Le livre de Michée

En à peine sept chapitres, le lecteur du sixième petit prophète bénéficie d'un panorama incroyablement varié des thèmes théologiques de la prophétie biblique. Le jugement et la condamnation la plus sévère des désordres sociaux et religieux côtoient des prophéties de salut remplies d'espoirs et d'optimisme. S'y croisent également les genres littéraires les plus divers, de la lamentation à l'oracle de jugement en passant par la liturgie et le procès. Comme le prophète Esaïe, le livre de Michée peut être considéré comme un extraordinaire témoignage de l'évolution historique de la pensée prophétique israélite.
 

1. Plan et contenu du livre

Michée 1-3. Noyau michéen. Oracles de jugements.
 

1, 1           Titre.

1, 2-7        Oracle contre Samarie, annonce de sa destruction.

1, 8-16      Lamentations à propos de malheurs survenus en des lieux judéens.

2, 1-5        Oracle de jugement contre les exploiteurs.

2, 6-11      Controverse entre Michée et ses opposants.

2, 12-13    Oracle de salut, le rassemblement du troupeau.

3, 1-4         Oracle de jugement contre la classe dirigeante.

3, 5-8         Oracle de jugement contre les prophètes.

3, 9-12       Oracle contre Jérusalem / Sion, annonce de sa destruction.


Michée 4-5. Oracles de salut pour Jérusalem.
 

4, 1-5         La montagne de Yhwh domine le monde. Pèlerinage des peuples à Jérusalem et ère
                   de paix.

4, 6-8         Rassemblement des dispersés.

4, 9-14       Délivrance de Jérusalem face à l'assaut des nations. Les douleurs de l'enfantement.

5, 1-5         Le souverain messianique.

5, 6-7         Le reste de Jacob au milieu des nations.

5, 8-14       Destruction des armes et des cultes idolâtres. Les ennemis sont punis.

Michée 6-7. Paroles de jugement et liturgie de salut.
 
6, 1-8          Procès entre Yhwh et son peuple. Rappel de l'histoire du salut et des exigences de
                    Dieu.

6, 9-16       Condamnation de la ville à cause des injustices.

7, 1-7          Lamentations à propos des désordres sociaux.

7, 8-20        Liturgie prophétique de salut.


    Le livre de Michée sous sa forme canonique est caractérisé par une alternance entre d'une part des oracles marqués par le thème du jugement, de l'accusation ou de la lamentation (1,1-2,11; 3; 6,1-7,7) et d'autre part des oracles de salut (cf. 2,12-13; 4-5; 7,8-20). Cette alternance est souvent utilisée comme critère pour décrire l'organisation générale de l'ouvrage. C'est ainsi qu'une triple (1,1-2,11 + 2,12-13 / 3 + 4-5 / 6,1-7,7 + 7,8-20 Willis cf. Mason) ou plus probablement une double (1-3 + 4-5 / 6,1-7,7 + 7,8-20; Mays, Renaud) succession d'alternance jugement - salut a été proposée.

    L'organisation tripartite proposée ci-dessus permet de mettre en évidence trois sections de taille semblable. En outre, elle est basée sur les césures les plus importantes figurant dans l'ouvrage. Ainsi en 3,12 la ìmontagne du templeî devient broussaille, alors qu'en 4,1 la même ìmontagne du templeî est établie à la tête des montagnes. Le verset 5,14 se termine par la condamnation des nations qui n'ont pas écouté (en hébreu shm"w), alors que 6,1 s'ouvre par l'ordre ìécoutezî (en hébreu ·shm"w).
 

2. Milieux producteurs

2.1. Le noyau michéen.

    Le livre de Michée est le fruit d'un long processus littéraire. On considère généralement (cf. Otto, Renaud, Mays, Wolff, McKane, Lescow) que le noyau des oracles émanant du prophète du huitième siècle se trouve entre les chapitres 1 et 3. En dépit de quelques retouches rédactionnelles, la lamentation de 1,8-16, ainsi que les oracles de jugement des chapitres 2-3, sont généralement attribués au prophète.

    Nous savons peu de choses du prophète Michée. Michée 1,1 nous apprend qu'il est issu du village judéen de Moreshet situé dans la Shefelah (Tell-ed Gudeideh à 35 km au Sud-ouest de Jérusalem). Le toponyme Moreshet réapparaît dans la lamentation concernant des lieux judéens subissant une catastrophe (1,14), ce qui laisse penser que le prophète a été directement touché par ce drame. Le titre du livre situe en outre la prédication michéenne durant les règnes de Yotam, d'Akhaz et d'Ezékias. Cette indication ? guère précise ? permet de situer Michée durant toute la deuxième partie du huitième siècle.

