L’Eglise pré-constantinienne
: l’ère des persécutions ?
Le concept de persécution
appartient à la mémoire collective des chrétiens.
«Nous avons été persécutés», ont-ils
souvent répété, comme si cette persécution
constituait en tant que telle une garantie absolue de fidélité
à l’Evangile. Le Christ lui-même n’avait-il pas dit : «Heureux
ceux qui sont persécutés pour la justice: le Royaume des
cieux est à eux» (Mt 5, 10 [TOB]) ?
Force est de constater que
la précision de Matthieu, «pour la justice», n’a pas
toujours été présente à l’esprit de ceux qui
subissaient la persécution pour la foi chrétienne, et l’on
peut se demander si la soif du martyre pour lui-mêne n’a pas parfois
détourné le sens de la béatitude (cf., au 1er
siècle déjà, l’attitude d’un Ignace d’Antioche, qui
souhaite à tel point se conformer au Christ qu’il en vient, d’une
certaine façon, à souhaiter le martyre en tant que tel).
Augustin sentira le besoin de clarifier les choses, quand il rappellera
que ce n’est pas la peine elle-même, mais bien la cause, qui fait
le martyr (martyrem non facit poena, sed causa).
Deux idées toutes
faites traînent souvent dans les esprits à propos des persécutions
contre les chrétiens. On peut tenter de les formuler ainsi :
a. les chrétiens
des premiers siècles seraient tous saints et héroïques;
ils auraient affronté sans faiblir les assauts des persécuteurs;
b. les persécuteurs,
quant à eux, seraient des bourreaux sanguinaires. Durant trois siècles,
ils n’auraient eu de cesse de s’attaquer aux chrétiens.
Dans la réalité,
on constate qu’en période de persécution, les chrétiens
sont souvent désemparés. Dans certains cas, ils apostasient
massivement devant les menaces (ce sont les lapsi «ceux qui
ont failli»). En revanche, les persécuteurs apparaissent souvent
comme des agents qui font tout pour convaincre les chrétiens d’abandonner
une religion qui leur paraît dangereuse. De leur point de vue, ils
doivent se défendre contre le christianisme, qui leur apparaît
au mieux comme ferment d’instabilité sociale et politique, au pire
comme folie incompréhensible. Le terme même de persecutio,
en latin, signifie tout simplement «poursuite (judiciaire)».
Le sens négatif est venu ensuite, dans le latin des chrétiens,
de ce que les poursuites contre les fidèles du Christ ont été
ressenties comme injustes et cruelles.
Les sources à disposition,
qui permettraient d’évaluer précisément l’importance
des persécutions, ne sont pas nombreuses. Pour l’époque la
plus ancienne, à part quelques rares mentions chez des historiens
de l’Empire (comme Tacite évoquant les condamnations des chrétiens
sous Néron), les seules sources sont d’origine chrétienne.
En effet, les communautés chrétiennes ont tenu à garder
une mémoire très vive de leurs martyrs, qu’elles ont fidèlement
honorés. Par là même, elles ont eu tendance à
surévaluer le nombre et, probablement, l’intensité des persécutions.
Quand y eut-il des persécutions
? Où se sont-elles déclarées ? Voici un tableau
synthétique que nous vous invitons à consulter
à ce sujet. Malgré la qualité technique très
moyenne de ce document, vous pouvez y repérer les lignes horizontales
qui désignent les persécutions contre les chrétiens
à partir du début du 2e siècle (les persécutions
ponctuelles qui ont eu lieu sous l’empereur Néron, à Rome
en 64, et sous l’empereur Domitien, dans les années 90, n’y figurent
donc pas).
Il apparaît que seules
trois persécutions ont été générales
dans l’Empire romain; elles eurent lieu sous les empereurs
- Dèce (de
janvier 250 à l’été 251);
- Valérien (en 257
et 258);
- Dioclétien (de
303 à 306).
Les autres persécutions
sont «locales», en ce sens qu’elles ne touchent à chaque
fois qu’une province de l’Empire: au moment par exemple les chrétiens
sont inquiétés sous Trajan en Asie mineure (en 112), ils
vivent apparemment en paix partout ailleurs dans l’Empire. Ce tableau permet
également de constater qu’il y eut des périodes entières
sans persécutions: la plus importante d’entre elles, de 260 à
303, a parfois été appelée la «petite paix de
l’Eglise» (par analogie avec la «paix de l’Eglise» qui
débute en 313). C’est au cours de cette période que le christianisme
a pu, d’un point de vue démographique et socio-culturel, réellement
s’implanter dans l’empire, jusqu’à devenir, pense-t-on, majoritaire
dans une région comme l’Asie mineure.
