'y voir l'explication
fondamentale de la préoccupation que la centrale de Creys-Malville
inspire non seulement à la plupart des Genevois, mais aussi à
une large fraction de la population dans la majeure partie de la Suisse
romande, voire dans le reste du pays. Sans doute convient-il de faire ici
une distinction entre les cantons de tradition protestante et ceux de tradition
catholique, où l'opposition à l'électronucléaire
en général et au programme surgénérateur en
particulier semble nettement moins affirmée, à l'exception
cependant du canton du Jura. Peut-être faut-il y voir une tardive
repentance de la méfiance que l'Eglise catholique montra envers
la Révolution scientifique représentée notamment par
Galilée, et la volonté de ne pas récidiver en refusant
à nouveau les promesses de la science. Toutefois,
le rôle joué par les institutions de démocratie directe
et plus particulièrement par l'initiative populaire qui, en Suisse,
permet à un certain nombre de citoyens de soumettre au peuple un
amendement constitutionnel, tant sur le plan cantonal où existe
aussi l'initiative populaire législative, que sur le plan fédéral,
semble avoir été beaucoup plus décisif. (2)
Ainsi, dans le cas de Genève, dès
le début des années 1970, la mobilisation des sociétés
de protection de la nature contre le projet de centrale nucléaire
à Verbois, localité située sur le Rhône en aval
de la Ville de Genève, et l'apparition de groupes antinucléaires,
qui constituèrent avec les premières une Coordination antinucléaire
cantonale, se traduisirent notamment par une initiative
populaire constitutionnelle dite "L'énergie, notre affaire" , par
référence au titre du livre de Denis de Rougemont (3),
qui fut lancée en 1980 et adoptée par le peuple genevois
le 7 décembre 1986 à la majorité de 59,82% des suffrages
(4).
L'article 160 C, alinéa 5, de la Constitution genevoise actuelle
est issu de cette initiative. En voici le libellé:
"Les autorités cantonales s'opposent
par tous les moyens juridiques et politiques à leur disposition
à l'installation de centrales nucléaires, de dépôts
de déchets hautement et moyennement radioactifs et d'usines de retraitement
sur le territoire du Canton et au voisinage de celui-ci..."
L'une des caractéristiques de l'initiative
populaire est qu'elle provoque un large débat public entre ses partisans
et ses adversaires, débat finalement tranché par le Souverain
en votation populaire, de sorte que l'opinion publique se trouve nécessairement
beaucoup plus au fait des avantages et des inconvénients d'une question
controversée, dans l'espèce l'électronucléaire
dans ses différentes composantes, que ce n’est le cas dans une démocratie
représentative.
Le débat public n'eut pas seulement lieu à
Genève mais aussi à Bâle
(5),
où le projet de centrale nucléaire à Kaiseraugst joua
un rôle analogue à celui que le projet de Verbois tint à
Genève. Ainsi deux initiatives populaires furent lancées
en 1975 qui imposèrent respectivement en 1977 et 1978 au gouvernement
de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne de lutter contre les centrales
nucléaires. Avant 1980, la constitution ou
la législation de plusieurs autres cantons dont ceux de Zurich,
Schaffhouse, Neuchâtel et Glaris subirent ensuite des modifications
d'initiatives populaires élargissant les droits populaires en matière
nucléaire(6). En 1981, le Canton de Vaud
a modifié deux articles de sa constitution dans le même sens
et, depuis lors, le demi-canton de Nidwald a fait de même.
Au niveau fédéral, les coordinations
antinucléaires cantonales constituèrent dès 1973 une
Coordination antinucléaire nationale. Celle-ci déposa plusieurs
initiatives populaires, qui, si même elles n'aboutirent pas toutes
à une révision constitutionnelle, provoquèrent l'affrontement
d'experts et de contre-experts ainsi qu'un débat public récurrent
sur l'électronucléaire. Dans la France voisine, il en va
tout autrement à la faveur du désintérêt du
Parlement français et de la puissance du Commissariat à l'énergie
atomique (CEA) et d'Electricité de France (EDF), véritables
Etats dans l'Etat, comme le reconnaissent de nombreuses études de
sociologie politique.
La première de ces initiatives populaires,
lancée en 1976 était intitulée "Pour la sauvegarde
des droits populaires et de la sécurité lors de la construction
et de l'exploitation d'installations atomiques". Elle fut repoussée
de justesse en 1979 par 51,20% des voix et 16 cantons et demi-cantons contre
10, la double majorité du peuple et des cantons étant nécessaire
pour amender la Constitution fédérale. Genève
figurait avec 67,42% des voix en deuxième rang après Bâle-Ville
avec 69,04% des voix parmi les Etats ayant approuvé l'initiative
(7).