    Le seul texte à parler d'un épisode de la vie de Michée apparaît paradoxalement en Jérémie 26,17-19. Ce texte qui cite Mi 3,12, attribue la conversion d'Ezékias à la prédication de Michée. Ce passage qui est fortement marqué par les thèmes théologiques deutéronomistes trahit plus une réflexion exégétique sur le livre de Michée ? dont la prophétie de la destruction de Jérusalem ne s'est pas accomplie ? qu'une tradition indépendante à propos de ce prophète. C'est donc essentiellement à partir du contenu des textes michéens eux-mêmes que le contexte dans lequel le prophète a vécu doit être reconstitué.

    Il ne fait guère de doute que Michée est d'origine judéenne (Moreshet). On peut par contre se demander à qui il s'est adressé. On considère le plus souvent que son message vise l'élite de Jérusalem. Jr 26 ainsi que l'annonce de la destruction de cette ville en Mi 3,9ss. peuvent être invoqués en ce sens. La destruction des lieux judéens dont parle 1,8-16 pourrait alors être située durant la campagne de Sennachérib contre Jérusalem en 701. Cette opinion n'est pas la seule possible. On peut aussi envisager le fait que Michée s'adresse essentiellement à Samarie. Un passage comme 1,1 tout comme l'annonce de la seule destruction de Samarie en 1,5-7 vont en ce sens. De plus, l'unique références explicite à Jérusalem dans les trois premiers chapitres de Michée (3,9ss) pourrait fort bien être le fruit d'une relecture deutéronomiste tardive. Michée serait alors, comme Amos, un prophète judéen s'adressant au royaume du Nord et le critiquant vivement. La catastrophe dont parle 1,8-16 pourrait alors être située durant la crise syro-éphraïmite (734-732).

    En tout état de cause, Michée présente un message très critique vis-à-vis des élites. Son message, qui ne traite guère de questions religieuses, est essentiellement lié à la problématique de la justice sociale, tant et si bien que Wolff a été jusqu'à défendre l'idée que Michée ne fut pas un prophète, mais un ancien d'un village. Cette opinion n'a guère été suivie, tant il est vrai que Michée utilise les genres littéraires du prophétisme, la formule du messager de Yhwh (2,3; 3,5), que la tradition l'a clairement reconnu comme tel et qu'il n'est de loin pas le seul prophète biblique à traiter de questions séculières.

    On signalera finalement qu'en dépit du large consensus n'attribuant à Michée que les chapitres 1-3*, certains exégètes (par exemple Shaw) persistent à lui attribuer l'ensemble du livre. Les grandes différences de tons et de thèmes s'expliqueraient alors par l'évolution du message michéen au cours de la vie du prophète.

 2.2. Les oracles de jugement postmichéens.

    Les oracles michéens des trois premiers chapitres ont subi plusieurs corrections théologiques peu avant ou au moment de l'exil. Ces interventions proches de la théologie deutéronomiste vont insérer un certain nombre d'éléments tendant à appliquer la critique adressée aux élites à tout le peuple et à introduire la problématique de la pratique religieuse correcte (p. ex. 1,5; 2,4... ).

    Les chapitres 6 à 7,7 traitent eux aussi de la thématique du jugement divin et de la critique sociale et religieuse. Ces similitudes avec les trois premiers chapitres de l'oeuvre ont conduit plusieurs auteurs (Renaud, Zapff) à y discerner la main d'un même milieu éditorial. Une édition exilique du livre de Michée aurait ainsi vu le jour, porteuse d'un message essentiellement critique (1-3.6-7,7).

    Cependant, de l'avis de Wolff et Mason notamment, 6-7,7 a vu le jour bien après l'édition des chapitres 1-3. En effet, cet ensemble semble plus former une annexe au livre de Michée que la suite logique des chapitres 1 à 3. En outre, les préoccupations de justice sociale qu'on y trouve ne sont pas l'apanage de l'époque préexilique, mais furent très présentes durant l'époque postexilique. On peut en outre discerner des réminiscences de textes tardifs comme Ag 1,6.2,17 en Mi 6,13-15. Il est donc plus que probable que 6-7,7 témoigne du fait que la prédication michéenne de jugement a été reprise et actualisée durant l'époque perse. A l'opposé, d'autres milieux ont préféré transformer cette prédication en y introduisant la thématique du salut.

