Histoire du christianisme
Michel GRANDJEAN, professeur ordinaire
Elena JURISSEVICH, assistante, @jurissevich
 
Leçon 1  L'Église pré-constantienne
LECON 1

L’Eglise pré-constantinienne : l’ère des persécutions ?
Le concept de persécution appartient à la mémoire collective des chrétiens. «Nous avons été persécutés», ont-ils souvent répété, comme si cette persécution constituait en tant que telle une garantie absolue de fidélité à l’Evangile. Le Christ lui-même n’avait-il pas dit : «Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le Royaume des cieux est à eux» (Mt 5, 10 [TOB]) ?
Force est de constater que la précision de Matthieu, «pour la justice», n’a pas toujours été présente à l’esprit de ceux qui subissaient la persécution pour la foi chrétienne, et l’on peut se demander si la soif du martyre pour lui-mêne n’a pas parfois détourné le sens de la béatitude (cf., au 1er siècle déjà, l’attitude d’un Ignace d’Antioche, qui souhaite à tel point se conformer au Christ qu’il en vient, d’une certaine façon, à souhaiter le martyre en tant que tel). Augustin sentira le besoin de clarifier les choses, quand il rappellera que ce n’est pas la peine elle-même, mais bien la cause, qui fait le martyr (martyrem non facit poena, sed causa).

Deux idées toutes faites traînent souvent dans les esprits à propos des persécutions contre les chrétiens. On peut tenter de les formuler ainsi :

a. les chrétiens des premiers siècles seraient tous saints et héroïques; ils auraient affronté sans faiblir les assauts des persécuteurs;
b. les persécuteurs, quant à eux, seraient des bourreaux sanguinaires. Durant trois siècles, ils n’auraient eu de cesse de s’attaquer aux chrétiens.


Dans la réalité, on constate qu’en période de persécution, les chrétiens sont souvent désemparés. Dans certains cas, ils apostasient massivement devant les menaces (ce sont les lapsi «ceux qui ont failli»). En revanche, les persécuteurs apparaissent souvent comme des agents qui font tout pour convaincre les chrétiens d’abandonner une religion qui leur paraît dangereuse. De leur point de vue, ils doivent se défendre contre le christianisme, qui leur apparaît au mieux comme ferment d’instabilité sociale et politique, au pire comme folie incompréhensible. Le terme même de persecutio, en latin, signifie tout simplement «poursuite (judiciaire)». Le sens négatif est venu ensuite, dans le latin des chrétiens, de ce que les poursuites contre les fidèles du Christ ont été ressenties comme injustes et cruelles.

Les sources à disposition, qui permettraient d’évaluer précisément l’importance des persécutions, ne sont pas nombreuses. Pour l’époque la plus ancienne, à part quelques rares mentions chez des historiens de l’Empire (comme Tacite évoquant les condamnations des chrétiens sous Néron), les seules sources sont d’origine chrétienne. En effet, les communautés chrétiennes ont tenu à garder une mémoire très vive de leurs martyrs, qu’elles ont fidèlement honorés. Par là même, elles ont eu tendance à surévaluer le nombre et, probablement, l’intensité des persécutions.

Quand y eut-il des persécutions ? Où se sont-elles déclarées ? Voici un tableau synthétique  que nous vous invitons à consulter à ce sujet. Malgré la qualité technique très moyenne de ce document, vous pouvez y repérer les lignes horizontales qui désignent les persécutions contre les chrétiens à partir du début du 2e siècle (les persécutions ponctuelles qui ont eu lieu sous l’empereur Néron, à Rome en 64, et sous l’empereur Domitien, dans les années 90, n’y figurent donc pas).
Il apparaît que seules trois persécutions ont été générales dans l’Empire romain; elles eurent lieu sous les empereurs 

- Dèce (de janvier 250 à l’été 251);
- Valérien (en 257 et 258);
- Dioclétien (de 303 à 306). 
Les autres persécutions sont «locales», en ce sens qu’elles ne touchent à chaque fois qu’une province de l’Empire: au moment par exemple les chrétiens sont inquiétés sous Trajan en Asie mineure (en 112), ils vivent apparemment en paix partout ailleurs dans l’Empire. Ce tableau permet également de constater qu’il y eut des périodes entières sans persécutions: la plus importante d’entre elles, de 260 à 303, a parfois été appelée la «petite paix de l’Eglise» (par analogie avec la «paix de l’Eglise» qui débute en 313). C’est au cours de cette période que le christianisme a pu, d’un point de vue démographique et socio-culturel, réellement s’implanter dans l’empire, jusqu’à devenir, pense-t-on, majoritaire dans une région comme l’Asie mineure. 
Ce schéma ne peut évidemment rien dire de l’intensité des persécutions anti-chrétiennes: aucun chiffre sûr, faut-il le préciser, ne pourra jamais être avancé. Ce qu’on peut savoir, c’est que, sauf l’exception de 303-306 dont il sera question plus loin, les violences les plus meurtrières (telle celles de Néron) ont été de brève durée et qu’elles n’ont pas connu de réelle extension géographique. On peut tenter d’expliquer cela par la situation générale des diverses religions dans l’Empire: dès la fin du 2e siècle en particulier, à l’époque des derniers Antonins et des Sévères, l’Empire baigne dans une atmosphère de syncrétisme religieux. Le christianisme, pas davantage que d’autres cultes orientaux, n’y apparaît pas comme vraiment dangereux… au point que la confession publique de la foi chrétienne devant un tribunal (acte qui relève du plus grand courage selon les uns…ou de la plus grande obstination selon les autres!) n’entraîne pas forcément la condamnation. Au fur et à mesure, d’ailleurs, que croît le poids du christianisme, son intégration dans la société s'accroît aussi. Il devient ainsi de plus en plus rare au 3e siècle de rencontrer des gens qui ne connaîtraient pas personnellement, dans leur entourage même, de chrétiens déclarés. Et il suffit d’en connaître pour se convaincre qu’ils ne présentent pas de danger particulier.