Deux autres initiatives populaires fédérales
furent lancées en 1981. La première était libellée
"Pour un avenir sans nouvelles centrales nucléaires", l'autre 'Pour
un approvisionnement en énergie sûr, économique et
respectueux de l'environnement". L'une et l'autre
furent repoussées en 1984, la première par 54,97% des voix
et 19 cantons et demi-cantons contre 7, la seconde par 54.23 % des voix,
et également 19 cantons et demi-cantons contre 7, Genève
se situant dans les deux cas parmi les cantons favorables à l'initiative
(8).
Avant même l'accident de Tchernobyl,
un comité de personnalités modérées appartenant
à différents partis décida au début de 1986
de lancer une initiative populaire intitulée "Halte à la
construction de centrales nucléaires" proposant un moratoire de
dix ans dans ce type d'entreprises. Juste après l’accident de Tchernobyl,
le Parti socialiste suisse lança de son côté une initiative
populaire libellée "Pour un abandon progressif de l'énergie
atomique". En 1990, nonobstant l'engagement personnel du chef du Département
fédéral des transports, des communications et de l'énergie,
M. Adolf Ogi, contre l'une et l'autre de ces initiatives, la
première, c'est-à-dire celle dite du moratoire, fut acceptée
par 54,52% des suffrages et par 22 cantons ou demi-cantons contre
4, tandis que la seconde fut rejetée par 52,87% des voix et par
18 cantons ou demi-cantons contre huit (9).
Il vaut la peine de relever que parmi les
huit cantons ou demi-cantons qui se sont prononcés pour l'abandon
du nucléaire, c'est-à-dire pour la seconde des initiatives
en question, celle-la même qui fut rejetée, figurent la majorité
des cantons romands, soit Genève (65,02%), Jura (59,56%), Neuchâtel
(54,57%) et Vaud (50,91%), aux côtés du Tessin (54,28%), de
Bâle-Ville (63,41%), de Bâle-Campagne (53,60%) et d'Uri (50,48%). Il
ressort de cette liste que le clivage des partisans et des adversaires
les plus déterminés de l'électronucléaire ne
suit guère la frontière linguistique et que, en dépit
ou en raison de la proximité de la France voisine dans laquelle
il est presque enclavé, le canton de Genève est le plus antinucléaire
des cantons suisses (10).
Cette position en flèche de l'opinion
publique genevoise, pourtant peu suspecte de francophobie, ne saurait s'expliquer
par les seules raisons géographiques et institutionnelles que nous
avons passées en revue mais aussi par des raisons historiques particulières
que nous allons nous efforcer de retracer succinctement.
L'ENTRÉE DE GENÈVE ET DE LA SUISSE
DANS L'ÈRE ATOMIQUE
Peut-être convient-il de signaler tout
d'abord que dès 1952, Genève avait hébergé
la conférence instituant un Conseil européen pour la recherche
nucléaire (CERN), dont le siège devait être fixé
à Meyrin, dans le canton de Genève, non sans susciter l'opposition
virulente des communistes du Parti du travail mais aussi d'une frange à
dominante conservatrice de la population locale menée par William
Rappard, professeur à l'Institut de hautes études internationales
et à la Faculté des sciences économiques et sociales
de l'Université de Genève, Léopold Boissier, professeur
à la Faculté de droit de l'Université de Genève
et futur président du Comité international de la Croix Rouge,
Marcel Raymond, professeur à la Faculté des lettres de l'Université
de Genève, René van Berchem et François Chauvet, banquiers,
appuyés par Robert Junod philosophe pacifiste, qui craignaient que
ce grand laboratoire européen ne fit de Genève une cible
militaire en cas de conflit entre les Etats-Unis et l'URSS. Bien que l'histoire
du "projet Manhattan" plaidât pour cet argument, avec le recul du
temps on peut douter de sa pertinence stratégique pour Genève.