2.3. Les oracles de salut.

    Dans les chapitres 4 à 5, ainsi que dans la grande liturgie finale et en 2,12-13, le paysage théologique est très différent. Les textes que l'on y trouve sont marqués par les grands thèmes de la prophétie exilique et postexilique de salut (pèlerinage des nations, rassemblement du reste d'Israël, messie).

    Il faut cependant se garder de considérer les chapitres 4-5 comme l'oeuvre d'un unique auteur. On considère le plus souvent (Otto, Wolff, McKane, Mays) qu'un premier livret d'époque exilique insistait sur le thème des douleurs et proposait une parole de réconfort [4,(6)9-14 et 5,1-5*(7)]. Ce premier livret aurait été réélaboré par l'introduction de motifs comme la montée pacifique des nations ou la punition des ennemis (sp. 4,1-8 et 5,8-14) intégrant au texte les grands espoirs eschatologiques de l'époque postexilique. Renaud propose quant à lui un modèle un peu différent, puisqu'il estime que ces chapitres sont l'oeuvre d'un éditeur unique (début période postexilique) rassemblant des morceaux d'origines diverses et proposant une synthèse. On signalera encore que des datations hellénistiques de la synthèse que forment les chapitres 4-5 et 7,8-20 sont souvent envisagées (Zapff, Lescow), tant il est vrai que l'eschatologie qu'on y trouve pourrait fort bien constituer une réponse à l'hellénisme.

    Il est important d'indiquer que le texte tel que nous le connaissons paraît témoigner d'un certain scepticisme quant à une eschatologie universelle optimiste. Ainsi, 4,5 (éditorial) termine le passage sur le pèlerinage des nations à Jérusalem en affirmant que «tous les peuples iront chacun au nom de son dieu». De même, la relecture du messianisme pacifique de 5,1.3-4a insiste sur la violence et la souffrance (versets 2.4b-5). Il s'agit donc peut-être d'inverser le point de vue classique selon lequel un livret de consolation aurait été réélaboré. En effet, les rappels de la violence du conflit avec les nations pourraient plutôt avoir servi à corriger l'eschatologie universaliste d'un texte antérieur.
 

3. Enjeux

    Durant le huitième siècle, s'intégrant bien dans le cadre du prophétisme préexilique, Michée (ch. 1-3) critique vivement les élites tant politiques que religieuses de son temps. Les exigences de la justice imposent de ne pas voler le patrimoine, de pas opprimer ou égarer le peuple, bref de ne pas abuser du pouvoir. Toujours aux chapitres 1-3, ce message exigeant sera complété par les thèmes de la culpabilité et de la sanction collective tout comme par celui des pratiques religieuses hétérodoxes.

    L'exigence michéenne de justice et de droit est réélaborée dans les chapitres 6-7,7, où elle est très fortement mise en relation avec l'histoire de Dieu avec son peuple. C'est ainsi que l'histoire du salut (6,4-5) conduit à de très fortes exigences éthiques. Bien plus que d'holocaustes (6,7), ce que Yhwh exige est : «respecter le droit, aimer la fidélité et marcher humblement avec ton Dieu» (6,8).

    Dans le livre de Michée, comme dans bien d'autres ouvrages prophétiques, l'affirmation du jugement divin est accompagnée par l'attente et l'espoir du salut. Ce renversement de perspective témoigne de la foi dans le pardon de Dieu, si bien exprimé à la fin du livre de Michée (7,18-20). Ainsi les oracles de salut affirment que Yhwh rassemblera à Sion le reste de son peuple dispersé (4,6-8), qu'un messie qui sera la paix (5,4) sortira de Bethléem (5,1). Les nations monteront même en pèlerinage à Jérusalem et les épées seront transformées en socs de charrues (4,1-4).  Cependant, même au sein des oracles de salut, les espoirs de ce bonheur universel ne masquent pas des perspectives plus violentes où le salut d'Israël implique le désastre de ses ennemis (par ex. 5,7). Cette dernière perspective n'est pas sans nous rappeler que les espoirs idylliques de salut divin se cassent souvent le nez sur la réalité des conflits humains.