Revenons à présent sur la plus grande persécution, l’une de celles qui ont touché l’ensemble de l’Empire : celle de Dioclétien.
A la fin du 3e siècle, l’Empire traverse une profonde crise aussi bien interne qu'externe: les institutions (comme le Sénat) ne fonctionnement plus, l’économie est fragilisée (inflation galopante !), des guerres contre les Perses ou les Goths affaiblissent l’Empire. Pire: cet Empire est menacé d’émiettement: des armées entières se soustraient à l’obéissance impériale et font sécession. L’empereur Dioclétien, dans un sursaut, va tenter de reconstituer l’unité impériale. Pour restaurer l'État romain, Dioclétien instaure le régime tétrarchique [293]. Après avoir réglé les problèmes militaires, il s’attaque à la question du fondement idéologique de l’Empire en renforçant l’autorité de l’empereur. Dans ce but, il se fait honorer lui-même comme représentant du Sol invictus («soleil invincible») et institue le culte de l’empereur (allant jusqu’à se faire appeler deus«dieu»). Son but est de mettre en place une religion officielle qui soit instrument de la politique impériale. Le christianisme,n'étant pas disposé à s'allier à cette politique, il va devoir être écarté.
Cette opération anti-chrétienne n'aboutit pas aux résultats souhaités et trouva finalement un terme entre 306 en Occident et 311 en Orient, lorsque fut émis l'édit de tolérance de Galère au nom des quatre empereurs (mais la persécution reprend et s'éteint finalement en 313). Cet édit accorde aux chrétiens la liberté de culte et ordonnera qu’on leur restitue tous les biens confisqués.

Pourquoi le tentative de «solution finale» de Dioclétien a-t-elle fait long feu ? Plusieurs causes concourent à l’expliquer. Mentionnons-en deux ici.

a. Dioclétien n’a pas été obéi jusqu’au bout comme il l’entendait. C’est que le pouvoir doit compter avec cette force obscure mais bien réelle qu’on appelle aujourd’hui l’opinion publique. En d’autres termes, quand on recevait l’ordre d’arrêter les chrétiens, le cœur n’y était pas toujours (en particulier en Occident). La persécution s’est comme essoufflée d’elle-même.
b. Dioclétien abdique en 305 (il mourra en 313 seulement). Une période de guerres civiles entre les divers prétendants au pouvoir va se déclencher. L’hostilité ne va donc plus être dirigée contre les chrétiens. 
Dioclétien essaie avec acharnement d’éliminer le christianisme. Ce d’autant plus que, dans l’entourage même de l’empereur, les «provocations» des chrétiens, présents dans les cercles les plus hauts de la société romaine, sont nombreuses. Quatre édits successifs, de plus en plus sévères, vont ponctuer les années 303 et 304, et ouvrir les années les plus terribles du christianisme ancien :
1. l’empereur ordonne la destruction des églises et des livres sacrés des chrétiens, il interdit les assemblées (cet édit sera respecté partout dans l’Empire, sauf en Gaule);
2. les dirigeants chrétiens sont emprisonnés;
3. ceux qui acceptent d’apostasier sont ostensiblement libérés; les autres sous soumis à la torture;
4. tous les citoyens de l’Empire sont contraints de sacrifier aux dieux traditionnels sous peine de travaux forcés ou de mort.
Certains auteurs anciens avaient parlé de 100, voire de 200'000 victimes chrétiennes. Ces chiffres sont très nettement exagérés. Un historien contemporain comme W. H. C. FREND  parle de 3'000 ou de 3'500 assassinats de chrétiens. Mais indépendamment des chiffres, cette impression a laissé une impression très durable dans la mémoire collective du christianisme (on établira des listes de martyrs, ou martyrologes ; on rédigera -mais plus tard seulement des récits hagiographique). Quand, vingt ans plus tard à peine, siégera le concile de Nicée (cf. leçon 4), on verra parmi les évêques convoqués par l’empereur Constantin des hommes qui porteront sur eux les marques des tortures subies.

De cette période de troubles, le christianisme sortira grand vainqueur. La voie sera désormais ouverte vers le tournant constantinien.

Notes
AUGUSTINUS, Sermo 285,2 [In die Natali martyrum Casti et Aemili].

W. H. C. FREND, The Rise of Christianity, Darton, Longman and Todd, London, 1984, pp. 452-472.



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