Toutefois, force est de constater que le conseiller d'Etat Albert Picot
lui donna, à son corps défendant, quelque crédit en
déclarant "qu'à la demande du Conseil fédéral,
le laboratoire sera fermé en cas de guerre". De même, l'un
des arguments principaux du professeur Albert Jentzer, chirurgien en chef
de l'Hôpital cantonal, partisan de l'implantation à Genève
du "laboratoire nucléaire", à savoir sa contribution aux
progrès de la médecine, apparait a posteriori comme tout
aussi contestable. Le Parti du travail ayant lancé une initiative
populaire contre l'implantation du CERN à Genève, le peuple
genevois fut appelé à se prononcer, ce qu'il fit les 27 et
28 juin 1953 en acceptant ladite implantation à la majorité
de
70,16% des voix. Néanmoins, c'est probablement
du débat qui précéda ce scrutin que date dans la population
genevoise la suspicion que le cloisonnement entre l'atome pour la paix
et l'atome pour la guerre pourrait n'être pas aussi étanche
que ne le prétendaient ses partisans, et sa méfiance, encore
diffuse, envers le nucléaire (11).
Rappelons aussi que Genève, siège
de nombreuses organisations internationales, hébergea en 1955 la
Conférence des Nations Unies dite de l'atome pour la paix, qui faisait
suite à l'initiative prise en décembre 1953 par le Président
Eisenhower de dissocier radicalement le nucléaire civil du nucléaire
militaire, et qui devait déboucher entre autres sur la création
en 1956 de l'Agence atomique internationale de Vienne, vouée depuis
lors à la promotion unilatérale de l'énergie nucléaire
au détriment de toutes les autres formes d'énergie qui ne
devaient jamais bénéficier de semblable parrainage officiel. C'est
l'atomiste indien Homi Bhabha, en charge du Commissariat indien à
l'énergie atomique fondé en 1948 lequel avait pris la suite
du Tata Institute of Fundamental Research créé dès
juin 1945, qui fut chargé de présider la Conférence
de Genève (12). Sans doute
cet événement qui visait notamment à exorciser le
"péché originel" de Hiroshima et Nagasaki ne suscita pas
beaucoup plus de réserves auprès des Genevois qu'auprès
des citoyens de n'importe quel autre pays, tant le monde aspirait alors
à croire que l'énergie atomique serait aussi efficace pour
le bien que pour le mal, pour la paix que pour la guerre. On relèvera
toutefois que la Tribune de Genève publia à cette
occasion une chronique de Robert Soudan libellée "Aspects de la
science nucléaire" dans laquelle, s'il vantait ce combustible fabuleux
que serait le plutonium, cet auteur s'intéressa
tout autant à "l'envers de la médaille" que constituaient
selon lui les déchets radioactifs et l'explosion nucléaire
possible des "piles atomiques" (13).
A la vérité, la Conférence
internationale se doublait d'une Première Exposition internationale
des applications pacifiques de l'énergie atomique, qui accueillit
plus de 60'000 visiteurs, et où les Genevois purent admirer les
"piles atomiques" américaine et française ainsi que les innombrables
précautions dont s'entourait le génie atomique naissant.
Sans doute y eut-il des citoyens pour conjecturer, à l'instar de
Robert Soudan, que ces précautions étaient à la mesure
des risques et menaces que recelait cette nouvelle source d'énergie,
aussi pacifique fût-elle. C'est d'ailleurs
ce que laissa entendre très clairement le Dr Dorolle, directeur
adjoint de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), lors d'une
intervention à la Conférence à laquelle la Tribune
de Genève fit un large écho.(14)
Toujours est-il que, à l'époque,
l'engouement des autorités fédérales pour l'électronucléaire
était tel que la Confédération se dota le 23 décembre
1959 d'une "loi atomique" très centralisatrice, en ce qu'elle dépossédait
les cantons de pratiquement toute compétence décisionnaire
quant à l'implantation d'installations nucléaires, et qu'elle
déboursa dans les années 1960 des sommes considérables
en faveur de l'entreprise de Wuerenlingen, Réacteur S.A., qui devint
ensuite l'Institut fédéral de recherches en matière
de réacteurs. Ce dernier chargea les sociétés Brown
Boveri et Sulzer, laquelle toutefois se retira du projet en 1967, de la
construction de la centrale nucléaire de Lucens, dans le canton
de Vaud, d'une puissance de 30 mégawatt, qui devait amorcer une
filière intégralement suisse. Ce programme
grandiose connut une fin piteuse lorsque la centrale de Lucens fut le siège
d'un accident majeur le 21 janvier 1969, dont les conséquences sur
l'environnement furent heureusement réduites, car on avait eu la
précaution de la construire dans une caverne (15).
