Histoire du christianisme
Michel GRANDJEAN, professeur ordinaire
Elena JURISSEVICH, assistante, @jurissevich
 
Leçon 1  L'Église et l'État
LECON 1

L’Église et l’État au 4e siècle
La configuration change donc radicalement dès lors que les empereurs deviennent chrétiens. À une exception près, Julien (que les chrétiens ont surnommé l’Apostat, 361-363), tous les successeurs de Constantin sont chrétiens. Le règne de Julien ne constitua qu’un petit nuage passager pour le christianisme du 4e siècle. Les combats les plus durs furent en effet soutenus contre… des empereurs chrétiens.
Aussitôt chrétiens, les empereurs allaient se mêler de près des affaires ecclésiastiques, n’hésitant pas à intervenir personnellement dans les débats théologiques les plus complexes. Ce fut déjà le cas de Constantin, qui convoqua le concile de Constantinople pour tenter de résoudre la question arienne (nous verrons dans quelques semaines, dans la leçon 4, les enjeux de ce débat), qui imposa dans un premier temps la condamnation d’Arius et des siens puis qui se tourna ensuite vers une position «intermédiaire» qu’il tenta d’imposer. Rétrospectivement, il est difficile d’estimer que ces volte-face impériales contribuèrent à la sérénité du débat théologique…
Constance II, l’un des fils de Constantin, qui régna seul de 351 à sa mort en 361, prit lui aussi des mesures en faveur de l’arianisme. Athanase d’Alexandrie (le champion de la cause nicéenne, et partant le chef de file du parti «orthodoxe» opposé à l’arianisme) eut à subir ses foudres. Dans Historia Arianorum 33, 7, il prête à l’empereur les mots suivants, qui n’ont vraisemblablement jamais été prononcés tels quels mais qui montrent bien où peut conduire l’immixtion impériale dans les questions ecclésiastiques et théologiques : «Ce que je veux doit être considéré comme la règle dans l’Eglise. »
Une génération plus tard, en Orient, c’est l’empereur Valens qui se fera un véritable tyran religieux au service de l’arianisme (il régnera de 375 à 378). Un théologien comme Basile de Césarée aura personnellement affaire à lui. On le voit : les empereurs ne persécutent plus les chrétiens, mais il jouent un rôle dont les Églises sont loin de se féliciter unanimement…
Le conflit le plus célèbre, au 4e siècle, entre un empereur et un évêque, est celui qui opposa Théodose à Ambroise de Milan. Théodose, empereur d’Orient à partir de 379, empereur de tout l’Empire de 392 à sa mort en 395, fut le dernier homme à tenir dans ses rênes la totalité de l’Empire romain. Son nom est resté dans l’histoire du christianisme en particulier parce qu’on lui doit l’édit de 380 qui fait (dans la partie de l’Empire qui est alors sous sa juridiction) du christianisme la religion d’État. Voici les premiers mots de cet édit :
«Nous voulons que tous les peuples placés sous la douce autorité de notre Clémence, vivent dans la foi que le saint apôtre Pierre a transmise aux romains, qui est prêchée jusqu’a jour présent comme il l’avait prêchée lui-même, et que suivent, comme chacun le sait, le pontife Damase [il s’agit de l’évêque de Rome] et l’évêque Pierre d’Alexandrie (…) Nous décrétons que seuls auront le droit de se dire chrétiens catholiques ceux qui se soumettent à cette loi et que tous les autres sont des fous et des insensés, sur qui pèsera la honte de l’hérésie. Ils devront s’attendre à être l’objet d’abord de la vengeance divine, à être ensuite châtiés par nous aussi, selon la décision que nous a inspirée le Ciel.»
(tiré de Hugo RAHNER, L’Église et l’État dans le christianisme primitif, Paris, Cerf, 1964, p. 103).
Ceux qui ne professeront pas la foi tenue en commun par les évêques de Rome et d’Alexandrie seront tenus pour hérétiques. Cette qualification englobe ceux qui adhéreraient encore à la religion traditionnelle et les chrétiens qui dévient de la foi considérée comme orthodoxe. Que les hérétiques soient passibles du jugement céleste est une chose généralement admise, que l’empereur ne fait ici que rappeler. En revanche, en menaçant de surcroît ces hérétiques d’un châtiment temporel, il ouvre dans l’histoire mouvementée des relations entre l’Église et l’État une page -ou plutôt tout un chapitre !- dans laquelle on lira, longtemps plus tard, le récit d’hérétiques livrés au bras temporel et conduits aux bûchers.
Ambroise, évêque de la ville impériale de Milan, eut à quelques reprises l’occasion de s’en prendre à l’empereur. «L’empereur est dans l’Eglise, lui rappellera-t-il, non au-dessus de l’Eglise.» L’événement qui déclencha la fureur de l’évêque fut l’ordre que donna Théodose, en 390, de massacrer la population de Thessalonique, en représailles de l’assassinat dont venait d’être victime, dans cette ville, le commandant de la garnison impériale. Selon certaines sources, on aurait déploré la mort de 7'000 personnes en quelques heures. Ambroise réclama, en privé, que l’empereur fasse pénitence, ce qu’il accepta de faire. L’empereur, écrivit encore Ambroise, ne saurait refuser au prêtre la liberté de la parole.
Au sein de la nouvelle donne que constitue, au 4e siècle, la politique impériale chrétienne, on voit donc des évêques comme Ambroise se mettre à jouer, auprès de la cour impériale, le rôle critique qui était jusque-là dévolu aux philosophes. 


NB. Cette question a fait l’objet d’un livre de Peter BROWN, récemment traduit en français : Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive. Vers un Empire chrétien.Traduction de l'anglais par Pierre Chuvin, Paris, Seuil, 1998.

En moins d’un siècle, le contraste est éclatant entre un Dioclétien qui tente de supprimer le christianisme de la carte religieuse de l’Empire et un Théodose qu’un évêque contraint par son autorité spirituelle à faire pénitence à la suite d’un forfait.
 
 


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