Ce schéma ne peut
évidemment rien dire de l’intensité des persécutions
anti-chrétiennes: aucun chiffre sûr, faut-il le préciser,
ne pourra jamais être avancé. Ce qu’on peut savoir, c’est
que, sauf l’exception de 303-306 dont il sera question plus loin, les violences
les plus meurtrières (telle celles de Néron) ont été
de brève durée et qu’elles n’ont pas connu de réelle
extension géographique. On peut tenter d’expliquer cela par la situation
générale des diverses religions dans l’Empire: dès
la fin du 2e siècle en particulier, à l’époque
des derniers Antonins et des Sévères, l’Empire baigne dans
une atmosphère de syncrétisme religieux. Le christianisme,
pas davantage que d’autres cultes orientaux, n’y apparaît pas comme
vraiment dangereux… au point que la confession publique de la foi chrétienne
devant un tribunal (acte qui relève du plus grand courage selon
les uns…ou de la plus grande obstination selon les autres!) n’entraîne
pas forcément la condamnation. Au fur et à mesure, d’ailleurs,
que croît le poids du christianisme, son intégration dans
la société s'accroît aussi. Il devient ainsi de plus
en plus rare au 3e siècle de rencontrer des gens qui
ne connaîtraient pas personnellement, dans leur entourage même,
de chrétiens déclarés. Et il suffit d’en connaître
pour se convaincre qu’ils ne présentent pas de danger particulier.
Revenons à présent
sur la plus grande persécution, l’une de celles qui ont touché
l’ensemble de l’Empire : celle de Dioclétien.
A la fin du 3e
siècle, l’Empire traverse une profonde crise aussi bien interne
qu'externe: les institutions (comme le Sénat) ne fonctionnement
plus, l’économie est fragilisée (inflation galopante !),
des guerres contre les Perses ou les Goths affaiblissent l’Empire. Pire:
cet Empire est menacé d’émiettement: des armées entières
se soustraient à l’obéissance impériale et font sécession.
L’empereur Dioclétien, dans un sursaut, va tenter de reconstituer
l’unité impériale. Pour restaurer l'État romain, Dioclétien
instaure le régime tétrarchique
[293]. Après avoir réglé les problèmes militaires,
il s’attaque à la question du fondement idéologique de l’Empire
en renforçant l’autorité de l’empereur. Dans ce but, il se
fait honorer lui-même comme représentant du Sol invictus
(«soleil invincible») et institue le culte de l’empereur (allant
jusqu’à se faire appeler deus«dieu»). Son but
est de mettre en place une religion officielle qui soit instrument de la
politique impériale. Le christianisme,n'étant pas disposé
à s'allier à cette politique, il va devoir être écarté.
Cette opération anti-chrétienne
n'aboutit pas aux résultats souhaités et trouva finalement
un terme entre 306 en Occident et 311 en Orient, lorsque fut émis
l'édit de tolérance de Galère au nom des quatre empereurs
(mais la persécution reprend et s'éteint finalement en 313).
Cet édit accorde aux chrétiens la liberté de culte
et ordonnera qu’on leur restitue tous les biens confisqués.
Pourquoi le tentative de
«solution finale» de Dioclétien a-t-elle fait long feu
? Plusieurs causes concourent à l’expliquer. Mentionnons-en deux
ici.
a. Dioclétien
n’a pas été obéi jusqu’au bout comme il l’entendait.
C’est que le pouvoir doit compter avec cette force obscure mais bien réelle
qu’on appelle aujourd’hui l’opinion publique. En d’autres termes, quand
on recevait l’ordre d’arrêter les chrétiens, le cœur n’y était
pas toujours (en particulier en Occident). La persécution s’est
comme essoufflée d’elle-même.
b. Dioclétien abdique
en 305 (il mourra en 313 seulement). Une période de guerres civiles
entre les divers prétendants au pouvoir va se déclencher.
L’hostilité ne va donc plus être dirigée contre les
chrétiens.
Dioclétien essaie avec
acharnement d’éliminer le christianisme. Ce d’autant plus que, dans
l’entourage même de l’empereur, les «provocations» des
chrétiens, présents dans les cercles les plus hauts de la
société romaine, sont nombreuses. Quatre édits successifs,
de plus en plus sévères, vont ponctuer les années
303 et 304, et ouvrir les années les plus terribles du christianisme
ancien :
1. l’empereur ordonne
la destruction des églises et des livres sacrés des chrétiens,
il interdit les assemblées (cet édit sera respecté
partout dans l’Empire, sauf en Gaule);
2. les dirigeants chrétiens
sont emprisonnés;
3. ceux qui acceptent d’apostasier
sont ostensiblement libérés; les autres sous soumis à
la torture;
4. tous les citoyens de
l’Empire sont contraints de sacrifier aux dieux traditionnels sous peine
de travaux forcés ou de mort.
Certains auteurs anciens avaient
parlé de 100, voire de 200'000 victimes chrétiennes. Ces
chiffres sont très nettement exagérés. Un historien
contemporain comme W. H. C. FREND parle de 3'000
ou de 3'500 assassinats de chrétiens. Mais indépendamment
des chiffres, cette impression a laissé une impression très
durable dans la mémoire collective du christianisme (on établira
des listes de martyrs, ou martyrologes ; on rédigera -mais plus
tard seulement des récits hagiographique). Quand, vingt ans plus
tard à peine, siégera le concile de Nicée (cf. leçon
4), on verra parmi les évêques convoqués par l’empereur
Constantin des hommes qui porteront sur eux les marques des tortures subies.
De cette période de
troubles, le christianisme sortira grand vainqueur. La voie sera désormais
ouverte vers le tournant constantinien.
Notes
AUGUSTINUS, Sermo 285,2
[In die Natali martyrum Casti et Aemili].
W. H.
C. FREND, The Rise of Christianity, Darton, Longman and Todd, London,
1984, pp. 452-472.
©
Université de Genève
Faculté autonome
de théologie protestante
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