C'est le 23 janvier seulement que la plupart
des journaux suisses firent état de cet événement
en répercutant pour l'essentiel un communiqué délibérément
lénifiant, distillé par les autorités responsables
à l'un ou l'autre titre. Pourtant, un commentateur du Journal
de Genève anticipa les conséquences politiques de l'affaire
dans les termes suivants: "Il est difficile d'apprécier
la gravité de l'incident (sic), mais on n'est pas loin de penser
ici à Berne qu'à plus ou moins long terme, les conséquences
politiques de cet accroc risquent d'être plus sérieuses encore
que les dégâts matériels."(16).En
dépit de la présentation officielle de cet accident comme
un incident mineur, le 20 mars 1969, le conseiller national Wartmann interpella
le Conseil fédéral sur la grave avarie de Lucens en lui demandant
notamment: "Le Conseil fédéral pense-t-il que la commission
d'enquête sur l'avarie survenue à la centrale nucléaire
expérimentale de Lucens, instituée par le Département
fédéral des transports et communications et de l'énergie,
offre suffisamment de garanties pour une recherche objective des causes
de l'avarie? Il est notoire que la plus grande partie
de ses membres appartiennent aussi à la commission pour la sécurité
des installations atomiques, qui a accordé l'autorisation d'exploitation."
(17).Ainsi
furent posées en Suisse, avant la plupart des autres pays industrialisés,
quelques-unes des questions clés sur la politique de l"'Etat atomique."
(18).
Cet événement caractérisé
notamment par la rétention d'information et la propagation de rumeurs
pessimistes, d'ailleurs fondées puisque le réacteur de Lucens
dut être démantelé et son accès condamné,
laissa un profond malaise dans l'opinion publique suisse à une époque
où la contestation étudiante amorcée en mai 1968 à
Paris connaissait en Suisse des prolongements qui, pour être moins
spectaculaires qu'en France voisine, n'en furent pas moins profonds dans
les milieux intellectuels. C'est peu après cet événement
que l'opposition aux centrales de Kaiseraugst dans la région bâloise
et de Verbois dans le canton de Genève suscita l'apparition de comités
et d'associations contestant ouvertement ces projets, puis, au nom de l'écologie,
l'électronucléaire en général.
LA NAISSANCE DU MOUVEMENT ANTINUCLÉAIRE GENEVOIS
L'APPEL DE GENÈVE ET SES SUITES
En octobre 1978, soit environ deux ans après
la Lettre ouverte des 1'300 scientifiques et un an après la Déclaration
du Groupe de Bellerive, un groupe d'une trentaine d'universitaires des
hautes écoles de Suisse romande, dirigé par un historien
et juriste en la personne de Ivo Rens, professeur à la Faculté
de droit de Genève, par plusieurs physiciens dont Charles Enz, professeur
de physique théorique à l'Université de Genève
qui avait signé la Lettre ouverte de 1976, Jean Rossel, professeur
à l'institut de physique de l'Université de Neuchâtel
et Lucien Borel, professeur de thermodynamique à l'Ecole polytechnique
fédérale de Lausanne, mais aussi par plusieurs biologistes,
divers spécialistes des sciences sociales et même quelques
théo logiens ou philosophes dont Denis de Rougemont qui était
l'un des signataires de la Déclaration du Groupe de Bellerive de
1977, tous de nationalité suisse cette fois, lancèrent un
manifeste beaucoup plus incisif contre le SuperPhénix de Creys-Malville
et la filière des surgénérateurs au plutonium qu'ils
intitulèrent "Appel de Genève", formellement adressé
aux "élus politiques des pays d'Europe et à tous les candidats
au Parlement européen", en vue de susciter un débat public
et la consultation des populations concernées sur les solutions
de rechange au surgénérateur Superphénix de Creys-Malville
et à la société du plutonium".
Ce document déclarait notamment: "Dès
lors qu'un danger technologique confine au désastre, ne faut-il
pas considérer que seul est acceptable le risque nul et qu'il appartient
aux promoteurs d'en administrer la preuve?" Après avoir passé
en revue les conséquences sociopolitiques de la "société
du plutonium", telle l'extension au domaine civil de la pratique militaire
du secret, l'omniprésence policière, la prolifération
accélérée des armes de destruction massive et une
altération importante de notre système de droits démocratiques
et de libertés individuelles, l'Appel de
Genève concluait à l'organisation par les parlements d'Europe
d'auditions publiques, interdisciplinaires et contradictoires sur l'alternative
plutonium-technologies douces, à la consultation des peuples d'Europe
ainsi informés, à l'arrêt immédiat de la construction
du Superphénix et des autres surgénérateurs - c'est-à-dire
Kalkar - et à une inversion de la politique de la science en faveur
de la recherche et du développement des technologies douces [32].
Toujours en octobre 1978, l'aile marchante
du groupe des trente universitaires ayant lancé l'Appel de Genève
constitua l'Association pour l'Appel de Genève (APAG) en vue de
diffuser le texte du manifeste, de le faire signer par autant de citoyens
que possible des différents pays d'Europe occidentale, puis de le
transmettre aux parlements concernés, et enfin d'oeuvrer dans le
sens de la démocratisation des choix énergétiques.
L'Association pour l'Appel de Genève diffusa le texte de ce dernier
dans les trois langues officielles de la Suisse que sont le français,
l'allemand et l'italien, ainsi qu'en anglais et en espagnol, mais le manifeste
fut traduit et diffusé en d'autres langues européennes à
l'initiative de divers mouvements antinucléaires. Au
bout d'un an, elle avait recueilli plus de 30'000 signatures et elle ne
mit un terme à cette récolte qu'après avoir recueilli
plus de 50'000 signatures vers la fin de 1980 [33].
Entretemps, l'accident de Three Mile Island, qui eut lieu en Pennsylvanie
le 28 mars 1979, avait apporté de l'eau au moulin du mouvement antinucléaire
à travers le monde et donc à Genève aussi. D'emblée,
l'APAG tissa des liens avec les principaux mouvements antinucléaires
européens. Lew Kowarski la mit en relation avec le Groupement de
scientifiques pour l'information sur l'énergie nucléaire
(GSIEN), en France, créé le 15 décembre 1975 et composé
essentiellement de physiciens autour des époux Sené et Belbéoch,
et Denis de Rougemont avec Ecoropa, animé alors par Edouard Kressmann
à Bordeaux, Agnès Hertrand à Paris et Edward Goldsmith,
le rédacteur en chef de The Ecologist, en Grande-Bretagne.
Entre l'automne 1979 et l'automne 1980, l'APAG
transmit l'Appel de Genève aux divers parlements d'Europe. Contrairement
au silence opposé par les Gouvernements concernés à
la Lettre ouverte de 1976 et à la Déclaration du Groupe de
Bellerive de 1978, la plupart des parlements interpellés prirent
la peine de lui en accuser réception. Toutefois, certains de ces
accusés de réception étaient d'une telle légèreté
qu'ils constituaient en réalité autant de fins de non-recevoir.
A cet égard, la palme revint probablement au Sénat français
qui, dans une lettre du 19 septembre 1979, s'étant avisé
que les initiateurs de l'Appel de Genève étaient principalement
des universitaires et des scientifiques, qui devaient donc avoir quelque
relation avec la culture, transmit la lettre de l'APAG et l'Appel de Genève
à la Commission des affaires culturelles de cette assemblée! Parmi
les rares réponses tant soit peu encourageantes figuraient celle
du Bundestag allemand du 23 octobre 1979 ainsi que celle de la Commission
des Eglises pour les affaires internationales du Conseil oecuménique
des Eglises (COE) en date du 25 février 1981, auquel l'Appel de
Genève avait été adressé comme à quelques
autres autorités spirituelles, en sus des parlements et candidats
au Parlement européen formellement seuls visés [34].Rappelons
que le siège du COE est fixé à Genève.
Pendant les premières années
de son existence déjà, l'APAG fut présente à
de nombreux débats publics à travers l'Europe et elle participa
à plusieurs auditions publiques, dont la plupart n'étaient
que partiellement contradictoires du fait que les nucléocrates invités
y étaient environ cent fois plus nombreux que les scientifiques
critiques, comme celles qui se tinrent à Bruxelles en décembre
1979 sous les auspices de l'Assemblée parlementaire du Conseil de
l'Europe. Parmi les rares manifestations de ce genre qui furent équilibrées
figurent les deux grands colloques organisés par le Groupe de Bellerive
respectivement à Genève du 15 au 17 février 1979 et
à Paris du 16 au 18 septembre 1981. Elles
donnèrent lieu à deux volumes publiés sous la direction
de Michel de Perrot, intitulés, Energie et société
et
parus respectivement chez Pergamon en 1981 et en 1982 [35].
Pendant cette même période, l'APAG
se manifesta aussi par des communiqués de presse qui, par la force
des choses, compte tenu de sa localisation, furent reproduits ou commentés
principalement dans la presse suisse et particulièrement genevoise.
Cette circonstance contribua probablement à sensibiliser l'opinion
publique genevoise au risque technologique majeur représenté
par le SuperPhénix de Creys-Malville et la filière surgénératrice
au plutonium. D'une façon générale, on peut relever
que les milieux les plus affairistes des partis libéral et radical
ainsi que le Journal de Genève se montrèrent réticents
sinon franchement hostiles à l'APAG, car ils redoutaient vraisemblablement
que la contestation de la surgénération et du retraitement
n'amorçât la remise en cause de la politique électronucléaire
fédérale à laquelle ils restaient farouchement attachés,
tandis que les partis démocrate-chrétien et socialiste étaient
généralement favorables à l'APAG, de même que
l'extrême droite représentée alors par le Parti Vigilance
et l'extrême gauche représentée par le Parti du Travail.
Parmi les parlements auxquels avait été
adressé l'Appel de Genève figurait le Grand Conseil de la
République et canton de Genève qui auditionna d'ailleurs
le 12 février 1981 une délégation de l'APAG. Ce dernier,
relancé par quelques députés proches de l'APAG, en
saisit le Conseil d'Etat, c'est-à-dire le Gouvernement de Genève
qui, en 1981, chargea l'Institut national genevois d'organiser, en collaboration
avec la Commission cantonale en matière d'énergie, l'APAG
et la Société suisse des ingénieurs nucléaires
(SOSIN), une série de conférences-débats consacrées
au thème "Energie et société. Les surgénérateurs,
vrai ou faux problème?" En réalité, cette initiative
donnait suite à l'une des propositions centrales de l'Appel de Genève,
puisque ces conférences-débats avaient vocation à
constituer les fameuses "auditions publiques, interdisciplinaires et contradictoires"
réclamées par ce manifeste. Toutefois, dans la mise sur pied
du projet, les responsables de l'Institut national genevois se montrèrent
plus réceptifs aux préoccupations de la SOSIN, qui aurait
voulu exclure la référence aux surgénérateurs
du titre des rencontres, qu'à celles de l'APAG, de sorte que, lors
des réunions préparatoires, le professeur
Lucien Borel, qui présidait alors l'APAG et sa délégation
à ces pourparlers, dut déployer des trésors de fermeté
et de diplomatie, puis même protester solennellement auprès
du Grand Conseil de Genève [36],pour obtenir
que lesdites conférences-débats fussent non seulement publiques,
interdisciplinaires et contradictoires, mais encore paritaires, contrairement
à celles qui avaient eu lieu en 4979 à Bruxelles, par exemple.
Finalement il fut décidé d'un commun accord entre tous les
protagonistes que ces conférences-débats seraient au nombre
de quatre, qu'elles se tiendraient dans les locaux de l'université
de Genève, en octobre 1982, sous la présidence de conseillers
d'Etat ou d'anciens conseillers d'Etat de Genève, et que tant l'APAG
que la SOSIN pourraient y déléguer quatre représentants
à chacune d'elles.
Comme on pouvait s'y attendre, les arguments
de l'APAG sur les dangers inhérents à l'extension du secret
à pratiquement tout le génie atomique relatif aux recherches
sur les réacteurs à neutrons rapides, au cycle du plutonium
et au retraitement des combustibles irradiés, ainsi que ses craintes
quant aux risques de prolifération des armes nucléaires dans
le cadre d'une économie du plutonium et aux conséquences
redoutables qui en résulteraient pour les droits et libertés
fondamentales, pour la démocratie, pour la paix entre les nations
et plus généralement pour le milieu vivant, l'emportèrent
sur les justifications laborieuses avancées par la SOSIN en faveur
d'une filière qui n'avait pas fait ses preuves, tant sur le plan
de la sécurité que dans l'ordre économique, et qui
comportait encore bien des incertitudes technologiques [37].Le
public présent, comportant nombre de décideurs principalement
genevois, ne s'y trompa pas et c'est probablement ce qui explique le retard
considérable qui affecta la parution du compte rendu in extenso
de
ces auditions publiques qui restent un modèle du genre.
LE RENFORCEMENT DE L'OPPOSITION GENEVOISE AU SUPERPIHENIX
Le SuperPhénix commença à
produire de l'électricité à la fin de 1985, le 31
décembre très exactement, date qui coïncide avec la
fête nationale genevoise, l'indépendance de la Cité
de Calvin ayant été restaurée, après quinze
années d'occupation française, le 31 décembre 1813!
A la première de ces deux dates, on aurait pu croire que le combat
contre Malville était définitivement perdu. Il n'en fut rien
en raison de deux événements totalement indépendants
l'un de l'autre mais qui eurent un effet de synergie sur le mouvement antinucléaire
en général et sur l'opposition genevoise à Malville
en particulier. Le premier de ces événements est la catastrophe
de Tchernobyl, qui survint le 28 avril 1986 et sur l'importance de laquelle
on ne saurait trop insister. Le second, sans commune
mesure, est l'avarie du barillet du SuperPhénix, intervenue le 8
mars 1987, qui heureusement pour les Européens n'eut pas de conséquences
radiologiques sur l'environnement mais qui entraîna une mise à
l'arrêt de la centrale pendant près de deux ans entre le 26
mai1987 et le 12 janvier 1989 [38].
A Genève, ces événements
provoquèrent d'importantes réactions. Tout
d'abord, l'APAG lança le 30 septembre 1987 une souscription publique
en vue de commander une expertise de la sûreté et de la sécurité
du surgénérateur SuperPhénix de Creys-Malville qui,
grâce à un organe trimestriel baptisé Gazette de
I'APAG, lequel parut pendant les années 1988 et 1989, rassembla
en peu de mois plus de 50'000 francs suisses [39]
. Confiée
à deux physiciens nucléaires allemands, les professeurs Jochen
Benecke et Michael Reimann, l'expertise ne laissait aucun doute quant aux
risques inhérents au SuperPhénix, du fait notamment de son
coefficient de vide positif, caractéristique commune aux réacteurs
de Malville et de Tchernobyl [40] .A Berne, René
Longet, socialiste, l'un des représentants de Genève à
la chambre basse, le Conseil national, déposa le 16 décembre
4988 un postulat invitant le Gouvernement fédéral à
ouvrir le groupe d'experts "désignés pour suivre le dossier
de Creys-Malville à des experts nommés par les organisations
suisses de protection de l'environnement, ou du moins à associer
sous une forme appropriée de tels experts aux évaluations"
et le Groupe écologiste déposa le 28 février 1989
une interpellation urgente sur le redémarrage du surgénérateur
de Creys-Malville. Un débat s'ensuivit au
Conseil national le 15 mars 1989 au terme duquel le postulat de René
Longet fut rejeté par 68 voix contre 65 [41].
Né en 1986 à l'occasion de la
convocation à Genève du congrès quadriennal des industries
nucléaires ENC 86 (pour European Nuclear Conference 1986) quelques
mois après la catastrophe de Tchernobyl, un groupe de militants
antinucléaires plus activistes que la plupart des membres universitaires
de l'APAG, et animés notamment par Alain Cudet, Pierre Vanek et
Olivier de Marcellus, lança un mouvement de citoyens qui s'intitula
Contratom. Le 25 mars 1988, il se constitua en association
et se donna sans délai un organe également trimestriel portant
le même nom [42].
Enfin, en marge d'une manifestation que Contratom
avait convoquée pour le samedi 19 novembre 1988 à la douane
de Moillesulaz, à la frontière franco-genevoise, la branche
de Genève du Fonds mondial pour la nature, le WWF-Genève,
animée par Philippe Roch, biochimiste, alors co-directeur du WWF-Suisse,
et Françoise Chappaz, secrétaire générale du
WWF-Genève, constituèrent des avocats en la personne de MMes
Christian Huglo et Corinne Lepage à Paris ainsi que Me Robert Cramer
à Genève afin d'entreprendre auprès des juridictions
administratives françaises, dans un premier temps, toutes démarches
en vue d'empêcher le redémarrage ou, le cas échéant,
d'arrêter définitivement le fonctionnement du SuperPhénix.
Le WWF-Suisse, Contratom, l'APAG, la Société
suisse pour la protection de l'environnement, l'Association suisse des
médecins pour l'environnement, l'IPPNW (Médecins contre la
guerre nucléaire, Suisse) ainsi qu'une association écologiste
de la France voisine, la Fédération Rhône-Alpes de
protection de la nature (FRAPNA) se joignirent au WWF-Genève et
engagèrent des actions auprès du Tribunal administratif de
Grenoble ainsi qu'auprès du Conseil d'Etat français. Le 30
novembre 1988, le Conseil municipal de la Ville de Genève décidait,
à une forte majorité, de se joindre aux procédures
engagées. Et le 27 mars 1991, le Conseil d'Etat français
rendit un arrêt annulant toutes les autorisations relatives à
SuperPhénix, du fait qu'elles émanaient des ministres de
l'industrie et de l'environnement, alors qu'elles auraient dû faire
l'objet d'un décret adopté en Conseil des ministres. Cette
victoire de procédure ne mit nullement fin aux actions engagées.
A présent ces dernières, qui
se poursuivent encore, regroupent les associations sus-mentionnées
- à l'exception de la FRAPNA qui a décidé de mener
ses procédures elle-même -ainsi que "L'avenir est notre affaire",
dont le siège social est à Genève et le WWF-Franee,
dont le siège social est à Versailles, ainsi que les villes
de Genève, Lausanne (VD), La Chaux-de-Fonds
(NE), Lancy (GE) et les communes de Chêne-Bougeries (GE), Confignon
(GE), Cartigny (GE), Russin (GE), Puplinge (GE), Chêne-Bourg (GE),
Meyrin (GE), Thônex (GE), Avully (GE) et Bellevue (GE) [43].
Parallèlement à ces actions
engagées par les associations et collectivités publiques
sus-mentionnées, le Gouvernement de la République
et canton de Genève décida le 8 février 1989, non
sans avoir hésité, de constituer ses propres avocats tant
suisses que français pour engager des procédures similaires,
comme l'article 160 C, alinéa 5, de la Constitution genevoise lui
en faisait l'obligation [44].
Enfin, le 24 mars 1994, les associations et
collectivités locales sus-mentionnées, à l'exception
toutefois du Canton de Genève, mais auxquelles se joignirent cette
fois les WWF de la plupart des Etats membres de l'Union européenne,
décidèrent de déposer une Pétition au Parlement
européen contre SuperPhénix en application de l'article 138
D du Traité de la CEE et de l'article 107 C du Traité d'Euratom,
ainsi qu'une plainte auprès de la Commission des Communautés
européennes pour non respect du droit communautaire (89/C/26/07)invoquant
le non respect par la France
Bien que notre propos ne soit nullement de
conjecturer l'aboutissement des efforts entrepris de Genève contre
Malville, nous ne voulons pas non plus éluder la question.
Les procédures engagées contre cette centrale sont-elles
susceptibles de faire arrêter définitivement cette dernière?
La chose est tout à fait concevable, en dépit de la favor
potestatis dont les magistrats administratifs français ont souvent
fait montre, mais bien des événements pourraient survenir
qui hâteraient un tel aboutissement ou même le précipiteraient.
Parmi les plus plausibles, il y a le retrait des capitaux des partenaires
de la France dans la NERSA, maître d'oeuvre du SuperPhénix.
Etant donné la situation critique des finances publiques dans les
Etats en cause, ce retrait est tout à fait vraisemblable et, dans
le cadre d'une économie de marché, il serait intervenu depuis
longtemps déjà. Mais, sans exclure
l'hypothèse d'une "excursion nucléaire" à Creys-Malville,
l'occurrence d'un accident majeur dans une autre installation relevant
du "cycle du plutonium", que ce soit le réacteur Phénix de
Marcoule, dans la Drôme, ou plutôt l'usine de retraitement
de La Hague, dans le Cotentin [49],serait certainement
fatale au SuperPhénix qui est tributaire du retraitement pour fonctionner
soit comme surgénérateur soit comme incinérateur de
plutonium, et un tel événement pourrait facilement se greffer
sur l'un des multiples "incidents" qui ont ponctué la vie de ces
installations à haut risque. Il n'est toutefois
pas exclu que l'une quelconque des centrales conventionnelles qui constituent
le parc électronucléaire français, la France étant
le pays le plus "nucléarisé" au monde, soit le siège
d'un accident grave avec contamination de l'environnement, étant
donné que beaucoup de ces centrales ont été construites
dans les années 1970, après le premier choc pétrolier,
et que l'on découvre à présent qu'elles vieillissent
mal, leurs composantes métalliques se fragilisant sous l'effet du
flux de neutrons [50] . Quoi
qu'il en soit, point n'est besoin d'être prophète pour prédire
la fin du SuperPhénix, nonobstant la nouvelle panne due, cette fois,
à une fuite d'argon qui l'affecte à l'heure où nous
terminons cet article et l'acharnement thérapeutique dont il fait
encore l'objet [51], ce qui ne signifie malheureusement pas l'enterrement
de toute filière surgénératrice tant est puissante
la fascination qu'exerce sur les esprits scientistes le mythe qu'elle incarne
et qu'illustre explicitement la référence au Phénix
[52]
.
Par delà la géographie, les institutions,
les circonstances et les événements qui ont façonné
la perception du nucléaire par les Genevois depuis le début
des années 1950, l'opposition de Genève à Malville
s'enracine dans une certaine tradition éthique et cosmopolitique,
voire mondialiste, qui, depuis des siècles, vaut à cette
ville un rôle sans proportion avec sa taille, tradition que pendant
l'entre-deux-guerres, l'écrivain Robert de Traz avait justement
baptisée l"'esprit de Genève" [53].
Genève, le 20 janvier 1995